5. La musique et la danse Lucumí comme spectacle folklorique

Dossier Laméca

La Musique de la Santería à Cuba

5. LA MUSIQUE ET LA DANSE LUCUMÍ COMME SPECTACLE FOLKLORIQUE

 

L'émergence de spectacles folkloriques basés sur la musique et la danse Lucumí prend ses racines dans le mouvement Afrocubaniste des années 1920 et 1930, où universitaires, artistes et intellectuels se mirent à étudier en profondeur et valoriser ce mélange unique d'éléments africains et européens, considéré comme une incontestable contribution à la culture cubaine. Le célèbre universitaire cubain, Fernando Ortiz, organisa en 1936 la première représentation publique de musique Lucumí à l'occasion d'une conférence qui comprenait une séance de batá avec des tambourinaires légendaires : Pablo Roche à l'iyá, Agüedo Morales à l'itótele et Jesús Pérez à l'okónkolo. Bien que les batá firent ensuite de nombreuses apparitions lors d'occasions non rituelles (notamment dans un show à Las Vegas en 1953) l'événement le plus déterminant pour le développement d'un contexte profane fut la Révolution cubaine de 1959 menée par Fidel Castro. Alors que Cuba se transformait progressivement en un pays socialiste dans le sillage de la Révolution, l'idéologie marxiste commença petit à petit à reconnaître la valeur des traditions culturelles et, en conséquence, à soutenir et financer l'art et la culture des Afro-cubains.

En 1959 a été créé le Teatro Nacional qui commença à organiser régulièrement des spectacles publics de traditions religieuses afro-cubaines. Au début des années 1960, les activités du département Traditions du Teatro Nacional furent transférées vers le nouvel Institut d'Ethnologie et des Traditions, au sein de l'Académie Cubaine des Sciences et du Conjunto Folklórico Nacional de Cuba, qui est toujours en exercice aujourd'hui, plus de quarante ans après sa création.

Alberto Villarreal Peñalver (chef percussionniste du Conjunto Folklórico Nacional) chez lui à La Havane. Photo : Kenneth Schweitzer

"Changó” (1995) par le Conjunto Folklórico Nacional de Cuba - album Música Yoruba

Dans le sillage du succès continu du Conjunto Folklórico Nacional, de nombreux groupes ont intégré à leurs répertoires la musique religieuse afro-cubaine. Notamment, deux groupes de rumba très connus, originaires de la ville de Matanzas : AfroCuba de Matanzas (formé en 1957) et Los Muñequitos de Matanzas (formé en 1952).

Jesús Alfonso Miró, directeur musical des Muñequitos de Matanzas.
Photo : Kenneth Schweitzer

Cours de percussion et danse Lucumí donné par Los Muñequitos de Matanzas.
Photo : Kenneth Schweitzer

"Yemayá Olordo” (1996) par Los Muñequitos de Matanzas - album Ito Iban Echu: Sacred Yoruba Music of Cuba

L'accession de la musique Lucumí à la scène nationale se produisit en dépit du fait que le gouvernement cubain, athée, dissuadait la tenue des activités religieuses d’où provenaient ces arts. A mesure que les tambourinaires batá trouvaient de plus en plus d'occasions rémunératrices de jouer leurs rythmes et que la musique batá se faisait entendre dans des contextes musicaux de plus en plus diversifiés, les tambours batá non consacrés (appelés aberikulá) devinrent de plus en plus répandus. Aujourd'hui, les aberikulá sont disponibles dans les magasins de musique du monde entier et peuvent être facilement commandés par internet.

Un spectacle folklorique à La Havane avec le groupe Yoruba Andabo. Le danseur représente l’orisha Changó (dieu du tonnerre et du feu).
Photo : Kenneth Schweitzer

Les rapports entre le contexte religieux et le contexte folklorique de la musique Lucumí sont intéressants, et parfois controversés. Dans le contexte religieux sacré, il n'y a pas d'audience en tant que telle. Le musicien professionnel dialogue avec une congrégation de santeros qui chantent et dansent en proximité étroite avec le musicien. Ensemble, ils mettent en place un environnement de célébration où les santeros peuvent être possédés par un orisha. Par contre, dans un spectacle folklorique on a des musiciens sur une scène devant un public assis, relativement passif, qui est là pour passer un bon moment ou, peut-être, pour se cultiver. Dans ce contexte folklorique, les tambourinaires et le chanteur sont professionnels, de même que les choristes et les danseurs.

En raison de la finalité même du cadre folklorique, ajouté à la présence de danseurs et de choristes professionnels, les spectacles de groupes comme le Conjunto Folklórico sont très différents de ce à quoi on assiste dans un toque de santo. Les toques de santo sont largement basés sur l'improvisation, autant dans la musique que dans la danse : le chanteur lead et les tambourinaires disposent d’une grande latitude pour passer d'un chant à un autre, les santeros dansent selon leurs capacités et sont guidés par leur interprétation personnelle de la musique et de la nature des orisha qu’elle représente. A l’inverse, les spectacles folkloriques sont hautement standardisés : l'enchaînement des chants et la chorégraphie des danses sont déterminés à l'avance et, après plus de 40 ans de pratique, s'est installé un format codifié devenu familier et identifiable par la grande majorité des artistes comme des spectateurs avertis. Alors que les toques de santo offrent de très nombreuses manières appropriées d’incarner un orisha par le mouvement, le contexte folklorique a tendance à proposer un nombre de styles et de répertoires bien plus limités, exécutés par des professionnels qui mettent en avant acrobaties et virtuosité.

 

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SOMMAIRE
1. La religion Lucumí : Santería ou Regla de Ocha
2. Instruments des Lucumí
3. Ilu Aña, les tambours sacrés batá
4. Le toque de santo, rite public Lucumí
5. La musique et la danse Lucumí comme spectacle folklorique
6. Cuba et au-delà, la propagation de la musique Lucumí
Un exemple : le toque chachalokuafun
Illustrations musicales
Bibliographie

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par Dr Kenneth Schweitzer

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