4-Arrullo: une berceuse pour les Saints (côte Pacifique)

Dossier Laméca

Musique afro-colombienne

4. ARRULLO, UNE BERCEUSE POUR LES SAINTS (CÔTE PACIFIQUE)

 

La vie religieuse dans la région du Pacifique Sud tourne autour des saints catholiques, de la Vierge Marie et de l’Enfant-Dieu, lesquels aident et protègent ceux qui se placent sous leur protection. Ces saints notoirement capricieux, à l’instar des divinités africaines de la Côte-de-l'Or et du golfe du Bénin qu’ils ont supplantées au 18ème siècle dans la vie des esclaves des mines, doivent être constamment cajolés et apaisés pour que soient satisfaits leur orgueil et besoin d’attention. La cérémonie de l’arrullo (mot qui signifie berceuse) est destinée à apaiser un saint, souvent en association avec un service demandé ou pour lequel on remercie le saint, ou encore pour commémorer la fête du saint.

Déroulement de l’arrullo

L'arrullo a lieu au domicile du commanditaire. Une une image du saint est disposée sur un autel dans le salon principal. Peu après le crépuscule, les participants forment deux files au centre de la pièce constituant une allée menant à l’autel. La cérémonie commence par la récitation de prières catholiques, à laquelle se joint le reste de l’assemblée à des moments appropriés. Puis la musique commence, présidée par les cantadoras, en alternance avec d’autres prières. Le principal genre musical de l’arrullo est le juga, avec occasionnellement quelques bundes (dont nous parlerons dans le prochain chapitre).

En principe, les jugas n’incluent pas de marimba, mais les motifs rythmiques joués par les divers instruments sont très similaires à ceux des musiques jouées pour les danses currulao.

Ci-après, une transcription de quelques-uns de ces motifs rythmiques les plus basiques :

À des moments précis, les femmes dansent en direction de l'autel entre les deux lignes et déclament pour le saint des poèmes religieux appelés loas. Plus tard, les hommes sont invités à faire de même. Musique, prières et loas alternent. Les hôtes offrent régulièrement, café, boissons alcoolisées et cigarettes. Dans certaines villes, les arrullos se terminent par des chansons bien précises, ayant chacune sa chorégraphie propre : "La bámbara negra," "El caracumbé," "Los cuatro doctores" et "Redentor del mundo."

Une fois l’arrullo terminé, ceux qui sont encore présents peuvent continuer à boire et danser des jugas profanes ou jouer de la guitare jusqu'à l'aube. Si un marimba est présent, la fête peut se transformer en danse currulao.

Jour de l’Épiphanie (San José de Timbiquí)

L’arrullo, une "machine à chaleur humaine" pour les Saints

Plus l’arrullo est joyeux, plus le saint est satisfait. Car, considérée comme produisant de la chaleur (calor), cette joie rend le saint heureux en contrebalançant la froideur de la sphère divine, et lui rappelle sa vie humaine. De plus, cette chaleur l’apaise, lui donne de la force et le rapproche du monde des humains. Cette humanisation des saints est réaffirmée dans les paroles des jugas qui les représentent dans des contextes humains ordinaires :

María lavandoMarie lave [le linge]
José tendiendo - Joseph étend [le linge]
O, el Niño llorando - Oh, l’Enfant pleure
Que sol que está haciendo - Comme le soleil tape fort

Cette "chaleur" humaine (calor), offerte au saint, résulte avant tout de l’ambiance généreusement tapageuse de l’arrullo. En effet, tous les participants échangent des plaisanteries ou se moquent gentiment les uns des autres. La consommation d’alcool "chauffe" un peu plus l’ambiance et facilite l’exécution musicale mais aussi la vénération religieuse.

C’est certainement la musique qui joue le rôle le plus important dans la production de cette chaleur, en particulier du fait de l’énergie qui s’accumule dans les mains des percussionnistes et les voix des cantadoras. Aussi, plus les musiciens intensifient leur jeu, plus les participants sont bruyants, et plus le saint est heureux. La chaleur générée passe ainsi des uns aux autres (saint compris) et s’accumule à chaque cycle (voir Losonczy 2007).

Jour de l’Épiphanie (village San José de Timbiquí, 2006).
Photo : Michael Birenbaum Quintero

La balsada, une procession sur le fleuve

Avant ou après l’arrullo, l’image du saint peut être promenée dans les rues de la ville au son des jugas, des bundes et des pétards. La balsada (du mot balsa, radeau), est une déclinaison aquatique de cette procession. Compte tenu de la rareté des statues religieuses et des prêtres, un saint très populaire peut ainsi passer de village en village par le fleuve sous la direction d'un petit groupe d’autorités laïques, et être vénéré par les habitants au cours d’arrullos, à l'approche de sa fête.

Pour ce faire, les villageois lient côte à côte des canots et les couvrent de planches pour former un plancher. Puis, sur un étage supérieur, ils construisent une sorte de pavillon, et parfois même d’autres étages, donnant à l’ensemble l’aspect d’une pièce montée nuptiale. Chaque étage peut contenir un orchestre qui joue et chante les jugas et bundes contentant le saint.

Dans le village en aval du fleuve, les habitants attendent la balsada en allumant des pétards et en jouant de la musique. A son approche, les enfants allument des petites bougies fixées sur des coquilles de noix de coco et les laissent dériver sur le fleuve. Flottant au gré du courant, ces centaines de petites lumières soulignent les courbes du fleuve. Puis, quand la balsada attendue apparaît au détour du fleuve, elle est accueillie par un regain d’énergie dans le jeu des musiciens, et davantage de pétards et cris de joie. Une fois arrivé à destination, le saint est doucement soulevé par une procession qui l’emporte vers un nouvel arrullo.

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SOMMAIRE
1. La Colombie Noire
2. Le Pacifique Sud
3. Currulao, la danse du marimba
4. Arrullo, une berçeuse pour les Saints
5. Alabados et Chigualo : musique pour les morts
6. Modernités du Pacifique noir
Illustrations musicales
Sources

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par Dr Michael Birenbaum Quintero

© Médiathèque Caraïbe / Conseil Départemental de la Guadeloupe, 2017