Dossier Laméca
NOIR ET BLANC.
La négation de la couleur dans les pratiques artistiques contemporaines
en Guadeloupe et en Martinique
PAROLES DE JEUNES ARTISTES
La parole de quelques jeunes artistes a été recueillie à travers une série de questions dont sont retranscrites ici les réponses. Ils se sont livrés sur leur vision des arts caribéens, et notamment sur leur utilisation du noir et blanc. Les plasticiens, plongés dans un questionnement perpétuel sur leur identité, proposent un regard neuf sur les arts contemporains de leur territoire. Ce travail « d'entretien » a été mené exclusivement en Martinique pour des questions techniques.
Arthur Francietta, plasticien, graphiste et typographe né en 1990.
Martinique
Propos recueillis en février 2022.
1. Te définis-tu comme un artiste caribéen ?
Oui je suis un artiste Caribéen. D’une part parce que je vis et travaille en Martinique. J’ai grandi dans une culture Caribéenne-francophone. Et d’autre part l’histoire de la Caraïbe nourrit ma démarche artistique depuis mes études aux beaux arts.
2. Quel regard portes-tu sur les arts caribéens ?
C’est un art complexe, puissant et multiple. La Caraïbe préfigure les combats du futur. Les artistes Caribéens centralisent bon nombre des discours progressistes contemporains. Les éléments discursifs et esthétiques de nos artistes sont pré figuratifs d’un éclatement de formes. Ils sont un approfondissement d’autres types d'ancestralités.
3. Quelle est la place du noir et blanc dans ta pratique ?
Le noir et blanc est systématique dans ma pratique. Je pense et travaille avant tout en noir et blanc. J’aime penser la forme et le fond sans réflexion sur la couleur. Un visuel brut, une ligne claire et un contraste basique sont la base de ma pratique. Le noir et blanc m’aide à me concentrer sur l’harmonie, la balance des formes et le rythme du tracé.
4. Quel effet recherches-tu en utilisant le noir et blanc ? Pourquoi ne pas utiliser de la couleur?
Je vois souvent la couleur comme un médium qui pourrait appuyer mon discours ou dénoter un aspect précis. J’utilise le noir et blanc depuis le début de ma pratique typographique. J’ai toujours dessiné et traité les signes et symboles en noir et blanc. Ce contraste entre le noir et le blanc me permet de montrer l’image de la façon la plus pure et claire.
Nous sommes habitués à lire et écrire des signes noirs sur fond blanc. En ce sens, je prolonge cette expérience collective à travers mes dessins. Je veux qu’on puisse lire l’image, l’œuvre comme du texte car pour moi le signe et la lettre sont des images.
Il y a aussi une part d'économie de moyen. Rester sur du noir et blanc me permet de me concentrer sur mon dessin et rien d’autre. Je peux ainsi appliquer mon croquis sur un autre support : transfert, agrandissement, impression etc. C'est plus simple car il n’y a pas de problématique de concordance de couleur de teinte complexe.
5. Que peux-tu dire de l'aspect technique, poétique et/ou politique du noir et blanc dans ta pratique?
Mon usage du noir et blanc est un choix qui découle de principes dans le graphisme qui m’ont été inculqués et enseignés : “less is more”. Il y a donc aussi le désir de rester dans un style chromatique “basique”.
6. Sens-tu le besoin de te dégager de l'exotisme ? Souffres-tu des clichés qui pèsent sur les arts caribéens ?
J’ai fini par embrasser les clichés. Je suis revenu vers le dessin dit “primitif” avec des formes simples et des présentations épurées pour montrer qu’on peut se réapproprier notre culture. Plus j’avance dans ma pratique, plus je singe l’exotisme et ses représentations pour montrer les possibilités de représentation de notre-monde Caribéen.
6. Comment joues-tu de ces clichés pour les détourner, te les réapproprier?
Dans ma série Dromoglyphes j’ai commencé par le noir et blanc. Le cliché a été de penser et rajouter la couleur après coup pour rendre les images plus attractives et pour capter l’attention de l'œil martiniquais. J’entends souvent dire qu’on aime les choses colorées. J’ai volontairement utilisé de la couleur à outrance. L’idée était d’utiliser des contrastes colorés avec deux couleurs (trois maximum) par image. Mais aucune couleur n’a de sens profond. C’est de la couleur pour la couleur. Il n'y a pas de symbolique cachée si ce n’est que d’embrasser le cliché de l’antillais qui aime la couleur.
Gwladys Gambie, artiste plasticienne et illustratrice née en 1988.
Martinique.
Propos recueillis en février 2022
1. Te définis-tu comme une artiste caribéenne ?
Je me définis d'abord comme artiste martiniquaise, ensuite comme une artiste caribéenne.
2. Quel regard portes-tu sur les arts caribéens ?
Les arts dans la caraïbe ont deux facettes, l’aspect « doudouiste », que je n’apprécie pas, et l’aspect identitaire, critique, revendicateur. Sur ce deuxième point, les artistes caribéens se questionnent beaucoup sur leur authenticité en tant que caribéen, sur le tourisme et la colonisation et décolonisation. La question de l’identité, du genre ou de la sexualité sont abordés de manière subversive et cela est d’autant plus intéressant. Je pense notamment à Ebony Patterson et Shoshanna Weinberger.
3. Quelle est la place du noir et blanc dans ta pratique ?
L’utilisation du noir et blanc est systématique dans ma pratique plastique et d'illustration. Le noir est une couleur franche, forte, elle va droit au but. Les dessins en noir et blanc me semblent plus efficaces. J’ai rarement utilisé la couleur car je n’en voyais pas l’intérêt, je pensais qu’elle n’amènerait rien de plus. Dans la pratique du dessin, le noir et blanc est aussi une question de facilité. Où que l’on soit, avec un carnet et un feutre, un dessin peut naître, avec tous les détails possibles que l’on souhaite mettre en exergue. La couleur est venue bien après, j’ai progressivement intégré le rouge dans mon travail, pour traiter de la colère, la force, la puissance, et la violence. C’est la seule couleur que j’ai intégrée dans mes dessins et collages pour le moment.
Dans l’illustration, j’ai souhaité tout simplement me démarquer des autres illustrateurs antillais où la couleur semble indispensable pour représenter ce qui nous entoure, essentiellement le paysage. La couleur est systématiquement rattachée à la Caraïbe vue comme exotique, et beaucoup d’artistes utilisent la couleur pour ces raisons et s’enferment dans ces clichés.
4. Peux-tu nous en dire plus sur les effets que tu recherches en utilisant le noir et blanc ?
Il y a tant de possibilités graphiques en noir qui sont moins puissantes avec la couleur. J’aime beaucoup créer des écritures graphiques à partir d’éléments qui m’entourent, par exemple les végétaux, les coraux, les murs écaillés ou encore des bulles sur une plaque de cuivre.
L’encre diluée est une technique que j’utilise beaucoup car elle apporte une atmosphère onirique dans mes dessins, tout semble plus aérien, flottant.
5. Tu faisais référence à un questionnement sur l'identité et un art engagé dans la caraïbe, peux-tu nous parler de cet aspect de ton travail ?
J’ai débuté une série de dessins intitulé Métaphore du Pyékoko qui représente des cocotiers dessinés en noir sur papier blanc. En faisant cela j’ai souhaité rompre avec l’image tropicale des Antilles, à travers l’archétype du cocotier. J'ai voulu rompre avec l’exotisme, l’image carte postale coloré-coloniale, et ainsi présenter des portraits de cocotiers torturés, déracinés. Le blanc du papier donne cette sensation de paysage vide et dramatique contrairement à la carte postale.
Représenter le paysage en plein cyclone, avec des cocotiers luttant contre le vent, ou qui ont cédé à la force du vent est symbolique pour moi. Il est important de s’éloigner de ces clichés ou encore de les utiliser et les détourner pour pouvoir amener une critique et faire prendre conscience des problématiques politiques, économiques, coloniales auxquelles nous faisons face. Celui qui regarde doit sortir de sa zone de confort, de ses préjugés, et faire face à la réalité qui est bien là derrière l’image carte postale.
Ludgi Savon, plasticien et performeur né en 1986.
Martinique.
Propos recueillis en février 2022.
1. Te définis-tu comme un artiste caribéen ?
La question est difficile. C'est vrai que j'écris lorsque je me présente “caribean artist” parce que c'est la région où je suis situé. Donc j'ai deux réponses : oui et non. Artiste tout court, et par rapport à mon environnement, artiste de la région Caraïbe, mais plus pour situer le lieu.
2. Quel regard portes-tu sur les arts caribéens ?
Les arts caribéens contemporains notamment mettent en avant les problématiques qui les traversent et qui peuvent également traverser d'autres personnes, comme l'identité, l'environnement, le climat. Mais c'est plutôt un art que je qualifierais d'identitaire.
3. Quelle est la place du noir et blanc dans ta pratique ?
Je dirais qu'elle est occasionnelle. Car j'utilise beaucoup de couleurs notamment dans mes aquarelles. Mais pour ce qui est du dessin pur, beaucoup de noir et blanc.
4. Quel effet recherches-tu en utilisant le noir et blanc? Pourquoi ne pas utiliser de la couleur ?
J'utilise le noir et blanc pour toucher à l'essentiel. C'est comme dans le domaine de la mode, le noir et le blanc c'est simple et fort, ça apporte des contrastes puissants. Dans les arts c'est pareil, c'est une question de simplicité mais quand même de puissance d'effet.
5. Que peux-tu dire de l'aspect technique, politique ou poétique du noir et blanc dans ta pratique ?
Il n'y a pas vraiment d'aspect politique dans mon usage du noir et blanc. Ce serait plutôt technique car ça touche à l'essentiel comme je le disais, et ça permet de renforcer les contrastes. D'ailleurs pour moi, le noir et le blanc sont des couleurs et on peut imaginer à plusieurs niveaux qu'elles apportent un autre univers au dessin.
6. Sens-tu le besoin de te dégager de l'exotisme ? Souffres-tu des clichés qui pèsent sur l'art caribéen ?
Alors... oui. C'est à dire que j'évite de tomber dans le cliché de la yole, du paysage exotique que le reste du monde attend forcément, de “LA coco”. On peut penser que je suis carnavalesque dans ma pratique du textile. Ce sont juste parfois des éléments d'inspiration, mais ce n'est pas le sujet de ma pratique de performance...
7. Comment joues-tu de ces clichés pour les détourner et te les approprier ?
“Marianne lapo fig”, le personnage de carnaval qui a les feuilles de bananier est un élément d'inspiration pour moi. Mais je le détourne à ma manière, en reprenant les éléments de mon histoire familiale. J'utilise par exemple les rosiers du jardin familial et je les mets sur mes tenues. Ça me permet de me réapproprier à ma façon les éléments du carnaval et d'en proposer une fusion avec ma pratique.
Nicolas Derné, photographe né en 1980.
Martinique.
Propos recueillis en février 2022.
1. Te définis-tu comme un artiste caribéen ?
Je ne sais pas si il faut définir les artistes. En tous cas j'évolue dans le bassin caribéen, qui est forcément source d'inspiration. Je n'aime pas les cases mais force est de constater que ce que je vois, ce que je vis, et ce que je ressens en étant ici influence ma pratique.
Le fait que je crée ici ou ailleurs change peut-être ma pratique. Je n'ai pas forcément de réponse mais à mesure que j'avance, et à condition qu'il existe un art caribéen, j'ai de plus en plus envie de m'y inscrire. J'en suis encore éloigné car je considère que j'ai des influences multiples. C'est peut-être ça qui fait de moi un caribéen. J'ai discuté avec quelqu'un en République Dominicaine qui m'a dit que ce qui faisait notre unité était probablement nos questionnements sur notre identité. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il s'agit d'une absence d'identité, mais un questionnement permanent sur le sujet qui est commun à tous les caribéens.
2. Quel regard portes-tu sur les arts caribéens ?
Plus je m'y intéresse et plus je trouve ça riche. J'ai l'impression que les propositions artistiques dans la caraïbe ont toutes quelque chose de commun, que ce soit dans les esthétiques ou dans les problématiques. C'est peut-être le vécu, ou la culture que l'on partage, qui transparaît dans notre gestuelle ou dans nos mots. C'est pourtant ce que je trouvais avant complètement décorrélé du monde, que je trouve de plus en plus ancré dans ce qu'il est maintenant et ce qu'il pourrait devenir.
3. Quel est la place du noir et blanc dans ta pratique ?
Elle est très importante dans la mesure où, venant de la photo, je travaille d'abord la lumière et pour moi c'est le meilleur moyen de la travailler. On pourrait presque dire que c'est systématique dans ma pratique.
Je m'explique: j'ai été bercé par la photo en noir et blanc. Les sujets que j'ai choisis au départ étaient un peu empreints de nostalgie. J'avais commencé par créer des sépias pour rappeler un temps révolu ou quelque chose qui était en train de se perdre. Je rentrais de voyage à l'époque, et il me semblait qu'en ne regardant pas vers nous-même, nos richesses étaient en train de disparaître.
4. Quel effet recherches-tu en utilisant du noir et blanc ? Pourquoi ne pas utiliser la couleur ?
Comme je l'expliquais, il y a cet effet d'archive, ou une volonté d'archiver quelque chose. Ça dépend aussi du projet. Pour Parades par exemple, c'est un choix absolu de me détacher de la couleur. C'est ce que je cherchais au départ et c'est devenu pour moi un questionnement fondamental.
Aujourd'hui j'utilise de la couleur pour faire du noir et blanc. L'utilisation que j'en fait est une façon de créer des environnements colorés qui m'évoquent ce que je vois. Mais j'essaye de prendre de la distance avec le cliché ambiant de la couleur dans la photo caribéenne. Je ne sais pas si j'évite vraiment la couleur mais les nuances que m'apportent la couleur lorsque je passe au noir et blanc m'évoquent un peu ces influences multiples que l'on vit ici. En fait la richesse des couleurs sur une photo me permet d'avoir un noir et blanc très nuancé par la suite.
5. Que peux-tu dire de l'aspect technique, poétique et/ou politique du noir et blanc dans ta pratique ?
En fait ça dépend des sujet. En gros si la couleur ne m'apporte rien, si il n'y a pas un réel intérêt à la couleur, je ne vois pas pourquoi je l'utiliserai. Techniquement, j'évoquais tout à l'heure le fait d'utiliser la photo en couleur pour effectuer un travail en profondeur sur les nuances en noir et blanc. Les gris, les noirs profonds, les blancs purs ressortent davantage.
Pour l'aspect poétique, il s'agit bien de cette nostalgie, le questionnement sur l'archivage. J'utilise la surexposition et la sous-exposition notamment pour accentuer ces effets. Il y a un côté hors du temps, qui me semble important. Pour le projet Parades, le choix du noir et blanc était plus poétique que politique. Je ne revendique rien en particulier, mais le noir et blanc me parle plus.
6. Sens-tu le besoin de te dégager de l'exotisme ? Souffres-tu des clichés qui pèse sur les arts caribéens ?
Oui sur certains projets et particulièrement Parades. C'est un choix de sortir de l'image de l'exotisme et du stéréotype. Quand tu tapes “Jamaïque”, “République Domincaine”, “Cuba”, Sainte-Lucie” ou “Martinique” sur Google, tu verras une plage de sable blanc, de l'eau bleue et des cocotiers. Oui, nous en avons, mais la caraïbe ce n'est pas que ça. S'éloigner de l'exotisme de l'autre c'est naturel chez moi comme chez beaucoup d'autres artistes je pense.
Quand je parle de Parades, qui est un projet sur le carnaval, je souffre clairement des clichés qui pèsent sur les traditions, plus que sur les arts caribéens en eux-mêmes.
7. T'arrives-t-il de jouer de ces clichés, pour les détourner, te les approprier ?
De façon générale, je n'ai pas envie de revendiquer ça à travers mon art, car je ne veux pas me défendre de quoi que ce soit. Ce serait considérer que je suis attaqué par ces clichés.
Jordan Beal, photographe né en 1991.
Martinique.
Propos recueillis en février 2022.
1. Te définis-tu comme un artiste caribéen ?
Personnellement, jusqu'ici non. Mais ce n'est pas un "non" engagé, c'est un vrai "non" dégagé, dans le sens où je n'en suis pas vraiment là. Pour l'instant, et puisqu'on parle d'identité, j'en suis encore à me poser la question "est-ce que je m'appelle Jordan ou Dan ?", et ça m'occupe déjà pas mal. Ma pratique est un tissu de doutes et de questionnements.
J'ai conscience que ce sont des chose essentielles. Par exemple, lors d'expositions, on commence toujours par me présenter comme "Jordan Beal, jeune artiste Martiniquais". C'est comme si on avait besoin de tous ces qualificatifs, comme si on n'avait rien à dire d'autre pour me situer.
2. Quel regard portes-tu sur les arts caribéens ?
Je porte le même regard sur les arts caribéens que sur les pratiques d'ailleurs. Je trouve que ce n'est pas le plus important quand on est devant une œuvre. Personnellement, mon premier contact avec l'art a été Jackson Pollock, spécifiquement Lavender's Mist. Ce qui vient au premier plan est simplement de se trouver devant cette œuvre et de la regarder. Au second plan il y a beaucoup de choses comme l'origine, la technique ou les outils. J'ai l'impression qu'on ne parle plus directement d'art lorsqu'on aborde ces sujets. Même si c'est très intéressant, c'est à la périphérie selon moi, et j'y suis assez indifférent.
3. Quelle est la place du noir et blanc dans ta pratique?
C'est une place latente. Le fait de savoir que le noir et blanc est le fondement de la photo lui apporte davantage d'authenticité. Tout ça me fait porter un regard particulier sur l'utilisation de la couleur. J'ai tout de même grandi avec des références en couleurs essentiellement, surtout parce que j'ai découvert la photo assez tard. Avant ça, c'était la peinture qui m'intéressait. Quand j'ai commencé la photo j'avait cette impression que le noir et blanc était utilisé comme cache-misère.
Je me suis souvent senti obligé d'introduire la couleur dans mon travail, et je ne sais pas vraiment pourquoi. Je me demande si c'est parce que naturellement, je ne produirai pas que des photos à l'ambiance sombre. Je préfère l'idée de la mélancolie, plus subtile, à quelque chose de trop déprimant. C'est certainement ce qu'apporte la couleur, mais dans un usage mesuré.
4. Quel effet recherches-tu en utilisant le noir et blanc ? Pourquoi ne pas utiliser la couleur ?
J'ai commencé avec la photo numérique, et j'avais le sentiment que de passer l'image en noir et blanc était une solution de facilité et je ne voulais pas me l'accorder. C'est vrai qu'en noir et blanc, on peut plus facilement forcer les contrastes ou faire ressortir les textures. Mais le noir et blanc est plutôt lié à l'argentique pour moi. Je suis donc passé à l'argentique il y a environ deux ans et j'ai découvert que j'aimais beaucoup le noir et blanc avec ce procédé. C'est probablement parce qu'il y a un côté magique. On capture en noir et blanc directement avec des pellicules spéciales.
Je pense que la réponse est probablement qu'on utilise le noir et blanc quand la couleur c'est du "bruit". Lorsqu'on fait de la photo, à l'évidence, notre matière c'est la lumière, et son expression la plus directe c'est le blanc et le noir, l'ombre et la lumière. Donc lorsque l'on a une composition très marquée, la couleur peut enlever de la force à la photo ou perturber sa lecture.
En argentique, je prends les photos, je développe les négatifs, je les scanne, et bientôt j'espère faire mes tirages moi même. Dans un premier temps ce ne sera possible qu'en noir et blanc donc c'est aussi une affaire de contraintes techniques. J'aimerais aller au bout de la démarche et tout faire moi-même.
Je travaille également sur la matérialité de la photo, et le noir et blanc me permettra de réaliser certains de mes projets comme par exemple d'imprimer directement des négatifs sur des plantes. J'ai également commencé à enterrer des photos en noir et blanc. La terre avec le temps ramène la couleur sur la photo.
J'ai un intérêt particulier pour le négatif en tant qu'oeuvre. Je n'ai jamais exposé de négatifs directement, pourtant c'est quelque chose qui me plairait, notamment dans des caissons lumineux par exemple. Mais je débute et je n'ose pas toujours affirmer une pratique singulière, avant d'être sur d'en maîtriser tous les aspects. Le négatif est une trace directe, j'aime le mystère que cela induit. Les polaroids ont des négatifs cachés. J'aime cette idée d'aller chercher un négatif caché dans la photo, derrière des couches de photo nettes.
5. Que peux-tu dire de l'aspect technique, poétique et/ou politique du noir et blanc dans ta pratique ?
Je pense avoir déjà beaucoup parlé de l'aspect technique. En ce qui concerne l'aspect poétique, je trouve que le noir et blanc entre en décalage avec la réalité. Nécessairement il y a un côté dramatique et distant du réel. L'idée de travailler avec seulement de la lumière, c'est quand même très poétique. Quand je me dis que les peintres travaillent avec de la peinture, et nous les photographes, on travaille avec de la lumière, c'est plus ou moins divin. C'est plus poétique que de travailler avec du bois, de la peinture ou d'autres matières.
Je dis ça en rigolant bien sûr, car en vérité je suis un complexé de la peinture. Dans mon travail photographique, j'essaye constamment de me rapprocher de ce que la peinture a de spécial. L'unicité par exemple, je la retrouve avec l'usage du polaroïd ou du négatif. J'expérimente aussi beaucoup les effets de flou, que ce soit en couleur ou en noir et blanc. J'arrive à obtenir des effets proches du fusain ou de la peinture.
Pour l'aspect politique, c'est tout simplement non. Je ne l'ai pas développé et j'ai le sentiment d'être indifférent à ces questions. Si on fonde une pratique sur le fait de dénoncer une discrimination, toute la pratique devient dépendante de l'existence de cette discrimination. Pour l'instant ce n'est pas du tout ma préoccupation en tant qu'artiste. Par contre les questions d'environnement et notre positionnement vis à vis de la nature m'intéressent davantage.
6. Sens-tu le besoin de te dégager de l'exotisme ? Souffres-tu des clichés qui pèsent sur les arts caribéens ?
Pour l'instant je ne souffre pas des clichés qui pèsent sur les arts caribéens, et c'est peut-être que je n'ai pas encore été suffisamment confronté à une vision extérieure sur ma pratique. Est-ce que je ressens le besoin de me dégager de l'exotisme ? Complètement. Il y a certaines esthétiques que j'essaye d'éviter à tout prix. Je vais plutôt chercher autre chose, un regard qui n'a pas encore été posé. Lors d'un précédent entretien, tu me demandais pourquoi mes références n'étaient pas du tout identifiables dans mon travail. C'est en fait sûrement parce que j'admire tant le travail de Sarah Moon, par exemple, que j'essaye de ne surtout pas la copier. Je n'ai pas envie de faire du Sarah Moon "sans sucre". Les Antilles ont déjà tellement été vues par le prisme de l'exotisme, que je pense qu'il faut partir sur autre chose aujourd'hui.
C'est donc une réponse ambiguë en ce qui me concerne. Comme tu le sais, je travaille sur les plantes et les fleurs en ce moment. Ce sont des fleurs tropicales, considérées comme exotiques par beaucoup. Ma pratique est donc un mélange d'exotisme et de non-exotisme. Mon sujet est exotique par certains aspects, mais je refuse que mon regard le soit.
7. T'arrives-t-il de jouer de ces clichés pour les détourner, te les approprier ?
Oui et non. Peut-être sans le vouloir. Ce n'est pas mon objectif. Par exemple ma série sur les façades relève certainement de ça. Le cliché de la façade créole, très colorée, aux parfums de vacances, entre en opposition avec mes photos de façades fermées, abîmées. Ça peut paraître étrange mais j'aime ce qui est abîmé. Je me pose souvent la question : pourquoi nous aimons ce qui est imparfait, dégradé ? Esthétiquement c'est comme si ça accrochait l'œil. Tandis que la perfection laisse glisser les regards.
Ça me convient entièrement que ces photos réussissent à s'opposer à l'image que l'on peut avoir en tête de la Martinique et des Antilles. Pourtant ce n'est pas vraiment ce à quoi je pensais quand je les ai prises. Ce n'était pas un acte politique mais purement esthétique.
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SOMMAIRE
Introduction
I. L'aspect technique: origine et contraste
II. L'aspect poétique: univers singuliers, poésie du souvenir
III. L'aspect politique: mémoire et lutte contre l'exotisme ambiant
Conclusion
Paroles de jeunes artistes
Bibliographie
Conférence audio
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par Pauline Bonnet
© Médiathèque Caraïbe / Conseil Départemental de la Guadeloupe, juin 2026

