IV. Mai 68 : les étudiants antillais, de la barricade à BUMIDOM

Dossier Laméca

Deux îles, un même combat.
La jeunesse étudiante antillaise en lutte dans le Paris de l'après-guerre (1946–1974)

IV. MAI 68 : LES ETUDIANTS ANTILLAIS, DE LA BARRICADE à BUMIDOM

 

Quand les étudiants français envahissent les rues de Paris en mai-juin 1968, les étudiants antillais s'y engagent massivement. Protégés par leur citoyenneté française, ils échappent au risque d'expulsion qui tient à l'écart la plupart des étudiants africains subsahariens, et la grande majorité d'entre eux — à l'exception notable des gaullistes convaincus — se jette dans le mouvement. Le journal Alizé résume alors l'état d'esprit ambiant : étudiants et travailleurs antillais, écrit-il, sont les deux faces d'une même pièce, doublement exposés à l'exploitation que dénoncent les Français, et il appelle les Antillais à rejoindre les manifestations sans jamais oublier que les institutions françaises ne voient en eux que des manifestants comme les autres, et non des Antillais déracinés avec leurs propres griefs.

Un groupe de travailleurs caribéens manifestant aux côtés de leurs homologues français, le 13 mai 1968. Photo d'André Bugat, utilisée avec la permission des Archives CFDT [Confédération Française Démocratique du Travail], 6E/1968/1974

Les étudiants antillais défilent sous les mêmes slogans que leurs camarades français — « Le patron a besoin de toi, tu n'as pas besoin de lui » — mais ils apportent au Quartier latin un agenda bien à eux. Beaucoup viennent de familles populaires, ont grandi aux côtés des ouvriers qui remplissent alors les rues, et savent d'expérience qu'un diplôme parisien ne protège en rien du chômage qui attend au pays. Cette expérience commune donne aux militants antillais une cible précise, au-delà de la seule université que contestent les étudiants français : la départementalisation elle-même, et la migration organisée par le BUMIDOM, que beaucoup accusent de vider la Guadeloupe et la Martinique de leurs forces vives tout en maquillant les dégâts derrière des statistiques nationales flatteuses.

De ce grief naît le Comité d'Action des Travailleurs et Étudiants des Territoires sous Domination Coloniale Française, fondé par des étudiants antillais dans les toutes premières heures du mouvement et rapidement rattaché au Comité d'Occupation de la Sorbonne. Là où les étudiants français dénoncent surtout, de loin, le colonialisme dans le tiers-monde, les fondateurs antillais du comité se battent, eux, pour quelque chose qui touche directement leurs familles : l'avenir politique de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Guyane.

Ce combat trouve sa traduction la plus nette dans l'occupation du siège parisien du BUMIDOM, tenue pendant plusieurs semaines en mai-juin 1968 par des étudiants antillais rejoints par des travailleurs et des militants associatifs avec lesquels ils étaient déjà organisés depuis des années. Selon Georges Lassare Michalon, qui y a participé, les organisateurs espéraient au départ la présence d'Aimé Césaire, qui décline finalement, craignant que la situation ne dégénère. Une fois les lieux investis, les occupants remplacent le drapeau tricolore par un drapeau rouge — geste qui, selon Michalon, tient moins d'une allégeance communiste que d'une solidarité affichée avec les mouvements anticoloniaux de tout le bassin caribéen et au-delà.

Trois revendications structurent l'occupation, et les étudiants pèsent sur chacune d'elles. D'abord, comme on pouvait s'y attendre au vu de tout ce qui précède, les occupants dénoncent l'habitude du BUMIDOM de cantonner les femmes antillaises au travail domestique — une pratique qu'ils rapprochent explicitement de l'esclavage — et réclament pour elles des postes dans la santé et la fonction publique ; dans un geste symbolique, ils déchirent une série de contrats de placement domestique. Ensuite, ils dénoncent la départementalisation elle-même comme une forme déguisée de colonisation — une thèse que des organisations étudiantes comme le GONG et l'AGEG défendent depuis des années — et exigent du BUMIDOM qu'il change son regard sur les migrants et sur l'identité antillaise en général. Enfin, ils demandent à l'État de mieux aider ceux qui souhaitent rentrer au pays à y trouver du travail, plutôt que de traiter la migration vers la France comme une solution à sens unique au chômage.

Ça faisait longtemps qu'on en voulait au BUMIDOM, alors avec quelques amis, on a décidé d'aller manifester au siège. Pour nous, ça a été un vrai moment de démystification.
(Georges Lassare Michalon, militant associatif, participant à l'occupation de 1968)

L'occupation produit des effets concrets, quoique progressifs. L'archiviste même du BUMIDOM confirmera plus tard que la direction, ébranlée par la contestation, tient des propos plus conciliants et engage des réformes destinées à éviter que la scène ne se reproduise — notamment en réorientant le placement des femmes vers la santé et l'administration plutôt que le travail domestique, un basculement que l'école de Crouy-sur-Ourcq avait, à sa manière timide, commencé d'amorcer dès 1965. Plus significatif encore, ces événements rebattent les cartes à l'intérieur même du milieu étudiant et militant antillais. Les femmes qui participent à l'occupation du BUMIDOM comptent, selon plusieurs témoignages, parmi les plus déterminées et les plus offensives. Michalon résume le tournant sans détour : après 68, dit-il, les hommes antillais ne pouvaient plus ignorer les femmes — il fallait désormais les écouter. Ce changement prolonge, sans s'y réduire, les avancées du féminisme français de la même décennie — le droit de travailler sans l'autorisation du mari, acquis en 1965, l'accès à la contraception, en 1967 — et donne aux jeunes femmes antillaises de la diaspora un héritage bien à elles, à la croisée de la race, du genre et de l'histoire coloniale : actrices du changement au sein de leurs propres réseaux étudiants et militants, et non simples bénéficiaires d'un féminisme métropolitain qui, jusque-là, ne s'était guère soucié d'elles.

Les étudiants africains vivent Mai 68 autrement, et surtout après coup : portés par le climat contestataire que laissent les événements, leurs organisations multiplient, dans les années suivantes, les manifestations devant les ambassades africaines à Paris, dénonçant la corruption et la répression dans leurs pays plutôt que d'occuper des institutions françaises, comme l'ont fait les Antillais. La différence est parlante. Le militantisme étudiant africain se tourne vers l'extérieur, vers les jeunes États indépendants du continent ; le militantisme étudiant antillais se tourne vers l'intérieur, vers les institutions françaises qui continuent d'administrer directement les îles — une différence qui tient, une fois de plus, au statut juridique particulier créé par la départementalisation.

Quand l'occupation prend fin, fin juin 1968, le BUMIDOM a commencé à traiter les migrants antillais moins comme des pupilles dociles de l'État que comme des citoyens capables de s'organiser, de revendiquer et d'obtenir gain de cause. Pour les étudiants qui, quelques semaines plus tôt, venaient de fonder le Comité d'Action des Travailleurs et Étudiants, Mai 68 n'a pas été un mouvement français emprunté : ce fut un second soulèvement, mené en parallèle, dirigé tout autant contre les institutions de la départementalisation que contre le système français que l'on associe d'ordinaire à cette date.

Les gains, sans être spectaculaires, sont bien réels. Dans les années qui suivent l'occupation, le BUMIDOM cesse peu à peu d'orienter presque automatiquement les Antillais vers les deux mêmes filières — la domesticité chez les particuliers pour les femmes, les chantiers de maçonnerie pour les hommes — et commence à les diriger vers la santé, l'administration et d'autres secteurs offrant davantage de stabilité et de reconnaissance. Une revendication plus ancienne, portée depuis des années par l'AGTAG, trouve elle aussi un écho plus favorable auprès de l'administration : celle d'un vrai congé permettant aux travailleurs antillais de retourner voir leur famille en Guadeloupe ou en Martinique — un voyage de vacances que le prix du billet rendait, jusque-là, hors de portée pour la plupart des migrants. Ce sont des victoires modestes, obtenues au prix de plusieurs années de pression, mais elles marquent un vrai tournant dans la manière dont l'État considérait les Antillais : non plus comme une main-d'œuvre à placer, mais comme des citoyens dont les revendications méritaient une réponse.

 

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SOMMAIRE

Introduction
I. Le foyer, premier terrain politique : les étudiants antillais dans les années 1950
II. De l'amicale culturelle à l'avant-garde nationaliste : l'engagement étudiant dans les années 1960
III. Les Antillaises : entre stéréotypes d'État et récupération nationaliste
IV. Mai 68 : les étudiants antillais, de la barricade à BUMIDOM
Conclusion
Paroles d'archives

Bibliographie

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par Félix Germain

© Médiathèque Caraïbe / Conseil Départemental de la Guadeloupe, septembre 2026