Dossier Laméca
Deux îles, un même combat.
La jeunesse étudiante antillaise en lutte dans le Paris de l'après-guerre (1946–1974)
II. DE L'AMICALE CULTURELLE A L'AVANT-GARDE NATIONALISTE : L'ENGAGEMENT ETUDIANT DANS LES ANNEES 1960
Les organisations qui dominent le militantisme antillais des années 1960 sortent directement de ce terreau étudiant. En 1961, Édouard Glissant, Albert Béville alias Paul Niger, Marcel Manville et Marie-Joseph Cosnay — des écrivains et des avocats formés, eux aussi, dans les cercles étudiants et intellectuels antillais de Paris — fondent le Front Antillo-Guyanais, première organisation ouvertement vouée au nationalisme pan-antillais en France. Son colloque d'avril 1961 réunit plusieurs centaines de participants, dont 85 % d'étudiants selon les organisateurs eux-mêmes, aux côtés de délégations venues d'organisations étudiantes et ouvrières de toute l'Afrique et de la diaspora caribéenne — un moment de solidarité transnationale, éphémère mais spectaculaire, largement construit sur des réseaux étudiants. Mais quand le Front prend publiquement position pour l'indépendance de l'Algérie, le gouvernement le dissout en quelques mois et place Glissant en résidence surveillée, lui interdisant tout voyage aux Antilles pendant plusieurs années.
Les fondateurs du Front se regroupent presque aussitôt sous une nouvelle bannière, l'Association Générale des Travailleurs Antillais et Guyanais (AGTAG), volontairement plus modérée sous la direction de Manville : on abandonne le mot d'indépendance pour celui d'autonomie politique. Même en élargissant sa base au-delà du seul monde étudiant, l'AGTAG continue de puiser son énergie — et son vocabulaire — dans les mêmes réseaux : l'AEM, l'AGEG, la culture du journal associatif qui avait déjà produit le Front Antillo-Guyanais. Cette modération martiniquaise, cependant, ne convainc pas tout le monde — et surtout pas du côté guadeloupéen.
En 1963, dans la foulée d'affrontements entre la police et des ouvriers en Guadeloupe, un noyau d'étudiants guadeloupéens à Paris — en très grande majorité des hommes — fonde sa propre organisation : le Groupe d'Organisation Nationale de la Guadeloupe, le GONG. Contrairement à l'AGTAG, qui restait sciemment évasive sur la question du statut final, le GONG ne laisse planer aucune ambiguïté : c'est l'indépendance complète, et rien de moins, qu'il réclame pour la Guadeloupe, quitte à envisager la lutte armée. Ses membres se réclament directement de Frantz Fanon et de Malcolm X, et se voient eux-mêmes — le mot revient dans les sources de l'époque — comme des « damnés de la terre » prenant leur destin en main plutôt que d'attendre une réforme accordée d'en haut. Pour le GONG, la départementalisation n'avait rien changé au fond : la Guadeloupe restait, dans les faits, une colonie française, une situation qui appelait une action immédiate. Le ton, radicalement plus dur que celui des amicales étudiantes des années 1950, transparaît dans les tracts que l'organisation fait circuler à Paris comme en Guadeloupe.
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Notre organisation refuse tout compromis et toute négociation avec la France. Elle s'engage à organiser les masses et emploiera la violence quand il le faudra pour neutraliser les opportunistes et les traîtres. (Tract du GONG, années 1960)
En 1965, une partie des militants du GONG rejoint l'AGTAG, dans l'espoir d'unifier le mouvement nationaliste antillais sous une même bannière. Le rapprochement tourne court : la base martiniquaise de l'AGTAG, majoritairement acquise à l'autonomie plutôt qu'à la rupture totale, voit d'un mauvais œil l'arrivée de militants guadeloupéens ouvertement indépendantistes, et les tensions s'installent rapidement entre les deux sensibilités. L'épisode illustre une fracture de fond dans le nationalisme antillais des années 1960 : au-delà du désaccord sur les moyens, la Guadeloupe et la Martinique n'avancent pas toujours au même rythme, ni vers le même horizon politique — la première portant, à travers le GONG, l'aile la plus radicale et la plus autonome du mouvement. Certains Martiniquais de l'AGTAG, rebutés par ce tournant plus radical, quittent d'ailleurs l'organisation pour fonder leur propre structure, le Regroupement de l'Émigration Martiniquaise, plus explicitement centrée sur l'autonomie.
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Des membres de l'Association Générale des Étudiants Guadeloupéens (AGEG) lèvent le poing lors d'une manifestation en septembre 1971, le visage masqué par crainte de représailles des autorités françaises.
Au début des années 1970, l'AGEG elle-même — la même association qui organisait des bals champêtres vingt ans plus tôt — a absorbé le vocabulaire du Black Power américain : dans un tract de 1971, elle désigne les étudiants antillais comme les membres d'un prolétariat colonisé et appelle « le prolétariat noir de France » à construire une conscience nationale chez lui tout en restant solidaire des peuples colonisés du monde entier. Les photos de l'époque montrent des militants de l'AGEG poing levé, à l'américaine, visage volontairement dissimulé. Mais ce mouvement nationaliste, arrivé à son sommet, ne parvient pas à se maintenir. Une minorité, certes très visible, d'étudiants et d'anciens étudiants réclamant l'indépendance totale peine à construire une coalition durable avec la majorité des migrants, plutôt favorables à l'autonomie dans le cadre républicain. Au milieu des années 1970, les querelles internes et les scissions à répétition ont sérieusement affaibli ce qui fut, un temps, l'aile la plus dynamique de la politique étudiante antillaise à Paris.
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SOMMAIRE
Introduction
I. Le foyer, premier terrain politique : les étudiants antillais dans les années 1950
II. De l'amicale culturelle à l'avant-garde nationaliste : l'engagement étudiant dans les années 1960
III. Les Antillaises : entre stéréotypes d'État et récupération nationaliste
IV. Mai 68 : les étudiants antillais, de la barricade à BUMIDOM
Conclusion
Paroles d'archives
Bibliographie
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par Félix Germain
© Médiathèque Caraïbe / Conseil Départemental de la Guadeloupe, septembre 2026

