III. Les Antillaises : entre stéréotypes d’État et récupération nationaliste

Dossier Laméca

Deux îles, un même combat.
La jeunesse étudiante antillaise en lutte dans le Paris de l'après-guerre (1946–1974)

III. LES ANTILLAISES : ENTRE STEREOTYPES D'ETAT ET RECUPERATION NATIONALISTE

 

Avant d'en venir à Mai 68, un détour s'impose. Aucun bilan de ce militantisme ne serait complet sans s'arrêter sur la situation particulière des femmes — largement absentes des récits de l'époque, alors qu'elles formaient déjà, dès les années 1960, la majorité des Antillais installés à Paris. Deux discours dominants ont longtemps façonné la manière dont on parlait publiquement d'elles, et ni l'un ni l'autre ne leur laissait vraiment la parole — y compris chez les organisations que l'on vient de croiser, le Front Antillo-Guyanais, l'AGTAG et le GONG, dont la direction reste, à cette époque, entièrement masculine.

Du côté de l'administration française, les experts de l'INSEE puis les responsables du BUMIDOM voyaient dans les Antillaises un problème démographique à résoudre. Dans les années 1950, alors que Paris s'inquiétait d'une natalité métropolitaine trop faible, les mêmes experts jugeaient à l'inverse que la Guadeloupe et la Martinique avaient trop d'enfants — un excès de fécondité présenté comme la cause du sous-développement des îles. Adossé à un vieux stéréotype colonial qui présentait les femmes antillaises comme des « jézabels » à la sexualité débridée, ce raisonnement a directement inspiré l'idée d'organiser leur migration vers la France : en les éloignant des îles et en les insérant dans le salariat parisien, on comptait du même geste réduire la natalité antillaise et, en théorie, « moraliser » les migrantes.

Cette logique s'incarne très concrètement dans une école professionnelle que le BUMIDOM ouvre en 1965 à Crouy-sur-Ourcq, un village isolé à l'écart de Paris. Officiellement, l'établissement prépare les jeunes Antillaises à trois filières : le travail domestique, l'aide-soignante (fille de salle) et l'administration. Dans les faits, la direction de l'école — entièrement composée de Françaises blanches — oriente systématiquement les élèves vers le travail domestique, jugé plus facile à placer, tandis que la filière administrative, pourtant la plus demandée par les étudiantes elles-mêmes, est activement découragée. Sur plus d'un millier de femmes formées à Crouy-sur-Ourcq dans les dix-huit premiers mois, à peine vingt-cinq accèdent à un poste administratif ; un tiers, en revanche, parvient à devenir aide-soignante d'ici 1967 — un compromis, forcément partiel, entre l'ambition des femmes et les intentions premières de l'institution.

Le second discours vient des organisations nationalistes elles-mêmes, qui présentent au contraire les Antillaises comme des victimes de l'exploitation coloniale, parfois jusqu'à la prostitution. Cette rhétorique trouve un écho jusque dans la littérature : le roman du Martiniquais Roland Larouchez, Confessions d'une prostituée antillaise à Paris (1975), raconte le parcours d'une jeune migrante précipitée dans un réseau de proxénétisme par une Française rencontrée dans la capitale. Le roman s'inscrit dans un vrai discours d'époque — dès les années 1960, le journal étudiant Alizé s'inquiétait déjà de la surreprésentation des Antillaises dans certains foyers d'accueil pour prostituées de la capitale. Mais cette rhétorique, aussi sincère soit-elle sur le fond, exagère largement l'ampleur réelle du phénomène. Et elle a ceci de commode qu'elle permet à des organisations entièrement dirigées par des hommes de dénoncer la France sans jamais avoir à s'interroger sur leur propre fonctionnement, ni sur la répartition très inégale du pouvoir en leur sein.

Entre ces deux récits — la jézabel à corriger, la victime à sauver — la réalité vécue par la majorité des Antillaises de Paris tient à autre chose : à la figure, bien connue aux Antilles, de la femme matador, cette femme combative qui, en dépit d'une société patriarcale, assume seule le rôle de poto mitan, le pilier de la famille. Bien avant la grande migration, les Guadeloupéennes et les Martiniquaises conjuguaient déjà le travail de la terre et la charge de la famille. À Paris, cette même endurance leur permet, malgré des débuts souvent confinés au travail domestique, de se frayer un chemin vers l'aide-soignante, l'administration, la santé publique — et de devenir, dans bien des familles et des associations antillaises de la capitale, le véritable point d'ancrage de toute une communauté.

C'est ce même mouvement de fond qui va traverser, quelques années plus tard, l'occupation du BUMIDOM en mai 1968 : en réclamant la fin du placement quasi automatique des femmes dans le travail domestique, les étudiants — et les Antillaises qui, selon plusieurs témoignages, compteront parmi les occupants les plus déterminés — ne feront que politiser, sur le mode de la confrontation directe, une bataille que des générations de femmes antillaises menaient déjà, seules, depuis leur arrivée à Paris.

 

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SOMMAIRE

Introduction
I. Le foyer, premier terrain politique : les étudiants antillais dans les années 1950
II. De l'amicale culturelle à l'avant-garde nationaliste : l'engagement étudiant dans les années 1960
III. Les Antillaises : entre stéréotypes d'État et récupération nationaliste
IV. Mai 68 : les étudiants antillais, de la barricade à BUMIDOM
Conclusion
Paroles d'archives

Bibliographie

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par Félix Germain

© Médiathèque Caraïbe / Conseil Départemental de la Guadeloupe, septembre 2026