“Chanté nwèl. La tradition des chants de Noël en Guadeloupe” par Marie-Hélène Joubert

Article Laméca

Chanté nwèl.
La tradition des chants de Noël en Guadeloupe.

Marie-Hélène Joubert (2005)

Texte de la conférence donnée à la Médiathèque Caraïbe (Laméca) le 2 décembre 2005.

 

Sommaire

 

Préambule

Pour clore le cycle d’une formation universitaire en Ethnomusicologie, ethno-rythmes et danses du monde à l’université de Nice - Faculté des Lettres et Sciences Humaines, J’ai soutenu le 29 septembre 2003, un mémoire intitulé : La tradition de Noël en Guadeloupe, entre célébration religieuse et ritualisation sociale.

D’où viennent les chants de noël de Guadeloupe avec cette couleur très spécifique, des chants strictement réservés à la période qui va de l’avent à la nuit de Noël ? Ce sont à l’origine pour sûr des chants à caractère liturgique et religieux.

Ont-ils perdus leurs caractères d’origine pour n’être plus que des chansons profanes avec ces chanté Nwèl tous azimuts et souvent à grande échelle ?

Marie-Hélène Joubert à Laméca le 2 décembre 2005.
© Médiathèque Caraïbe

 

La Fête de Noël, une célébration religieuse imposée avec son folklore

Pendant la période esclavagiste, seul le domaine de la religion a véritablement fait l’objet d’une politique d’encadrement et de contrôle. (1)

En effet car, dès 1627, Richelieu décide que la colonisation française doit être exclusivement catholique et avoir pour but l’expansion missionnaire. Pour ce faire, différents ordres monastiques s’installent pour évincer les juifs et les protestants déjà présents.

Le code noir promulgué en 1685 et qui ne deviendra caduc qu’avec l’abolition définitive de l’esclavage en 1848, prévoit en son article 2 : « Tous les esclaves qui seront dans nos îles seront baptisés et instruits dans la religion catholique, apostolique et romaine…. ».

A l’article 3 : « Interdisons tout exercice public d’autre religion que la catholique, apostolique et romaine » …

C’est seulement au début du XX° siècle que d’autres confessions religieuses commenceront à s’installer en Guadeloupe.

La tradition de Noël de Guadeloupe prend naissance dans ce contexte imposé

Les esclaves ne sont pas spécialement attirés par les pratiques de la religion catholique, mais ne la rejettent pas non plus. Ils apprécient le repos dominical et les jours de fêtes prévus par le code noir à son article 6, et ils en profitent pour s’adonner à la danse et à la musique. Ils adoptent le panthéon des dieux des colons, mais d’après le père Labat conservent en secret leurs croyances, leurs pratiques et leurs dieux.

Pourtant, les pratiques religieuses héritées d’Afrique sont actuellement très peu visibles en Guadeloupe contrairement à d’autres pays tels Cuba, le Brésil, Haïti et Saint-Domingue.

Les jésuites instruisent les noirs, leur apprennent à jouer de certains instruments de musique, forment des choristes parmi les esclaves et ils les font chanter dans leurs paroisses les messes parisiennes. Naturellement le créole n’était pas admis et le tambour encore moins.

C’est ainsi que le tambour, composante essentielle de la culture guadeloupéenne sera interdit dans les églises catholique jusqu’au synode de 1989 (2) qui l’y admet officiellement comme support de la foi. Cependant, grâce à des ecclésiastiques avant-gardistes tel le Père Chérubin CELESTE, le son du tambour a résonné dès 1972 dans les églises de Baie-Mahault, du Lamentin et de Cadet Sainte-Rose, avec des messes dites en créole.

Les chants de Noël, leur insertion dans la musique traditionnelle

Le noir, même quand on a coupé le cordon ombilical qui le reliait à l’Afrique et qu’on l’a « déculturé », a gardé son merveilleux pouvoir de création de nouveaux systèmes symboliques pour s’exprimer dans son authenticité menacée. (3)

Les chants de Noël de la Guadeloupe nonobstant leur origine catholique et leur composition venant directement d’Europe, ne peuvent se concevoir en dehors de la tradition musicale des noirs. Ces cantiques, d’un style musical complètement étranger, qui ont été imposés, ont été intégrés par les noirs qui leur ont donné une couleur originale. Ils sont devenus biguine ou gwo ka, les textes liturgiques sont restés, mais des couplets inventés par les Guadeloupéens, souvent issus d’improvisation en cours d’exécution y ont été adjoints : bèlè, kabolo…

Et c’est ainsi qu’une forme imposée devient une expression autochtone

Les premiers chants de Noël sont des chants liturgiques ou des cantiques composés en latin. Mais la période de Noël a toujours été en Occident une fête religieuse empreinte de paganisme. En effet, ce moment correspond au solstice d’hiver et de tous temps ont existé des festivités liées à la fin des jours obscurs et à l’arrivée de la lumière. Ainsi, le 4 décembre, les Provençaux célébraient le rite de la fertilité.

Partout, les cantiques ont pour but d’inciter au recueillement, à la joie, de délivrer un message d’amour et d’espérance, de réconciliation. Ils contribuent à magnifier la nativité avec la mise en scène de la crèche. La Guadeloupe, comme d’autres colonies, ne résiste pas à la fascination de cette fête qui tombe à la période où les noirs originellement procèdent au rite de la fécondité avec la danse de la calenda (4). La calenda, est une danse qui selon le Père LABAT (5) « vient de la côte de Guinée, et suivant toutes les apparences, du Royaume d’Arda ».

Les Noirs s’approprient donc ces pratiques, y adjoignant leurs propres symboles et transformant les chants selon leur sensibilité

Dans l’ambiance joyeuse des chanté Nwèl, l’asservissement est devenu liberté, liberté de création avec les improvisations de textes, liberté du rythme, du corps qui parfois se laisse emparer par la danse et liberté de l’esprit qui se fond dans la musique et communie avec l’environnement.

Liberté de transgresser des règles sociales en s’imposant chez l’autre à n’importe quel moment de la nuit de Noël.

D’où vient cette tradition de passer de maison en maison après la naissance du Petit Jésus ? Peut-être d’une anticipation de la fête du roi Balthazar, ou alors son adaptation à Noël, cette période étant chômée donc plus propice à la fête débridée.

Roger Bastide nous parle de cette fête des pastorales dans son livre « Les Amériques noires », au temps de l’esclavage :

Une autre fête privative des Blancs, était celle des Pastorales, que l’on retrouve dans toute l’Europe méditerranéenne et qui se jouaient entre la Noël et l’Epiphanie – elle mettait au prises des jeunes filles de la meilleure société, divisées en deux « cordons », rouge et bleu, et qui entremêlaient leurs chants de bergères se rendant à Bethléem pour adorer l’enfant Jésus, de petites saynètes en vers chantés… A l’Epiphanie, on brûlait les crèches et, tandis que s’achevait ainsi la fête des Blancs, les Noirs avaient l’autorisation de s’amuser à leur tour, pour fêter saint Balthazar, le roi de leur couleur, en allant de maison en maison ou de ferme en ferme chantant, dansant et demandant de l’argent, ou des vivres… (6)

Les chants de Noël, un« lélé a » (7). Chanté kantik et chanté Nwèl

Les cantiques de Noël sont un ingrédient majeur du Noël créole. Jadis, c’est l’Eglise qui autorisait de manière implicite le démarrage des cantiques de Noël avec le chant « Venez divin Messie » au cours de la messe du premier dimanche de l’avent.

Les instruments étaient introduits seulement à la fin de la période de pénitence que constitue l’avent, donc à la nuit de Noël.

Le soir de Noël, on continue le chant des cantiques jusqu’à la messe de minuit. Après la messe, on se déplace de maison en maison, , pour chanter des cantiques, des « bèlè » basés sur l’improvisation. On se déplace avec son syak (8), son chacha (9). Sinon, une bouteille de « fanta » (10) ou un pot de lait « guigoz » (11) tient lieu de syak, une bouteille dans laquelle on a mis quelques cailloux sert de chacha, un coin de table de tambour et une bouteille frappée, de petite percussion et parfois, des « kòn (12) à lanbi ».

Traditionnellement, en ville comme à la campagne, les orchestres étaient composés d’accordéon, de guitare, de siyak, de chacha, de triangle, de tanbou dibas et de chanteurs.

 

Le répertoire des chants de Noël

Il existe une quarantaine de cantiques de Noël. Cinq concernent l’Avent, un est destiné à la veille de la nuit de Noël, cinq sont réservés à la nuit de Noël et les vingt sept autres pour le jour de Noël. Cette chronologie n’est plus respectée.

Origine

En Europe, des cantiques sont composés pour Noël dès le Ve siècle, en latin, mais c’est à partir du XIIIe siècle qu’ils commencent à être traduits en langue vernaculaire et deviennent des chants populaires. Les cantiques se développent encore avec l’apparition des pastorales au cours des XVIIIe et XIXe siècle. Parmi les chants figurant dans notre répertoire, on date « Il est né le divin enfant », « Minuit chrétien », du XIXe siècle, « Adeste fidèles » du XVIIIe siècle et « Voisin d’où venait ce grand bruit » du XVIIe siècle (13).

Transmission
La transmission s’est faite et se fait encore oralement, par immersion, Les cantiques ont été enrichis de nouveaux chants tels « Les anges dans nos campagnes », « Mi bel lanwit » (14), « Mon filao » (15) et des bèlè sont constamment crées.

Un mouvement de régénération de la tradition des chants de Noël a été impulsé fin des années 80 par des gens vivant dans des quartiers où la tradition de Noël s’est, en fait, toujours maintenue, vaille que vaille.

Mais la tradition de Noël n’est pas uniforme dans l’Ile. En effet, chaque coutume locale de « chanté Nwel » répond à une fonction différente tout en restant établie dans une même tradition ayant pour base la nativité.

La tradition de Noël que l’on pensait moribonde à la fin des années 70, se renouvelle

Pendant la décennie soixante dix, la tradition des chants de Noël s’étiole, alors que parallèlement les jeunes se réapproprient la musique gwo ka. La société guadeloupéenne est en mutation. La cellule familiale devient plus petite avec la maîtrise de la contraception féminine. Beaucoup plus de jeunes partent étudier en France. Ils quittent la maison familiale après leurs frères et sœurs partis pour la métropole avec le BUMIDOM (bureau de migration des départements d’Outre-Mer). Les familles accèdent à un autre type de confort avec notamment, les appartements dans des immeubles en remplacement de la case traditionnelle alors trop vétuste, la télévision qui se démocratise. En 1966 est construit l’aéroport international du Raizet, et le premier Boeing 747 s’y pose au tout début des années 1970. Ceci, conjugué au développement du téléphone améliore les échanges avec la métropole. Les Antillais reviennent plus facilement au pays, apportant avec eux une autre culture, ils sont presque des blancs. Ils font l’admiration de ceux qui n’ont jamais quitté leur île, surtout quand ils « woul » (16), car « Le noir qui connaît la métropole est un demi-dieu » (17). On essaie de suivre le modèle français, mais on s’aperçoit que si on est français de nationalité, on ne l’est pas entièrement par la culture et que les blancs de France ne nous considèrent pas comme leur égal à cause surtout de la couleur de notre peau mais aussi de notre accent plat, « car le nègre en France, dans son pays, se sentira différent des autres… Au premier regard blanc, il ressent le poids de sa mélanine » (18).

Par ailleurs, en 1976, une menace d’éruption du volcan « La Soufrière », entraîne l’évacuation de plusieurs communes de la Basse-Terre vers la Grande-Terre. Beaucoup de familles migrantes ne sont plus retournées dans leur section d’origine. Aussi a-t-on assisté dans les endroits concernés, à une rupture dans l’entretien et la transmission de certaines traditions.

Parallèlement, les Antillais assument et revendiquent leur identité, leur « créolité », avec notamment une nouvelle génération d’écrivains qui dans les années 80, se déclarent ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, mais Créoles, et s’engagent à mieux enraciner leurs œuvres dans l’esthétique de la tradition orale.

En outre, le parler créole est progressivement réhabilité jusqu’à être reconnu « langue régionale faisant partie du patrimoine linguistique de la Nation » par la loi d’orientation pour l’outre-mer du 13 décembre 2000.

Dans ce contexte de retour aux sources, au début des années 1980, il y a un regain d’intérêt pour les rencontres de Noël. Dès le premier week-end de l’Avent, en famille, entre amis, on se retrouve pour créer par les chants, cette atmosphère si spéciale de l’attente de Noël. Des groupes musicaux se spécialisent dans les chants de Noël. C’est le cas notamment de « Kasika », de « Nanm’ », de Cactus par exemple.

Pratiquement simultanément, en différents points de la Guadeloupe le Noël traditionnel est relancé, le terme « chanté Nwel » remplace celui de « veillée de Noël ».

Les chanté Nwèl ont des impacts aussi bien sociologiques, économiques que spirituelles.

 

Benzo et le groupe KASIKA, un nouveau concept « le chanté Nwèl » 

« A la section Champy de Fonds-Cacao à Capesterre Belle-Eau, on a toujours chanté Noël », me dit Benzo (19).

Nous formons une grande famille et nous pratiquons vraiment le partage et la réconciliation à l’occasion de Noël.

Chaque quartier a sa façon de chanter Noël, des « bèlè » sont créés chaque année, on pourrait presque parler du « bèlè » de l’année, ce sont des « anbians » (20) qui viennent spontanément, des improvisations sur des évènements d’actualité ou des messages à adresser aux alentours.

Dans mon quartier on ne chante plus de cantiques depuis un certain temps, car depuis la fin des années soixante, plusieurs motifs conjugués , ont entrainé une rupture de la chaine de transmission, mais on a toujours fait le « bòdé » (21) de Noël. Ce n’est qu’à partir de 1988, que le chant de Noël s’est transformé en « chanté Nwèl » avec une demande de l’Office Municipal de la Culture et des Sports de Capesterre Belle-Eau. Cette année là nous avons innové dans l’histoire des fêtes de Noël. Le groupe KASIKA créé en 1987 avec une vocation de musique de carnaval, a joué pour la première fois des chants de Noël pour un grand public, sur un podium à Fonds Cacao.

Par la suite, le groupe KASIKA a animé des « chanté Nwel » sur des podiums à Pointe-à-Pitre devant des milliers de personnes, au vélodrome de Baie-Mahault, faisant chanter et danser sept mille personnes et au Zénith à Paris.

Lors de ces manifestations, la qualité de la sonorisation est primordiale, le décor du podium et la mise en scène également, car nous voulons que les gens ressentent l’ambiance de Noël comme s’ils étaient chez eux .

On assiste alors à une évolution de la tradition qui s’adapte aux évènements conjoncturels socio-économiques

Le mode de vie a changé, d’une part par le type d’habitat qui devient peu propice au porte à porte du passé. Les maisons individuelles sont de plus en plus souvent munies de barrières protégeant la tranquillité des occupants. Il faut ajouter à cela une augmentation de la délinquance, qui provoque la méfiance, la prudence et une limitation des déplacements nocturnes à pied.

Le groupe Kasika a impulsé une relance de la tradition, en recréant dans un « lakou » (22) public, facilement accessible, sécurisé, l’ambiance des Noël d’antan. C’est ainsi que lors du premier chanté Nwel au vélodrome de Baie-Mahault, en 2000, un participant a dit à Benzo :

Mèsi, mèsi, paskè jodi la sé fèt a Gwadloup, gadé sa ki ka pasé alantou aw, ou pa ka vwè tout’ moun ka chanté, ka dansé, ki rasta, ki jenn’ ki vié tout’ jénérasion mélanjé. Ou ka vwè dé moun ka chanté a dan an sel kantik ; si la pé an direktè a ki sa yé, ou pa sav’ ka lot la yé, moun’ oublié ran a yo (23).

Les chants de Noël retrouvent là une fonction sociale de divertissement et de rassemblement, qui complète la fonction religieuse qui domine dans le groupe « Nwèl antan lontan » de Cadet Sainte-Rose.

 

« Nwèl antan lontan », une orientation plus spirituelle

La commune de Sainte-Rose, tout comme Capesterre-Belle-eau, est une commune rurale où il y a eu de grandes habitations, des usines, où donc il y a eu des communautés soudées par le travail de la terre, par une même lutte pour l’amélioration du quotidien rythmé par la musique gwo ka. Des joueurs de Gwo ka tels que Kristen AIGLE, Henri DELOS, Davoux et Morny AIGLE, Loulouse SOPTA, et bien d’autres ont été les gardiens et transmetteurs de la tradition des chants de Noël telle que le conçoit le groupe « Nwèl antan lontan » dirigé par madame Fance-Lise LADINE.

Dans leur maison à Cadet Sainte-Rose, dès le dimanche de l’Avent, la télévision reste éteinte le soir, et toutes les soirées sont consacrées au chant des cantiques de Noël. Jusque vers la fin des années 1980, cela se passait avec la famille élargie. Par la suite, d’autres personnes se sont jointes au groupe et au début de 1990, il a pris des proportions dépassant largement le cadre familial et amical.

Actuellement, des centaines de personnes participent chaque année à « Nwèl antan lontan », ce qui demande la mise en place d’une organisation spécifique.

Organisation

Il n’y a pas de circulation d’argent, l’esprit de partage étant préservé, chacun offre le boire et le manger comme dans les Noël d’antan.

Les musiciens

Il y a des Ka, un triangle, des chachas, même les enfants peuvent jouer du chacha à condition qu’ils respectent le rythme approprié. Sous la direction de France Lise et d’Emile (24), tout le monde chante à l’unisson, chacun ayant un livret avec l’ensemble des cantiques. Les joueurs de ka sont des musiciens choisis pour leur capacité à respecter le caractère des chants et la kadanss (25) des « kabolo » (26).

les « chants d’ouverture », distincts des cantiques doivent inspirer le calme, la paix, l’espoir. Les chants de sorties incitent la joie, le défoulement (Michaux veillait). Les cantiques sont chantés dans l’ordre du livret, en totalité le vendredi et le samedi, et partiellement en semaine.

L’intensité du jeu des instruments doit être modérée, car la priorité est toujours donnée aux voix.

Déroulement

La première krèch a lieu invariablement sur le parvis l’église de Cadet Sainte-Rose, avec l’accord du curé.

Pour « Nwèl Antan Lontan », le livret de cantiques garde son rôle de support de la foi

Les chants pour « Nwèl Antan Lontan » gardent leur force spirituelle et le livret est une lumière qui apporte la joie, la fraternité, la communion, la réconciliation et incite au respect mutuel, face à la dérive sociale que l’on observe depuis quelques années avec la drogue, le désengagement familial, l’éclatement des liens familiaux.

Parallèlement, le contenu des chants d’ouverture, nous montre qu’il ne s’agit pas d’une foi passive, car tout en exhortant à l’amour fraternel, à la confiance en l’Esprit-Saint, (chant d’ouverture n°1), ils stimulent les consciences pour la lutte pour la dignité et contre la répression (chant d’ouverture n°2).

 

A ces fonctions spirituelle et sociale, s’ajoute une fonction économique avec le NOEL KAKADÒ  (27) 

A Vieux-Habitant, commune rurale, la culture du café tenait une grande place, avec notamment le domaine la Grivelière.

La récolte du café se terminait fin novembre et à ce moment, les propriétaires terriens organisaient la « cérémonie du bouquet », fête qui consistait en un grand banquet destiné à récompenser les travailleurs de la plantation, en particulier les cueilleuses de café.

A la fin du repas, un bouquet, composé de la dernière branche de caféier comportant des cerises de café mûres, était remis à l’une des cueilleuses. La personne choisie était chargée d’organiser la première krèch (28) de Noël de l’année. Ensuite, le bouquet passait, de maison en maison, de section en section jusqu’au jour de l’an, précédant les krèch chez d’autres femmes ou jeunes filles de Vieux-Habitant.

Des krèch ancrées dans la réalité quotidienne

Les krèch à Vieux-Habitants, étaient l’occasion de se retrouver, de partager, de régler ses comptes verbalement par l’intermédiaire des chants et souvent de se réconcilier.

Le partage, prenait la forme de l’hospitalité, de la nourriture et de la boisson qui étaient offertes à tous. En effet, les maisons où se déroulaient les krèch étaient ouvertes à tout le monde sans exception, ami ou même ennemi, les plats et les boissons spécifiques à ce moment de l’année étaient préparés à l’intention des visiteurs de Noël.
(On retrouve les notions de partage, de réconciliation)

Les chants qui succédaient aux cantiques au cours de la soirée, étaient souvent des improvisations qui racontaient des faits, divers ou autres, mais pouvaient être aussi des chants devenus des standards de nwèl. Ces chants que l’on appelle des « bèlè » sont inspirés des chants de travail des cueilleuses de café. Le rythme du bèlè, le « boula rond » se situe entre le toumblak, le graj et la biguine.

Les Habissois ont toujours conservé leur tradition de chant de Noël ; seule la cérémonie du bouquet était tombée en désuétude. Mais en 1995, s’incluant dans une politique de relance de l’économie agricole de la commune, particulièrement du café, et du développement du tourisme, une initiative de Monsieur Alex NABIS a abouti à la fête coutumière de « Nwèl Kakadò ».

Le Nwèl Kakadò recèle des aspects symboliques forts

Avec l’élection de la reine du Nwèl Kakadò.
On y relève, le symbole de la fraternité et de la cohésion sociale, avec le mélange de toutes les générations, qui se fait tout naturellement. Les Aînés, sont les sages qui accompagnent la Reine et le Roi qui sont des jeunes de génération intermédiaire. Ensuite vient un couple d’enfants qui joue le rôle de Prince et de Princesse et qui est garant de la pérennité de cette coutume.

En filigrane, on peut y lire le symbole de la fécondité et de l’abondance, avec la branche de caféier gorgée de cerises de cafés mûres sur la coiffe de la Reine. Le choix même d’une Reine et non d’un Roi renforce ce symbole, car s’il existe un Roi, son rôle se cantonne à celui d’accompagnateur et d’aide de la Reine. La présence de cerises de café est aussi destiné à maintenir une forme d’enracinement dans le passé et à éviter une rupture socio-culturelle, car c’est toujours la femme cueilleuse qui a été détentrice du bouquet.

Enfin, la forme circulaire de l’aire de jeu du bèlè final symbolise la convivialité et la communion ; symbole qui existe aussi dans les léwòz (29).

 

En conclusion on peut dire que les chants de noël ont dû aussi surmonter des tabous pour mériter leur inscription dans le patrimoine culturel de la Guadeloupe

« Moun’ ki té ka chanté nwel sété vié jan moun’ » (30) me dit France-Délia Malédon, la mère de France-Lise Ladine.

Pour certains, notamment les « blancs pays » (31) et la classe aisée, Noël était une fête essentiellement religieuse. La veillée de la nuit de Noël servait à rassembler la famille autour du repas traditionnel, à honorer les enfants, à l’instar de ce qui se faisait dans la bourgeoisie en Europe. Dans ces familles, les cantiques n’étaient interprétés qu’à l’église pendant la cérémonie de Noël. Les chants qui résonnaient de morne en morne (32) émanaient de ceux qui ne recherchaient pas une reconnaissance sociale.

Mais la période de Noël reste pour la majorité des Guadeloupéens une période où le merveilleux côtoie le quotidien, le visible l’invisible, où le passé devient présent, un moment de dépassement de soi. Plusieurs personnes m’ont affirmé que dès que les « chanté Nwel » commençent, elles oublient leurs soucis, se sentent en meilleure forme physique.

la population de Guadeloupe est très imprégnée de spiritualité. C’est la raison pour laquelle on observe que, sous une apparence de divertissement, ces chants gardent souvent dans le fond, leur caractère religieux.

Enfin, le son du ka qui s’est toujours imposé malgré les interdits religieux et sociaux, est un ingrédient incontournable de la musique de Noël.

Pa té ni tanbou avè kantik avan nwel, pa té ni tanbou a légliz. Mè lè yo té ka désann’ o bou pou ay lanmès minui, sôti Vilaj, sôti, Pijon, dèpi a falèz a Pwindevu, a Plato nou té ka tann’ tanbou la ka vinn’, nou té sav’ kè fè nou ay lanmès. Tan bou la té ka rété douvan légliz, an moun’ té ka gadéy. Pa té ni tanbou adan légliz la. Apré lanmès sé té bodé la (33),

me dit un membre de la TKL (34) de Bouillante.

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(1) Marie-Céline Lafontaine, Le carnaval de l’autre, revue Les temps modernes n°441-442, avril-mai 1983, pp. 2126-2173. Article disponible sur lameca.org >>>

(2) L’Evêque de Guadeloupe, à cette occasion a demandé d’utiliser la culture du peuple comme support de la foi.

(3) Roger Bastide, Les Amériques noires, l’Harmattan, Paris 1996, avant-propos.

(4) Jacqueline Rosemain, La musique dans la société antillaise, 1605-1902, Guadeloupe Martinique, l’Harmattan, Paris, 1986, page 20.

(5) Le Révérent Père Labat, Nouveau voyages aux Isles d’Amérique, Paris, 1742, rééd. éditions des Horizons Caraïbes, fort de France 1972, tome 2 page 401.

(6) Roger Bastide, Les Amériques noires, l’Harmattan, Paris, 1996, page 192.

(7) imbrication de.

(8) Racleur composé du grosse tige de bambou d’environ 75 cm entaillée horizontalement sur toute sa longueur et que l’on joue avec les deux mains à l’aide deux bouts de bambou fin d’environ 20 cm, que l’on frotte dans le sens de la longueur la main droite faisant le « boula » sur la partie supérieure et la main gauche le « makè » sur la partie inférieure.

(9) Idiophone, constitué par une calebasse remplie de graines que l’on secoue pour donner ou accompagner le rythme.

(10) Boisson pétillante non alcoolisée aux parfums synthétiques orange et fruit punch que l’on vendait dans des bouteilles de 33 cl côtelées.

(11) Marque de lait destiné aux nourrissons qui était conditionné dans des pots côtelés en aluminium et que l’on réutilisait comme récipient.

(12) Conque à lambi, instrument fait d’une coquille d’un gros mollusque dans laquelle on souffle par un trou fait à sa base.

(13) Site du Ministère de la culture de France, Traditions de Noël en France et au Canada

(14) Version créole de « Douce nuit », paroles de Loulou Boislaville, musicien martiniquais.

(15) Adaptation de Y. Lero.

(16) Quand ils parlent avec l’accent parisien.

(17) Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Ed. du Seuil, 1995, page 15.

(18) Ibid page 121 et 122.

(19) De son vrai nom Moïse Benjamin, écrivain, conteur, comédien, chercheur, animateur en culture traditionnelle de la Guadeloupe (créole, contes, veillées, etc.).

(20) Ambiance chaude qui appelle le défoulement, la joie.

(21) Fête de Noël.

(22) Cour intérieure des maisons traditionnelles, où l’on se retrouvait lors de toute manifestation familiale.

(23) Merci, merci, parce qu’aujourd’hui, c’est la fête de la Guadeloupe. Regarde ce qui se passe autour de toi, ne vois-tu pas que tout le monde chante et danse ? Rasta, jeunes, vieux, toutes les générations sont confondues, on voit deux personnes utilisant un même recueil de chant, celui-là est peut-être un directeur quelconque et l’autre on ne sait pas son rang social, toute séparation de classe est abolie.

(24) Sœur de France-Lise Ladine.

(25) Les kabolo ont un balancement rythmique particulier, très syncopé, basé tantôt sur le woulé, tantôt sur le graj ou le toumblack.

(26) Improvisation chantée à la suite d’un cantique sur un rythme très gai.

(27) Petite écrevisse noire qui abondait dans les rivières de Vieux-Habitants.

(28) Il faut comprendre veillée de Noël. Naturellement il y avait aussi dans chaque maison une crèche en rapport avec la nativité.

(29) Soirées gwoka.

(30) Ceux qui chantaient Noël, (sous entendu de façon traditionnelle) étaient considérés comme des gens peu convenables.

(31) Blancs originaires de Guadeloupe depuis plusieurs générations, qu’on appelle aussi des « békés ».

(32) Colline.

(33) Il n’y avait pas de tambour avec le chant des cantiques avant la nuit de Noël, il n’y avait pas de tambour à l’église. Mais quand les gens descendaient au bourg pour la messe de minuit, venant de Village, de Pigeon, depuis la falaise de Point de Vue, à Plateau nous entendions les tambours. Nous savions qu’il était temps d’aller à la messe. Le tambour restait devant l’église avec un gardien. Il n’y avait pas de tambour à l’église. Après la messe, la fête commençait.

(34) Ti kominoté légliz (Petite communauté de l’Eglise).

 

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