2. L’histoire du peuplement – C. L’avènement des “Nouveaux-Libres” et le processus de formation de la société post-esclavagiste

Dossier Laméca

Histoire de la zone des Grands-Fonds de la Grande-Terre (Guadeloupe)

II. L'HISTOIRE DU PEUPLEMENT
C. L'avènement des "Nouveaux-Libres" et le processus de formation de la société post-esclavagiste

 

1. L'abolition de l'esclavage en 1848: l'avènement des "Nouveaux-Libres"

Mieux que n'avait pu le faire la première abolition de l'esclavage, la seconde va projeter dans ce qui devient formellement la nouvelle société civile, l'ancienne classe servile dont nous désignerons les membres sous l'appellation des « Nouveaux-Libres ».

Dans l'ensemble de la formation sociale, cette naissance à la liberté ne s'est pas faite le plus souvent comme les abolitionnistes l'avaient prévue ; notamment à cause de l'endettement chronique des habitants sucriers vis à vis des négociants et autres commissionnaires, de leur faiblesse financière, et consécutivement, de leur incapacité à payer des salaires ou simplement à assumer toutes leurs responsabilités dans le système de l'« association »…. Plus fondamentalement, on peut ajouter à ces causes, ce que A. BUFFON appelle la pénurie du numéraire c'est à dire du capital-argent dans la colonie, et en particulier dans les activités agricoles dont la principale restait la culture de canne à sucre.

Dans la zone des Grands-Fonds, dès la fin du XVIIIe siècle, le reflux des cultures secondaires, en particulier du café, avait si bien ruiné beaucoup de petits-habitants que le problème de leur capacité à assumer les rapports salariaux ne se posait quasiment pas.

En effet, dès la « Restauration », plusieurs avaient vendu leurs habitations aux sucriers qui manquaient de main d'œuvre, d'autant que l'abolition de la traite atlantique et sa répression de plus en plus efficace à partir des années trente réduisaient l'approvisionnement de la colonie. La multiplication des affranchissements sous la « Monarchie de juillet » s'accompagnait souvent de la vente des terres des habitations de la région aux affranchis. Ceux-ci ont développé, à l'instar de ceux qui les ont précédés dans la condition de libres, des unités de production auto-productives et autosuffisantes fondées sur les segments lignagers et les réseaux d'échange et de solidarité de voisinage. C'est d'ailleurs ce mode de production, inventé au sein même de la société marchande-esclavagiste qui va se perpétuer tout au long du siècle qui suit cette seconde abolition de l'esclavage.

Quoiqu'il en soit, l'avènement des « Nouveaux-Libres », leur entrée dans la société civile constitue la dernière phase du processus de peuplement de la région que nous observerons à partir des Grands-Fonds de Sainte-Anne (Voir annexe II). Pour l'ensemble de la région, il n'est pas inutile de rappeler que cette dernière composante de la population vivait déjà dans l'ECSV dont elle constituait l'écrasante majorité comme nous avons pu en rendre compte au vu des recensements de 1796 et 1797.

Comme nous en avions antérieurement averti, la principale source ici est le « Recensement des Nouveaux-Libres » (réalisé pour la commune de Sainte-Anne de 1848 à 1850) dont les informations seront complétées par celles des registres de l'état civil de la commune. Contrairement à l'« État nominatif des citoyens » de 1796-1797, ce dernier recensement permet de déterminer le lieu de naissance des individus et les relations de parenté et d'alliance lorsqu'elles existaient. Nous n'avons pas pu ne pas exploiter ces précieux renseignements (1).

Précisons également que par rapport à l'espace des « habitations caféières et cotonnières » que couvraient les données de la période révolutionnaire et qui ne prenait pas en compte la ceinture périphérique des Grands-Fonds, la collecte que nous avons faite ici inclut largement cette zone. De plus, lorsque les enquêtes sur le terrain ont désigné des groupes lignagers que le recensement fait apparaître sur des habitations de l'espace sucrier, nous avons retenu ces groupes qui constituent d'ailleurs l'essentiel des flux de population vers l'ECSV proprement dit. Ce souci de coller à la réalité ethnographique de la sous-région telle qu'on peut l'observer aujourd'hui introduit un décalage certain entre les deux séries de données et ne permet pas toujours une analyse comparative dans le temps. Dans tous les cas, celle-ci aurait été difficile, voire impossible à mener (2) étant donné les nombreux changements de nom des habitations, ou encore leur morcellement consécutif à une vente ou à un partage entre héritiers etc.

Notons enfin que si nous pouvons regretter de n'avoir pas pu exploiter les données de ce recensement pour l'ensemble de l'ECSV comme nous l'avions fait en ce qui concerne les informations des « États nominatif des citoyens », il reste que l'ECSVC de Sainte-Anne, sans être un échantillon statistiquement représentatif, constitue un pôle d'observations suffisamment riche comme en témoignent les données que nous avions analysées plus haut.

 

1.a Structure démographique des « Nouveaux-Libres »

Comme précédemment, l'analyse des données de ce recensement va se faire à travers une série de tableaux statistiques. Pour ne pas surcharger le texte, nous avons reporté en annexe, les tableaux de répartition de la population par habitation. Il en est de même de certains tableaux de répartition par lignage dont l'intérêt est surtout anthropologique dans la mesure où ils révèlent aux populations actuelles, l'espace de naissance et/ou de résidence de leurs ascendants, ainsi que leur identité, leur âge, leur situation matrimoniale etc... À propos de l'orthographe et de la désignation des habitations et des lignages, nous avons respecté la transcription des registres, jusque lorsque les enquêtes sur le terrain nous suggéraient par exemple de regrouper sous le même nom deux lignages distincts du registre. Nous avons ainsi recensé mille huit cent quatre-vingt-six « Nouveaux-Libres » dispersés dans six cent seize lignages et répartis sur cent vingt-six habitations.

Il était tentant, comme pour l’ « État nominatif des citoyens », de proposer une répartition des habitations selon la taille de la population. Nous ne l'avons pas fait pour les raisons que nous signalions plus haut ; mais aussi, parce que sur les habitations n'appartenant pas à la zone des Grands-Fonds, nous n'avons retenu que les groupes de parenté et individus dont le patronyme nous a été signalé dans les entretiens comme relevant des originaires des Grands-Fonds ou « Moun Grands-Fonds ».

 

1.a1 Répartition de la population selon les groupes d'âge

Les premières observations qu'inspire le tableau de répartition de la population selon les groupes d'âge, le sexe et le groupe ethno-social d'origine des « Nouveaux-Libres » (nº 51), sont les suivantes :

 

a) selon le groupe d'âge et le sexe

— Malgré les particularités de la base de recensement qui ont été soulignées plus haut, on peut relever qu'une répartition de la population des Nouveaux-Libres pour la commune de Sainte-Anne dans les trois groupes d'âge (moins de 14 ans, de 14 à 21 ans et plus de 21 ans) retenus par l'« État nominatif des citoyens » fournit des proportions très voisines de celles de ce dernier recensement ; soit pour les groupes d'âge respectifs, 31%, 16% et 53% en 1848 contre 33%, 15% et 52% en 1796.

Plus surprenant, le rapprochement que l'on peut faire entre ces proportions et celles que fournit le recensement de la population du 9 mars 1982. Pour l'ensemble de la commune de Sainte-Anne, on a la répartition suivante : 31% pour le groupe d'âge de « 00 à 14 », 60% pour celui des « 15 à 64 » et 8% pour les « 65 ou plus » ; pour la zone des Grands-Fonds de Sainte-Anne, ces proportions sont respectivement de 34%, 58% et 8%. Pour ne considérer que la région vivrière, et tout en tenant compte des différences dans la dimension des groupes, on peut noter que c'est chez les adultes de « 15 à 64 » ans d'une part, et de plus de 65 ans de l'autre que les écarts sont les plus considérables ; soit respectivement environ 65% contre 58%, et 4% contre plus de 8%.

TABLEAU Nº 51 : Répartition de la population de Nouveaux-Libres selon les groupes d'âge et par sexe et groupe ethno-social d'origine (GESO).
Source : Recensement des Nouveaux-Libres, 1848-1851 ; Commune de Sainte-Anne

Légende :
Foe : féminin ; Hoe : masculin ; AFA : Africains affranchis ; ANL : Africains Nouveaux-Libres ; CCA : Créoles affranchis ; CCL : Créoles libres de couleur ; CNL : Créoles Nouveaux-Libres

— Pour les groupes sexuels respectifs, on note d'une part, une concentration des effectifs dans les classes d'âge de vingt-deux à quarante ans, soit 29% pour les femmes et 31% pour les hommes, et de l'autre, une faiblesse des classes de plus de 65 ans (respectivement 7% et 2%) qui traduit sans aucun doute l'importance de la mortalité, en particulier chez les hommes, –liée à la condition servile– au-delà de la soixantaine.

— La nette prédominance des femmes, en particulier pour les tranches d'âge de plus de quarante ans ; ceci peut être le reflet d'une espérance de vie (à partir de la quarantaine) relativement plus grande chez les femmes sur les habitations secondaires (3), compte tenu du faible écart entre ces deux groupes pour la tranche d'âge de zéro à sept ans ou plus généralement jusqu'à l'âge de vingt-et-un ans.

Cette dernière observation vient confirmer une des remarques générales de G. DEBIEN sur les caractéristiques démographiques de la population servile aux Antilles françaises, à savoir :

qu'«après la soixantaine, à laquelle ne parvient qu’assez peu d’esclaves, le déséquilibre est dans le sens contraire (à l’avantage des femmes). Il est plus de vielles femmes que de vieillards…» (4)

 

b) selon le groupe d'âge et le « geso »

— La prédominance des descendants de créoles Nouveaux-Libres (CNL) quel que soit le groupe d'âge, et plus encore pour le groupe des « plus de 65 ans » dont ils constituent 94% des effectifs.

Ceci ne surprend pas si l'on tient compte de la situation financière et économique générale de ces habitations qui, au XVIIIe siècle déjà, ne pouvaient que difficilement s'approvisionner à la source que constituait la traite atlantique, et devaient donc favoriser la reproduction interne ou locale de la classe servile.

De plus, à partir du reflux du café, antérieur à l'abolition de la traite par la France, elles n'avaient plus grand intérêt à l'acquisition d'esclaves africains. D'où la dominante créole de cette population.

— En seconde position, on trouve les descendants d'Africains Nouveaux-Libres (ANL) qui ne représentent toutefois que 13% de la population totale avec les effectifs les plus importants dans les groupes d'âge de vingt-deux à soixante-cinq ans.

Tout en admettant qu'un dépouillement exhaustif des « Bulletins officiels » (que nous n'avons pu réaliser) auraient pu légèrement modifier la part des descendants d'« affranchis », on peut observer ici que l'écrasante majorité de la population descend précisément de « Nouveaux-Libres » et que la liberté à la naissance –pour les Créoles– était accompagnée d'une liberté pour leur progéniture légitime (5).

— Enfin, on relèvera que pour les deux principaux GESO (ANL et CNL), les plus fortes proportions d'effectifs sont dans les groupes d'âge de vingt-deux à quarante ans et de quarante-et-un à soixante-cinq ans soit respectivement 32% et 21% pour les descendants d'ANL et 30% et 19% pour le groupe CNL.

 

c) selon le groupe d'âge et le lieu de naissance

— Par rapport à la population totale, près des trois quart (73%) sont nés dans la zone des Grands-Fonds de Sainte-Anne (LN1), seulement 22% dans le reste de la commune (sur des habitations-sucreries ou dans le bourg) et 5% en Afrique.

— Cette importance générale de la part de LN1 s'observe également au niveau des différents groupes d'âge, en particulier pour ceux de zéro à vingt-et-un ans.

Ceci ne doit pas être sans rapport avec ce que nous disions plus haut sur la dominante créole au sein de la population ainsi que sur la nécessité pour les habitants d'assurer une reproduction interne de la classe servile (6).

TABLEAU Nº 52Répartition de la population de Nouveaux-Libres selon les groupes d'âge et par lieu de naissance et groupe de génération (NUDOGENE).

Légende :
LN1 : zone géographique des Grands-Fonds de Sainte-Anne ; LN2 : Reste de la commune de Sainte-Anne ; LN3 : Reste de la colonie ; LN4 : Afrique ; Nu1 : groupe de génération 1 ; Nu2 : groupe de génération 2 ; Nu3 : groupe de génération 3 ; Nu4 : groupe de génération 4

— C'est pour le groupe d'âge de plus de soixante-cinq ans que les personnes nées dans le reste de la commune (LN2) présentent la plus importante proportion, soit 30% du total suivi du groupe de vingt-deux à quarante ans qui fournit par ailleurs 31% des quatre cent quinze individus de cette classe de lieu de naissance. Ceux-ci forment l'essentiel de la contribution de l'espace sucrier et urbain à la zone et apporte la preuve que pour les Grands-Fonds de Sainte-Anne au moins, le peuplement au lendemain de l'abolition s'est fait à partir de l'intérieur même de la zone.

— La quasi totalité des personnes nées en Afrique appartient aux groupes d'âge de plus de vingt-et-un ans avec les effectifs les plus importants dans les groupes de vingt-deux à soixante-cinq ans.

 

d) selon le groupe d'âge et le groupe de génération au sein du lignage

— La première observation que l'on peut faire ici, est qu'environ 60% de la population sont nés de parents connus et appartiennent de ce fait aux seconde, troisième, ou plus rarement quatrième génération. Ceci témoigne de l'importance des reconnaissances formelles de progéniture ou d'ascendance qui ont marqué cette période de naissance de l'ancienne classe servile à la société civile et l'importance que pouvaient revêtir les rapports de parenté dans les représentations des esclaves.

— on peut relever aussi le parallèle entre les classes de zéro à vingt-et-un ans dont les effectifs sont concentrés dans la seconde génération et les classes de plus de vingt-et-un ans et surtout de plus de quarante ans dont les plus fortes proportions relèvent de la première génération. Il ressort de ceci que plus de 86% de la population appartient à l'une ou l'autre de ces deux générations ; ce qui peut signaler les limites que la condition servile imposait à la reproduction sociale des esclaves, par-delà la simple reproduction biologique que devraient favoriser les besoins des habitations en main d'œuvre. Car, si tel n'était pas le cas, on comprendrait mal que des esclaves introduits (le plus souvent à l'âge adulte) sur ces habitations dès la première moitié du XVIIIe siècle, ne présentent pas plus souvent, trois, quatre, voire cinq générations (ce qui est le cas des groupes de parenté de Petits-Blancs et de certains « Gens de couleurs ») au milieu du XIXe siècle (7).

 

e) selon le groupe d'âge et la situation de famille des adultes

Une lecture rapide du tableau nº 53 met à jour une série d'observations qui tendraient à confirmer les conclusions auxquelles aboutit G. DEBIEN dans ses travaux sur la situation démographique au sein de la classe servile dans les Antilles françaises aux XVIIe et XVIIIe siècles. Il s'agit en particulier des points de vue selon lesquels « la caractéristique essentielle de la natalité chez les esclaves était d’avoir peu d’enfants (8) » ou encore, « il semble qu’aux Antilles la plupart des femmes avaient peu d’enfants et que celles qui n’en avaient pas étaient nombreuses ». Dans ce sens, on pourrait relever que :

— 94% de la population se trouvant dans les premiers âges de fécondité (14 à 21 ans), n'ont pas de progéniture alors même que la « sexualité débordante » que les chroniqueurs prêtent à ces « nègres » (10), en l'absence d'une éducation suivie des filles (dans le cadre de relations parentales formelles) et de méthodes de contraception généralisée, aurait pu se traduire par une importante natalité chez cette classe d'âge.

— La même observation vaut pour les classes de vingt-deux à 40 ans et de 41 à 65 ans dont respectivement, 64% et 54% des effectifs est sans postérité. À ceux-là s'ajoute plus du tiers des personnes âgées de plus de 65 ans.

Sans exclure que certaines parmi ces personnes recensées sans postérité aient pu avoir des enfants qu'elles auraient perdus antérieurement au recensement, nous sommes obligés de constater que la proportion de ces adultes ne présentant pas de progéniture est considérable. Aussi nous pouvons, à la suite du marquis de FENELON, gouverneur de la Martinique au milieu du XVIIIº siècle et de G. DEBIEN, retenir comme première cause de cette absence de progéniture, la mortalité infantile et plus généralement la mortalité très importantes sur les habitations esclavagistes même secondaires.

« J’ai étudié avec attention les causes du peu de population des nègres ; voici à quoi je les attribue : la plupart des habitants les nourrissent mal et les font travailler au-delà de leurs forces pour faire plus de revenus, ce qui doit les énerver indubitablement et prendre sur le germe de la reproduction. Les négresses enceintes, on les fait travailler dans cet état jusqu’au dernier moment avec rigueur et souvent on les maltraite. Même défaut de nourriture. Il est impossible que l’un et l’autre ne prennent sur la constitution de la mère et de l'enfant. Les maladies des négrillons et des négrittes, fléau auquel je ne sais d'autre remède qu'une recherche plus exacte de la nature et des principes de ces maladies et plus de soins et d'attention dans la manière de les traiter.

Nulle attention de la part de la plus grande partie des habitants à l'éducation animale des enfants de leurs esclaves. Les mères les portant sur leurs épaules aux champs et les laissant toute la journée à l'abandon, à l'ardeur d'un soleil brûlant.

Je conclus de tous ces vices que ce sont là les causes principales du peu de population des nègres dans nos colonies, et c'est un mal presque général dans toutes nos colonies à nègres (11). »

Mais alors, le second facteur serait-il la faible natalité ou la dénatalité, en particulier des femmes qui sont ici dans leur écrasante majorité des créoles ?

TABLEAU Nº 53 : Répartition de la population de Nouveaux-Libres selon les groupes d'âge et par situation de famille des adultes et nature des rapports entre les pères et mères.

Légende :
Sapc : sans alliance avec postérité connue ; Sapr : sans alliance avec postérité reconnue ; Sasp : sans alliance et sans postérité ; Xap : marié avec postérité ; Xpa : marié avec postérité adultérine ; INC : inconnue

Pour répondre à cette question, nous avons procédé à un tri selon les trois groupes d'âge que proposent les recensements du XVIIIe siècle et selon le sexe et la situation de famille des personnes de plus de quatorze ans. De ce tri, il ressort que :

— Par rapport à cette sous-population, les femmes n'ayant pas d'enfants n'en représentent qu'un peu plus de 22%, tandis que les hommes en constituent 38%.

— Par rapport au sous-ensemble des groupes de sexe respectifs, les femmes sans progéniture représentent une proportion d'environ 42% des femmes de plus de quatorze ans tandis que les hommes sont dans une proportion supérieure à 83%.

Ainsi, il apparaît que ce sont principalement les hommes qui sont à l'origine de la part considérable des personnes sans progéniture.

Si l'on tient compte d'une part, que les politiques natalistes qui ont ailleurs encouragé la formation de « ménages » sur les habitations ou les mariages entre esclaves n'ont pas été pratiqué ici, et que d'autre part le régime esclavagiste n'accordait pas de place à la paternité, on est tenté de dire, à propos de cette « absence de progéniture » chez les hommes, qu'il s'agit plus de « non reconnaissance de progéniture » que de dénatalité.

En ce qui concerne les femmes ne présentant pas d'enfants, la proportion des 42% (du total de celles qui auraient pu en avoir) demeure élevée et peut effectivement s'expliquer, en dehors de la mortalité infantile et enfantine notamment, par la dénatalité dont les principales raisons auraient pu être, comme le propose DEBIEN, l'excès de travail, la sous-alimentation ou la mal nutrition et surtout les avortements.

— Notons rapidement, le pourcentage relativement faible des mariages (11%) qui restent surtout le fait des « vingt-deux à quarante ans » (64% du total). Relevons cependant que sur le total des personnes qui ont des enfants, celles qui sont mariées représentent près du tiers ; ce qui n'est pas négligeable si l'on garde présent à l'esprit que nous sommes juste au lendemain de l'abolition et que de nombreux actes de mariages notamment n'ont pu être transcrits dans le registre des Nouveaux-Libres ou ne seront mentionnés que tardivement dans les documents d'état civil. En tout cas, 33% du total des personnes ayant une progéniture contre 48% pour les « Sapc », au sortir de la condition servile, cela ne nous paraît pas signaler la société « matrifocale » que dépeignent certains.

 

f) selon le groupe d'âge et la nature du rapport entre le père et la mère des individus recensés

Deux faits majeurs ressortent de la seconde partie du tableau nº 53 :

— D'une part, la grande majorité des personnes de plus de vingt-et-un ans (c'est à dire nés avant ou pendant le premier quart du XIXe siècle) sont de parents inconnus ; soit 88% du total de cette classe. Quand on sait que les personnes nées en Afrique –et dont on peut comprendre aisément que les parents ne leur soient pas connus– ne sont qu'au nombre de quatre-vingt-dix-sept (soit moins de 5% de la population totale), cette proportion ainsi d'ailleurs que les 42% que constitue la classe des « personnes aux parents inconnus » traduisent le caractère anti-social de l'esclavage qui aura exclu jusque la filiation à la mère. Nous y reviendrons avec le tableau de répartition selon le groupe ethno-social d'origine.

— On peut relever d'autre part, que les enfants de zéro à treize ans mais aussi les adultes ou adolescents de treize à vingt-et-un ans sont de parents qui se reconnaissent comme tels, soit dans des relations informelles (60% du total des groupes d'âge de moins de vingt-deux ans) soit dans le cadre de mariage (28% du même sous-ensemble). Pour chacune des deux classes « Sapr » et « Xap », les trois groupes d'âge forment respectivement 66% et 86% des totaux. Si l'on ajoute les parts non négligeables pour les personnes de vingt-deux à quarante ans, on peut avancer qu'avec le reflux des cultures secondaires, les conditions de la servitude se sont quelque peu relâchées et ont rendu possible des rapports de parenté et/ou de filiation qui se traduisent ici chez les Nouveaux-Libres par l'importance des reconnaissances de conjoint ou de progéniture.

 

1.a2 Répartition de la population selon le lieu de naissance

À partir des tableaux nº 54 et 55, on peut faire une remarque générale qui confirme des observations antérieures : près des trois quarts de la population de la zone géographique est née à l'intérieur même de cette zone qui n'a donc reçu qu'un apport marginal du pays sucrier et du bourg. Si l'on tient compte de ce que certains éléments qui constituent cet apport ont pu résider dans la région, antérieurement à l'abolition, on est fondé pour retenir que cette composante du processus de peuplement que constituent les Nouveaux-Libres était bien dans la région.

De fait, celle-ci n'a donc pas connu la « grande immigration » que d'aucuns ont souvent décrite.

 

a) selon le lieu de naissance et le sexe

Ici encore, on note la prédominance des femmes, sauf pour les personnes nées dans le « reste de la commune ». Il n'est pas inutile de préciser que plus de 69% des deux cent douze personnes de sexe masculin qui sont nés dans le reste de la commune ont entre quatorze et soixante-cinq ans.

TABLEAU Nº 54Répartition de la population de Nouveaux-Libres selon les lieux de naissance et par sexe et groupe ethno-social d'origine.

Légende :
Foe : féminin ; Hoe : masculin ; AFA : Africains affranchis ; ANL : Africains Nouveaux-Libres ; CCA : Créoles affranchis ; CCL : Créoles libres de couleur ; CNL : Créoles Nouveaux-Libres

Une analyse plus fine (que nous ne pouvons malheureusement pas faire ici) de cette classe ne manquerait pas d'intérêt pour la détermination des mobiles de ce flux migratoire vers la zone des Grands-Fonds.

 

b) selon le lieu de naissance et le groupe ethno-social des premiers ascendants connus (GESO)

On peut relever que quel que soit le groupe ethno-social que l'on considère, c'est la zone des Grands-Fonds qui fournit les pourcentages les plus importants (51% de l'ensemble des descendants d'Africains, 77% des descendants de Créoles).

Seules les quatre-vingt-sept personnes nées en Afrique viennent réduire de manière significative (34%), cette proportion pour la classe des descendants d'Africains Nouveaux-Libres.

 

c) selon le lieu de naissance et la situation de famille des adultes

C'est chez les Nouveaux-Libres nés en Afrique que la proportion d'adultes sans progéniture est la moins importante et celle des personnes mariées la plus considérable 23% (plus que le double de celle de l'ensemble de la zone géographique).

Si l'on ne prend en compte que les adultes ayant au moins un enfant, cette proportion est de 53% contre seulement 29% pour les personnes nées sur les habitations secondaires de la zone ou sur celles de l'espace sucrier. De ceci, il ressort que la natalité ainsi que la tendance au mariage semblent relativement plus fortes chez les « nés en Afrique » que chez les Créoles.

 

d) selon le lieu de naissance et la nature du rapport entre le père et la mère

Ici aussi, on notera simplement l'importance des reconnaissances formelles par-delà les rapports strictement matrimoniaux puisque les proportions des « Sapr » et des « Xap » dépassent les 60% pour les Créoles (dont les relations entre les parents ont naturellement plus de chance d'être connues).

TABLEAU Nº 55Répartition de la population de Nouveaux-Libres selon les lieux de naissance et par situation de famille des adultes et nature des rapports entre le père et la mère.

Légende :
Sapc : sans alliance avec postérité connue ; Sapr : sans alliance avec postérité reconnue ; Sasp : sans alliance et sans postérité ; Xap : marié avec postérité ; Xpa : marié avec postérité adultérine ; INC : inconnue

 

1.a3 Répartition de la population selon le groupe ethno-social (GESO) du premier ascendant connu

Comme dans d'autres tableaux, nous n'avons pas repris dans le tableau nº 56 tous les résultats des tris croisés réalisés selon le GESO de la population. De plus, nous avons cumulé sous une même rubrique, les descendants d'Africains (AFA et ANL) d'une part, et les descendants d'esclaves créoles (CCA et CNL) d'autre part.

 

a) selon le GESO et le sexe

 Ainsi que nous l'avions observé ailleurs on retiendra que chez les deux grands groupes ethniques, la proportion des femmes est supérieure à celle des hommes, comme inversement, les créoles prédominent quel que soit le groupe de sexe considéré.

On ajoutera simplement que le ratio sexuel (rapport du total des femmes sur le total des hommes) est très voisin chez les deux groupes ethniques : soit 1,10 femmes pour un homme pour les descendants d'Africains et 1,16 pour les créoles.

 

b) selon le GESO et l'effectif des lignages

Comme on pouvait s'y attendre, les lignages d'origine créoles représentent plus des quatre cinquièmes du total.

De même, la taille moyenne de ces derniers (3,19 individus) dépasse celle des lignages de descendants d'Africains qui n'est que de 2,4 individus par lignage.

Ceci est dû à l'importance des créoles âgées de plus de quarante ans et ne remet donc pas en cause les remarques que nous faisions sur la natalité relativement plus forte chez les « nés en Afrique » qui pourrait s'expliquer par le ratio sexuel des personnes de plus de quatorze ans relativement plus important chez ceux-ci (1,35) que chez les Créoles (1,15).

TABLEAU Nº 56 : Répartition de la population de Nouveaux-Libres selon le groupe ethno-social (GESO) du premier ascendant connu et par situation de famille des adultes et nature des rapports entre le père et la mère effectifs cumulés des Nouveaux-Libres.

Légende :
Foe : féminin ; Hoe : masculin ; AFA : Africains affranchis ; ANL : Africains Nouveaux-Libres ;
CCA : Créoles affranchis ; CCL : Créoles libres de couleur ; CNL : Créoles Nouveaux-Libres
Sapc : sans alliance avec postérité connue ; Sapr : sans alliance avec postérité reconnue ; INC : inconnue ;
Sasp : sans alliance et sans postérité ; Xap : marié avec postérité ; Xpa : marié avec postérité adultérine.

 

c) selon le GESO et la situation de famille des adultes

Dans le prolongement de ce qui précède, nous avons, au regard de la situation de famille des adultes, la confirmation d'une autre remarque concernant la tendance des «nés en Afrique» ou de leurs descendants au mariage.

En effet, les « Xap » représentent 18% du total de ce groupe (et plus de 55% des personnes ayant au moins un enfant) contre 10% (et moins de 30% des personnes ayant au moins un enfant) chez les créoles.

 

d) selon le GESO et la nature des rapports entre le père et la mère des individus

Ces observations apparaissent également au niveau de la nature des rapports entre les parents.

En effet, si nous retirons du total du groupe des descendants d'Africains les quatre-vingt-sept personnes nées en Afrique et dont il est « normal » que les parents soient inconnus, la part des « inc » du reste du groupe passe de 43% à 13%, celle des « Sapr » de 28% à 42% et, celle des « Xap » de 29% à 43% (12).

L'écart très considérable entre les « Africains » et les « Créoles », s'agissant des « inc » ou des « Xap » permet d'apprécier ce que nous appelions l'exclusion des rapports de filiation et/ou d'alliance qu'entretenait le régime esclavagiste, jusque sur les habitations secondaires. Contradictoirement, l'importance des « Sapr » quel que soit le GESO considéré et des « Xap » chez les « Africains » viennent renforcer l'idée que les conditions de la servitude, n'avaient pas réussi à détruire chez les esclaves, la tendance à se reproduire sous la forme élémentaire qui désigne toute société humaine, la parenté.

 

1.a4 Répartition de la population selon les groupes de générations que présentent les lignages ou groupes de parenté

a) selon les groupes de générations et le sexe

Nous nous contenterons simplement de noter ici que le premier groupe de générations qui comprend dans une proportion d'environ 51% des personnes âgées de plus de quarante ans est aussi celui où les femmes présentent le plus fort pourcentage par rapport aux hommes.

Cet écart se réduit au fur et à mesure que l'on avance vers les groupes de générations inférieures. Ce qui tendrait à confirmer une fois encore, les conclusions de DEBIEN sur la mortalité relativement plus importante chez les hommes au-delà d'un certain âge.

 

b) selon les groupes de générations et le GESO

En dehors de la prépondérance manifeste des descendants de Créoles Nouveaux-Libres dans les trois premières générations qui regroupent la quasi-totalité de la population, relevons que les huit personnes appartenant au quatrième groupe de génération se répartissent pour moitié non seulement dans chacun des sexes mais aussi dans les deux principaux GESO.

Pour leur part, les Créoles affranchis, qui ne représentent il est vrai que 2% de la population totale, sont le seul groupe dont plus du tiers des effectifs appartient à la troisième génération de ses lignages constitutifs (13). Ceci s'explique par l'origine créole de ces lignages, mais sans doute aussi par la situation sociale particulière qui a rendu possible l'affranchissement de leurs fondateurs respectifs avant l'abolition de 1848.

TABLEAU Nº 57 : Répartition de la population de Nouveaux-Libres selon le groupe de génération par sexe, groupe ethno-social du premier ascendant connu et lieu de naissance.

Légende :
Foe : féminin ; Hoe : masculin ; AFA : Africains affranchis ; ANL : Africains Nouveaux-Libres ;
CCA : Créoles affranchis ; CCL : Créoles libres de couleur ; CNL : Créoles Nouveaux-Libres ;
LN1 : zone géographique des Grands-Fonds de Sainte-Anne ; LN2 : Reste de la commune de Sainte-Anne ;
LN3 : Reste de la colonie ; LN4 : Afrique.

 

c) selon les groupes de générations et le lieu de naissance

C'est dans le second groupe de génération que les deux espaces géographiques (LN1 et LN2) qui fournissent l'essentiel de la population des différents groupes, concentrent les plus fortes proportions de leurs ressortissants (soit respectivement 49% et 46%). Comme nous l'observions déjà à propos de la répartition selon les groupes d'âge et de générations, les deux premiers groupes réunissent plus des quatre cinquièmes des effectifs des lignages. Ceci se comprend si l'on sait que la taille moyenne de ces segments de parenté en cours de formation est en général voisine de trois individus, et que le second groupe de génération est composé de la majorité (environ 64%) des personnes dont l'âge varie entre zéro et vingt-et-un ans.

D'autre part, l'espace sucrier se singularise quelque peu, en ce sens que le troisième groupe pour lequel les habitations sucreries présentent leur part relative la plus importante (33%) est par ailleurs celui qui, à l'exception du quatrième groupe de génération, contribue le moins au total (19%) de cet espace.

 

d) selon les groupes de générations et la situation de famille des adultes

Concernant l'importance des « Sasp » que nous avions antérieurement soulignée, on peut retenir qu'il n'est pas surprenant que les second et troisième groupes de générations y aient beaucoup contribué (à raison de 51%) puisque c'est dans les groupes d'âge qu'ils représentent que les proportions des hommes sont les plus élevées.

Autrement, si au regard des nouvelles conditions juridico-sociales de cette population on admet que les jeunes de « quatorze à vingt-et-un ans » ont besoin de se garantir une situation matérielle minimale avant d'envisager une alliance formelle ou informelle (reconnue) avec un (e) conjoint (e), et qu'on les soustrait des effectifs totaux et du nombre de « Sasp » de chaque groupe de génération, les proportions des différentes classes de situation de famille dans les totaux des trois principaux groupes de générations se présentent comme l'indique le tableau nº 59.

 TABLEAU Nº 58 : Répartition de la population de Nouveaux-Libres selon le groupe de génération par situation de famille des adultes et nature des rapports entre le père et la mère.

Légende :
Sapc : sans alliance avec postérité connue ; Sapr : sans alliance avec postérité reconnue ;
Sasp : sans alliance et sans postérité ; Xap : marié avec postérité ;
Xpa : marié avec postérité adultérine ; INC : inconnue.

 

TABLEAU Nº 59 :

Sur la base de cette hypothèse qui nous semble vraisemblable (14), on constate que, sauf pour le premier groupe de génération, les proportions de personnes sans postérité se trouvent considérablement réduites en même temps que la part des personnes ayant une progéniture, en particulier dans le cadre d'une alliance formelle (Xap) augmente de manière significative.

 

e) selon les groupes de générations et la nature des rapports entre les parents des individus

Au vu des remarques que nous avions faites à partir des tableaux de répartition selon les groupes d'âge, on comprend ici que 99% des personnes du premier groupe de génération soient de parents inconnus, ou réciproquement que 97% des personnes dont les parents sont inconnus appartiennent à ce groupe de génération.

De même, au regard des observations précédentes sur la tendance très marquée chez les anciens esclaves à reconstituer les segments de parenté, formes élémentaires de la société humaine, on comprend aisément les fortes proportions que représentent les « Sapr » dans les effectifs des trois derniers groupes de générations dont les membres pouvaient par ailleurs plus facilement garder la mémoire de leurs parents ou de leurs progénitures, jusque quand ceux-ci ne résidaient plus sur la même habitation qu'eux (15). Ceci vaut également pour les alliances formelles « Xap ».

>>> Nous pouvons maintenant tenter de résumer les grandes caractéristiques qui se dégagent de ces tableaux au vu des observations et enseignements théoriques que mettaient à jour les différents critères de tri qui ont été utilisés :

— Quel que soit le critère retenu, une des constatations les plus permanentes sur la structure démographique de la population des Nouveaux-Libres, a été la prédominance du nombre des femmes sur celui des hommes. Pour l'ensemble de la population, le ratio sexuel est de 1,15 femmes pour un homme. Au regard des groupes d'âge, c'est à partir des personnes âgées de plus de quarante ans que l'écart devient significatif voire important, confirmant ainsi les conclusions de G. DEBIEN pour les XVIIe et XVIIIe siècles.

En effet, alors que pour les groupes d'âge de zéro à quarante ans ce ratio est de 1,05, pour ceux de quarante-et-un à soixante-cinq ans il est de 1,55 et pour les personnes âgées de plus de soixante ans, il atteint 4,53 femmes pour un homme. La pénibilité des travaux auxquels sont astreints les hommes dans les caféières juchées sur les mornes aux pentes abruptes, et plus généralement la division du travail entre les groupes de sexe constituent sans doute la principale cause de cette mortalité masculine plus importante au-delà de la quarantaine.

— En ce qui concerne les groupes d'âge, nous avons noté que la structure des nouveaux libres ne présentait pas de grandes différences avec celle de la population des habitations secondaires en 1796-1797, et qu'en particulier, le groupe d'âge des zéros à quatorze ans représentait une proportion voisine de celle du groupe analogue au recensement de 1982 pour l'ensemble de la commune de même que pour la zone des Grands-Fonds de Sainte-Anne.

Si, comme le suggère de nombreux documents hypothécaires, nous retenons que la vie active des esclaves commence dès sept ou huit ans, et se termine à la vieillesse (qui signifie surtout l'invalidité), on peut avancer qu'à la veille de l'abolition de l'esclavage, plus des trois quarts de la population des habitations secondaires étaient « en âge de travailler ». C'est là une donnée qui aura toute son importance dans les premières décennies de la période post-esclavagiste quant aux nouveaux rapports que l'ancien groupe des maîtres (Petits-Blancs et Gens de couleur libres) et nouveaux-citoyens vont établir entre eux.

— Au point de vue de la composition ethnique, nous avons d'une part, noté qu'aucun Nouveau-Libre enfant ou adulte n'a été reconnu par un Créole né libre (CCL), encore moins par un Petit-Blanc. Ceci ne saurait créer aucune illusion car nous savons (et les États nominatifs en constituent un témoignage éloquent) que dans les Grands-Fonds de Sainte-Anne comme ailleurs dans la colonie, les contradictions de classes et/ou de race n'ont jamais pu empêcher les relations affectives ou simplement de pouvoir (entre maîtres d'habitation et esclaves) qui se sont soldées par la multitude des sous-groupes ethniques qui vont du « mulâtre » au « sang-mêlé ». De plus, les enquêtes de terrain ont régulièrement confirmé que ces relations existaient bel et bien dans la région et se sont poursuivies durant la période post-esclavagiste.

Ainsi, pour ne citer que quelques exemples :

Amédée Armand MONNEROT-DUMAINE, habitant-propriétaire né le 2 septembre 1835 à Pointe-à-Pitre, fils de Henry MONNEROT-DUMAINE (habitant-Petit-Blanc) et de Anne OLIVET dite Lapoule (habitant-propriétaire, mulâtresse née libre), épouse Anne Marie-Augusta PÉDURAND (quarteronne ou métisse) habitant-propriétaire avec qui il a eu trois enfants. Il a eu par ailleurs, sept enfants avec Parfaite PIERROT dite Assélie (créole Nouveau-Libre) et au moins un enfant avec Adeline SAINT-JULIEN (descendant de créole affranchi).

François Amilcar PÉDURAND, habitant-propriétaire né le 8 novembre 1843 à Sainte-Anne, fils de François Clément PÉDURAND (habitant-Petit-Blanc, maître de forge) et de Marie-Joseph LAURENCINE dite Joséphine (habitant-propriétaire, quarteronne ou métisse née libre), a eu, deux enfants avec Aline JACMARD (créole affranchie) qu'il épouse un peu avant sa mort, un autre enfant avec Févriette GARGAR (descendant de caraïbe Nouveau-Libre), un autre avec une demoiselle DESIREE (créole affranchie) et au moins deux autres dont nous ignorons l'identité et l'ascendance de (s) la mère(s).

Ainsi nous retiendrons que cette non-reconnaissance qui est le fait exclusif des pères libres ou Petits-Blancs (parce que l'enfant né d'une mère libre était libre et ne saurait donc figurer parmi les Nouveaux-Libres quand bien même son père aurait été esclave) explique en partie l'importance des personnes aux parents inconnus qui sont, rappelons-le, au nombre de six cent soixante-douze chez les créoles Nouveaux-Libres ; soit 41% de l'effectif total de ce groupe ethno-social.

Nous avons d'autre part relevé, s'agissant toujours de la répartition selon le GESO, que le groupe des Créoles Nouveaux-Libres (CNL) dominait largement –85% de la population et 82% des lignages– suivi par celui des Africains Nouveaux-Libres (ANL). Si cette prédominance des créoles traduit le souci des habitants-propriétaires de la région de favoriser la reproduction interne de la main d'œuvre servile, il reste que ce "projet" semble avoir régulièrement exclu toute socialisation des esclaves à qui les relations d'alliance et parentales devaient être interdites. La preuve, c'est que dans tous les cas d'affranchissements qui nous sont connus dans la région (pour la période que couvre la monarchie de juillet), l'affranchi a dû attendre l'abolition de l'esclavage (ou l'affranchissement légal de l'autre) pour reconnaître sa progéniture et son conjoint.

— En ce qui concerne les lieux de naissance, deux espaces sont apparus comme les principaux lieux d'origine de la population. C'est d'abord la région des Grands-Fonds elle-même qui intervient pour 73% du total, et ensuite le reste de la commune ou plus précisément son espace sucrier. En troisième position, on trouve l'Afrique où sont nés 5% de la population. L'autre constatation importante ici a trait à l'absence des autres communes et surtout du grand pays sucrier de la colonie comme lieu d'origine de ces nouveaux libres qui vont constituer, rappelons-le, la composante essentielle de la population des Grands-Fonds de Sainte-Anne où l'on recense au début de ce siècle, à peine cinq nouveaux lignages.

Après les États nominatifs qui ont permis d'établir sans conteste que le peuplement de l'ensemble de la zone géographique remonte au plus tard au début du XVIIIe siècle, cette dernière observation d'une part, et la prépondérance de la région des Grands-Fonds — comme lieu d'origine des Nouveaux-Libres — de l'autre, constituent le meilleur démenti aux idées reçues selon lesquelles la zone géographique n'aurait été peuplée que durant la période post-esclavagiste et à partir de Nouveaux-Libres en provenance des habitations sucrières de la colonie. Le traitement des documents hypothécaires sera une autre confirmation de cet enseignement.

— Le critère des groupes de générations, qui suppose ici le groupe de parenté ou le lignage, a, pour sa part, singulièrement mis à jour les limites que le système esclavagiste imposait à la reproduction sociale (et partant biologique) de la population servile. Car, comme on peut l'imaginer et comme en attestent plusieurs témoignages du XVIIIe siècle (16), tout encouragement à la constitution de cellules familiales chez les esclaves auraient eu pour conséquence (17) de favoriser les naissances, d'accroître la population sur les habitations et à terme d'allonger les segments de parenté.

En tout cas, nous avons pu constater qu'en dépit de la dominance du groupe ethno-social créole sur les habitations, 47% des segments de parenté ne présentaient qu'une seule génération, 40% en comptaient deux, et seuls 12% pouvaient en proposer trois. Quant aux cinq derniers qui exhibaient quatre générations, ils formaient à peine 1% de l'ensemble des lignages.

Rapprochées des observations sur la situation de famille des personnes en âge de procréer et les relations entre les parents, ces valeurs révèlent que les lignages d'origine créole ne présentant qu'une seule génération dont le ou les membres sont adultes et sans progéniture avec des parents inconnus représentent 37% de l'ensemble des lignages et environ 45% des lignages d'origine créole dans l'ECSVC.

On peut difficilement tenir ces proportions pour négligeables. Elles traduisent en notre sens, la solitude des personnes ou ce que nous appelions l'extrême atomisation de la classe servile, sans doute pour le plus grand bien du système esclavagiste.

— S'agissant plus particulièrement de la situation de famille des adultes, nous avons, sur la base des tris croisés entre les groupes d'âge, le sexe et la situation de famille des « plus de 14 ans », montré que ce sont surtout les hommes qui ne présentaient pas de postérité, non point forcément parce qu'ils n'en avaient pas, mais à cause de l'exclusion –de droit et de fait– à la paternité dont ils étaient l'objet. Quant aux femmes en âge de procréer mais sans progéniture, elles constituaient 42% de leur sous-groupe. C'est moins que ce qui a été observé par G. DEBIEN sur les habitations de Saint-Domingue au XVIIIe siècle. Il reste que cette proportion est importante et traduit une forte mortalité infantile de même qu'une certaine dénatalité que peuvent expliquer les causes recensées par le marquis de FENELON à la Martinique.

En ce qui concerne les mariages qui n'interviennent, comme les reconnaissances, qu'après l'affranchissement ou plus précisément à l'abolition de l'esclavage, nous avons noté une tendance relativement plus marquée chez les Nouveaux-Libres d'origine africaine –nés ou de parents nés en Afrique– au mariage (18% du total des et 55% de ceux qui ont une progéniture).

Plus généralement, ici comme dans les rapports entre parents, nous avons relevé l'importance des reconnaissances, qui témoignent de ce que l'on peut appeler la résistance de la population servile à l'animalité ou la déshumanisation dans laquelle le système esclavagiste tendait à l'installer.

C'est avec ces structures encore fragiles que les Nouveaux-Libres font leur entrée dans la nouvelle histoire de la zone géographique des Grands-Fonds. Durant le siècle que couvre la période post-esclavagiste, ils devront partager l'espace et le temps social avec les Petits-Blancs dont la majorité était leurs anciens maîtres, ainsi qu'avec les libres de couleur et les anciens affranchis. Esclaves, ils étaient exclus de toute propriété, en particulier foncière. Pour que la nouvelle abolition ne fut pas purement formelle comme la précédente, les Nouveaux-Libres devront se constituer un patrimoine à mettre en valeur. C'était à ce prix que les individus pouvaient survivre. C'était surtout à cette condition qu'ils pouvaient naître à la société en créant précisément les groupes élémentaires qui, dans leurs rapports internes et externes, aussi bien de production que simplement sociaux, génèrent la communauté.

Étant donné le rôle stratégique que tient la terre, comme élément de patrimoine mais aussi comme moyen de production dans le processus d'émancipation effective de ces Nouveaux-Libres, avant de traiter des communautés post-esclavagistes, nous allons regarder ce qu'il en a été du processus de formation de la propriété.

 

2. Le processus de formation du nou­veau paysage foncier

Avec la question foncière, nous touchons un autre domaine où les « idées reçues » ont trop souvent occupé les lieux des faits historiques établis. En effet, l'avènement des Nouveaux-Libres, va introduire dans le paysage foncier et agraire de toute la zone géographique des Grands-Fonds, de profonds changements, mais pas de la manière qui a été le plus souvent décrite, notamment par G. LASSERRE qui, il est vrai, ne disposait pas à l'époque de son étude, des moyens d'observations et d'analyse que constituent aujourd'hui les documents de la Conservation des Hypothèques et des Services du Cadastre de Pointe-à-Pitre ainsi que les transcriptions des minutes notariales disponibles désormais aux Archives Départementales à Gourbeyre.

Les changements qui se produisent dans la structure foncière de la région, par suite de la naissance des Nouveaux-Libres à la société civile, ne débutent pas au milieu du XIXe siècle. Comme nous avons pu le signaler, ils remontent à la « Restauration » sinon à la « Monarchie de juillet » et sont consécutifs au déclin irréversible du café et plus généralement des cultures secondaires dont les Petits-Blancs tiraient l'essentiel de leur fortune. Nous avons vu que dès cette époque, ceux-ci ont préféré vendre leurs habitations aux « maistres-de-cazes » sucriers qui, en plus de leur endettement chronique, souffraient d'une pénurie de main d'œuvre pour les mêmes raisons que nous avons relevées à la suite de G. DEBIEN. C'est d'ailleurs de cette époque que datent les premières transcriptions de minutes notariales (pour la commune de Sainte-Anne), qui permettent aujourd'hui d'établir sans l'ombre d'un doute, qu'en dehors des concessions attribuées dès le XVIIe siècle sur les communes du Gosier et de Sainte-Anne, les petits habitants se sont appropriés les terres de cette « zone morneuse et de peu de valeur » sans aucun titre.

Grâce aux travaux de C. SCHNAKENBOURG et A. BUFFON consacrés à l'économie sucrière de cette époque, nous savons qu'au moment de ces premières transactions foncières dans les Grands-Fonds, les habitants sucriers (qui avaient rarement mis en valeur toute l'étendue de leurs habitations sucreries) avaient surtout des besoins en main d'œuvre d'autant que la prohibition et la répression de la traite atlantique tarissait la source africaine. Partant, de la « Monarchie de juillet » à l'abolition de l'esclavage en 1848, ces acquisitions ne semblent pas avoir substantiellement modifié le paysage.

Notons toutefois que la multiplication des affranchissements et l'accès des « affranchis » à la propriété (le plus souvent par achat, sinon par donation) va inaugurer dans l'ECSV des différentes communes, le processus de morcellement des terres qui ne se ralentira pas avant le second quart de ce siècle.

Sans prétendre rendre compte de manière exhaustive de ce processus, nous avons recensé à partir des transcriptions notariales, et pour la période allant de 1834 à 1910, un millier d'actes concernant principalement des groupes de parenté originaires des Grands-Fonds de Sainte-Anne. Quelques membres de ces groupes ayant parfois émigré vers les zones vivrières des communes voisines, le siège des immeubles ne se situera pas toujours à Sainte-Anne.

La prise en compte des Petits-Blancs, qui restent les principaux vendeurs, a particulièrement contribué à ce débordement vers d'autres communes. En effet, les groupes de parenté de ces derniers, souvent propriétaires du patrimoine foncier faisant l'objet de la transaction se trouvent dispersés sur le territoire de plus d'une commune. Ainsi les MONNEROT-DUMAINE qu'on trouve au Moule, à Morne-à-l'Eau autant qu'à Sainte-Anne ; il en est de même des COUCHY, des BERLET, des MATIGNON, des BOUCHER, des PÉDURAND (le Moule et Sainte-Anne), des TITECA-BEAUPORT, des BERTHELOT (Sainte-Anne, le Gosier) des LEVALLOIS (Sainte-Anne, Morne-à-l'Eau), des BORICAUD (Sainte-Anne, les Abymes)  etc.

Quoi qu'il en soit, les informations statistiques que nous avons tirées de cette collecte réservent bien des surprises, notamment quant à la nature (juridique) des actes, aux rapports entre les contractants etc., toutes choses qui révèlent les modalités bien particulières de formation de cette communauté paysanne post-esclavagiste des Grands-Fonds.

Auparavant, compte tenu de l'importance que revêt la question des modalités de l'occupation des terres dans les Grands-Fonds au lendemain de l'abolition de l'esclavage, nous voudrions au regard des lignages dont nous avons pu identifier le groupe ethno-social d'origine, proposer les listes d'acquéreurs et de cédants qui viennent, pour bien rendre compte du processus d'accession, en particulier des affranchis (de la période 1830-1848) et des Nouveaux-Libres, à la propriété foncière.

Pour des raisons financières que l'on comprend aisément, ces derniers étaleront leurs premières acquisitions sur plusieurs périodes. Les affranchis par contre, dans la majorité des cas, accèdent à la propriété dès la période 1830-1848 sinon dans celle qui suit.

Notons d'autre part, que les fondateurs ou les membres des premières générations des lignages de ces deux groupes ethniques et sociaux ont en général fait leurs premières acquisitions foncières dans la commune même où ils étaient esclaves, si ce n'est sur l'habitation où ils résidaient. Nous y reviendrons.

TABLEAU Nº 60 : Répartition des transactions foncières, selon le Groupe ethno-social des lignages acquéreurs, par période et commune-siège, d’après les transcriptions des minutes notariales conservées aux Archives départementales de la Guadeloupe.

Légende :
AFA : Africains affranchis ; ANL : Africains Nouveaux-Libres ; CCA : Créoles affranchis ;
CNL : Créoles Nouveaux-Libres ; CCL : Créoles nés libres ou affranchis antérieurement à 1848 ;
PB : Petits-Blancs ; P1 : Période 1833-1848 ; P2 : Période 1849-1874 ; P3 : Période 1875-1900 ;
P4 : Période 1901-1910 ; Cs1 : les Abymes ; Cs2 : le Gosier ; Cs3 : le Moule ; Cs4 : Morne-à-l'Eau ;
Cs5 : Sainte-Anne ; Cs6 : Communes de l'Est-Grande-Terre (le Moule, Ste-Anne et St-François) ;
Cs7 : Communes du Nord-Grande-Terre ; Cs8 : Communes de l'Est-Basse-Terre ; Cs9 : Pointe-à-Pitre.

TABLEAU Nº 61Répartition des transactions foncières, selon le Groupe ethno-social des lignages cédants, par période et commune-siège, d’après les transcriptions des minutes notariales conservées aux Archives départementales de la Guadeloupe.

Légende :
AFA : Africains affranchis ; ANL : Africains Nouveaux-Libres ; CCA : Créoles affranchis ;
CNL : Créoles Nouveaux-Libres ; CCL : Créoles nés libres ou affranchis antérieurement à 1848 ;
PB : Petits-Blancs ; P1 : Période 1833-1848 ; P2 : Période 1849-1874 ; P3 : Période 1875-1900 ;
P4 : Période 1901-1910 ; Cs1 : les Abymes ; Cs2 : le Gosier ; Cs3 : le Moule ; Cs4 : Morne-à-l'Eau ;
Cs5 : Sainte-Anne ; Cs6 : Communes de l'Est-Grande-Terre (le Moule, Ste-Anne et St-François) ;
Cs7 : Communes du Nord-Grande-Terre ; Cs8 : Communes de l'Est-Basse-Terre ; Cs9 : Pointe-à-Pitre.

 

Les modalités de formation du nouveau paysage foncier

Pour rendre compte du processus de formation du nouveau paysage foncier dans la zone, nous avons retenu de considérer les informations contenues dans les transcriptions des minutes notariales à travers des variables telles que : la période des transactions (18), la commune-siège (19), la contenance et la valeur des immeubles, la nature juridique des actes, l'objet des transactions (habitations sucreries, habitations vivrières, terrain nu, terrain avec construction etc...), le type de rapport entre les coéchangistes (20) (contrat entre anonymes, entre parents, entre personnes partageant une relation d'alliance formelle ou informelle etc...). La collecte ayant été faite à partir d'une liste –dressée au hasard et partant non exhaustive– des groupes de parenté qui constituent la population actuelle de quelques sections ou lieux-dits des Grands-Fonds de Sainte-Anne, on ne sera pas surpris que cette commune-siège « écrase » les autres. Ceci confirme simplement ce que nous disions plus haut, à savoir que les Nouveaux-Libres et les « affranchis » ainsi que ceux qui en seront les descendants dans le demi-siècle qui suivra l'abolition de l'esclavage chercheront à prendre racine dans la zone même où ils résidaient auparavant.

De la série de tableaux qui vient, nous retiendrons surtout :

— Que pour l'ensemble des actes collectés, la moyenne annuelle des transactions foncières a connu une progression régulière d'une période à l'autre, avec toutefois une croissance singulièrement forte de la première à la seconde période qui inaugure l'ère post-esclavagiste. En effet, cette moyenne passe de moins de six transactions sous la monarchie de juillet, à plus de treize durant le premier quart de siècle qui suit l'abolition.

Ce phénomène prend une dimension particulière dans la commune-siège de Sainte-Anne où, l'effectif annuel moyen des actes hypothécaires a plus que triplé de la première à la seconde période, puis doublé de la seconde à la troisième.

Si, comme le montrent les listes des lignages d'acquéreurs, les Petits-Blancs et Gens de couleur libres ont participé à ces acquisitions – souvent à des fins de spéculation comme le laissent penser les acquisitions suivies de ventes opérées par certains, avec des différences de prix que les délais très courts ne justifient pas – les Nouveaux-Libres semblent avoir beaucoup contribué à cette progression.

— Une seconde observation qu'inspirent les différents tris par commune-siège, est l'importance de Sainte-Anne qui abrite 38% du total des immeubles et 45% des « terres ou terrains nus ». Ceux-ci constituent environ 76% de l'objet des transactions.

Comme nous l'observions plus haut, ce phénomène – que révéleraient certainement les dépouillements des minutes notariales concernant les populations des Grands-Fonds du Gosier, des Abymes ou de Morne-à-l'Eau – montre que le plus souvent, les Nouveaux-Libres ont cherché à se constituer un patrimoine foncier principalement dans ce qui était leur ancien espace de résidence. Nous avons eu l'opportunité de constater chez plusieurs « affranchis », la même attitude.

Parmi les arguments qui expliquent cette démarche, on peut citer :

a) l'existence d'une offre de biens immobiliers dans la région, liée aux difficultés financières accrues des habitations caféières, en particulier sous la « Monarchie de juillet » et la tendance des Petits-Blancs à vendre leurs habitations bien avant l'abolition de l'esclavage ;

b) la pénurie de main d'œuvre que crée l'abolition pour les habitants-propriétaires de la région, qui se trouveront contraints de « céder » des portions de terre, et à terme, de vendre des parties de leur patrimoine foncier à leurs anciens esclaves contre la force de travail de ceux-ci dans le cadre des nouveaux rapports de production que constituent les « entreprises » ou les « journées » ;

c) la conscience que devaient avoir les Nouveaux-Libres de la difficulté qu'ils auraient eu à acquérir des terres agricoles en dehors de la région.

Toujours par rapport à la commune-siège, notons qu'après Sainte-Anne –et le Moule dont l'importance est due essentiellement aux Petits-Blancs ou aux Gens de couleur libres tels que les MONNEROT-DUMAINE, les PÉDURAND, les SEYMOUR, les COUCHY– c'est Pointe-à-Pitre qui constitue l'autre pôle d'attraction avec 14% de l'ensemble des transactions et respectivement, 30% et 55% des actes dont l'objet est « terre & case » ou « terre & bâtiment » c'est à dire des biens immobiliers dont la vocation n'est pas agricole.

Cette autre observation ne surprend pas. Nous dirons même qu'il s'inscrit dans la tradition des anciens affranchis, des Gens de couleurs nés libres ainsi d'ailleurs que des Petits-Blancs. En effet, ce que nous avons constaté tout au long des dépouillements et que ne traduisent pas les tableaux statistiques, en ce qui concerne notamment les Nouveaux-Libres, c'est que :

a) rarement l'ensemble des membres d'un groupe de parenté a quitté la région pour aller s'installer à Pointe-à-Pitre ;

b) dans la majeure partie des cas, les migrants qui ont acheté une maison ou une boutique à Pointe-à-Pitre –ou plus généralement dans les bourgs et les agglomérations urbaines– étaient des gens de métier ou des commerçants ;

c) parmi ceux-ci, nombreux sont ceux qui possédaient déjà ou qui achèteront plus tard des terres dans l'espace des Grands-Fonds comme si l'exercice d'un métier ne devait jamais exclure la possession d'une portion de terre agricole pour soi, pour sa progéniture, ou plus généralement pour sa parentèle.

TABLEAU Nº 62Répartition des transactions foncières selon la période et la commune-siège de l'immeuble.
Source : Transcriptions des minutes notariales conservées aux Archives Départementales de la Guadeloupe

Légende :
Cs1 : les Abymes ; Cs2 : le Gosier ; Cs3 : le Moule ; Cs4 : Morne-à-l'Eau ;
Cs5 : Sainte-Anne ; Cs6 : Communes de l'Est-Grande-Terre (le Moule, Ste-Anne et St-François) ;
Cs7 : Communes du Nord-Grande-Terre ; Cs8 : Communes de l'Est-Basse-Terre ; Cs9 : Pointe-à-Pitre.

 

TABLEAU Nº 63Répartition des transactions foncières selon l'objet et la période et la commune-siège des immeubles (terre ou terrain nu).
Source : Transcriptions des minutes notariales conservées aux Archives Départementales de la Guadeloupe

Légende : Cs1 : les Abymes ; Cs2 : le Gosier ; Cs3 : le Moule ; Cs4 : Morne-à-l'Eau ; Cs5 : Sainte-Anne ; Cs6 : Communes de l'Est-Grande-Terre (le Moule, Ste-Anne et St-François) ; Cs7 : Communes du Nord-Grande-Terre ; Cs8 : Communes de l'Est-Basse-Terre ; Cs9 : Pointe-à-Pitre.

 

TABLEAU Nº 64Répartition des transactions foncières selon l'objet et la période et la commune-siège des immeubles (terre et bâtiment).
Source : Transcriptions des minutes notariales conservées aux Archives Départementales de la Guadeloupe

Légende : Cs1 : les Abymes ; Cs2 : le Gosier ; Cs3 : le Moule ; Cs4 : Morne-à-l'Eau ; Cs5 : Sainte-Anne ; Cs6 : Communes de l'Est-Grande-Terre (le Moule, Ste-Anne et St-François) ; Cs7 : Communes du Nord-Grande-Terre ; Cs8 : Communes de l'Est-Basse-Terre ; Cs9 : Pointe-à-Pitre.

 

Répartition selon la nature juridique des transactions

En ce qui concerne la nature juridique des transactions, on relèvera, – quelque soit l'autre critère auquel on l'associe­ –, la prédominance des actes notariés qui constituent 69% des mille quarante-deux actes recensés. La part relative singulièrement importante des actes notariés, en particulier durant le premier quart de siècle de l'ère post-esclavagiste (83%) reflète surtout le groupe ethnique et social respectif d'une part des vendeurs, en majorité petits-habitants, et de l'autre, des acquéreurs qui sont surtout des Nouveaux-Libres.

On remarquera toutefois qu'au fil des périodes par exemple, cette part relative diminue au profit des ventes sous-seing privé qui, de 2% du total des actes hypothécaires durant la période pré-abolitionniste, atteignent 32% des transactions au cours du dernier quart du XIXe siècle et 42% au début du XXe. Compte tenu de ce que nous appelions le silence des actes notariés sur les rapports personnels entre cédants et acquéreurs, la croissance des transactions sous-seing privé témoigne précisément de l'importance de ces rapports dans le processus de formation du nouveau paysage foncier.

Par rapport à la variable commune-siège, on notera qu'à Sainte-Anne, les actes notariés ne représentent que 53% du total contre 43% pour les ventes sous-seing privé. Cette commune-siège étant aussi celle de résidence de la majeure partie de notre population, on peut penser qu'à partir du dernier quart du XIXe siècle au cours duquel la seconde génération des Nouveaux-Libres va amplifier la demande de terre, les acquisitions d'un patrimoine foncier par ces derniers se feront de plus en plus en marge des rapports marchands, stricto sensu.

TABLEAU Nº 65Répartition des transactions foncières selon la période et la nature juridique des transactions.
Source : Transcriptions des minutes notariales conservées aux Archives Départementales de la Guadeloupe

Légende :
Na1 : Vente notariée ; Na2 : Vente sous-seing privé ; Na3 : Vente adjudication ;
Na4 : Cession, rétrocession, donation, échange, partage ; Na6 : Indéterminée.

 

TABLEAU Nº 66Répartition des transactions foncières selon la commune-siège des immeubles et la nature juridique des actes.
Source : Transcriptions des minutes notariales conservées aux Archives Départementales de la Guadeloupe

Légende :
Na1 : Vente notariée ; Na2 : Vente sous-seing privé ; Na3 : Venta adjudication ;
Na4 : Cession, rétrocession, donation, échange, partage ; Na6 : Indéterminée.
Communes de l'Est-G-T : le Moule, Ste-Anne, St-François ;
Communes du Nord-G-T : l'Anse-Bertrand, Petit-Canal, Port-Louis ;
Communes de l'Est-B-T : Baie-Mahault, le Lamentin, Petit-Bourg.

 

TABLEAU Nº 67Répartition des transactions foncières selon l'objet et la période et la nature juridique des actes.
Source : Transcriptions des minutes notariales conservées aux Archives Départementales de la Guadeloupe

Légende : Na1 : Vente notariée ; Na2 : Vente sous-seing privé ; Na3 : Vente adjudication ; Na4 : Cession, retrocession, donation, échange, partage ; Na6 : Indéterminée.

 

TABLEAU Nº 68 : Répartition des transactions foncières selon l'objet (terre et bâtiment) et la période et la nature juridique des actes.
Source : Transcriptions des minutes notariales conservées aux Archives Départementales de la Guadeloupe

Légende :
Na1 : Vente notariée ; Na2 : Vente sous-seing privé ; Na3 : Venta adjudication ;
Na4 : Cession, rétrocession, donation, échange, partage ; Na6 : Indéterminée.

 

La répartition selon l'objet des transactions

Les tris selon l'objet des transactions révèlent que quel que soit la période considérée, c'est la terre (terre ou terrain nu) comme moyen de production qui représente la plus forte proportion des transactions. On notera en particulier que cette place prioritaire de la terre agricole dépasse les trois quarts du volume des transactions pour chacune des trois périodes de l'ère post-esclavagiste. Il en est d'ailleurs de même pour les tris croisés avec la commune-siège, à l'exception naturellement de Pointe-à-Pitre. Cette observation fournit des indications très précieuses sur le projet social des Nouveaux-Libres et le rôle stratégique qu'y tient la terre.

 

TABLEAU Nº 70Répartition des transactions foncières selon la période et l'objet  des transactions.
Source : Transcriptions des minutes notariales conservées aux Archives Départementales de la Guadeloupe

Légende :
O1 : Terre ou Terrain nu ; O2 : Habitation sucrerie ; O3 : Habitation vivrière ;
O4 : Terre et bâtiment ou Terre et esclaves ; O5 : Terre et case ; O6 Droits divers (usufruits).

 

TABLEAU Nº 71Répartition des transactions foncières selon la commune-siège des immeubles et l'objet des transactions.
Source : Transcriptions des minutes notariales conservées aux Archives Départementales de la Guadeloupe

Légende :
Communes de l'Est-G-T : le Moule, Ste-Anne, St-François ;
Communes du Nord-G-T : l'Anse-Bertrand, Petit-Canal, Port-Louis ;
Communes de l'Est-B-T : Baie-Mahaut, le Lamentin, Petit-Bourg.
O1 : Terre ou Terrain nu ; O2 : Habitation sucrerie ; O3 : Habitation vivrière ;
O4 : Terre et bâtiment ou Terre et esclaves ; O5 : Terre et case ; O6 Droits divers (usufruits).

À propos de ce rôle, il n'est pas sans intérêt de préciser qu'il ne semble pas seulement procéder du caractère productif de la terre. On pourrait même ajouter qu'il ne participe pas de ce qui pourrait passer pour un mimétisme de l'ancienne classe dominante, celle des habitants qui, dans la tradition encore en vigueur dans la métropole, tenait souvent la terre pour un élément du patrimoine ou de la fortune individuelle, susceptible donc d'accumulation.

En effet, comme on peut l'observer chez nombre de sociétés paysannes, africaines en particulier, par-delà la qualité de la terre-moyen-de-production à garantir l'existence matérielle, elle est aussi et peut-être surtout, le symbole de l'enracinement, des individus et des groupes dont ils sont organiquement membres, dans l'espace et dans le temps... toute chose qu'excluait l'habitation esclavagiste en interdisant non seulement la parenté, mais aussi la propriété ou simplement la possession foncière où l'individu et son lignage devaient s'inscrire et se perpétuer. Cette valeur symbole de la terre, dépositaire de l'acte de naissance à la liberté, à la société et à la vie, explique largement l'importance actuelle de l'indivision dans la zone des Grands-Fonds et surtout la difficulté des « projets de développement agricole » à lui substituer d'autres modes de faire valoir « économiquement » plus viables. Nous y reviendrons.

 

La répartition selon la nature des rapports entre cédants et acquéreurs

Les remarques qui précèdent nous dispensent de longs commentaires sur la répartition selon la nature des rapports entre cédants et acquéreurs. Au regard de la réalité des relations sociales dans la zone géographique, la très forte proportion des rapports entre contractants anonymes (86% du total des transactions), qui laisserait penser que la terre a généralement été l'objet, de rapports marchands –stricto sensu – paraît exagérée.

TABLEAU Nº 72Répartition des transactions foncières selon la période et le type de rapports entre les contractants.
Source : Transcriptions des minutes notariales conservées aux Archives Départementales de la Guadeloupe

Légende : Ra1 : Relations entre contractants anonymes ; Ra2 : Relations de parenté ou de filiation formelles ou informelles ; Ra3 : Relations d'alliance formelles ou informelles ; Ra4 : Associés ; Ra5 : Inconnu.

Ajoutons seulement que les carences des actes notariés à ce sujet auraient pu être comblées si nous n'étions pas limités par le temps et si nous avions pu au cours du dépouillement des transcriptions des minutes notariales, récolter systématiquement la liste des témoins, et rapprocher autant que faire se peut, celle-ci des autres listes de témoins qui apparaissent régulièrement dans les actes d'état civil (en particulier les actes de mariage). Ceci aurait permis non seulement de mieux recenser les rapports de filiation et d'alliance informels, mais aussi de répertorier ou de mettre à jour les lieux de dépassement des anciens rapports entre maîtres et esclaves et les nouveaux rapports de voisinage.

 

TABLEAU Nº 73 : Répartition des transactions foncières selon la période et l'effectif des cédants et acquéreurs.
Source : Transcriptions des minutes notariales conservées aux Archives Départementales de la Guadeloupe

Légende :
Cd1 : nombre de cédant (s) = 1 ; Cd2 : nombre de cédant (s) = 2 ; Cd3 : nombre de cédant (s) > 2 ;
Ac1 : nombre d'acquéreur (s) = 1 ; Ac2 : nombre d'acquéreur (s) = 2 ; Ac3 : nombre d'acquéreur (s) >2.

 

La répartition selon la contenance des immeubles

Elle révèle la nette prédominance de la petite et très petite parcelle, et signale le processus de morcellement du paysage foncier que l'on observe aujourd'hui encore. En effet, l'étendue de 32% (soit près du tiers) de l'ensemble des transactions n'excède pas vingt-cinq ares ; pour environ 60%, elle ne dépasse pas un hectare, et seulement 14% ont une superficie comprise entre un et deux hectares.

Par période, on peut noter que c'est au cours du premier quart de siècle de la période post-esclavagiste que les écarts sont les moins importants entre les deux premiers groupes d'étendue (S1 et S2), et la proportion des immeubles de un à deux hectares d'étendue la plus considérable. La contribution des « affranchis » et des Nouveaux-Libres, comme acquéreurs, à ce dernier groupe de transactions est loin d'être négligeable et témoigne de ce qui nous est apparu comme la volonté de ces nouveaux paysans libres de se constituer rapidement un patrimoine foncier. Parmi eux, on trouve le plus souvent, les PALMIER, les MATHURIN, les LAURENT, les GUSTAVE, les VOLET, les DATIL, les MONTELLA, les COMPERE, les MALACQUIS etc. On notera par ailleurs la relative progression des immeubles de 0,25 à 1 ha –qui présentent la plus forte proportion du total de la période au cours des dix années du XXe siècle–, même si ce sont ceux d'étendue inférieure ou égale à 0,25 ha qui dominent de manière générale.

Jusque dans la limite de leurs moyens, cette volonté de constitution d'un patrimoine suffisant à la reproduction sociale des nouvelles communautés libres que confirmerait le cumul des acquisitions –réalisées bien souvent par les groupes de parenté sur une même ancienne habitation secondaire–, apparaît mieux encore dans la répartition des transactions selon la commune-siège des immeubles. Ainsi, dans les Grands-Fonds de Sainte-Anne, principal commune-siège de notre échantillon, les seconde et troisième classes d'étendue représentent plus de la moitié des transactions et environ le tiers des immeubles a plus de deux hectares de superficie.

Compte tenu, de la taille encore réduite des unités de production lignagères de Nouveaux-Libres dont l'effectif moyen n'atteignait guère quatre individus au recensement de 1848-1851, de leur caractère auto-producteur et de l'éventail réduit des besoins sociaux, cette faible étendue des immeubles et partant, la petite dimension des exploitations agricoles ne semblent pas avoir constitué jusqu'au début du XXe siècle, un handicap.

 

TABLEAU Nº 74Répartition des transactions foncières selon la période et l'étendue des immeubles.
Source : Transcriptions des minutes notariales conservées aux Archives Départementales de la Guadeloupe

Légende :
S1 : Superficie ≤ 0,25 ha ; S2 : 0,25 ha <Superficie≤1 ha ; S3 : 1 ha <Superficie≤ 2 ha ; S4 : 2 ha <Superficie≤ 3 ha ;
S5 : 3 ha <Superficie≤ 5 ha ; S6 : 5 ha <Superficie≤ 10 ha ; S7 : 10 ha <Superficie≤ 20 ha ;
S8 : 20 ha <Superficie≤ 50 ha ; S9 : 50 ha <Superficie≤ 100 ha ; S10 : Superficie > 100 ha.

 

TABLEAU Nº 75 : Répartition des transactions foncières selon la commune-siège et l'étendue des immeubles.
Source : Transcriptions des minutes notariales conservées aux Archives Départementales de la Guadeloupe

Légende :
Communes de l'Est-G-T : le Moule, Ste-Anne, St-François ;
Communes du Nord-G-T : l'Anse-Bertrand, Petit-Canal, Port-Louis ;
Communes de l'Est-B-T : Baie-Mahaut, le Lamentin, Petit-Bourg.
S1 : Superficie ≤ 0,25 ha ; S2 : 0,25 ha <Superficie≤1 ha ; S3 : 1 ha <Superficie≤ 2 ha ; S4 : 2 ha <Superficie≤ 3 ha ;
S5 : 3 ha <Superficie≤ 5 ha ; S6 : 5 ha <Superficie≤ 10 ha ; S7 : 10 ha <Superficie≤ 20 ha ;
S8 : 20 ha <Superficie≤ 50 ha ; S9 : 50 ha <Superficie≤ 100 ha ; S10 : Superficie > 100 ha.

 

TABLEAU Nº 76 : Répartition des transactions foncières selon l'objet et la période et l'étendue des immeubles.
Source : Transcriptions des minutes notariales conservées aux Archives Départementales de la Guadeloupe

Légende :
S1 : Superficie ≤ 0,25 ha ; S2 : 0,25 ha <Superficie≤1 ha ; S3 : 1 ha <Superficie≤ 2 ha ; S4 : 2 ha <Superficie≤ 3 ha ;
S5 : 3 ha <Superficie≤ 5 ha ; S6 : 5 ha <Superficie≤ 10 ha ; S7 : 10 ha <Superficie≤ 20 ha ;
S8 : 20 ha <Superficie≤ 50 ha ; S9 : 50 ha <Superficie≤ 100 ha ; S10 : Superficie > 100 ha.

 

TABLEAU Nº 77 : Répartition des transactions foncières selon l'objet et la période et l'étendue des immeubles (terre et bâtiment).
Source : Transcriptions des minutes notariales conservées aux Archives Départementales de la Guadeloupe

Légende :
S1 : Superficie ≤ 0,25 ha ; S2 : 0,25 ha <Superficie≤1 ha ; S3 : 1 ha <Superficie≤ 2 ha ; S4 : 2 ha <Superficie≤ 3 ha ;
S5 : 3 ha <Superficie≤ 5 ha ; S6 : 5 ha <Superficie≤ 10 ha ; S7 : 10 ha <Superficie≤ 20 ha ;
S8 : 20 ha <Superficie≤ 50 ha ; S9 : 50 ha <Superficie≤ 100 ha ; S10 : Superficie > 100 ha.

 

TABLEAU Nº 78Répartition des transactions foncières selon l'objet des transactions et la contenance ou l'étendue des immeubles.
Source : Transcriptions des minutes notariales conservées aux Archives Départementales de la Guadeloupe

Légende :
S1 : Superficie ≤ 0,25 ha ; S2 : 0,25 ha <Superficie≤1 ha ; S3 : 1 ha <Superficie≤ 2 ha ; S4 : 2 ha <Superficie≤ 3 ha ;
S5 : 3 ha <Superficie≤ 5 ha ; S6 : 5 ha <Superficie≤ 10 ha ; S7 : 10 ha <Superficie≤ 20 ha ;
S8 : 20 ha <Superficie≤ 50 ha ; S9 : 50 ha <Superficie≤ 100 ha ; S10 : Superficie > 100 ha.

 

La répartition des transactions selon les grilles de prix de l'hectare de terre

En ce qui concerne la répartition des transactions selon les grilles de prix de l'hectare de terre (21) (valeur) que nous avons retenues (tableau nº 79), on peut tout d'abord observer que c'est dans la fourchette « 100 à 250 F l’hectare » que les transactions se sont le plus souvent réalisées.

Autrement, un clivage apparaît entre d'une part les deux premières périodes où les fourchettes de prix V3 et V5 sont très pratiquées, et d'autre part, les deux dernières où l'effectif des transactions foncières réalisées à un prix inférieur ou égal à 100 F connaissent une progression qui les place au second rang, voire au premier. Ici, il n'est pas sans intérêt de noter que c'est au cours de ces deux périodes, 1875-1900 et 1900-1910, que les ventes sous-seing privé, traduisant des rapports de plus en plus personnels entre contractants, ont commencé à devenir la modalité socio-juridique la plus usuelle des transactions (tableau nº 65) dont l'objet se situe en majorité absolue (52% et 59%) dans la commune-siège de Sainte-Anne (tableau nº 66). Ceci pourrait bien expliquer cela.

 

TABLEAU Nº 79Répartition des transactions foncières selon l'objet et la période et la grille de valeur de l'hectare de terre (terre ou terrain nu).
Source : Transcriptions des minutes notariales conservées aux Archives Départementales de la Guadeloupe

Légende :
V1 : Valeur ≤ 100 F ; V2 : 100 F V4 : 500 F 1000 F ; Ind : Indéterminée.

Au vu de ce qui précède, nous pouvons désormais entreprendre l'analyse du nouvel espace rural qui se constitue avec l'entrée des Nouveaux-Libres dans la société civile. Nous considérerons d'abord cet espace du point de vue des transformations des rapports sociaux qui définissent ce que nous avons appelé la société lignagère puis, celles que la nouvelle paysannerie introduit dans le système productif.

 

3. Le nouvel espace rural

Après au moins un siècle et demi de mise en valeur dominé par les habitations secondaires, cotonnières et caféières, l'avènement des Nouveaux-Libres inaugure, comme nous l'avons dit, une ère nouvelle dans l'histoire économique et sociale des Grands-Fonds. En dehors des transformations du paysage foncier dont nous venons de rendre compte, la rupture avec l'économie et la société marchande-esclavagiste qui a débuté avant même l'abolition de l'esclavage, peut s'observer à travers les deux autres pôles que sont les transformations dans le système agricole, en particulier dans les cultures, et celles que connaissent les rapports entre les groupes ethniques et sociaux.

 

3.a Les communautés paysannes lignagères : de l'univers d'exclusion de l'habitation à la naissance de la communauté

Avant d'envisager les modifications qui interviennent dans le système agricole (22), il nous faut revenir aux hommes, à travers les relations qu'ils établissent désormais les uns avec les autres, par-delà leurs statuts antérieurs respectifs.

Pour bien mesurer l'importance des transformations sociales qui signaleront la rupture avec l'ordre esclavagiste, il n'est pas inutile de revenir sur quelques dimensions de l'espace de l'habitation esclavagiste que nous avons précédemment relevées, notamment dans l'analyse des rapports d'alliance et de filiation des Nouveaux-Libres.

Auparavant, compte tenu de la place centrale que le concept de « communauté » occupe, en particulier dans ce chapitre, il nous faut préciser dès maintenant que par communauté humaine, nous désignons, non pas une somme, une addition ou juxtaposition d'individus, mais un collectif fondé sur l'acte de reconnaissance réciproque, la conscience – explicite ou implicite – d'appartenance de ses membres qui, par-delà leurs différences originelles ou leurs contradictions acquises, latentes ou conflictuelles, s'identifient à un projet inscrit généralement dans le temps long et dont la nature et la dimension structurent le groupe et lui donnent sa forme concrète (couple, famille, lignage, clan, ethnie, peuple, village, nation etc.).

De ce point de vue, la communauté dépasse donc les classes sociales ainsi que les races (23), en tant que par-delà ces catégories qu'elle peut intégrer, absorber ou fusionner et leur mode d'expression dans la vie réelle d'une société, elle est le lieu de pratiques sociales et de représentations, plus complexes, plus générales en même temps que spécifiques (24), en tant qu'elle est le lieu social d'habitus au sens que P. BOURDIEU définit pour ce concept :

Les habitus sont des “systèmes de dispositions durables et transposables, structures structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes”, c’est à dire en tant que principes générateurs et organisateurs de pratiques et de représentations qui peuvent être objectivement adaptées à leur but sans supposer la visée consciente de fins et la maîtrise expresse des opérations nécessaires pour les atteindre, objectivement “réglées” et “régulières” sans être en rien le produit de l’obéissance à des règles, et étant tout cela, collectivement orchestrées sans être le produit de l'action organisatrice d'un chef d'orchestre…

Produit de l'histoire, l'habitus produit des pratiques individuelles et collectives, donc de l'histoire, conformément aux schèmes engendrés par l'histoire ; il assure la présence active des expériences passées qui, déposées en chaque organisme sous la forme de schèmes de perception, de pensées et d'action, tendent plus sûrement que toutes les règles formelles et toutes les normes explicites, à garantir la conformité des pratiques et leur constance à travers le temps (25).

Dans ce sens, on peut retenir que les colons d'origine européenne, petits et grands habitants, planteurs et négociants ont régulièrement constitué dans l'archipel, une communauté, par-delà les fortunes respectives des classes et couches sociales que l'on peut distinguer parmi eux. C'est d'ailleurs en tant que communauté – sujets partageant le même référentiel culturel et solidaires du même projet politico-économique – qu'ils ont régulièrement formé la « société civile » dans cette colonie. En tant que communauté politique, peuple –sujets du Roi de « France & de Navarre » ou citoyens de la République–, ils ont également réalisé les formes plus élémentaires de la communauté que sont la famille conjugale, le réseau d'alliance, ou la parentèle consciente de ses ascendants, de ses origines généalogiques, de son histoire… organisant sous des formes multiples (choix des conjoints des membres du groupe, circulation des titres fonciers…) sa reproduction etc.

Pour leur part, les « Gens de couleur » nés libres ou affranchis, sans avoir pu constituer, en tant que groupe ethnique et social, une communauté du même type que les colons blancs en raison du caractère ségrégationniste de la société coloniale, ils ont cependant développé des formes de la communauté (familles conjugales, segments de parenté…) comme nous avons pu le relever dans l'analyse de la structure démographique des habitations secondaires à la fin du XVIIIe siècle. De plus, la période révolutionnaire qui les a fait naître à la société civile et politique, aura été pour eux, le moment historique de leur émergence comme communauté ethnique et socio-politique, aux intérêts distincts de ceux des colons blancs par exemple.

On ne saurait en dire autant de la classe servile. Ses membres, considérés comme de simples effets transactionnels, testamentaires et fiscaux étaient « de facto » interdits de tout espace de solidarité, de tout projet collectif au niveau de l'ensemble du système marchand-esclavagiste. Ailleurs, dans l'espace de production et de résidence que constituait l'habitation, ils étaient exclus des formes élémentaires de communauté comme nous allons le montrer à travers les représentations et pratiques développées par les maîtres vis à vis de l'union conjugale et parentale formelle ou informelle chez les esclaves.

À ce propos, il n'est pas inutile de rappeler préalablement, le cadre juridique de ces rapports sociaux tel que le définit l'« Édit du Roi », d'abord dans son article XLIV qui fixe le statut de l'esclave, puis dans les articles IX à XIII qui définissent les droits et devoirs des maîtres vis à vis de cette partie de leur patrimoine.

Article XLIV.

Déclarons les esclaves être meubles, & comme tels entrent en la communauté, n'avoir point de suite par hypothèque, & partager également entre les cohéritiers sans préciput, ni droit d'aînesse, n'être sujets au douaire coûtumier, au retrait féodal & lignager, aux droits féodaux & seigneuriaux, aux formalités des décrets, ni aux retranchements des quatre quints, en cas de dissolution à cause de mort ou testamentaire. (26)

Cet article qui énonce formellement la non-reconnaissance de l'esclave comme être humain, sa réduction au statut d'objet « bien-meuble » et sa rétention comme élément du patrimoine privé de l'habitant a le mérite de la clarté.

Exclu de l'espèce humaine, l'esclave, à l'instar du bétail ou des autres biens mobiliers, propriété exclusive de l'habitant, dépouillé de conscience et de volonté, de pensée et de parole ne saurait prétendre à quelque propriété ni postérité (27), à quelque projet. Perdant son essence de sujet, il perd tout droit d'appartenance à quelque forme de collectivité humaine, toute faculté de s'identifier à quelque « société civile » , et encore moins à quelque « société politique » , au sens où A. GRAMSCI définit ces concepts.

Déclaré marchandise pour produire des marchandises pour que vive la colonie et se poursuive le processus d'accumulation primitive du capital dans la métropole, c'est cependant, dans l'espace de l'habitation que l'esclave devra le mieux réaliser le régime d'exclusion et sa réification.

Article IX.

Les hommes libres qui auront un ou plusieurs enfants de leurs concubinages avec leurs esclaves, ensemble les Maîtres qui l'auront souffert, seront chacun condamnés à une amende de deux mille livres de sucre ; & s'ils sont les Maîtres de l'esclave de laquelle ils auront eu les dits enfans, voulons qu'outre l'amende, ils soient privés de l'esclave & des enfans, & qu'elle & eux soient confisqués au profit de l'Hôpital, sans jamais pouvoir être affranchis. N'entendons toutefois le présent Article avoir lieu, lorsque l'homme libre n'était point marié à une autre personne durant son concubinage avec son esclave, épousera dans les formes observées par l’Église sa dite esclave, qui sera affranchie par ce moyen, & les enfans rendus libres & légitimes.

Article X.

Les dites solennités prescrites par l'Ordonnance de Blois… & par la Déclaration du mois de Novembre 1639 pour les mariages, seront observées tant à l'égard des personnes libres que des esclaves, sans néanmoins que le consentement du père & de la mère de l'esclave y soit nécessaire, mais celui du Maître seulement.

Article XI.

Défendons aux curés de procéder aux mariages des esclaves, s'ils ne font apparoir du consentement de leurs maîtres. Défendons aussi aux Maîtres d'user d'aucunes contraintes sur leurs esclaves pour les marier contre leur gré.

Article XII.

Les enfans qui naîtront de mariage entre esclaves seront esclaves & appartiendront aux Maîtres des femmes esclaves, & non à ceux de leur mari, si le mari & la femme ont des Maîtres différents.

Article XIII.

Voulons que si le mari esclave a épousé une femme libre, les enfans tant mâles que filles suivent la condition de leur mère, & soient libres comme elle, nonobstant la servitude de leur père ; & que si le père est libre & la mère esclave, les enfans seront esclaves pareillement. » (28)

L'analyse critique très pertinente que propose L. SALA-MOLINS, entre autres de ces articles du Code Noir consacrés au concubinage et au mariage (29), nous dispensent de longs commentaires.

Nous remarquerons cependant, que la réhabilitation de l'esclave dans son statut de personne humaine et de sujet que pourraient laisser penser les considérations religieuses ou éthiques énoncées dans le préambule de l'« Édit du Roi » n'est au fond qu'un leurre. Parce que pour l'essentiel, ces articles sont dictés par les préoccupations mercantilistes de l'État, et singulièrement en cette fin du XVIIe siècle où l'approvisionnement des îles en « esclaves de traite » n'était pas régulier, par le souci de garantir une main d'œuvre à la colonie, notamment à travers la reproduction biologique de la population servile dont les membres ne sauraient réclamer quelque ascendance ni quelque droit à la postérité.

En effet, une lecture attentive de ces textes fait apparaître qu'ils s'organisent autour de deux « personnages » :

— En premier lieu, le maître d'habitation, en particulier le colon blanc, seul véritable sujet politique de l’État que celui-ci vient par ces règlements, investir de tous les pouvoirs nécessaires à la réussite de son entreprise et à la prospérité de la colonie.

Principal bénéficiaire donc de la Loi (30), il se trouve dépositaire de « toute l’autorité “domestique” et “monastique” du pater familias » dans le domaine particulier des éventuels rapports d'alliance que voudraient contracter les esclaves. De fait, comme le fait justement observer SALA-MOLINS (31), en ce qui concerne « l’État & la qualité des esclaves » que prétend régler l'« Édit du Roi » au vu des valeurs de l’Église catholique, apostolique et romaine, la « volonté magistrale (du colon maistre-de-case) peut bloquer les effets civils de la catholicité ».

— la femme-esclave-objet, à qui l'on fait l'obligation d'épouser, celui-là même qui l'aura, au nom de son droit de propriété, possédée, agressée ou violée, n'est ici l'objet d'« attention » qu'en tant que ses facultés de procréatrice présentent un intérêt évident pour l'habitant, sinon pour la colonie et l'État qui, faute d'assurer la croissance du nombre des esclaves, se résignerait à accroître celui de ses sujets.

Du reste, on sait que ni les lois ni la pratique n'encourageront les mariages mixtes (32) à qui on voudrait attribuer le mérite d'affranchir les femmes et leurs progénitures. Bien au contraire, dans l'environnement ségrégationniste de l'unité de production esclavagiste, généralement, l'habitant marié ou non, disposera de la femme esclave comme son objet de désir, lui fera des « bâtards » à chaque fois que celle-ci ne saura pas avorter dans les délais, la mariera contre son gré, de préférence à un esclave de la même habitation pour continuer à disposer d'eux et de leurs enfants etc…

Toujours à propos de cette femme-esclave qui passerait souvent pour l'habitacle du démon, on relèvera que la Loi voudrait qu'« elle & eux (ses enfants) soient confisqués au profit de l’Hôpital, sans jamais pouvoir être affranchis » lorsqu'elle aura le malheur de faire un enfant à un habitant-sujet marié du Roi. Comprenne qui pourra, que cet objet sans pensée ni parole, sans conscience ni jugement, doive assumer à vie la responsabilité d'un acte qui ne saurait dépendre de lui (33).

STOP

Autrement, on notera que les articles XII et XIII qui traduisent encore mieux le souci essentiellement nataliste de la Loi, viennent confirmer la femme-esclave dans le rôle de productrice-nourrice[34] qu'on lui assigne pour la fortune exclusive de son propriétaire[35] et la prospérité de la colonie et du royaume.

Au total, un cadre juridique qui confirme l'habitant, maistre-de-case, dans son statut de sujet de l’État-nation métropolitain. À ce titre, non seulement il appartient à une société civile comme nous l'avons fait observer, mais il peut fonder et pratiquer les formes plus élémentaires de la communauté. Le Code Noir vient ici lui en rappeler les règles, au vu de l'éthique de l'Église catholique, apostolique et romaine qui est aussi celle de l’État. Au regard des intérêts économiques de ce dernier, les droits et pouvoirs de l'habitant-propriétaire sont énoncés sans équivoque de même que les modalités d'usage compatibles avec le procès d'accumulation primitive de capital de la Nation. Dans la même perspective, est définit le statut de l'esclave, objet négociable, acquis pour valoriser le patrimoine de l'habitant. Cette condition l'exclut définitivement de tout espace social de droit. Partant, les prétentions de l’État à vouloir régler la qualité de vie de l'esclave et favoriser son accès à la socialisation à travers le mariage, au nom des valeurs de l'Église catholique deviennent parfaitement vaines. Au plus ont-elles réussi à créer les conditions juridiques qui garantissent à l'habitant la main d'œuvre dont a besoin l'entreprise coloniale.

Des nombreux documents et témoignages d'époque dont nous disposons, il ressort que pour l'essentiel, l'histoire réelle de l'économie et de la société marchande-esclavagiste n'a pas infirmé ces observations qu'inspire l'analyse des règles du Code Noir. Ainsi, à propos de la forme la plus élémentaire de la communauté –la famille conjugale au sein de la classe servile– que reconnaissent l’État et l’Église catholique, V. SCHŒLCHER qui connaît bien les colonies pour y avoir séjourné, constate-il à la veille de l'abolition de l'esclavage de 1848 :

« Il n’existe presqu’aucune union légitime parmi les nègres. Des habitations de deux cent-cinquante et trois cents individus, n’en comptent pas une seule. dans les notices statistiques officielles…, il est dit que la proportion des mariages d’esclaves, relativement à la population, est pour la Guadeloupe de un sur six mille huit cent quatre-vingt, et pour la Martinique, de un sur cinq mille cinq cent soixante dix-sept ! »[36]

Dans le même sens nous pouvons ajouter que, pour la période de la Monarchie de Juillet pour laquelle les registres d'état civil des esclaves sont disponibles[37], notamment pour les cinq communes des Abymes, du Gosier, du Moule, de Morne-à-l'Eau et de Sainte-Anne nos recherches à ce sujet ont été vaines. Pas un seul mariage d'esclaves.

L'action combinée des rapports de pouvoir qu'institue la Loi, et des représentations et pratiques qu'elle favorise ou conforte sur les habitations à l'égard des esclaves explique cette situation, comme l'observe V. SCHŒLCHER :

« … les nègres sont loin d’être encouragés au mariage ; on a plutôt pris à tâche de les en éloigner. On pensa un jour, en Europe, que l’autorisation de l’administration publique pouvait suffire, sans le consentement des maîtres, aux mariages des esclaves. Le ministère soumit la proposition en 1838, aux conseils coloniaux, ceux-ci la rejetèrent nettement. Le mariage gêne les maîtres dans leurs allures absolues, il restreint leurs droits, car la loi ne permettant pas de séparer l’homme de la femme, il les empêche de disposer à leur fantaisie de leur prospérité…

Il est de l'essence de la servitude de démoraliser l'esclave ; la conservation du maître veut que l'esclave soit un être avili, pour qu'il ne puise jamais d'idées généreuses dans la conscience d'une vie régulière. »[38]

À ces causes qui procèdent du maître, s'ajoute l'attitude de protection, de répulsion-conservation que développe l'esclave lui-même vis à vis du mariage qui, excepté sa forme exclusivement monogamique que retient ici l’Église catholique, n'est pourtant pas étranger à ses représentations propres, qu'il soit créole (comme en témoignent les nombreux mariages au sein des affranchis nés dans la colonie) ou africain. À ce sujet, voici les observations que rapporte V. SCHŒLCHER et les enseignements qu'il en tire :

« …il en est beaucoup d'entre eux qui refusent le mariage, bien qu'ils en connaissent la valeur. Pourquoi nous le refusons, disent-ils ? parce que nous ne voulons pas voir notre femme, pour une faute légère, pour un caprice du géreur, du maître, d'un grossier économe, livrée aux mains du commandeur, et taillée nue, en présence de tout l'atelier; parce que nous n'aurions aucun droit de faire respecter sa pudeur, aucun moyen de nous opposer sans danger à l'agression des hommes blancs ; parce qu'on nous enlèverait nos enfants pour les vendre…

…Ceux-là, voyez-les chefs de famille, et flagellés en présence de leurs fils ; époux, pères, et ne pouvant défendre leur femme, leur fille, les êtres de leur amour que l'on dépouille et auxquelles on inflige le profane supplice!

Tout concourt à éloigner l'esclave des unions durables. La famille n'est point praticable pour lui, jusqu'à un certain point ; le père n'y saurait avoir aucun caractère, l'autorité du maître est toujours au-dessus de la sienne ; quand il dit à son fils : "Vous ferez cela," et que le maître dit : "Tu ne le feras pas," le fils doit obéir, non point au père, mais au maître. L'enfant est esclave avant d'être fils.  »[39]

À l'endroit de ceux qui voudraient taire ces contradictions inhérentes à la condition servile et user des sempiternels arguments racistes pour expliquer la répugnance des esclaves pour le mariage et la famille, SCHŒLCHER dont le parti pris abolitionniste ne se prive pas d'un exceptionnel effort d'intelligence des faits, ajoute ces précisions :

« Que peut-il (le mariage) être dans un mode d'existence où le père et la mère n'ont point les droits de père et de mère, où le mari et la femme ne sont point investis des droits de mari et de femme, où l'enfant, sorte de bétail doué de la parole, peut être détaché de la famille à un certain âge, comme le poulain et le veau qui n'ont plus besoin du lait maternel ? »[40]

                                                                                     FIGURE Nº 1

                                      Les groupes ethniques et sociaux et l'expérience de la socialité à travers l'histoire :

On ne peut pas exprimer plus concrètement ce que nous appelons le phénomène d'exclusion de la communauté et donc d'atomisation dont la classe servile a été régulièrement l'objet sur les habitations esclavagistes.

Reste toutefois que si les alliances formelles étaient rarissimes chez les esclaves, les concubinages étaient par contre développés. Nous savons que les maîtres les encourageaient pour les fins natalistes voire mercantiles, en particulier dans les périodes de précarité des approvisionnements par la traite.

Pour leur part, les esclaves, au regard des difficultés à contracter –étant donné le consentement obligé du maître– le mariage avec la femme qu'ils préféraient choisir sur une autre habitation que celle où ils résidaient, semblaient montrer une préférence pour le concubinage. Celui-ci devrait avoir le mérite d'éprouver les partenaires, de les aguerrir à travers le partage d'une commune misère matérielle, sociale et surtout psychologique vécue sur la même habitation…, dans l'attente d'un éventuel affranchissement. C'est en tout cas ce que semble avoir observé le témoin privilégié qui a rencontré les esclaves et visité leurs cases etc.

« …il ne faudrait pas conclure…, que les nègres des colonies vivent dans une promiscuité absolue, sans lois, ni ordre. Ils n'ont pas le mariage comme leurs maîtres, mais ils ont des liaisons ou se retrouve la fixité des relations conjugales. "leur concubinage est un lien puissant, auquel viennent le plus souvent se rattacher les obligations du mariage"

Même dans l'état bestial auquel ils sont condamnés, le sentiment de la famille s'est développé chez eux à un très haut degré. Ils conservent sur leurs enfants toute l'autorité compatible avec la servitude, ils honorent profondément leur père, leur mère ; surtout leurs parrain et marraine. Cette seconde paternité a beaucoup plus de force chez eux que chez nous, et constitue de véritables obligations… »[41]

Ainsi donc, dans les limites que supportaient le système esclavagiste et le pouvoir absolu du maître, faute du mieux qu'auraient constitué le mariage monogamique ou polygamique et les segments de parenté identifiables sur toute la période esclavagiste qui en procéderaient, le concubinage aura été la principale modalité de la communauté parentale. Mieux que les ateliers où le maître et ses agents ont régulièrement entretenu, souvent avec succès, le principe du «diviser pour règner», ce concubinage, lorsqu'il est voulu par les esclaves eux-mêmes, apparaît avec les communautés marronnes, comme la forme la plus avancée de réseau de solidarité, l'espace social du collectif, doté de lois non écrites mais appelant l'engagement mutuel, l'adhésion et l'identification des uns et des autres à un projet commun, comme les maîtres eux-mêmes le reconnaissent parfois :

« … la piété filiale citée par tous les voyageurs comme une qualité distinctive des Africains, ne s'est pas perdue dans la servitude. "Souvent, (…) un nègre en mourant laisse à  son fils des dettes à acquitter, et jamais le legs ne demeure en souffrance." La dernière volonté du mort, que ne sanctionne ni testament ni notaire, est exécutée comme le serait celle d'un Dieu ; la parole est toute la loi, et quoique la parenté soit généralement fort étendue, les contestations entre héritiers sont tellement rares qu'il serait exact de dire qu'il n'y en a jamais. Les maîtres sont d'accord sur ce point… »[42]

Enfin, dans une approche non européo-centriste de cette alliance réputée informelle ou illégale, si l'on excepte les esclaves créoles dont les représentations pourraient ne pas être très marquées par les cultures africaines, on peut retenir qu'au vu de ces cultures, le concubinage —pour les esclaves qui le pratiquent hors de la contrainte des maîtres— a bien la valeur du mariage. D'autant que, dans ces cultures africaines, le mariage ne souffre pas de la reconnaissance du curé, personnage dont l'équivalent —dans le domaine religieux— n'intervient nullement pour consacrer l'alliance entre deux individus, mais plutôt l'alliance entre groupes lignagers, claniques ou ethniques. C'est ainsi que nous comprenons ces derniers mots  que nous voudrions citer de SCHŒLCHER :

« Parmi les nègres, on le voit, les liens de famille, tout illégitimes qu'ils puissent être selon le Code, sont légitimés et sanctionnés par la moralité naturelle (!) de leur cœur. Les affections paternelles et filiales restent vivaces, quoiqu'elles ne soient pas fortifiées par l'idée d'une obligation réciproque.»[43]

En dehors de ces témoignages de V. SCHŒLCHER qui constituent pour nous un des rares documents ethnographiques sur cette question, nous pouvons faire état de quelques-uns des nombreux cas que nous avons répertoriés dans les documents d'état civil ou dans le recensement des « Nouveaux-Libres » et qui confirment que le concubinage a souvent été pour les esclaves, une forme d'alliance de substitution au mariage auquel il semble avoir parfois préparé les conjoints en attendant leur affranchissement. Il en est ainsi de :

— MATHURIN, né dans la commune de Sainte-Anne, de père et mère décédés, affranchi le 4 septembre 1833 à 49 ans, épouse le 24 juin 1834 la mulâtresse MALGRETOUT âgée de 27 ans, née libre, couturière, fille naturelle de la demoiselle ALIX elle-même née libre cultivatrice-propriétaire. Aussitôt que le mariage fut célébré, les deux époux déclarent «qu'il est né d'eux, sept enfants dont les noms suivants: 1º Chéry âgé de douze ans, 2º Joséphine âgée de onze ans, 3º Joseph âgé de neuf ans, 4º Marcellin âgé de six ans, 5º Louise âgée de 4 ans, 6º Henri âgé de trois ans et Saint-Jean âgé d'un an, tous les sept nés libres ; ils déclarent les légitimer par leur présent acte de mariage…»

Par-delà la condition sociale respective de chacun des conjoints, on remarquera que tous les enfants qu'ils viennent de légitimer sont tous nés avant l'affranchissement de leur père.

— TROUILLEFOU Philippe, né en Afrique (vers 1798), de père et mère inconnus, affranchi, domicilié en 1851 sur l'habitation Deshauteurs où il est dit cultivateur-propriétaire, épouse le 24 février 1852 à Sainte-Anne, la demoiselle Rosette FOUTROU, âgée de 48 ans, cultivatrice, née en Afrique, demeurant à Sainte-Anne, fille majeure et naturelle de père et mère inconnus. « Nouveau-Libre » résidant au moment du recensement sur l'habitation Pédurand, elle avait déclaré être la mère des six enfants suivants, nés et résidants sur l'habitation Pédurand : 1º Pierre âgé de 17 ans, 2º Louis-Pierre âgé de 15 ans, 3º Toussaint âgé de 12 ans, 4º Rose-Aimée âgée de 10 ans, 5º François âgé de 3 ans, et 6º Gaëtine Françoise âgée de 6 mois auxquels on avait donné le nom patronymique de TROUILLEFOU parce que reconnus tous par leur père comme le confirme l'acte de mariage. Ajoutons qu'avant la célébration du mariage, P. TROUILLEFOU et R. FOUTROU ont eu un septième enfant, Joseph, né le 17 mars 1851, qu'ils déclarent légitimer aussi…

Par ailleurs, dans le registre des Nouveaux-Libres qui a consigné les six premières reconnaissances, toujours à propos de P. TROUILLEFOU, et sa progéniture conçue dans la servitude et reconnue après les affranchissements, on peut relever :

Acte nº 4045:

«… Paul, né à Sainte-Anne, âgé de dix ans, inscrit précédemment sur le registre matricule de cette commune, sous le nº 6812 demeurant sur l'habitation Marie-Joseph ; le citoyen Philippe Trouillefou…, nous ayant déclaré reconnaître pour son enfant le dit Paul, nous lui avons donné en conséquence, le nom patronymique de Trouillefou»;

et plus loin

Acte nº 4190:

«… Joseph, né au Moule, âgé de dix-neuf ans, inscrit précédemment sur le registre matricule de cette commune sous le nº 6079, ayant demeuré sur l'habitation Léhéricy, demeurant actuellement au Moule sur l'habitation Réduit, lequel Joseph a été reconnu par le Sieur Philippe Trouillefou, cultivateur… demeurant sur l'habitation Deshauteurs ; et nous lui avons (donné) en conséquence le nom patronymique de Trouillefou».

Le recoupement d'un certain nombre d'informations (âge, habitation de résidence…) contenues dans ces actes font apparaître que ces deux derniers enfants sont de mères distinctes des sept premiers, voire de deux mères distinctes dont les noms ne sont pas révélées (ce qui peut laisser penser qu'elles sont décédées, sinon inconnues des enfants). Ce cas de reconnaissance formelle de progéniture n'ayant pas la même mère n'est pas unique. Ce qui nous importe ici, c'est que chacun de ces enfants ait été reconnu soit par leur mère, soit par leur père ou simultanément par les deux parents.

— PALMIER Abeilard, âgé de 33 ans, affranchi, cultivateur domicilié dans la commune de Sainte-Anne, sur l'habitation Antonetty, fils majeur naturel de père et mère inconnus, demande en mariage le 13 Mai 1852, la demoiselle Eléonore DONUS, âgée de 41 ans, cultivatrice née et domiciliée sur la même habitation, fille majeure et naturelle de père et mère inconnus. Et aussitôt déclarés unis par les liens du mariage,

« les dits époux ont déclaré qu'ils étaient nés d'eux trois enfants ; savoir 1º Louise âgée de quinze ans, 2º Marie, âgée de dix ans, et Léon âgé de huit ans… lesquels trois enfants les dits époux déclarent reconnaître et légitimer comme leur appartenant ».

Ici encore, l'acte de mariage que nous venons de citer renvoie au registre des Nouveaux-Libres où l'on peut lire :

Acte nº 3159

« … Eléonore, née à Sainte-Anne, âgée de trente-huit ans, inscrite précédemment sur le registre matricule de cette commune sous le nº 7095, demeurant sur l'habitation Moringlan, à laquelle Eléonore, nous avons donné le nom patronymique de Donus »

Acte nº 3160

« … Louise, née à Sainte-Anne, âgée de treize ans, inscrite précédemment sur le registre matricule de cette commune sous le nº 7096, demeurant sur l'habitation Moringlan »

Acte nº 3161

«… Marie, née à Sainte-Anne, âgée de huit ans, inscrite précédemment sur le registre matricule de cette commune sous le nº 7097, demeurant sur l'habitation Moringlan »

Acte nº 3162

«… Léon né à Sainte-Anne, âgée de six ans, inscrite précédemment sur le registre matricule de cette commune sous le nº 7097, demeurant sur l'habitation Moringlan ; le citoyen Abeilard Palmier, âgé de vingt-neuf ans, cultivateur, demeurant au Gosier et la citoyenne Eléonore Donus, inscrite au nº 3159 (du) présent registre, nous ayant déclaré reconnaître pour leurs enfants les dits Louise, Marie et Léon, nous leur avons en conséquence donné le nom patronymique de Palmier »

Avant même son mariage, « par acte de reconnaissance en date du 20 Avril 1852, nº 73, Abeilard Palmier a reconnu pour son enfant…

Acte nº 3162

…Séraphin, dit Céfini, né à Sainte-Anne, âgé de sept ans, inscrit précédemment sur le registre matricule de cette commune sous le nº 6014, demeurant sur l'habitation Titéca…»

Par le même acte, nous savons que Louisa Tounket née à Sainte-Anne, âgée de quarante-trois ans, demeurant sur l'habitation Titéca, inscrite au nº 3501 du même registre, a déclaré reconnaître pour ses enfants, Séraphin dit Céfini…, Siméon âgé de 16 ans, et Augustine dite Petite âgée de 14 ans auxquels enfants a été donné le nom patronymique Tounket.

— Par acte de mariage en date du 6 décembre 1851, le Sieur SERINT Luc, laboureur –né à Sainte-Anne, âgé de cinquante et un ans…, demeurant sur l'habitation La Souche– et Eulalie DIARBEK cultivatrice, –née à Sainte-Anne, âgée de quarante-six ans, demeurant sur l'habitation La Souche, fille de Céleste DIARBEK, née à Sainte-Anne, âgée de quatre-vingt-cinq ans, demeurant sur l'habitation La Souche–, ont légitimé François dit Compère, âgé de quatorze ans, Désirée dit Ticœur, âgé de huit ans, Léopold, âgé de cinq ans, Léonine, âgée de cinq ans… tous nés à Sainte-Anne sur l'habitation La Souche où ils ont été reconnus par leur mère au moment du recensement des Nouveaux-Libres[44].

— AMBOIS Victor et MENELAS Magdelon, âgés respectivement de 39 et 41 ans, demeurant sur l'habitation Beaubrun qui reconnaissent leurs neuf enfants âgés de 22 à 3 ans ;

— LAZAR Jean-Baptiste, âgé de 29 ans, recensé sur l'habitation Saint-Prix Virolant qui épouse le 24 avril 1851 NAIRAY Eugénie, âgée de 37 ans demeurant sur l'habitation Paris, et reconnaît pour leurs enfants Marie-Roselle (12 ans), St-Jean (10 ans), Octave (5 ans) et Silvina (4 ans)[45] ;

— COUMBA Charles, âgé de 46 ans, demeurant sur l'habitation Papin, frère de COUMBA Magdeleine, (36 ans) épouse le 24 novembre 1849, COUMBA Marianne, âgée de 46 ans demeurant sur la même habitation et reconnaît pour leurs enfants : Ferdinand (22 ans), Louison dit Colas (18 ans) Charles (1 an)[46] ;

— NARDIN Zénon, âgé de 62 ans, demeurant sur l'habitation Papin, né à Sainte-Anne de père et mère inconnus, frère de Eloïse (36 ans) et Gilles (35 ans) NARDIN, épouse le 28 juin 1851 Pauline FRERE, affranchie (?) et déclare reconnaître pour leurs enfants : Louis-Charles (28 ans), Baptiste (24 ans), Angélique (20 ans) et Bernadine (16 ans)[47] ;

— Par acte du 24 janvier 1851, le Sieur Alexis MAGNAT, cultivateur sur l'habitation Dumornay , demeurant auparavant sur l'habitation Pavillon, a reconnu les enfants : Nelson (18 ans), Celestine (15 ans), Michel (11 ans), Simone (9 ans), Claire (6 ans) et Marie (3 ans) VOLET, précédemment reconnu par leur mère, Frivole VOLET (36 ans) sœur de Fatal VOLET (29 ans), demeurant sur l'habitation Pavillon[48]…

Nous ne pensons pas devoir multiplier les exemples. On trouvera en annexe dans le tableau de répartition des Nouveaux-Libres « selon les lignages et la situation de famille des adultes ou la nature des relations entre le père et la mère de chacun des membres du lignage », les cas aussi nombreux que divers qui confirment amplement l'idée qu'au moins en ce qui concerne les zones centrales et périphériques des Grands-Fonds, dans la servitude, les esclaves ont généralement retenu le concubinage comme une modalité de vie affective et parentale. Comme dirait V. SCHŒLCHER, aussi illégitime que puisse être cette forme de reproduction sociale au regard de la loi de l’État et de l’Église, les amours, les affections maternelles, paternelles et filiales, les liens de famille y étaient vivaces. Les divers cas de reconnaissance de progéniture, d'ascendance et d'alliance que livre le recensement des Nouveaux-Libres ont tous participé du concubinage et traduisent la permanence du besoin d'identification sociale chez ceux-là qu'il a fallu déclarer non-hommes et rejeter dans l'animalité pour devoir (ou s'attribuer le droit de) les civiliser.

En soi, ces reconnaissances constituent la preuve matérielle la plus éclatante de l'échec du projet esclavagiste et mercantiliste et des représentations déshumanisantes qui ont régulièrement participé à sa réalisation.

Elles exigent des sociologues et ethnologues de regarder sous un angle nouveau et à l'abri des œillères ethno-centristes de l’État-nation moderne ou de l’Église catholique, apostolique et romaine, le concubinage d'hier et d'aujourd'hui. Car, par-delà la matérialité de ces expériences que livre le recensement des Nouveaux-Libres, on peut s'interroger sur la pertinence de ces démarches qui voudraient étudier des sociétés qui n'ont pas les valeurs judéo-chrétiennes ou républicaines comme fondement de leurs représentations, à travers précisément les grilles de ces éthiques.

Ici, d'aucuns voudraient arguer de la dominante créole de la population servile qui, faute d'autre référentiel, aurait retenu ces valeurs judéo-chrétiennes.

Sans rejeter que l'argument a quelque fondement objectif, on ne peut cependant ne pas tenir compte des limites des deux modalités historiques qui auraient sous-tendu ce processus d'identification, à savoir l'évangélisation des esclaves et les pratiques sociales sur les habitations.

S'agissant de la première, qui procède du discours mystique ou de la parole divine, on peut effectivement lui reconnaître une capacité à former le système de représentations des esclaves d'autant que c'est le propre de tout mysticisme de constituer un refuge pour l'homme désemparé devant le réel d'une part, et que d'autre part, les gens d'Église, tout en pratiquant l'esclavage, semblent avoir souvent été à l'origine des rares initiatives d'humanisation de la condition servile. Reste toutefois qu'ici comme ailleurs, l'enseignement de l’Église qui recommande au fidèle de «faire ce que dit le prophète et non ce qu’il fait» n'a de vertu pédagogique qu'à court terme et que le fondement ultime de tout processus d'identification de l'individu à une société demeure le champ réel des pratiques sociales.

Et c'est ici qu'apparaissent les limites organiques à l'environnement de l'habitation esclavagiste où, comme y prédispose le pouvoir absolu attribué au maître par la loi, et comme le rapportent de nombreux témoins et le confirment l'importance et la croissance rapide des «sang-mêlé» enfants naturels de pères inconnus, le maître ne s'est pas souvent gêné de pratiquer l'adultère, de violer, de produire des bâtards… de faire le plus régulièrement le contraire de ce qu'enseignent les «Saintes Écritures». C'est dire que cet environnement était loin de favoriser l'adhésion de l'esclave à ces valeurs.

Ce que nous suggère les informations et observations que livrent les documents d'état civil ou le recensement des Nouveaux-Libres, c'est que l'esclave a dû élaborer pour soi de nouvelles catégories dont la recherche sociologique doit précisément travailler à révéler la spécificité. À ce propos, le travail de dépouillement des matériaux historiques reste encore à faire. Aussi, il ne saurait être question pour nous de clore le débat, à partir des observations circonscrites à l'espace vivrier des Grands-Fonds de Sainte-Anne. Nous retiendrons simplement que ce que nous désignons ici sous le terme sans doute impropre du “concubinage” participe de ces nouvelles catégories.

Quoiqu'il en soit, c'est sur la base de ces acquis forgés dans la servitude et son cortège d'humiliation, d'angoisse, de frustration et de résignation mais aussi contre elle et avec la permanence de l'espoir, que l'abolition de l'esclavage ouvre pour les Nouveaux-Libres et leurs descendants, une période nouvelle. Celle d'une autre manière de vivre la famille, la parenté, la communauté de sang et de voisinage, celle d'une nouvelle manière de partager l'environnement et le temps avec soi et avec autrui, celle d'un nouvel espace pour réaliser l'amitié et l'amour, ou tout simplement son appartenance à l'humanité.

Comme nous l'avons vu à travers les exemples précédents ou plus haut dans l'étude de la structure de cette population de Nouveaux-Libres, l'affranchissement créera les conditions favorables au mariage qui ne fera pas cependant disparaître le concubinage.

Car, jusque dans l'hypothèse que l'abolition inaugure un procès accéléré d'assimilation des Nouveaux-Libres, comme la République l'avait fait pour les «Gens de couleur», le choix de ce mode formel ou légal d'alliance sera subordonné à la réunion de quelques conditions telles que l'acquisition d'un patrimoine foncier ou simplement la possession d'une parcelle où l'on produit de quoi assumer ses responsabilités de père, de mère, d'époux etc., ou la disponibilité de forces de travail suffisantes pour les travaux agricoles… Tout l'espace des Grands-Fonds étant objet d'appropriation privée depuis le début du XVIIIe siècle d'une part, et les nouveaux groupes de parenté qui formeront les nouvelles unités de production étant de petite taille d'autre part, la réunion de ces premières conditions n'ira pas de soi[49]. Et c'est ici que toute la société post-esclavagiste semble avoir fait preuve d'une grande créativité en mettant au point, de nouveaux réseaux d'échanges, de solidarité, de coopération.

Le tout premier de ces réseaux est la communauté parentale.

Elle trouve à son origine, les reconnaissances de filiation, de parenté et les alliances formelles ou informelles recensées dans le registre des Nouveaux-Libres et qui fondent les premiers segments de parenté. Sur la base des noms patronymiques —et des reconnaissances formelles de liens de parenté[50]—, nous en avons dénombré six cent seize.

Parmi ces premiers lignages, quelques-uns ont disparu en tant que tels par suite de mariages ou de décès ; il s'agit le plus souvent de ceux constitués presque exclusivement de femmes, d'une mère et ses enfants, ou plus généralement de ceux qui présentaient au sortir de l'esclavage, un effectif très réduit. C'est le cas notamment des lignages :

— DRON dont la fondatrice identifiée Flore, âgée de 84 ans, de père et mère inconnus, demeurant sur l'habitation Durivage, mère de six enfants épouse CITA Julien, âgé de 69 ans ;

— de GOIGOI dont le fondateur identifié Philippe, 60 ans demeurant sur l'habitation Pavillon de père et mère inconnus est aussi le seul membre ;

— MOUALOMBA dont le premier ascendant identifié Louise, 34 ans, demeurant sur l'habitation Belle-Place de père et mère inconnus est aussi la seule membre ;

— de ACÉKAVI dont la fondatrice identifiée Vénus, âgée de 44 ans, mère de Femmy (4 ans), demeurant sur l'habitation Douville épouse le 1er juin 1858, ZEMBA André père de Femmy ;

— de ABIAKOUA dont la fondatrice identifiée Angèle, née en Afrique, 31 ans, mère de Firmin (9 ans), demeurant sur l'habitation Douville épouse le 21 décembre 1850 MOKO Clément, 37 ans, père de Firmin et résidant sur la même habitation ;

— OUAMBIALA dont la fondatrice identifiée Élisabeth, 39 ans demeurant sur l'habitation Douville, mère de Julien (14 ans), Aimée (11 ans), Rosie (10 ans), Étienne (6 ans) Fanchon (4 ans) épouse le 24 février 1852 AQUABA Alexandre, 43 ans père des cinq enfants et demeurant sur la même habitation etc.

Comme nous l'avons vu, en dépit de la dominance du groupe ethno-social créole sur les habitations, la taille moyenne des lignages excédait à peine trois individus. D'autre part, 47% des segments de parenté ne présentaient qu'une seule génération, 40% en comptaient deux, et seuls 12% pouvaient en proposer trois ; cinq avaient quatre générations, et formaient à peine 1% de l'ensemble des lignages.

En même temps que se formaient les communautés parentales, il s'est développé[51] dans le cadre spatial des sections ou complexes de sections de nouveaux rapports sociaux. Ceux-ci s'organisaient, entre les segments initiaux de parenté et les groupes ethniques et concouraient au renforcement des segments de parenté mais aussi à l'élargissement de la communauté. Seule l'histoire encore récente des habitations a empêché celle-ci de prendre tous les contours de la « communauté villageoise » comme on en connaît dans toutes les vieilles sociétés.

À défaut d'une analyse anthropologique exhaustive, nous pouvons indiquer ici qu'au regard notamment, des modes de recrutement des membres des groupes de filiation d'une part, et du sentiment d'appartenance ou de l'identification effective des individus à un complexe de segments d'autre part, nous retenons ces groupes de filiation et de parenté comme des lignages en voie de constitution –étant donné leur jeunesse–, mais parfaitement reconnaissables de l'extérieur en tant que groupes sociaux. Notons aussi que par-delà le cadre juridique qui tendrait à institutionnaliser, dans la zone comme dans le reste de la colonie, une filiation indifférenciée, les pratiques sociales aboutissent en fait à une filiation le plus souvent patrilinéaire (en privilégiant la ligne agnatique), mais parfois aussi matrilinéaire. De plus, les modes de recrutement des conjoints qui participent à la reproduction de ces groupes, sans être toujours transparents, ne semblent pas moins procéder d'une stratégie qui doit le plus souvent favoriser l'accès à la terre et la disponibilité de la main d'œuvre.

Ici aussi nous avons retenu d'illustrer ce processus par des exemples d'organigrammes généalogiques de quelques groupes[52] :

— le groupe MATHURIN :

Nous l'avons déjà évoqué à propos du mariage entre le fondateur du lignage, l'esclave MATHURIN, affranchi en 1833 et la mulâtresse, née libre de mère elle aussi née libre, MALGRETOUT. Parmi les descendants de la seconde génération qui sont restés à Grands-Fonds Sainte-Anne, on note les mariages de Pierre-Henry avec Octavie TODIR (GC) en premières noces et Anne-Marie Henriette KANCEL (GC) en secondes noces, celui de Saint-Jean avec Anne-Charlotte BOUCHER (PB), et celui entre Louise et Louis VOLNY KERPERY (GC). Deux se sont installés dans les Grands-Fonds du Gosier où ils ont acheté des terres ; ce sont l'aîné Chéry et le troisième Joseph qui ont épousé des créoles affranchies, Zabotine ABOTINEZ et Adeline.

Dans la troisième génération, Athanase, fils de Saint-Jean MATHURIN se marie avec Alice MONNEROT-DUMAINE, fille d'Amédée Armand MONNEROT-DUMAINE (PB) et Augusta PÉDURAND (PB).

 

Parmi les enfants de Pierre-Henry[53] (frère aîné de Saint-Jean), Marie dite Yoyotte et Cécile Émilia épousent des descendants de créoles Nouveaux-Libres ou affranchis (sans doute pas avant la « Monarchie de juillet »), Jean-Baptiste dit Ernest BELAISE et Émile MONTELLA.

Notons par ailleurs que dans cette troisième génération, le mariage entre THENARD Luc Alphonse (GC) et Anasthasie dite Titine MATHURIN (fille de Pierre-Henry) s'est accompagné de celui entre Gustave dit Pipy MATHURIN (lui aussi fils de Pierre-Henry) et une demoiselle THENARD.

La faible mobilité des personnes dans cet espace vivrier, où les sentiers et chemins à peine carrossables tiennent lieu de voies de communications et où il n'y avait d'autres moyens de transport que les équidés, a sans doute joué quelque rôle dans cette pratique très courante dans la région.

Toutefois, et bien qu'elle ne soit pas consacrée comme chez d'autres peuples par des traditions séculaires, structurées, codifiées et systématiquement entretenues, elle semble à certains égards, participer de l'échange de femmes entre groupes lignagers[54], tout comme certains mariages cités plus haut ou dans la note précédente évoquent les mariages de groupes. Nous y reviendrons.

Ajoutons dans le même sens que la fille aînée de Cécile Émilia MATHURIN et Émile MONTELLA, Anasthasie se marie à Gustave-Joseph BELAISE (fils de Marie Yoyotte MATHURIN et Jean Baptiste BELAISE), que sa sœur Domitile dite Oasis épouse Maurice dit Murat FAHRASMANE (de Deshauteurs) descendant d'africain Nouveau-Libre, et le cadet René, épouse Gisèle sa cousine, fille de Anthénor MATHURIN et de Anthonia MATHIEU.

Parmi les descendants de la quatrième génération, les deux premiers enfants de Gisèle et René MONTELLA, Renéla et Pertineau, épousent respectivement Gérémie VOLET (CNL) et une demoiselle LUISSINT (CNL). Une autre arrière petite-fille de Pierre-Henry, Ernestine, fille de Laurencine dite Lolisse et François MATHURIN[55] épouse Ferdinand COYERE (CNL) des Grands-Fonds du Gosier dont les enfants se marient avec des descendants de MAKOUKE et de SAMUT tous des Nouveaux-Libres.

Ainsi, de la première génération, qui débute avec l'affranchissement de MATHURIN et son alliance avec MALGRETOUT en 1834, à la quatrième qui nous mène au début du XXe siècle, les grands groupes ou sous-groupes ethniques et les groupes sociaux allant du cultivateur nouveau paysan libre à l'habitant ancien propriétaire de plantations caféières, sans oublier les gens de métiers, se retrouvent « alliés » comme on le rappelle et réalise aujourd'hui encore dans les grands moments de la vie sociale que constituent les veillées mortuaires ou les funérailles.

 

— Le groupe des MARIE-JOSEPH :

Dans l'organigramme proposé, ce groupe est présenté avec celui des PÉDURAND qui lui est allié.

À l'origine de ce groupe qui concentre aujourd'hui encore, beaucoup de « gens de couleur » et qui aurait pu avoir pour nom patronymique LAURENCINE, il y a une demoiselle LAURENCINE, dite Da Laurencine, mulâtresse libre, née dans la commune de Sainte-Anne, de père et mère inconnus, décédée le 13 octobre 1855. Elle eut pour enfants, quatre filles : Marie-Thérèse qui épouse Joseph BENJAMIN (GC?) ; Désirée dite Machère qui ne se marie pas, et qui a cependant deux enfants, Florence et Saint-Jean (qui porteront plus tard le nom patronymique DESIREE et dont Valentin DESIREE[56], fils de Joseph est le descendant) ; Miserine qui épouse François BOUCHER-VERGE (PB) et Marie-Joseph dite Josephine.

C'est cette dernière qui transmet son prénom (qui tenait lieu de nom à l'état civil pour les Gens de couleur) à ses premiers enfants au nombre de deux au moins, Eugène et Joseph Augustin MARIE-JOSEPH, qu'elle a eus avant son mariage avec François Clément PÉDURAND, fils de Jean PÉDURAND (PB) originaire de Montauban dans le Tarn-et-Garonne et son épouse en secondes noces, Annette Clément née LAMBERT (PB)[57].

En ce qui concerne les deux premiers enfants de Marie-Joseph dite Josephine, mulâtresse née libre :

Eugène se marie le 24 septembre 1867 avec Marie-Josephine DOUTAU, fille de Joseph DOUTAU dit Mulâtre (CNL) et Césarine PIÈS (CNL), tous deux cultivateurs, domiciliés au « Hameau Descorps ». Quant à Joseph Augustin, dont nous connaissons mieux les descendants, il épouse Augustine dite Na LAUTRIC (CNL). Ici, on peut observer que dès la troisième génération après Da LAURENCINE, les anciens clivages ethniques et sociaux sont dépassés.

Parmi les quatre enfants de Augustine et Joseph Augustin MARIE-JOSEPH, le premier, Estéphan, épouse Rosale CHABUS (GC), fille de Louise Gabrielle dite Toutoute CHABUS (PB) et Théodore KANCEL (GC) et arrière petite-fille de Henri Auguste CHABUS (PB, originaire lui aussi de Montauban) et Euphrasie BARBOT (PB) ; il a par ailleurs des enfants avec Edma PIERROT (CNL) ; Morose dit Rorose épouse Marie GARGAR (descendante de Caraïbe Nouveau-Libre), fille de Févriette GARGAR (CNL) et François Amilcar PÉDURAND (PB) ; Gaston se marie à Marie-Aline dite La Comtesse PIERROT (CNL), fille de Parfaite PIERROT (CNL) et Amédée Armand MONNEROT-DUMAINE (PB) ; la dernière, se marie à Anélor KELLER (GC?) au Lamentin.

Par rapport à la circulation des femmes entre les groupes lignagers, on peut signaler ici que Anasthase dit Tatase CHABUS, fils de Louise Gabrielle CHABUS et Zamor FLACOU (GC) épouse une des filles de Gaston MARIE-JOSEPH. Ce mouvement autrement plus important chez les membres de la cinquième génération (où les alliances se multiplient entre les PÉDURAND, LAUTRIC, CHABUS, PIERROT, MATHURIN, LAURENT, MARIE-JOSEPH) n'a pas exclu l'élargissement du champ des alliances vers d'autres groupes de la région tels les PIERRE-JUSTIN, ÉNOCK etc.

Le 4 février 1851, Marie-Joseph dite Joséphine se marie avec François Clément PÉDURAND, fils de Jean PÉDURAND (PB né à Montauban) et sa seconde épouse, Annette Clément LAMBERT (PB, née au Moule, de Louis Clément LAMBERT [PB] et Élisabeth VILLENEUVE [PB]). Comme ses frères consanguins, nés de Anne Louise BOUCHER, François Clément était un des grands propriétaires fonciers des Grands-Fonds de Sainte-Anne. Il eut avec Marie-Joseph dite Joséphine, cinq enfants dont quatre filles : Anne, Marie-Amélie, Anne-Marie-Augusta (qui épouse Amédée Armand MONNEROT-DUMAINE), et Marie-Anne Hersilie qui épouse Augustin Wilfried LAUTRIC (CNL). Avant leur mariage cependant, ils ont reconnu Mathurine, née en 1833 qui épousera Jean Maurice GEOFFROY (GC) de Boricaud dans les Grands-Fonds de Morne-à-l'Eau. Le garçon qui sera en fait le principal héritier du patrimoine foncier de ses parents, François Amilcar décédé en 1902 épouse le 30 janvier 1902, Aline JACMARD, fille de Timothée JACMARD (CCA) et Virginie TOUCET (CNL). Avant ses noces, il eut avec Aline, six enfants dont deux filles Renélia et Eloïse qui se marient respectivement avec Amédée GUSTAVE (GC) de Morne-à-l'Eau, Félix LAURENT (CCA) du Gosier ; une autre fille, Néa, épouse Sonson SOULANGE (CNL) et la benjamine, se marie à Raphaël LAUTRIC (CNL). Le seul garçon de Amilcar, Arson  PÉDURAND, épouse une demoiselle ZITA (CNL) de Calvaire.

En dehors de Aline, François Amilcar PÉDURAND eut aussi six enfants avec Févriette GARGAR (fille de Joseph GARGAR et Févriette VRIET tous deux, Nouveaux-Libres domiciliés sur l'habitation Pavillon) et au moins une fille avec sa cousine, Florence (?) DESIREE, fille de Machère dite Désirée.

 

On relèvera à travers l'itinéraire de ce second groupe, d'une part, la permanence des relations de “concubinage” malgré la multiplication des mariages, et de l'autre, l'élargissement des relations entre groupes ethniques et sociaux.

En effet, comme le montre l'organigramme, tous les groupes et sous-groupes ethniques de la région se retrouvent chez les MARIE-JOSEPH. Pour leur part, les PÉDURAND qui sont demeurés des Petits-Blancs jusqu'à la génération de François Clément, n'ont cessé à partir de celle-ci de contracter des mariages ou des rapports suivis de concubinage avec d'autres groupes. Compte tenu du caractère assez particulier du “concubinage”, qui s'apparente ici à la polygamie, l'existence de ces alliances formelles ou informelles entre Petits-Blancs et gens de couleur ou Nouveaux-Libres révèle le sectarisme très spécifique aux « Blancs-Matignons ».

— Le groupe des MONNEROT-DUMAINE :

Comme les PÉDURAND, son origine dans la colonie remonte sans doute au XVIIIe siècle. D'abord installé aux Abymes (où étaient domiciliés Henry MONNEROT-DUMAINE [décédé le 13 février 1823] et son épouse Anne Françoise JARRY) et au Moule (où est né en 1800, Louis Jean, fils de Louis Jean MONNEROT-DUMAINE et Julie Antoinette BOISSON…), il apparaît dans les Grands-Fonds de Sainte-Anne seulement au XIXe siècle. Le 4 février 1851, Henry MONNEROT-DUMAINE, alors âgé de cinquante ans, fils majeur et légitime du précédent y épouse «la demoiselle Anne dite Lapoule, âgée de quarante ans, propriétaire, née et demeurant à Sainte-Anne, fille majeure et naturelle de père et mère inconnus». Avant leur mariage, ils ont eu quatre enfants qu'ils reconnaissent aussitôt qu'ils ont été déclarés au nom de la loi, unis par le mariage : «1° Amédée Armand, âgé de quinze ans, né à Pointe-à-Pitre…, 2° Marie Henriette Joséphine, âgée de douze ans, 3° Étienne Jean Baptiste, âgé de onze ans, et 4° Joseph Ferdinand, âgé de trois ans, ces trois derniers, nés à Sainte-Anne où leurs actes de naissance ont été inscrits sur les registres de l’état civil… ».

L'aîné de ces enfants dont nous avons suivi le « séjour » particulièrement riche dans les Grands-Fonds de Sainte-Anne se marie le 7 septembre 1867 avec Anne-Marie Augusta PÉDURAND, fille de François Clément et Marie-Joseph dite Joséphine, dont il aura trois enfants. Ce sont : Alice Anne Henriette épouse Athanase MATHURIN, Almer qui épouse sa cousine Adélaïde dite Fifi GEOFFROY, fille de Mathurine PÉDURAND et Jean Maurice GEOFFROY ; et Henry qui choisit sa conjointe en dehors de la région.

Amédée Armand a eu par ailleurs, sept enfants avec Parfaite dite Assélie PIERROT (CNL), fille de Pierrot dit François PIERROT et au moins un enfant avec une demoiselle Saint-Julien (CCA).

Le cas d'Amédée Armand MONNEROT-DUMAINE constitue sans aucun doute, le plus révélateur du sens des rapports de concubinage au cours de la période post-esclavagiste, et singulièrement ceux entre les habitants Petits-Blancs et les femmes nouvellement affranchies dans la région. En effet, nombreux sont ceux qui, en raison des viols et agressions subies par les femmes esclaves sur les habitations, ont généralement vu dans ces rapports, la perpétuation des anciennes relations de pouvoir. Or, dans ce cas que nous avons pu suivre à travers les documents d'archives et les témoignages des contemporains, il apparaît que si relation de pouvoir il a pu y avoir, elle ne relève pas du pouvoir de l'ancien maître en tant que tel, mais simplement du pouvoir du mâle et n'est donc plus spécifique à la société esclavagiste.

En effet, les témoignages concordent pour reconnaître que Amédée Armand avait installé « ses trois femmes sur la même propriété » à la manière des aînés sociaux dans les sociétés animistes d'Afrique ou des patriarches dans les sociétés islamiques du Moyen-Orient. Le dépouillement des actes d'état civil concernant la progéniture de Parfaite dite Assélie PIERROT révèle que c'est régulièrement Amédée Armand MONNEROT-DUMAINE lui-même qui est allé déclarer la naissance de chacun de ses enfants que seule la loi lui interdisait de reconnaître comme les siens. De plus, grâce aux transcriptions des minutes notariales, nous savons que Amédée Armand, alors unique héritier de ses parents, a « vendu » des terres à Parfaite PIERROT et ses enfants, aussi bien qu'à la demoiselle Marie-Henriette SAINT-JULIEN, son autre « femme » ou sa fille.

Certes, tous les Petits-Blancs ne sont pas allés aussi loin dans le viol de la loi de l’Église et de l’État, pour installer leurs « maîtresses » sur la propriété où ils habitent avec leur épouse « légitime ». S'agissant toutefois de ces ventes fictives, faites cependant devant notaire sans doute pour protéger de toute revendication des héritiers dits légitimes ceux que la loi exclut, nous en avons de multiples autres exemples qui ne sont d'ailleurs pas seulement le fait de Petits-Blancs. En tout cas, tout laisse penser que Amédée Armand MONNEROT-DUMAINE vivrait aujourd'hui, qu'il aurait probablement reconnu les sept enfants dont il est allé déclarer la naissance à l'état civil.

Quoiqu'il en soit, la permanence de ces pratiques sociales qui dépassent les clivages ethniques mettent à jour, l'urgence pour la recherche de reconsidérer certaines catégories conceptuelles, parmi lesquelles le “concubinage” dans les sociétés afro-américaines et afro-caribéennes, sous un angle nouveau.

— Le groupe TROUILLEFOU :

Fondé par Philippe TROUILLEFOU, africain affranchi sous la « Monarchie de juillet », il présente à son origine, neuf membres dont six frères et sœurs utérins ; les deux autres enfants dont nous ignorons la (es) mère (s) ont été reconnus par leur père avant son mariage avec Rosette FOUTROU. Les informations les plus complètes que nous avons pu recueillir sur ce groupe concernent quatre des descendants de Philippe.

L'aîné, Joseph âgé de dix neuf ans au recensement des Nouveaux-Libres s'est installé dans les Grands-Fonds du Moule et s'est marié à Victorine CABANE dont nous ignorons les origines ethnique et sociale ; Rose-Aimée, François et Joseph Février qui ont vécu dans les Grands-Fonds de Sainte-Anne où ils ont épousé respectivement Ferdinand dit Fernand PIERROT (CNL, fils de Parfaite dite Assélie PIERROT et Amédée Armand MONNEROT-DUMAINE), Hélène JACMARD (CCA) de Pavillon et Augusta ANDRE-LUBIN (GC). L'intérêt de ce groupe dont les descendants ne semblent contracter des alliances avec des membres d'autres groupes ethniques qu'à la quatrième génération, réside surtout dans sa forte tendance au mariage qui confirme les observations que nous faisions au regard des tableaux de répartition de la population des Nouveaux-Libres selon la situation de famille des adultes. Nous retrouvons le même phénomène chez les FAHRASMANE.

— Le groupe des FAHRASMANE :

À son origine, on trouve deux affranchis, Masillon FAHRASMANE, né en Afrique vers 1807 et son épouse Fanchon UXOR née vers 1799, tous deux de parents inconnus, domiciliés en 1852 au hameau Montier, section de la Mahaut (commune de Baie-Mahault). Nous ignorons si l'un et/ou l'autre ont été esclaves sur une de ces habitations secondaires des Grands-Fonds de Sainte-Anne, vendues aux sucriers à la suite du déclin des caféières. Toujours est-il que l'acte de naissance de leur petit-fils, Léonce, fils aîné de Léon FAHRASMANE et Florine BELFIN DRYMO (née libre ou affranchie avant 1848), incite à penser que les fondateurs du groupe, ainsi d'ailleurs que leur fils aîné, ont pu résider à Sainte-Anne avant l'abolition de l'esclavage :

«Aujourd’hui quatre du mois de mai mil huit cent cinquante-huit…, est comparu le sieur Fahrasmane Léon âgé de vingt six ans cultivateur demeurant en cette commune, lequel… a présenté un enfant de sexe masculin né le lundi trois du présent mois de Mai… de lui déclarant, dans la case n° 26 du hameau Birmingham section dite de la Mahaut se reconnaissant pour être le père de cet enfant et l’avoir eu de la demoiselle Belfin Drymo Florine, cultivatrice demeurant en la commune de Sainte-Anne et auquel enfant il a déclaré vouloir donner le prénom de Léonce…»

De cet acte, il ressort qu'en ce mois de mai 1858 où naissait Léonce, sa mère née à Sainte-Anne, fille de Ambroise BELFIN et Malgrétout DRYMO (cultivateurs propriétaires nés à Sainte-Anne, demeurant section Grands-Fonds) était recensée comme résidante à Sainte-Anne. Elle n'était pas encore mariée à Léon qui venait de perdre son père lui-même veuf depuis plus de deux ans. En 1860 et 1863, quand naissent Massillon Léonce et Babylas, Léon FAHRASMANE et Florence BELFIN DRYMO devenue son épouse résident encore à Baie-Mahault. Mais à la naissance de Élisabeth qui épousera plus tard Jean Baptiste dit Deterville PALMIER (CCA), ils sont domiciliés à Deshauteurs dans les Grands-Fonds de Sainte-Anne.

On retrouve un itinéraire analogue chez les COTELLON dont le fondateur du groupe, affranchi à Saint-François s'installe à Deshauteurs qui est devenu dans la conscience des générations actuelles, comme pour les FAHRASMANE, le lieu d'origine de leurs groupes. Ils constituent avec quelques autres, les rares cas de migration de l'espace sucrier vers la zone des Grands-Fonds.

Par ailleurs, on notera au regard de l'organigramme de ce groupe, non seulement la forte tendance au mariage (seule une fille de Babylas et Ernestine COTELLON est restée célibataire), mais aussi, les échanges entre groupes à travers les mariages. En effet, parmi les enfants de Babylas FAHRASMANE, deux garçons, Vital et Maximilien Léonien épousent des sœurs LOïAL dont le frère Estenel LOïAL épouse la belle sœur Victorine FAHRASMANE ; deux filles Marie-Amélie et Rosalie Marie-Edmée épousent deux frères, Fulgens et Léon PALMIER. Les trois autres enfants qui se marient (Marie-Noëlle Émilie, Pierre Charles et Massillon Cyprien Émile) épousent respectivement Nicolas BORDELAIS (GC) des Grands-Fonds des Abymes-Gosier, une demoiselle BENOIT (CNL) des Grands-Fonds du Gosier et Stéphanie BONDOT (CNL) de Deshauteurs.

Comme partout ailleurs dans l'ensemble de la zone vivrière des Grands-Fonds, dans les sections de Lamarre, Deshauteurs, Foucher, Eucher etc. où sont concentrés les lignages COCO, COTELLON, FAHRASMANE, GRANDISSON, GREGO, LOïAL, PALMIER, QUISTIN etc., ces relations d'échange entre groupes lignagers sont courantes au moins jusqu'à la cinquième génération des descendants des Nouveaux-Libres. Elles y ont contribué à la formation des communautés parentales mais aussi de celles plus vastes que sont les « lignages alliés »

Par rapport à la nécessité économique que constituait pour les Nouveaux-Libres l'accès à la terre (moyen de production), et pour toute la nouvelle société paysanne la disponibilité de la force de travail nécessaire à la réalisation des tâches qui jalonnent le cycle des cultures, les alliances entre groupes ont permis aux uns et aux autres, d'atteindre leurs objectifs en surmontant dans l'échange –pas toujours égal, il est vrai– et l'entraide réciproque, les contradictions qui procédaient de la société marchande-esclavagiste.

En dehors de sa fonction économique, la parcelle de terre acquise le plus souvent par achat mais parfois aussi par donation a servi et sert aujourd'hui encore comme espace d'enracinement du lignage. Ainsi, les patrimoines fonciers qui se sont constitués comme propriété des lignages tout au long du demi-siècle qui a suivi l'abolition de l'esclavage a servi à abriter les jardins mais aussi les logements des premiers Nouveaux-Libres. Aujourd'hui, malgré le reflux de la polyculture vivrière qui condamne leurs descendants des sixième et septième générations à se tourner vers des emplois salariés, ceux-ci continuent de faire sur ces terres laissées en indivision, leurs jardins ou y construisent leurs demeures.

Du point de vue de la stratification de cette société post-esclavagiste, par-delà les contradictions internes à chaque groupe lignager[58], et au regard du rôle discriminatoire que joue le rapport de propriété –héritage de la période marchande-esclavagiste–, deux classes sociales peuvent y être distinguées : la classe dominante, celle de ceux que l'on nomme dans la région les « pachas » ou les « grands », constituée des groupes de parenté issus des anciens habitants-propriétaires Petits-Blancs et « gens de couleur » et la classe des petits-paysans constituée des lignages dont les fondateurs généralement Nouveaux-Libres n'accèdent qu'à une propriété foncière de petite dimension.

Il reste toutefois que cette stratification sur la base de la propriété ne constitue plus le seul moteur de la dynamique sociale dans la région. Car, jusque dans une perspective d’autosuffisance des unités de production élémentaires, la propriété foncière appelle sa valorisation agricole qui exige à son tour la disponibilité de forces de travail. Et la topographie morneuse de la région ainsi que la pénibilité consécutive de certaines tâches rendent inefficace, toute stratégie individualiste[59]. Sauf à vendre son patrimoine foncier et à s'orienter vers d'autres activités (ce que quelques individus ou groupes ont fait), l'ancien habitant-propriétaire et ses descendants, tout en restant le principal bénéficiaire des nouveaux rapports de production, étaient condamnés à rechercher l'échange et la coopération avec le Nouveau-Libre. C'est ici que les alliances entre groupes ethniques et sociaux ont joué leur rôle de rapports de production. De fait, elles ont parfois contribué à réduire les écarts initiaux que présentait la société à la veille de l'abolition de l'esclavage.

Quoiqu'il en soit, les limites objectives à l'accumulation et à la reproduction de la classe dominante qui lui ont dicté ses alliances avec la classe des petits paysans l'ont amené à partir de la fin du XIXe siècle à se dégager de la production agricole pour se tourner vers les emplois administratifs ou commerciaux. À cette époque, le groupe ethnique des Petits-Blancs (stricto sensu) a quasiment disparu de la région pour laisser la place aux différentes nuances de sang-mêlé. Ceux-ci tireront profit de la relative démocratie qu'instaurent la seconde puis la troisième République pour accéder à l'enseignement secondaire et supérieur qui ouvre la voie à la fonction publique. Pour payer la formation de leurs progénitures, ou leur constituer un fonds de commerce viable, ces « grands » de la région utiliseront leur patrimoine foncier de manière spéculative. Les transcriptions des minutes notariales fournissent à ce propos, des preuves formelles. Ainsi, au cours de la période 1875-1910 pour laquelle nous avons fait les dépouillements, c'est régulièrement que des descendants de Petits-Blancs tels Moïse LARA, Irtal BORICAUD, Amédée Armand MONNEROT-DUMAINE[60], François Amilcar PÉDURAND, Florville BERTHELOT ou des Gens de couleur tels Eugène et Félix LAURENT, Saint Jean et Athanase MATHURIN, Théodore KANCEL etc., ont été au centre des transactions foncières, achetant des portions de terres, notamment aux autres héritiers sinon à d'autres habitants-propriétaires pour les revendre le double du prix d'acquisition, les semaines ou les mois qui suivent. Comme nous l'avons dit plus haut, la forte demande des descendants de Nouveaux-Libres créait des conditions favorables à ces modalités de mutation sociale de la classe des propriétaires.

 

 

                                     

III.B Naissance et développement de l'espace vivrier :

Nous avons vu qu'à l'origine de la formation du nouvel espace rural des Grands-Fonds, il y a les difficultés d'écoulement du café sous la « Monarchie de juillet » qui marquent le début du processus de dissolution de l'économie esclavagiste avec pour conséquence, l'abandon des plantations, la vente des habitations, le déplacement des esclaves vers les habitations-sucreries, et la multiplication des affranchissements. L'abolition de l'esclavage que le développement des conditions objectives de la production capitaliste dans la métropole permet de réaliser mieux qu'à la fin du XVIIIe siècle, va provoquer l'accélération du processus de démembrement et de dissolution de l'habitation secondaire et la formation des unités de production lignagères autosuffisantes qui s'organisent autour de la polyculture vivrière.

La place prépondérante que continue d'occuper la filière canne-sucre-rhum dans l'économie des colonies d'Amérique, malgré les progrès considérables du sucre de betterave explique sans doute que les abolitionnistes comme V. SCHŒLCHER se soient peu attardés sur la situation particulière des cultures secondaires. Toujours est-il, s'agissant du nouveau statut des forces de travail, que de manière générale, ceux-ci espéraient que les nouveaux émancipés, intéressés au gain monétaire et au bien-être que procure la civilisation matérielle, iront se faire salariés.

Comme nous l'avons vu, telle ne sera pas l'attitude de Nouveaux-Libres qui, dans la zone des Grands-Fonds bénéficieront de conditions particulièrement favorables pour échapper au salariat ou à ses formes bâtardes (association, colonage partiaire ou casé) que les habitants-planteurs, financièrement dépourvus, développent dans la colonie au lendemain de l'abolition. L'acquisition de patrimoine foncier, la possibilité pour le cultivateur de jouir (sans en avoir la propriété) d'une parcelle mise à sa disposition par un habitant-propriétaire –contre des « journées »– sinon par un parent ou un beau-parent et plus généralement la constitution de groupes de parenté et de voisinage solidaires les uns des autres ont été comme nous venons de le voir, les deux fondements de la nouvelle société dont nous pouvons maintenant analyser les caractéristiques du système productif.

III.B1 le but immédiat de l'activité des unités de production

et le procès de reproduction sociale :

À la base du nouveau système agricole, système de polyculture vivrière, on trouve désormais les segments de parenté comme unités sociales de production et de consommation. Généralement réduit au lendemain de l'abolition de l'esclavage, leur effectif moyen augmente au vu de la croissance démographique somme toute positive si l'on considère la taille des groupes à travers les générations successives.

Quelle que soit cette taille cependant, le but immédiat de l'activité de ces unités de production semble avoir été principalement la satisfaction des besoins des groupes (au moins en ce qui concerne les Nouveaux-Libres qui sont la majorité de la population).

En cela, la région aura rompu définitivement avec le mercantilisme colonial sans pour autant que la richesse sociale qui y est produite perde tout le caractère de la marchandise.

Si l'on en croit les témoignages –des personnes nées à la fin du siècle dernier ou au début de celui-ci– sur l'austérité de la vie matérielle dans la zone, on est tenté de retenir que pour la classe des petits-paysans, les besoins étaient circonscrits à l'essentiel : nourriture, logement, santé et à terme constitution d'un patrimoine foncier de dimension suffisante pour garantir la reproduction du groupe en tenant compte des exigences des sols. Pour ces petits-paysans, c'est l'excédent des récoltes par rapport aux besoins domestiques et à ceux liés au renouvellement du cycle agricole qui fait l'objet d'une vente sur les marchés de Pointe-à-Pitre, de Morne-à-l'Eau, du Moule et de Saint-François.

Jusqu'au début du XXe siècle au moins, ce sont surtout les anciens habitants-propriétaires ou les nouveaux dont le patrimoine foncier excède vingt-cinq hectares, qui, dès lors qu'ils disposent de forces de travail suffisantes, pratiquent surtout une agriculture vivrière marchande dont les produits sont vendus, le plus souvent aux cultivatrices de la région qui en assurent la distribution sur les mêmes marchés.

Dès lors, on imagine aisément les lieux des rapports d'exploitation ou d'extorsion entre ces deux classes. Ils apparaissent, d'une part au niveau des transactions foncières, d'autre part au niveau de l'échange de portions de terre contre de la force de travail (sous forme de tâche, de journée ou d'entreprise que le cultivateur réalise avec ses équipements et hors du contrôle de l'habitant propriétaire), et enfin, au niveau de la vente des produits aux petits-paysans revendeurs qui supportent les coûts (en heures de travail) du transport réalisé le plus souvent à pieds, sinon à dos d'âne.

Dans un cas comme dans l'autre, nous sommes dans le domaine de la circulation et donc des stricts rapports d'extorsion qui sont en faveur des propriétaires, d'autant que ceux-ci, en évitant la confrontation avec le consommateur urbain, peuvent reporter au moins partiellement sur les revendeuses, les pertes inhérentes au décalage entre les prix de vente sur les marchés et les coûts de production voire même les pertes commerciales absolues dues à la mévente. Ici comme ailleurs, le caractère exclusif des rapports d'extorsion dans le procès de reproduction sociale explique que la classe dominante n'ait jamais senti le besoin d'introduire des innovations dans les procès de production immédiats et en particulier dans les procès de travail. On comprend alors que les premiers bouleversements dans le système de rotation aient mis à jour des facteurs de blocage insurmontables avec les techniques productives traditionnelles.

III.B2 Le système technique de production : le système de polyculture vivrière

À la suite des agronomes, nous entendons ici par système technique de production, l'ensemble des espèces cultivées et des forces productives appliquées à ces espèces. Dans la zone des Grands-Fonds, ce système relève de la polyculture vivrière ou plus communément du jardin créole, inspiré de l'« ichali » caraïbe ou comme dirait L. DEGRAS, du « lougan africain ». Parmi ses caractéristiques, certaines semblent en désigner la spécificité : petite dimension des jardins, association de cultures et des espèces, et surtout, pratique de chaque culture ou espèce sur une petite échelle, comme si l'objectif majeur du producteur était d'éviter de manquer de l'une ; ce que résume bien la réponse identique « un peu de chaque… » que font tous les paysans à la question quelles plantes cultivez-vous dans votre jardin ?

III. B2/1 Le système de culture : Mode de faire valoir et Utilisation du sol

Dès lendemain de l'abolition de l'esclavage à la fin du siècle dernier, voire même au début du XXe, on peut distinguer selon leur dimension et le mode de faire valoir, deux grands types d'exploitation : celles appartenant aux habitants propriétaires principalement descendants de Petits-Blancs sinon de « Gens de couleur » nés libres ou affranchis d'une part, et celles des petits paysans Nouveaux-Libres d'autre part.

Le premier type d'exploitation dont les terres ne sont pas nécessairement concentrées, est généralement de taille moyenne voire grande, et relève souvent du faire valoir direct en raison des partages entre les héritiers ou du transfert de propriété à un seul, les autres s'orientant vers les activités tertiaires. Les exploitations de François Amilcar PÉDURAND, Amédée Armand MONNEROT-DUMAINE, Athanase MATHURIN, Eugène Félix LAURENT, Arson LAURENT, Irtal BORICAUD etc. sont autant d'exemples de ce type.

Les Nouveaux-Libres qui n'ont accédé à la propriété qu'après 1848 ont le plus souvent pratiqué l'indivision sur de petites ou très petites exploitations.

Dans un cas comme dans l'autre toutefois, les parcelles ou portions effectivement mises en cultures demeurent généralement petites (inférieures à deux hectares) en raison de la pénurie de main d'œuvre, du caractère rudimentaire des équipements, de la pénibilité du travail sur les mornes et de la pratique de cycle forestier de longue durée.

Au regard de la topographie et de l'épaisseur des sols, à quelques nuances près, l'organisation du terroir ou la répartition des cultures se présente de la manière suivante :

— Les sommets des mornes :

Communément appelés « plateaux », leurs sols squelettiques constitués de calcaires coralliens laissent apparaître des affleurements de « caille » par suite de l'érosion. Bien que la couche arable y soit très mince et qu'en période de carême (février, mars), l'évaporation rapide provoque des situations de déficit hydrique, ces plateaux présentent une bonne structure pédologique et une fertilité incontestable grâce à la capacité d'échange cationique que permet la montmorillonite. Ils abritent principalement les cultures maraîchères (cives, thyms, carottes, navets, tomates, choux etc.).

Lorsqu'ils sont le siège des logements comme dans les Grands-Fonds de Sainte-Anne, on y trouve, à proximité des cases ou mêlés aux parterres de fleurs, les carreaux de plantes médicinales (simèncontra, fonbazin, absinthe, thé-pays, citronnelle collant etc.), des arbres fruitiers (cocotiers, orangers, citronniers, manguiers, avocatiers etc.), des bananiers et diverses autres plantes dont l'entretien incombe le plus souvent aux femmes et dont les fruits servent généralement à la consommation domestique.

Chez les petits exploitants, ils sont aussi le lieu où sont installés les abris des cabris, des cochons et de la volaille. Sur quelques grandes exploitations qui portent encore les traces des anciennes habitations secondaires, on retrouve sur ces plateaux, à proximité des logements ou des abris, quelques pieds de cacaoyers et de caféiers.

— Le flanc des mornes :

Bien que les sols y soient peu profonds, la couche arable argileuse, garnie de petits cailloux et à structure plus meuble que sur les plateaux, atteint souvent une épaisseur de quarante centimètres. Il offre une fertilité convenable ; la perméabilité y est bonne et la réserve en eau suffisante. Ancien domaine des caféiers, il est aujourd'hui le lieu privilégié des jardins vivriers (ignames, patates douces, malangas, pois, bananiers etc.).

Au début de la période post-esclavagiste, il est clôturé dans sa partie inférieure et quelques fois sur les côtés par des remparts (petits murets superficiels) que remplacent aujourd'hui les fils barbelés. Bien qu'ils semblent avoir été envisagés essentiellement pour protéger les cultures contre les déprédations du bétail, ces remparts dont la construction débarrassait le sol des grosses roches affleurantes ont aussi limité l'érosion et favorisé la conservation de la terre meuble nécessaire aux bons rendements des légumes tels que les ignames.

— La partie inférieure des mornes :

De largeur variable selon la pente des mornes, les sols y sont plus épais (soixante à quatre-vingt centimètres de profondeur). Durant la période de l'économie marchande-esclavagiste, elle était consacrée aux cacaoyers dont on trouve encore quelques pieds sur les terres en friche des grandes propriétés ; elle est désormais réservée aux tubercules plus exigeants en sol profond et en eau comme le malanga et surtout le madère. On y trouve aussi des manguiers, des arbres à pain etc.

Quelques exploitants propriétaires en faire valoir direct, y entretiennent des vergers où les agrumes et les avocatiers, cohabitent avec des plantes sauvages comme les corossoliers et les pommiers-pays (cythère, cannelle, abricot, mombin).

— Les vallées à fond plat :

Remblayées d'argile de décalcification ces vallées, communément appelées « fonds », présentent des vertissols ou des sols vertiques à kaolinite et montmorillonite qui montrent à la suite des fortes précipitations de l'hivernage, une tendance hydromorphe qui les rend impropre aux cultures vivrières à l'exception des madères.

                                                                                                                 FIGURE Nº 7

                                                  Relations d'alliance et circulation de titres fonciers, de droits d'usage de la terre

                                      et des forces de travail dans la zone des Grands-Fonds durant la période post-esclavagiste

Lorsqu'elles n'ont pas été déboisées, elles abritent, comme certains « mornes », de véritables forêts galeries où l'on rencontre les « essences » les plus utilisées dans la zone (poirier, acajou, mahogany, campêche, gommier, galba, bois de fer etc.) et des arbres fruitiers dont le bois de certains –comme l'abricotier « Mammea americana », l'arbre à pain ou le manguier– est par ailleurs utilisé dans la menuiserie.

Autrement, quand elles ont été défrichées (le plus souvent pour quelques pièces de cannes à sucre destinées aux usines ou à l'alimentation des bœufs), la couverture végétale y est réduite à une savane qui fait fonction de pâturage naturel sinon à une prairie artificielle.

III. B2/2 Le système de culture : l'itinéraire technique

Dans la tradition de l'« ichali », le cycle des travaux agricoles débute pendant le carême, par l'ouverture d'une « habituée » ou « bituée » lorsque le terrain qui doit être mis en culture n'avait pas été, durant les deux années précédentes, affecté à la pâture des bovins et caprins notamment.

Dès le reflux des pluies (novembre) qui signale le début du carême, commence le déboisement. Il se fait essentiellement à la hache et au coutelas sur une parcelle dont la superficie varie selon l'importance du patrimoine foncier de l'exploitant, la main d'œuvre dont il peut disposer etc. Lorsque l'opération porte sur une parcelle en « bois debout » ou plus généralement une friche arborée, on abat les gros arbres dont le bois est récupéré pour la charpenterie ou l'ébénisterie.

Quant aux arbustes, on en retire seulement quelques-uns, le reste étant conservé pour protéger le sol contre l'érosion et un ensoleillement trop violent ou pour servir de tuteurs aux ignames de même que les branches que l'on a pris le soin de retirer aux arbres et arbustes.

Une fois ces opérations d'abattage ou de débranchage terminées, on laisse sécher pendant une quinzaine de jours avant de récupérer les essences (campêche, bois de fer etc.) qui peuvent servir à la fabrication du charbon de bois (une des principales sources d'énergie domestique que beaucoup de foyers utilisent encore).

Cette sélection faite, on allume un premier boucan. Après, on procède au nettoyage ou « bistocage » de la parcelle en retirant à l'aide d'un piquoir, quelques souches et racines des arbres coupés. On peut alors organiser les derniers boucans pour finir de brûler les petites branches, les racines et autres morceaux de bois que l'on rassemble en divers endroits de la parcelle. La « bituée » qui constitue la principale phase des grands travaux agricoles dans la région est ainsi terminée.

On attend alors que les premières pluies drainent les cendres et les sels minéraux dans le sol pour entamer les labours qui consistent ici à préparer les fosses des tubercules[61] et les carreaux des cultures maraîchères.

Dans les Grands-Fonds de Sainte-Anne et du Gosier où les sols calcaires des mornes sont peu profonds, les fosses sont creusées à la pioche. Partout ailleurs où la terre meuble atteint quarante à soixante centimètres d'épaisseur comme dans les parties occidentales des Grands-Fonds (de Morne-à-l'Eau, du Moule ou des Abymes), limitrophes des plaines, c'est la fourchette qui est utilisée à cet effet. Entre deux fosses d'ignames distantes d'environ un mètre, le paysan intercale un trou pour les plants de patates douces ou de malanga. Pour les ignames qui constituent la « racine » noble de la région, la terre est fouillée sur une profondeur de vingt à trente centimètres et un diamètre de cinquante, tandis que pour les autres racines, les dimensions respectives sont de dix à quinze centimètres de profondeur et trente de diamètre.

Selon la profondeur et le degré d'humidité des sols, la durée de la fouille pour une fosse d'igname peut varier entre quatre minutes et un quart d'heure car le paysan doit souvent poser sa pioche pour retirer à l'aide de ses doigts, les blocs calcaires qui interdissent la progression de la fouille.

Une fois le trou creusé, il est débarrassé des petits cailloux (entreposés en aval du trou pour tenir la terre), puis rempli à moitié de débris végétaux et rebouché avec de la terre. Parfois, pour qu'il garde sa fraîcheur on y dépose une roche que l'on recouvre de terre. La butte ainsi obtenue ne dépasse guère vingt centimètres de hauteur par rapport au niveau du sol ; elle a au total une profondeur d'environ quarante centimètres. Dans plusieurs régions du monde, notamment dans le Golfe de Guinée ou en Nouvelle-Calédonie, qui présentent des conditions pédologiques et climatiques plus favorables et où l'igname constitue comme ici la principale plante alimentaire à tubercule, les buttes atteignent aisément un mètre et demi de hauteur[62].

En attendant que le régime des pluies confirme l'hivernage et que débute la semence des plants d'ignames, dès après les premiers nettoyages qui suivent les boucans, la parcelle est plantée en concombre et quelques autres légumes comme les adow « Dioscorea bulbifera » à cycle très court et peu exigeantes en eau. Certaines variétés de patates douces et malangas sont également plantées avant la fin du carême dès lors que celui-ci n'a pas été trop rude. Dans la tradition du jardin créole, plusieurs plants voire plusieurs variétés d'une même espèce sont réunies sur la même parcelle. Par-delà l'exiguïté des surfaces cultivées qui peut expliquer cette pratique, elle semble procéder aussi du souci de prévenir les nuisances de certains parasites qui se développent plus aisément dans les jardins où, malgré la diversification, les carreaux sont spécialisés dans la culture d'une même espèce.

                                                                                                                                           FIGURE Nº 8

                                                                                                                              Calendrier des travaux agricoles

Pour la plupart des cultures, l'essentiel de la période des semences dure du solstice d'été à la fin juillet. C'est aussi celle de la récolte des fruits comme les mangues, les abricots, les pommes-cythère, les quenettes, les pommes-malaka etc.

S'agissant de l'entretien des tubercules, il consiste surtout en sarclages, au nombre de deux ou trois sur la durée du cycle. Le premier intervient généralement trois mois après les semences, à la même période que les tuteurages dont le rythme varie avec la croissance des plantes et qui peuvent s'étaler sur deux mois. De manière générale, les engrais chimiques ne sont pas utilisés. Il n'est pas exagéré de dire qu'ils sont souvent l'objet d'une grande suspicion. Bien de paysans qui y recourent se gardent de les utiliser pour les vivres destinées à leur propre consommation. Par contre, ils font appel aux pesticides pour lutter contre les « fourmis manioc » qui sont un véritable fléau dans la région.

La fin de la période des cyclones ou de l'hivernage marque le début des récoltes qui se poursuivent jusqu'en février ou mars. Le système de rotation de longue durée, interdisant l'exploitation d'une même parcelle pendant deux années successives –sous peine d'hypothéquer la fertilité mais aussi et surtout l'épaisseur de la terre arable–, exige du paysan de préparer une nouvelle portion qu'il prend dans les bois-debout sinon sur la savane où la stabulation de bovins durant une année était supposée permettre la reconstitution des qualités productrices du sol.

III. B2/3 Le système de culture : les produits :

Dans toute la zone des Grands-Fonds, la production agricole est dominée par deux grands types de cultures d'importance inégale au regard de l'intérêt que leur accordent les paysans et de la place qu'elles occupent dans le système productif : ce sont en premier lieu les « racines » ou plus généralement les plantes légumières, et secondairement les cultures maraîchères.

— Les plantes à tubercules, racines et fruits à pain :

Au premier rang des cultures, on trouve les tubercules, plus communément désignées ici « racines », parmi lesquelles les ignames « Dioscorea sp » occupent une place privilégiée en ce qui concerne leur importance dans l'utilisation du sol, dans le temps de travail qui leur consacré ainsi que dans l'alimentation des populations de la zone.

Deux variétés d'ignames sont les plus cultivées : ce sont d'une part l'igname blanche dont les cultivars les plus utilisés dans la zone sont le "Pacala"  « Dioscorea alata » –auquel sont réservés les meilleurs sols– et l'igname "Dominique", et d'autre part, l'igname jaune « Dioscorea cayenensis-rotundata » à cycle long et à chair jaune.

Parmi les autres variétés ou cultivars, on trouve la "Grosse-caille"  «Dioscorea cayenensis-rotundata» épineuse à chair blanche (un peu dure ou ferme à la cuisson), le "corossol", également à chair blanche (plutôt fondante à la cuisson), le "Couche-couche" « Dioscorea trifida » (blanc), le "Saint-Vincent" à chair blanche ou rouge, le "Ti-guinée" à chaire jaune pâle, le "Sanlive" ou "Ambabon" à chair blanche, l'"Adow" « Dioscorea bulbifera » etc. Selon les variétés, le cycle dure de six à huit mois[63].

Viennent ensuite les patates douces « Ipomea batala » dont les variétés représentées dans la région sont : le "Plateau bélair", le "Grand ouvert", le "Gros libin" ou "Patate betterave", l'"Adoba", le "Célo", le "Vert-bouteille", le "Sept-kilo", le "Trinon", la "Rosillette" etc.

Parmi les autres tubercules, on peut citer les malangas « Xanthosoma sagifolium » dont les deux variétés traditionnelles, le "Raymond" (sous formes de petites bulbes à chair rouge) et le "Blanc" sont encore courantes, ainsi que le madère « Colocasia antiquorum » dont l'importance est limitée par ses exigences en eau et en sol épais.

À ces tubercules, on doit ajouter :

le manioc dont les deux variétés, le "Kamanioc" consommé comme légume, et le "Manioc amer" qui sert à fabriquer la farine de manioc, les cassaves et l'amidon, ont pratiquement disparu ; à l'époque où l'espèce était cultivé, des boutures de vingt à vingt-cinq centimètres étaient plantées sur la parcelle où l'on vient de terminer la récolte d'ignames ; peu exigeant en sol et en eau, il végète ainsi durant plus d'une année avec quelques variétés de patates douces sur un sol qui passe ensuite à la friche ;

Le fruit à pain introduit dans l'archipel dans le dernier quart du XVIIIe siècle et qui intervient aujourd'hui encore pour une large part dans l'alimentation des paysans ainsi d'ailleurs que des porcins.

Autres plantes légumes : les bananes parmi lesquelles la banane-plantain ou "banane jaune",  le "ti-figue" ou "poyo".

— Au second rang des productions on relève les cultures maraîchères dont la préparation du terrain, les semences, l'entretien, la récolte et la vente incombent aux femmes, secondées généralement par les adolescents. Elles sont pratiquées dans les alentours immédiats des logements dans les Grands-Fonds de Sainte-Anne, et partout ailleurs sur les plateaux ou encore dans les premiers versants des mornes.

Elles sont cultivées en « carreaux »[64] d'environ un mètre et demi de large sur cinq de long, associant des cives, du thym, du persil, ou en « pièces de tomates, de carottes, de navets « Brassica rapa », de choux et de céleris « Apium graveolens ».

— Les pois, cultures d'appoint pratiquées par les femmes et les adolescents aux alentours des cases ou dans les versants au milieu des « racines », ils sont destinés principalement à l’autoconsommation et aux dons. Ils présentent une grande diversité : le pois d'Angole communément appelé "pois-de-bois", le "pois-canne", le "mange-tout", le pois "yeux-noirs", les pois "Boucoussou-bourriquet", et "Boucoussou-nespègne", le "pois-savon" « Phaseolus Lunatus », le "pois tendre".

— Toujours à proximité des logements et relevant de la responsabilité des femmes qui leur accordent un soin particulier en raison de leur rôle dans le système d’autosuffisance, les plantes médicinales[65] telles que le "semen-contra", le "fonbazin", le "petit-collant" « Plumbago Scandens », l'"absinthe", la citronnelle « Cymbopogon Nardus », le "thé pays" « Capraria biflora », la carapate « Ricinus communis », le chiendent « Stenotaphrum secumdatum » etc.

— les fruits, comme les plantes médicinales ne sont pas tous objet d'une culture véritable. En dehors des pieds de caféiers et de cacaoyers qu'on rencontre dans les fonds ou dans quelques mornes en friches et dont les plantations remontent à la période des habitations secondaires, peuvent être retenus dans le groupe des espèces cultivées, les bananiers ("figue-pomme", "figue sucrée"), les agrumes, en particulier les orangers dont la région est l'une des principales productrices de la Guadeloupe, et les avocatiers « Persea americana ». Les citronniers, les manguiers, les papayers « Carica papaya », les abricotiers  « Mammea americana », les pruniers-mombin « Spondias mombin », les pruniers-cythère « Spondias cytherea », le maracudja « Passiflora edulis », la "pomme liane" « Passiflora laurifolia » etc., appartiennent plus généralement au groupe des plantes spontanées dont les fruits très abondants sont souvent vendus sur les marchés de Pointe-à-Pitre, de Saint-François etc.

III. B2/4 Le système d'élevage :

Il est à l'image du système de polyculture vivrière, c'est à dire de petite taille, constitué d'une diversité d'espèces parmi lesquelles dominent quelques élevages, chaque espèce étant néanmoins pratiquée sur une petite, voire sur une très petite échelle. Par ailleurs, comme les jardins, il participe principalement de l’autosuffisance de l'unité de production lignagère ou de l'exploitation agricole.

Bien que les statistiques agricoles ne permettent, pas plus que pour les cultures, de suivre l'évolution quantitative de la production animale dans la zone, on peut avancer sur la base des témoignages des agriculteurs nés à la fin du siècle dernier ou au début du XXe, que celle-ci a été marquée tout au long de l'ère post-esclavagiste par la permanence des porcins et de la volaille dont les effectifs moyens respectifs par exploitation n'a cependant pas dû excéder la dizaine d'unités sur la majorité des exploitations[66]. Les faibles exigences de ces espèces traditionnelles pour leur alimentation ainsi que leur faible effectif qui a longtemps exclu une concurrence significative avec l'agriculture expliquent sans doute leur permanence dans le système d'élevage.

À cela, s'ajoute, en ce qui concerne plus particulièrement les porcins, leur rôle dans les échanges de valeurs d'usage qui concourent à la réalisation des travaux agricoles très intensifs tels que la plantation des ignames. En effet, en contre partie du travail qu'offrent les voisins, amis et apparentés lors des convois, les chefs d'exploitation bénéficiaires, garantissent selon les cas, un ou deux repas parmi lesquels celui de la mi-journée. À cet effet, l'abattage du cochon, nourri régulièrement avec les feuilles de patates douces, "bois-patate", les restes de légumes (madère, malanga, adow) ou de repas, permet de récompenser généreusement les efforts de ses hôtes sans engager des dépenses qui auraient réduit le revenu disponible de l'exploitation, d'autant que les participants au travail d'entraide sont nombreux.

Également permanents aujourd'hui, mais sans doute plus rares sur les exploitations des premières générations de petits-paysans en raison de leur coût d'acquisition, les bovins dont la race créole, issue de croisements entre taurins européens, zébus africains et/ou indiens, est la plus répandue dans la région.

Contrairement aux porcins et à la volaille ou encore aux caprins (d'introduction plus récente), qui contribuent pour une part importante aux besoins alimentaires immédiats des communautés, l'élevage bovin participe plus de l'épargne ou du placement à moyen ou long terme en ce sens que les revenus de la vente du bétail ou de la viande proposée à la découpe aux voisins, apparentés et amis sert toujours à faire face à des situations financièrement coûteuses et autrement imprévisibles.

Parmi les autres élevages, on peut citer les équidés, ânes et mulets utilisés essentiellement pour le transport des semences et récoltes entre les logements et les jardins ou des produits vers les marchés, et les chevaux dont l'importance était attestée jusqu'au début des années soixante.

Dans la mémoire collective, le type d'équidé qui sert de moyen de transport personnel aux aînés des groupes de parenté constitue aujourd'hui encore un signe de différentiation sociale. Ainsi, le cheval surtout lorsqu'il était attelé à un « tilbury » désignait l'appartenance à la classe des « grands » tandis que l'âne, le mulet et le cas échéant la charrette à bœufs était le lot des petits paysans.

De plus, si l'on tient compte de ce que pouvait être la valeur du cheval au début de ce siècle, des représentations remontant à l'ère esclavagiste qui lui restaient attachées, et partant, du rôle social symbolique qu'il jouait dans les rapports entre les anciens habitants propriétaires d'une part et les descendants de Nouveaux-Libres de l'autre, on peut même avancer que son acquisition[67], en tant que moyen de consommation ostentatoire par les aînés des lignages de Nouveaux-Libres, a favorisé l'expression des contradictions sociales au sein de ces lignages, dans la mesure précisément où cette acquisition devrait constituer un prélèvement important sur les ressources du groupe lignager ou exiger des cadets et des femmes, un surplus de travail dont seuls les «aînés» mâles pouvaient bénéficier.

En tout cas, la régression générale des équidés dont il ne reste plus que quelques « bourriques » est liée à la construction du réseau routier et au développement des moyens de transports mécaniques (motocyclettes, transports en commun et voitures de tourisme) dans la région.

En dehors de ces élevages traditionnels à la zone, on peut noter celui des coqs de combat, "pit-à-coq", qui demandent des soins particuliers aux éleveurs et celui des lapins.

En ce qui concerne l'itinéraire technique, il présente de grandes similitudes avec l'élevage traditionnel dans l'ensemble de l'archipel et varie selon les espèces :

Pour les bovins et caprins, il est dominé par l'« élevage au piquet » en particulier sur les plateaux et dans les mornes, alors qu'il est plus généralement « libre » dans les savanes ou pâturages naturels des fonds. Dans un cas comme dans l'autre, l'herbe, qui prend généralement la place de la forêt par suite des défrichages et après les récoltes, constitue l'essentiel de la nourriture des animaux. Dans les fonds et sur les crêtes déboisées (des zones où l'habitat est localisé au pied des mornes), quelques rares exploitants ont planté dans le cadre d'une expérience de vulgarisation menée par la Direction Départementale de l'Agriculture, du pangola « Digitaria decumbens ». Durant la récolte de canne à sucre, la paille récupérée sur les plantations vient compléter cette alimentation.

Pour les protéger de la pluie ou de l'humidité de la nuit, les exploitants construisent dans des matériaux de récupération (tôles, grillages etc.), des abris pour les cabris. Les cochons aussi disposent parfois d'enclos. Cependant, comme les bœufs, ils sont le plus ordinairement stationnés la nuit à l'air libre, à des endroits précis des parcelles en jachère pendant une période d'environ six mois, précédant les labours. Par cette méthode de stabulation, la parcelle peut bénéficier des matières organiques nécessaires aux prochaines plantations de vivres.

À l'exception de quelques exploitations de taille moyenne qui ont aménagé une basse-cour pour leur volaille, les poules et poulets créoles qui constituaient l'élevage traditionnel de volailles vivaient en liberté dans les jardins ou aux alentours des maisons, où les seuls apports de l'exploitant à leur alimentation résidaient dans la distribution de quelques grains de maïs et de morceaux de noix de coco sec récupérées au cours des allées et venues de la journée. L'introduction des espèces sélectionnés (poulets de chair, poules pondeuses etc.) a entraîné une certaine modification des pratiques (création de poulaillers, achat d'aliments industriels, de poussins etc.). Quant aux lapins, ils sont nourris avec une diversité d'herbes sauvages parmi lesquelles : le "balais-doux", le "para", le "bois-patate-marron", le "kirage", le "pistache", le "ti-pin-doux", le "ti-pois", la "feuille-morose" etc. Avec les coqs de combat, ils sont l'objet d'un élevage hors sol.

III.B3 Procès de travail et reproduction sociale :

Au vu de ce qui précède, nous pouvons, une fois restituer les nouvelles formes sociales du travail, tenter de préciser les grandes caractéristiques du procès de reproduction sociale qui expliquent largement les blocages actuels que connaît le système de polyculture vivrière de la zone.

Rappelons que par-delà les variantes qu'auraient sans doute révélées des observations ethnographiques, ou même agronomiques, le nouveau système de production, dans le prolongement de l'économie marchande-esclavagiste et sur la base des rapports de propriété antérieurs à l'abolition de l'esclavage, s'est organisé autour de deux grands types d'exploitation : celles appartenant aux habitants-propriétaires et disposant d'un patrimoine foncier important d'une part, et celles des petits paysans descendants de Nouveaux-Libres, généralement de petites ou très petites dimensions d'autre part. Toutefois, l'un et l'autre de ces deux types d'exploitation, en rupture avec l'ancienne économie, ne pratiquent plus que la polyculture vivrière.

Il reste que si pour le système de culture des habitants-propriétaires, la terre ne constitue pas un facteur limitant, elle le sera pour celui des petits paysans, d'autant que la polyculture vivrière, contrairement à l'arboriculture cacaoyère ou caféière, exige des périodes généralement longues de reconstitution des capacités nutritives des sols, étant donné le caractère rudimentaire des moyens de production. Dépourvus de terre, les petits paysans détiennent cependant non seulement la force physique de travail mais aussi, le savoir-faire agricole. Toutefois, la taille moyenne réduite des groupes de parenté de Nouveaux-Libres au sortir de l'esclavage limite jusque pour ceux-ci, la quantité des forces de travail nécessaires à la conduite efficace de certains travaux du processus de production, défrichages, labours et semences notamment.

Telles sont les nouvelles conditions objectives de production dont la réalisation sous forme de procès de travail appellera pour chaque type d'exploitation, des rapports de production particuliers.

III. B3/1 Système lignager auto-producteur : travail familial et entraide réciproque :

Sans lui être exclusif, le « travail familial » et l'entraide réciproque dominent le système de production des Nouveaux-Libres chez qui, le lignage, réuni autour du fondateur du groupe constitue l'unité sociale de base.

Celle-ci produit sur les terres acquises par le fondateur ou l'un quelconque des membres, l'essentiel de ses besoins alimentaires et le surplus nécessaire à obtenir le revenu monétaire pour l'acquisition de ce que l'unité de production ne peut produire elle-même. Comme nous l'avons déjà dit, le but immédiat de l'activité n'est ni le gain monétaire ni l'accumulation. Lorsque le groupe ne dispose pas d'un patrimoine foncier suffisant pour s’autosuffire, ses aînés cherchent à obtenir auprès des habitants-propriétaires, la cession de parcelles sur lesquelles le groupe fait un jardin en échange de demi-journées ou de tâches, ou encore (plus rarement) d'une partie de la récolte pour le compte du propriétaire.

Précisons que cette dernière forme des échanges entre les petits paysans et les habitants propriétaires est non seulement rare mais encore récente. En tout cas, elle semble avoir été surtout le fait de la toute dernière génération des propriétaires qui ont choisi l'agriculture vivrière comme modalité de leur reproduction en tant que classe sociale. Elle semble avoir été également pratiquée par certains aînés de lignages ou chefs d'exploitation vis à vis de leurs cadets sociaux ou de leurs progénitures.

Au point de vue de l'évolution du système productif, l'apparition de ce rapport social de production qui présente quelques analogies avec le colonage pratiqué en milieu sucrier traduit les limites de l'ensemble du système. Son émergence au sein même des unités lignagères constitue un autre signe des contradictions internes au système lignager. Dans les cas qui nous ont été signalés, ces rapports interviennent toujours entre un aîné de la quatrième génération (s'agissant des descendants de Nouveaux-Libres) et un ou plusieurs de ses enfants déjà mariés ou en train de préparer son mariage. Ceci permet d'avancer l'hypothèse qu'à partir des quatrième et cinquième générations, c'est lorsque les cadets –hommes surtout– arrivent à l'âge adulte où ils doivent eux-mêmes fonder une nouvelle cellule conjugale que les contradictions avec les aînés deviennent les plus évidentes ; parce que à cette période (début du XXe siècle), d'une part, la pression démographique du groupe sur le patrimoine foncier trop exigu se fait sentir d'autant que la natalité des groupes est forte et reste excédentaire par rapport à la mortalité, et que d'autre part, les aînés, dans leur rivalité avec les descendants d'habitants, semblent rompre avec le principe d'austérité et commencer à s'installer dans une relative consommation ostentatoire qui, dans les représentations véhiculées au sein du groupe, devrait mettre celui-ci au même rang social que les groupes de « mulâtres ».

Dans les jardins du groupe et en ce qui concerne ses membres, la division sociale du travail s'organise, entre autres, au vu de l'espace et des exigences en effort physique, en attribuant principalement aux femmes et aux adolescents les travaux aux alentours des logements et aux hommes ceux dans les mornes ou dans les fonds.

C'est pour cette seconde catégorie de travaux, en particulier pour les « bitué », la préparation des fosses d'ignames et surtout les plantations que l'unité de production fait appel aux forces de travail des voisins, apparentés et amis sous les formes du « convoi », du « coup de main » du « domaine » ou « la collée ».

De ces différentes formes du travail d'entraide réciproque, le « convoi », travail continu en équipe, est le plus important. Il dure une journée, de 6 ou 7 heures du matin (après que les participants aient fini d'aller attacher leurs animaux) à 13 ou 14 heures de l'après-midi. On y recourt essentiellement pour les plantations et exceptionnellement pour les récoltes (pour éviter que les tubercules ne sortent leurs premiers bourgeons). Il est donc consacré aux travaux nécessitant un important investissement en temps de travail sur une très courte durée ; en dehors des coopérateurs dont l'effectif peut varier entre quinze et trente cultivateurs adultes, il mobilise au sein de l'exploitation, toutes les énergies disponibles pour les travaux agricoles mais aussi domestiques. Car, en contrepartie de la contribution des voisins, apparentés et amis, le bénéficiaire fournit à boire et deux repas dont le premier servi à 10 heures est plutôt frugal tandis que pour le second qui intervient à la fin de la journée de travail, le bénéficiaire abat un cochon et parfois quelques poulets qu'il prélève de préférence dans son élevage.

Le « coup de main » vient en seconde position par son importance. Il dure du matin jusqu'aux environs de midi et n'exige de la part du bénéficiaire que des boissons et un casse-croûte. On y recourt pour les défrichages et les récoltes ; une dizaine de personnes y participent.

Le « domaine » ou « la collée » relève de l'entraide informelle c'est à dire non préparée entre des cultivateurs voisins ; l'effectif très variable dans ces cas ne dépasse pas dix personnes. Il a lieu généralement l'après-midi (15 heures à 18 heures) pour le défrichage et la préparation des fosses d'ignames ; ici la contrepartie consiste seulement en boisson.

Dans tous les cas, ce sont les aînés du groupe qui, au vu de l'importance des travaux à réaliser d'une part, et des ressources et des vivres dont disposent l'unité de production d'autre part, décident du type de travail d'entraide à retenir. Ce sont également eux qui lancent les invitations[68], désignent à leurs « compères » les travaux concrets à effectuer, et répondent de l'opinion que les participants se feront de la journée ; car, les coups de main, loin d'être seulement des rapports techniques de production, sont aussi et surtout des rapports sociaux qui trouvent en tant que tels, leur origine en dehors des procès de production immédiats auxquels ils survivent par ailleurs. C'est dans ce sens que chaque aîné de chaque groupe de parenté doit, par sa conduite permanente au sein de la section, du voisinage etc., garantir au groupe, l'effectif le plus important de participants, leur nécessaire implication subjective dans le procès de travail, leur identification aux objectifs du groupe ; sans quoi, la qualité et la productivité du travail des coopérateurs ne permettent, ni de compenser en terme d'usage la valeur des ressources engagées, ni d'atteindre les objectifs du procès de production.

C'est en tout cas le sens que retiennent les paysans pour les coups de main, lorsque dans leurs représentations, ils se refusent à les considérer comme du travail pour autrui. De ce point de vue, les différentes formes de l'entraide réciproque auxquelles recourent les unités de production lignagères dans la zone, participent bien de ce que nous avons appelé la communauté paysanne post-esclavagiste. Elles mettent aussi à jour, le rôle particulier qui a été celui des aînés sociaux dans la reproduction des unités lignagères.

En effet, comme nous l'avons vu, dans l'ensemble de l'espace vivrier, la communauté paysanne qui s'est élaborée dès le début de la période post-esclavagiste reposait sur les groupes lignagers. Sa reproduction avait pour vecteur, les alliances ou unions formelles et informelles entre les lignages socialement identifiables par rapport à la condition des aînés. Les fondements de l'autorité de ces aînés sont multiples. Ils procèdent de leur rôle de fondateur, de dépositaire de la mémoire et de représentant du groupe, mais aussi de leur fonction économique dans la reproduction de celui-ci. À ce propos, rappelons qu'ils étaient à l'origine du patrimoine foncier du groupe et qu'ils détenaient également le savoir-faire agricole. De plus, comme le montre ce qui vient d'être dit au sujet des travaux d'entraide, ces aînés sont au centre des relations sociales –externes aux procès de production immédiat– qui permettent au groupe lignager de disposer des forces de travail des lignages apparentés (alliés), voisins et amis.

À cela il faut ajouter que ce sont encore ces aînés qui, en contrepartie de la contribution en travail apportés par les autres, iront personnellement représenter (ou désigneront parmi les leurs, ceux qui représenteront) leur groupe auprès des autres au moment où ceux-ci devront à leur tour réaliser les travaux de plantation, de défrichage ou de labour.

En l'absence de documents et de témoignages probants, on peut avancer qu'au moins pendant le premier quart de siècle qui a suivi l'abolition de l'esclavage et qui fut une période de grande austérité pour les Nouveaux-Libres, au sein du lignage, cette autorité des aînés a dû avoir essentiellement pour contrepartie, le respect et le prestige dont ils jouissaient auprès des cadets.

Vers la fin du XIXe siècle et au début du XXe cependant, sous l'effet conjugué de la relative extension du patrimoine foncier et de l'accroissement des effectifs des groupes qui ont rendu possible la production d'un surplus agricole par rapport aux besoins essentiels des groupes, les aînés ont pu effectivement en prélever une partie pour ce qu'on peut considérer comme une consommation ostentatoire (achats de chevaux, libéralités au bénéfice des “concubines”[69] etc.).

Comme le suggèrent les nombreux témoignages de ceux qui à l'époque vivaient la condition de cadets sociaux, c'est à partir de cette période que ces prélèvements apparaissent comme des rapports d'exploitation dont certains ont réussi à se soustraire en allant acquérir pour leur propre compte, leur terre[70].

Quoiqu'il en soit, ici comme ailleurs, ces prélèvements et les rapports d'exploitation dont ils procèdent n'ont pas manqué d'être voilés par l'idéologie lignagère qui légitime au sein même du lignage, les consommations de signes par les aînés, provoque l'adhésion des cadets, ou simplement entretient un consensus du groupe dans la rivalité socio-ethnique qui a régulièrement opposé les descendants de Nouveaux-Libres aux petits-Blancs ou Libres de couleur. Bien qu'ils soient généralement restés dans les limites du supportable pour les cadets, on peut admettre que ces rapports devenaient de plus en plus transparents et donc repérables au fur et à mesure que les aînés, tout en prenant une part moins active aux procès de production immédiats et en laissant la conduite effective des travaux aux cadets (qui avaient déjà acquis le savoir-faire), ne leur transféraient pas la part du surplus qui auraient dû leur revenir. Ceci permet de comprendre que ce soit le plus souvent à la veille de leur mariage ou de leur installation en tant que « chef de ménage » que les cadets aient exprimé leurs divergences.

Ainsi, se trouvent réunis, dans le contexte particulier de l'histoire post-abolitionniste des Grands-Fonds, quelques catégories essentielles relevant de la forme sociale de production que les anthropologues, comme C. MEILLASSOUX[71], E. TERRAY[72], P.P. REY[73], M. AUGé[74], F. SABELLI[75] etc., désignent à la suite de K. MARX, sous le concept de « mode de production lignager ».

                                                                                                                 FIGURE Nº 9

                                                              Systèmes de production et rapports d'échange

                                                  entre propriétaires et petits-paysans dans les Grands-Fonds

PVAC = productions vivrières pour l'auto consommation

PVM    = production vivrières pour les marchés

PP = petits paysans ; Hp = habitants propriétaires ; SPCV = système de polyculture vivrière

Il va sans dire que par rapport aux sociétés africaines pré et post-coloniales où cette forme de production a été le plus souvent étudiée, elle présente dans le contexte post-mercantiliste et post-esclavagiste des Grands-Fonds, d'énormes spécificités que nous n'allons pas recenser de manière exhaustive, notre propos n'étant pas de faire ici, la théorie des modes de production lignagers dans l'histoire post-esclavagiste des Antilles françaises ou de la Guadeloupe.

Néanmoins, pour permettre la comparaison et évaluer les limites qu'imposait à ces Nouveaux-Libres (dont les personnes nées en Afrique et leurs descendants représentaient 13% des effectifs et plus de 17% des groupes de parenté à l'abolition), le contexte socio-économique post-abolitionniste, nous rappellerions volontiers quelques traits caractéristiques de ces sociétés lignagères dont les grandes aires culturelles de l'Afrique sub-saharienne offrent une multitude de variétés.

Notons, en tout premier lieu, que l'absence de propriété privée, notamment de la terre, est l'une des caractéristiques de toutes les sociétés de l'Afrique sub-saharienne. Lorsque celles-ci sont paysannes, l'appropriation de la terre est communautaire et le lignage —groupe de parenté dont les membres se reconnaissent un même ancêtre connu— est le plus souvent le segment sociétal qui en a la possession. Comme le montre P. DIAGNE, cette absence de propriété privée de la terre et le rapport au monde qu'elle exprime, sont à l'origine d'une distinction (et très souvent d'une séparation) entre la maîtrise de l'espace territorial et foncier d'une part, et celle du pouvoir politique de l'autre[76], quant à la conception du pouvoir au sein des groupes humains (lignages, clans, ethnies) qui partagent le même espace politique.

Selon leur importance démographique, l'ancienneté et la permanence de ce que F. SABELLI appellerait leur « habitat »[77], leurs rapports avec les sociétés voisines, avec la traite atlantique ou transsaharienne, ou avec le procès de pénétration du capital, selon les mouvements migratoires qu'ils ont pu connaître avant ou pendant la période coloniale… ces sociétés présentent une grande diversité de niveaux de segmentation.

À titre d'exemples, on peut rappeler les niveaux de segmentation que distingue C. MEILLASSOUX[78] chez les Gouro de Côte d'Ivoire dont la constitution s'est faite à partir des pays Bété, Malinké et Baoulé :

Au premier niveau correspondant à ce que E.E. EVANS-PRITCHARD appelle la « maisonnée » chez les Nuers :

— le « grogi » qui désigne en région forestière, « l’espace occupé par un groupe familial contenu dans le goniwuo… » ;

— le « dogi » correspondant au « grogi » en région de savane boisée, «composée d’une seule famille étendue alliée à des familles restreintes fonctionnant ensemble comme unité de production et de consommation autonome».

Au-dessus de ce stade de l'organisation :

— le « goniwuo » qui semble correspondre au lignage (le thok dwiel des Nuer) ou au segment de lignage, comme en témoigne la décomposition du mot « goni : foyer et wuo : notion de postérité, ce qui vient derrière ou autour »[79]

— la « communauté », distincte du « goniwuo » et du « lignage », et  « fonctionnant sur la base d’une organisation collective du travail et d’une consommation en commun des biens vivriers et qui représente en définitive… la cellule sociale la mieux organiquement constituée ».

À un niveau d'organisation plus large que le « goniwuo-lignage », comme chez les Nuer ou chez plusieurs groupes ethniques de l'ancienne « Côte-des-esclaves », on trouve

— le clan, le plus étendu des groupes de parenté qui rapportent leur origine à un ancêtre commun mythique le plus souvent[80].

Parmi ces niveaux emboîtés les uns dans les autres et qui vont de la famille (polygamique ou non) à l'ethnie ou à la nation, les lignages (sinon les segments communautaires procédant immédiatement d'eux sans cependant avoir le statut du clan), constituent le plus souvent la cellule sociale et économique de base. C'est à eux que les « chefs de la terre » attribuent la terre. C'est en leur sein que s'organisent, sous la conduite des « aînés », les activités productives, notamment les travaux agricoles. C'est donc là que s'observent les procès de travail et de production ainsi que les rapports sociaux caractéristiques de ces sociétés, comme le fait MEILLASSOUX chez les Gouro :

« L’ensemble des individus partageant le repas commun forme la communauté lignagère. Elle se caractérise par sa permanence et sa continuité : c’est quotidiennement qu’elle se trouve rassemblée pour consommer ensemble une nourriture commune.

Sa composition est donnée par les Gouro en termes de parenté : on dit que les fils (bi) mangent avec leur père (ti) et les cadets (zuoza) avec leurs aînés (veneza). Plus précisément, la communauté serait composée de l'ancêtre, de l'aîné, de ses frères puînés, de ses fils, des fils de ces derniers et des dépendants de chacun des hommes mariés et pères de famille : épouses, vieilles mères, enfants en bas âge des deux sexes.

Cette communauté qui représente la cellule de consommation, est faite d'un ou plusieurs groupes permanents de production rassemblant les individus des deux sexes participant de façon continue tantôt collectivement, tantôt individuellement, sur des champs communs, à l'ensemble des travaux agricoles. Ce groupe de production est appelé parfois nianawuo (niana : travail ; wuo : notion de postérité —ceux qui travaillent derrière). La composition des groupes de travail est décrite dans les mêmes termes que celle de la communauté tout entière : les fils travaillent pour leur père, les cadets pour leur aîné. La seule différence tiendrait à ce que la seconde rassemble en plus les vieillards impotents, les infirmes, les malades et les enfants en bas âge, c'est-à-dire les inactifs »[81].

Comme nous l'avons dit, l'Afrique noire offre une multitude de variétés de ces sociétés dont l'organisation et la reproduction sont fondées sur les segments de parenté, en particulier le lignage ainsi que le note MEILLASSOUX à partir de ses observations concrètes au sein de la société Gouro :

« Malgré la diversité des cas étudiés, qui apparaissent presque comme autant de cas particuliers, certaines tendances se manifestent et commandent l’organisation sociale.

La communauté agricole se façonne sur le modèle du lignage ou du segment de lignage. Les rapports généalogiques sont le terrain sur lequel s'édifient les rapports de production, terrain sans cesse modifié et sans cesse renouvelé »[82].

Et c'est ce rôle de lieu social privilégié de réalisation des rapports de production que tient le lignage –ou le segment communautaire qui en procède– dans ces sociétés dont le mode de production «se fonde sur l’exploitation de la terre, l’autosubsistance, l’utilisation de techniques de production quasi immédiates et l’emploi de l’énergie humaine comme principale source énergétique »[83] qui a inspiré les concepts de sociétés lignagères et de mode de production lignager. Par-delà l'absence de propriété privée des moyens de production, en particulier de la terre, ce mode de production se caractérise essentiellement par le contrôle qu'exercent, à partir des rapports de parenté, les aînés sociaux sur leurs dépendants aussi bien au niveau des procès de production matérielle qu'à celui des autres instances de la vie.

Comparativement à ces sociétés lignagères, comme nous l'avons vu à partir des « États nominatifs des citoyens… » de 1796-1797, dans la zone des Grands-Fonds, tout le territoire agricole était privativement approprié dès le XVIIIe siècle même s'il n'était pas totalement mis en valeur. De ce point de vue, la société paysanne qui s'y constitue au lendemain de la dernière abolition de l'esclavage n'a pas bénéficié des conditions de relative abondance de la terre ni de la facilité d'accéder à ce moyen de production. Au vu du statut juridique de la terre et des modalités d'appropriation, cette société paysanne post-esclavagiste des Grands-Fonds se singularise également par rapport aux communautés marronnes de la Jamaïque, de Saint-Domingue, de Guyane durant la période esclavagiste, ou par rapport aux communautés de petits paysans qui se sont constituées notamment dans les mornes à Haïti au lendemain de l'indépendance de cette autre ancienne colonie à sucre[84].

Toujours à partir des « États nominatifs des citoyens… » de 1796-1797, nous avions noté à travers l'analyse de la structure socio-démographique des habitations secondaires particulières, que celles appartenant aux « libres de couleur » présentaient les classes d'effectifs et de proportions d'habitants les plus fortes (voir tableaux nº 44 et 46). En dépit des insuffisances de ce recensement, nous avons retenu, sur la base des rapports de filiation et d'alliance qu'il désignait expressément, que les personnes recensées sur ces unités de production constituaient des groupes de parenté affichant parfois deux à trois générations. Certains dont nous avons pu suivre l'itinéraire, à travers les documents d'état civil ou les transcriptions des minutes notariales jusqu'à la seconde moitié du XIXe siècle, semblent avoir effectivement organisé leur reproduction autour du même patrimoine foncier demeuré indivis et sur la base de la communauté parentale.

Les esclaves affranchis sous la « Monarchie de juillet » dont nous connaissons les acquisitions foncières au cours de la « Période 1834-1848 » ne se sont pas comportés différemment.

S'agissant des Nouveaux-Libres, le dépouillement des transcriptions des minutes notariales nous a permis d'observer les modalités par lesquelles ils ont accédé à la terre. Nous avons vu par ailleurs que c'est autour du patrimoine foncier, acquis par les fondateurs identifiés (grâce au dépouillement du registre des Nouveaux-Libres) des premiers segments de parenté, que les descendants de ce groupe ethno-social se sont regroupés. Jusqu'au début du XXe siècle, c'est à dire à la génération de nombre de nos informateurs, c'est ce patrimoine foncier, agrandi parfois par de nouvelles acquisitions, que le lignage exploitait.

Nous l'avons dit aussi, lorsque les terres acquises par les « aînés » ne suffisaient plus à la reproduction du groupe, ceux-ci, à travers les relations d'alliance, d'entraide et d'échange dont ils avaient le contrôle, permettaient au groupe de jouir des parcelles que leur cédaient les habitants-propriétaires. Ce sont enfin ces « aînés » qui, pour le compte du lignage, organisaient la participation des alliés, amis, voisins et autres compères aux travaux agricoles, de construction de logements etc., réclamant une importante mobilisation de forces de travail.

Ce segment de parenté placé sous l'autorité des « aînés » a ainsi effectivement rempli la fonction sociale d'unité ou de cellule de production et de consommation. À ce titre, comme dans d'autres sociétés lignagères, il est le lieu de réalisation des rapports de production et des rapports sociaux caractéristiques de cette société paysanne.

S'il est vrai qu'en l'absence d'observations ethnographiques remontant au lendemain immédiat de l'abolition de l'esclavage, nous ne disposons pas d'éléments exhaustifs pour repérer les multiples modalités du contrôle sur les « cadets » et évaluer les rapports d'extorsion ou d'exploitation internes à ces unités de production, les témoignages de nos informateurs ont néanmoins permis de relever, des phénomènes de consommation ostentatoire et ce qu'on peut appeler des détournements de ressources du groupe lignager au seul profit des « aînés », et entre ceux-ci et les descendants des cinquième et sixième générations, des conflits dont l'apparition se situe le plus souvent à la fin de l'adolescence des « cadets ». Nous avons d'autre part relevé que si les lignages semblent avoir généralement réussi à contenir ces conflits et éviter qu'ils n'aboutissent à l'éclatement social des groupes de parenté, ils ont parfois entraîné le départ momentané des « cadets » hors de l'espace initial de résidence du groupe.

On comprendra qu'au regard de l'insuffisance des observations sur les rapports sociaux internes aux groupes lignagers[85], nous nous contentions ici de constater que les lignages ont effectivement été les cellules sociales autour desquelles s'est organisé durant le siècle qui a suivi l'abolition de l'esclavage, le système de polyculture vivrière développé par les Nouveaux-Libres. Ce faisant, ces derniers et leurs descendants ont prolongé une pratique sociale repérable dès le XVIIIe siècle chez les petits-propriétaires libres de couleur et affranchis. Les difficultés d'accéder à la terre ainsi que celles liées à la topographie et donc à la réalisation de certains travaux agricoles, ont sans aucun doute contribué à cette solution.

D'un point de vue moins économiste ou plus anthropologique, on peut rappeler que pour ces Nouveaux-Libres dont la majorité a connu l'exclusion sociale sur trois générations, l'existence sociale qui débute par l'appartenance à un segment de parenté devait avoir au moins autant de sens que les strictes nécessités de l'existence matérielle. À ce propos, nous avons pu constater à partir du traitement des informations recueillies dans le registre des Nouveaux-Libres, l'importance des reconnaissances formelles de rapports de filiation et de parenté. Un dernier argument qui n'a pas manqué de favoriser dans cette micro-région l'alternative lignagère, c'est la part non négligeable, parmi les Nouveaux-Libres, des groupes de parenté dont les fondateurs nés en Afrique pouvaient encore se représenter la communauté parentale à travers le lignage, préférentiellement à la famille nucléaire. Ils constituaient rappelons-le, 17% des groupes de parenté recensés.

Notons pour finir la comparaison avec les communautés lignagères d'Afrique, que le système lignager de la zone vivrière des Grands-Fonds, pour des raisons qui tiennent notamment à son histoire trop récente, trop courte et spécifique, n'a pas connu les niveaux de segmentation qui définissent les clans dotés de leur totem et de leurs interdits. Ici, tous les fondateurs sont identifiés ou peuvent l'être.

Au sein de l'espace exigu dominé par le régime de la propriété privée de la terre, ces communautés paysannes trouvent dès leur naissance, et sur le même espace (marqué par les habitations dont les sections actuelles portent les noms), un système marchand-simple avec lequel elles doivent composer en attendant que la classe dominante de cet autre système agricole se retire vers d'autres activités.

Nous avons évoqué plus haut quelques-unes des modalités de cette première articulation sur lesquelles nous reviendrons sans doute. Ajoutons que dans le même temps, cette forme lignagère de production doit, à travers ses échanges de produits et/ou de forces de travail avec les espaces urbains, gérer son autre articulation avec l'économie marchande de la colonie.

III. B3/2 Système marchand-simple et Travail rémunéré

Au lendemain immédiat de l'abolition de l'esclavage, il était organisé principalement par les habitants Petits-Blancs. Tout au long de la seconde moitié du XIXe siècle, ceux-ci seront progressivement relayés par les descendants de « libres de couleur », principaux bénéficiaires des ventes des terres des anciennes habitations secondaires, sinon par les propres descendants des Petits-Blancs qui, dès la fin du XIXe siècle, par suite des alliances inter-ethniques, ne seront plus dans la région qu'une des variantes de « sang-mêlé ».

Ce système marchand-simple de polyculture vivrière, en rupture avec l'économie extravertie fondée sur le café, ne cesse cependant de s'inscrire dans une perspective d'accumulation qui reste essentiellement mercantiliste, voire parasitaire.

En effet, contrairement aux petits paysans dont la production était essentiellement destinée à la satisfaction des besoins des unités de production lignagères et dont on peut comprendre que les investissements à court et moyen termes aient été orientés vers l'acquisition de terre, les habitants-propriétaires qui eux, produisaient pour vendre ne se sont guère souciés de renouveler les capacités de production de la terre, autrement que sous la forme traditionnelle des rotations de longue durée immobilisant sur sept à dix ans ce moyen de production, ni de révolutionner les équipements.

Avec le recul que permet l'histoire, on peut même retenir que la pratique de la polyculture vivrière n'aura été pour les petits-Blancs qu'une solution transitoire, en tout cas contingente, au regard de l'absence d'initiatives vis à vis du marché local de produits agro-alimentaires et d'innovations dans le système de culture d'une part, et de l'importance de la spéculation foncière de l'autre. Il faudra attendre le second quart du XXe siècle pour voir, avec des exploitants agricoles comme Amédée MATHURIN et ceux du « syndicat des cultivateurs de Grands-Fonds », les premières tentatives d'innovations, qui concernent surtout les produits et quasiment pas les techniques de production ni les procès de travail.

 Le but immédiat de l'activité, le gain monétaire, ainsi que le mobile de l'accumulation qui demeurent permanents chez ces habitants-propriétaires introduisent une première différence avec le système lignager des Nouveaux-Libres. Une autre apparaît au niveau des formes du travail social, qu'ils utilisent –en dehors des travaux d'entraide auxquels ils ont aussi parfois recouru­– et partant des rapports sociaux de production qui caractérisent leurs procès de production. Excepté le colonat qui n'a jamais pu s'établir à l'intérieur de la région, qu'il s'agisse de la « tâche »[86], de l'« entreprise »[87] ou de la « demi-journée », ces formes sociales du travail sont directement inspirées des pratiques salariales en usage sur les habitations sucrières où elles interviennent dans les processus de production agricole (plantation, sarclage, coupe, fouille, épandage d'engrais, attachage d'amarres ou d'herbes, chargement ou charroi de cannes etc.), comme autant de modalités de soumission formelle du travail au capital[88].

Mieux que dans l'espace sucrier où la mise en œuvre de ces formes de travail peut intervenir entre anonymes, elles exigent dans la zone vivrière, des relations personnelles, une reconnaissance mutuelle des qualités des uns et des autres, sans quoi la confiance fait défaut et empêche les propriétaires de disposer des forces de travail des petits paysans et ceux-ci d'obtenir le revenu qui complétera les ressources du jardin ou de jouir des portions de terre, autre terme de l'échange avec les propriétaires. Une fois l'accord conclu, les producteurs directs organisent et exécutent le travail sur la base de leur savoir-faire (que reconnaît le propriétaire) et hors du contrôle multiforme qu'ils auraient à subir dans le cadre d'une plantation sucrière (celui du chef d'atelier, du mestry, du géreur, de l'économe etc.), ou plus généralement d'un procès de production capitaliste.

Les premières générations de Nouveaux-Libres dont l'écrasante majorité n'étaient pas des « esclaves à talent » et n'avaient, de ce fait, pas les moyens d'accéder tout de suite à la propriété, ont dû se prêter à ces contrats. Sur la base des témoignages de nos informateurs octogénaires dont aucun ne se souvient que ses parents ou grands-parents ont « travaillé pour quelqu’un », on peut penser que par la suite, la négociation et surtout l'exécution des contrats ont le plus souvent incombé aux cadets des lignages de petits paysans. L'intérêt que ceci présente pour eux est double : garantir un complément de ressources agro-alimentaires ou un flux de revenu pour le groupe d'une part, se mettre en situation de postulant (jouissant d'un droit moral de préemption) à l'achat éventuel de l'une des parcelles du propriétaire d'autre part. Pour atteindre leur objectif, en particulier le second qui devient particulièrement urgent lorsqu'apparaissent les divergences avec les aînés, les cadets ont souvent fait beaucoup de concession aux habitants-propriétaires quant à l'estimation de la valeur des travaux à effectuer.

Malgré les considérations idéologiques des uns et des autres qui tendent à les évacuer, sinon à les tenir pour normaux lors des entretiens, c'est là que deviennent transparents les premiers lieux de l'échange inégal et des rapports d'extorsion dont les cadets des groupes lignagers sont les principales victimes.

De plus, jusqu'au début du XXe siècle où quelques propriétaires prendront en charge eux-mêmes la distribution de leurs productions sur le marché de Pointe-à-Pitre, auprès de commerçants, de l'Hôpital Général etc., comme nous l'avons signalé plus haut, une fois la récolte faite, les habitants-propriétaires livraient leurs produits aux revendeuses qui se recrutaient toujours chez les petits paysans (fig. nº 9). Pour les mêmes raisons que précédemment, mais aussi à cause du grand nombre des revendeuses, c'est à nouveau les propriétaires qui ont le rapport de force favorable dans la fixation des prix de vente de ces produits.

Ainsi donc, les procès d'accumulation et de reproduction de la classe des habitants-propriétaires se seront organisés essentiellement au travers de rapports d'extorsion aux dépens des petits paysans. Rappelons que les lieux sociaux de ces rapports, et partant, de l'articulation entre le mode de production lignager et le système marchand de polyculture vivrière se situent tous au niveau de procès d'échange ou de circulation : échange terre contre revenu monétaire, terre contre travail ou travail contre revenu monétaire ou encore échange de produits des jardins des habitants contre revenu monétaire.

Si ces modalités de soumission formelle du travail, caractéristiques des périodes de transition vers le salariat ont parfois été effectivement relayées, grâce aux investissements productifs qui transforment les conditions matérielles de production, par un processus de développement capitaliste, dans les Grands-Fonds, ce ne fut pas le cas. En dehors de celles que nous avons précédemment indiquées et qui restent modestes, les transformations majeures que subit à partir de l'entre-deux-guerres le système marchand avec la génération des propriétaires moyens, consistent surtout à l'intégration des rapports d'entraide qui caractérisaient le système lignager. C'est dire que si transition il y a eu, ce ne fut pas vers le salariat.

En fait il semble bien que le rôle dominant du mode de production marchand dans l'articulation des deux formes de production à l'intérieur de la région, et les rapports d'extorsion qu'exerçaient par ailleurs l'économie marchande de la colonie sur le mode de production lignager ont conjointement concouru à limiter l'épanouissement de ce dernier, en particulier dans ses perspectives auto-productrices. Parallèlement, le peu d'intérêt que les Petits-Blancs accordaient à l'agriculture vivrière comme modalité de leur reproduction de classes et consécutivement l'importance des spéculations foncières, en excluant tout investissement productif et en drainant les gains monétaires –réalisation du surtravail extorqué aux petits paysans– vers le négoce, a privé la génération des propriétaires de couleur des moyens financiers nécessaires à toute transition vers le salariat. On comprend que ceux-ci se soient alors rabattus sur les formes sociales de travail spécifiques du mode de production lignager.

Au total, à la veille de la seconde guerre mondiale (soit un peu moins d'un siècle après l'abolition de l'esclavage), les Nouveaux-Libres auront réussi, dans les limites que leur imposaient le cadre juridique de la propriété privée de la terre et l'économie mercantiliste, à construire une communauté paysanne libre fondée sur une organisation lignagère de la production et des rapports d'entraide au sein du voisinage. À cause précisément de ces limites, le procès de reproduction de cette forme lignagère de production restera extrêmement fragile.

                           

Fondée sur la polyculture vivrière, la surface agricole disponible en sera le principal facteur limitant d'autant que la topographie et plus généralement l'environnement pédologique exigent des jachères longues.

Ce sont ces contraintes qui, combinées à la pression démographique, pousseront les unités de production de petits paysans et en particulier les cadets de ces groupes à se prêter aux formes parasitaires de travail que les propriétaires de la région retiendront pour réaliser leurs processus de production. À court et à moyen termes, ce compromis semble avoir permis aux descendants de Nouveaux-Libres de survivre en tant que producteurs libres et d'atteindre l'objectif de constitution d'un patrimoine foncier. Mais à long terme, il ne permit ni à ceux-ci, ni à ceux qui prendront la relève des propriétaires petits-Blancs, d'accumuler pour introduire dans les systèmes de cultures, les innovations indispensables que réclame dans le contexte global d'une économie marchande, une agriculture vivrière rentable.

_________________________________

(1) S'agissant du lieu de naissance, nous avons retenu lors de la saisie et de l’exploitation des informations que fournissent les registres, l'hypothèse de quatre lieux :
— les Grands-Fonds de Sainte-Anne ( LN1, sur les tableaux)
— le reste de la commune de Sainte-Anne, bourg et espace sucrier (LN2...)
— le reste de l'archipel guadeloupéen (LN3...)
— l'Afrique (LN4...)
Comme on le verra dans les résultats, il s'est avéré que le troisième cas ne présente pas de valeur positive.
En ce qui concerne les relations de parenté et d'alliance, nous avons distingué les cas suivants :
— Sans alliance sans postérité (SASP)
— Sans alliance avec postérité connue (SAPC)
— Sans alliance avec postérité reconnue (SAPR)
— Alliance avec postérité (XAP)
Nous avons par ailleurs classé les « Nouveaux libres » selon le lieu de naissance et le groupe ethno-social (GESO) de leur premier ascendant connu ; ainsi, nous avons distingué :
— les descendants d'Africains (personnes nées en Afrique) affranchis (AFA)
— les descendants d'Africains (personnes nées en Afrique) nouveaux libres (ANL)
— les descendants de créoles affranchis (CCA)
— les descendants de créoles nés libres (CCL)
— les descendants de créoles nouveaux libres (CNL)
Notons que les « affranchis » dont il s'agit ici n'ont recouvert leur liberté que durant la monarchie de juillet.
Signalons également, bien que le cas n'apparaisse pas expressément ici, qu'il a parfois été difficile de classer certains individus notamment lorsque le père (dont ils porteront le nom) est « affranchi » et la mère, une « personne née libre ».

(2) Dans l'état actuel du stockage des informations démographiques, hypothécaires, etc.

(3) où elles ne devaient pas être très sollicitées pour des travaux trop pénibles tels que le défrichement des mornes, l'entretien des caféiers, etc.

(4) Gabriel DEBIEN, Les esclaves aux Antilles françaises (XVIIe-XVIIIe siècles), Basse-Terre, Société d'Histoire de la Guadeloupe, Fort-de-France, Société d'Histoire de la Martinique, 1974, p 342.

(5) La précision n'est pas de trop ; car les valeurs nulles pour ce groupe ethno-social signifient aussi qu'aucun créole né libre n'a formellement reconnu aucun nouveau-libre pour son descendant alors qu'on pourrait difficilement soutenir que les « Gens de couleur » ou Noirs nés libres n'ont pas eu de progéniture « illégitime » avec notamment des membres de la classe servile.

(6) Nous verrons plus loin si le tableau de répartition selon le lieu de naissance et le GESO confirme ou non cette hypothèse.

(7) D'autant que l'âge au mariage (ou au premier accouchement) chez les femmes se situe aux environs de quinze ans, et à moins de vingt ans chez les hommes comme on peut s'en rendre compte à partir de certains recensements ou encore des actes d'état civil des paroisses et quartiers du XVIIIe siècle.

(8) G. DEBIEN, Les esclaves aux Antilles françaises (XVIIe-XVIIIe siècles) Basse-Terre, Société d'Histoire de la Guadeloupe, Fort-de-France Société d'Histoire de la Martinique, 1974, p 348.

(3) idem.

(9) Qui « aiment le jeu, la danse, le vin, l'eau-de-vie (et que) leur complexion chaude rend fort adonnez aux femmes » R.P. LABAT, Nouveau voyage aux Isles françoises de l'Amérique, tome deuxième, 1972, Editions des Horizons Caraïbes, Fort-de-France-Martinique, p 401.

(10) Archives Nationales. Colonies. F3 90, f° 108-109, cité par G. DEBIEN, Les esclaves aux Antilles françaises (XVIIe-XVIIIe siècles), op cit, pp 362-363.

(11) Dans le même sens, les proportions de ces différentes classes par rapport à la population totale diminuée des anciens esclaves nés en Afrique seraient respectivement de 39%, 45% et 16%.

(12) Ces treize personnes âgées de deux à dix-sept ans, toutes reconnues par leurs mères dont ils héritent du patronyme au moment du recensement, se répartissent dans les quatre lignages suivants dont nous connaissons certains fondateurs :
— Baptiste, deux personnes nées et résidant sur l'habitation Villeneuve, de père inconnu et reconnues par Angélique Baptiste (CCA), elle-même fille de Angèle Baptiste (CCA-fondateur) ;
— D'Olax, au nombre de deux, nées et résidant sur l'habitation La Henriette, de père inconnu et reconnues par Cécile D'Olax (CCA), fille de Célestine D'Olax (CCA-fondateur) ;
— Frisé, au nombre de cinq, nées et résidant sur l'habitation Louisiane, dont deux sont de pères inconnus, deux autres nés de la relation entre Frisé Adeline (CCA), et Osma Thomas (CCA) et le dernier, de l'autre relation de A. Frisé avec Aictor Sylvain (CCA) ; Adeline Frisé est la fille de Marguerite Bontemps (CCA-fondateur) qui la reconnait comme telle ;
— Nairay, au nombre de quatre, nées et résidant sur l'habitation Paris, ils sont la progéniture de Eugenie Nairay (CCA) et de Lazard Jean-Baptiste (CNL) son époux ; Eugenie Nairay est par ailleurs, la fille légitime de Olive Néré (CCA-fondateur) et Nègre Jean-Baptiste (CCA) son époux.

(13) Rappelons s'il en était besoin que c'est précisément le sous-groupe de quatorze à vingt-et-un ans qui explique l'écart souvent important entre la part respective des premier et second groupes de générations dans les totaux des classes de situation de famille.

(14) Ce qui était souvent le cas.

(15) Ainsi ce témoignage que rapporte G. DEBIEN sur les causes de la dénatalité au sein de la population servile : «Le plus grand obstacle...(à la natalité) vient de la liberté qu'on leur laissait sur le concubinage et de la négligence à les marier dès qu'ils en paraissaient susceptibles, négligence d'autant plus surprenante que les enfants accroissent un domaine des maîtres. La conduite des jésuites, et ce qui en résultait, offraient cependant un exemple utile à imiter. L'un d'eux était le catéchiste et l'aumônier des esclaves de leurs habitations. Ils engageaient les esclaves nubiles à se marier par les facilités qu'ils leur donnaient pour monter et entretenir leurs petits ménages. De là leurs terres se peuplaient d'esclaves créoles.» E. PETIT, II, p. 114, cité par G. DEBIEN, op cit, p. 359.

(16) D'abord pour les petits-habitants qui manquaient de moyens financiers et de main d'œuvre pour les cultures en particulier jusqu'au début du XIXe siècle où le café rendait possible une certaine accumulation de capital.

Par ailleurs, on peut se demander si cette socialisation de la population servile aurait été plus porteuse de germes de contestation de système esclavagiste lui-même, ce qui justifierait l'attitude des colons ?

Il est difficile de l'affirmer même si l'on peut avancer qu'en Guadeloupe au moins, l'atomisation extrême de cette classe sociale (dans l'espace quasi-autarcique des habitations d'une part, dans les différents ateliers de l'autre et plus généralement dans la vie sur les habitations) a régulièrement aidé à l'échec de toutes les révoltes (notamment au cours de la période révolutionnaire) et à la pérennisation du système.

(17) Nous avons distingué quatre périodes qui peuvent paraître arbitraires. En réalité, c'est qu'une fois la phase préparatoire (1833-1848) à l'abolition mise en évidence pour son intérêt en ce qui concerne les « affranchis », nous aurions voulu observer des séquences d'un quart de siècle qui nous paraissent suffisamment longues pour les changements structurels. Seules les difficultés inhérentes au dépouillement des transcriptions des minutes notariales nous ont contraint à nous arrêter à la fin de la première décennie du XXº siècle et donc à proposer une quatrième période longue seulement de 10 ans. Nous espérons que des travaux futurs permettront de combler cette insuffisance.

(18) En ce qui concerne la typologie que nous proposons pour la variable « commune-siège », on notera que le Moule et Sainte-Anne que nous avons distingués en tant que tels se retrouvent ailleurs dans le groupe « Est-Grande-Terre ». Nous avons procédé ainsi au moment de l'exploitation informatique pour ne pas multiplier les critères de tris et à chaque fois que l'ensemble de l'objet de la même transaction ou du même acte notarié est dispersé sur les territoires des communes de ce que nous appelons aujourd'hui l'Est-Grande-Terre. Ajoutons que même si les actes ne le disent pas toujours clairement, il s'agit dans ces cas de l'espace sucrier sinon celui des bourgs. Autrement, « les Abymes », « le Moule », « Morne-à-l'Eau » et « Sainte-Anne » qui présentent un espace sucrier en plus de leur zone morneuse, désignent le plus souvent l'espace des Grands-Fonds de ces entités administratives comme en atteste le faible nombre des habitations-sucreries ou celui des immeubles dont la contenance désignerait ces unités de production.

(19) A propos de ce dernier critère de tri, il faut préciser que nous avons tenu à respecter les informations des actes, sauf si nos entretiens sur le terrain ou plus rarement les archives de l'état civil nous fondaient à retenir une autre classification. Nous avons conscience que d'une part, les lois en vigueur sur les relations matrimoniales dans la colonie et le silence des actes —notariés en particulier— sur les rapports non formels interpersonnels, et d'autre part, la multitude des groupes de parenté dans cette micro-région limitent l'intérêt anthropologique de ce critère qui devrait révéler mieux que tout autre, les stratégies développées par les uns et les autres vis à vis de la terre dans l'élaboration de la société post-esclavagiste. Reste que à chaque fois que les enquêtes permettent d'établir la nature réelle des rapports entre les contractants, ceux-ci apportent un éclairage décisif à des situations qui seraient restées inexpliquées autrement.

(20) Il ne s'agit que des terrains nus pour lesquels notre critère de prix a un sens puisqu'il ne prend pas en compte la valeur des constructions et/ou des cultures, des esclaves (pour la période 1834-1848) etc.

(21) Qui sera l'expression des nouveaux rapports des hommes à l'environnement, en particulier à la terre, en vue de la production de leur nouvelle existence.

(22) Pour autant que celles-ci existent !

(23) Par le caractère général des pratiques et représentations qui lui sont propres, une communauté, lignagère par exemple, intègre les pratiques et représentations des classes sociales (aînés et cadets sociaux) qui la composent alors que par sa spécificité, elle se définit comme distincte d'une autre, comme culture.

(24) Pierre BOURDIEU, le sens pratique, Paris : Editions de Minuit, 1980, pp 88-91.

(25) Le Code Noir ou Recueil des règlements rendus jusqu'à présent Concernant le Gouvernement, l'Administration de la Justice, la Police, la Discipline & le Commerce des Nègres dans les Colonies Françoises…, Reproduction, Basse-Terre Société d'histoire de la Guadeloupe, Fort-de-France Société d'histoire de la Martinique, 1980, pp 49-50. C'est nous qui soulignons.

(26) L'article XXVIII est à ce titre plus explicite:

«Déclarons les esclaves ne pouvoir rien avoir qui ne soit à leur Maître, & tout ce qui leur vient par industrie ou par la libéralité d'autres personnes, ou autrement à quelque titre que ce soit, être acquis en pleine propriété à leur Maître, sans que les enfans des esclaves, leurs père & mère, leurs parents & tous autres libres ou esclaves puissent rien prétendre par succession disposition entre-vifs ou à cause de mort, lesquelles dispositions Nous déclarons nulles, ensemble toutes les promesses é obligations qu'ils auroient faites, comme étant faites par gens incapables de disposer & contracter de leur chef.»

Le Code Noir…, op cit, pp 42-43.

(27) idem, pp 33-36. C'est nous qui soulignons.

(28) L. SALA-MOLINS, le Code Noir, ou le calvaire de Canaan, PUF, 1987, pp 108-117 et 184-185.

(29) Dont il saura transgresser –le plus souvent en toute impunité– les dimensions trop contraignantes pour lui.

(30) L. SALA-MOLINS, op. cit. p 110.

(31) Rappelons qu'en Guadeloupe, les mariages mixtes sont prohibés dès 1711. De plus, comme le fait remarquer avec intérêt SALA-MOLINS dans son analyse comparative des deux versions (celle de 1685 pour les isles d'Amérique, et celle de 1724 pour la Louisiane) du Code Noir, «selon le Code Noir B [celui de 1724], qui ne contemple plus la possibilité (moins encore la légalité) de liaisons inter-raciales, cet avantage [de l'affranchissement] n'est accessible qu'à l'homme noir, affranchi ou libre. La composante raciale vient dramatiser encore les conséquences du tracé d'une barrière juridique face à l'esclavage.» L. SALA-MOLINS, op. cit. p 108.

(32) Tantôt simple objet acquis par l'habitant pour la production et susceptible d'être revendu ou transmis en héritage, la femme esclave est admise ici comme un être humain capable de sociabilité, dont on semble concevoir l'union avec un sujet de sa Majesté en même temps qu'on la tient pour perverse sinon amorale. C'est ici, qu'apparaît sans doute tout le paradoxe que les considérations religieuses, catholiques en particulier, introduisent dans ces articles, comparativement à ceux (XLIV-LV) consacrés au droit d'usage ou aux modalités économiques de jouissance pour l'habitant de l'esclave-marchandise.

(33) Ou de vache allaitante comme diraient les agronomes. La femme libre de l'article XIII dont les enfants suivent la condition, et qui ne peut-être que de « couleur » étant donné les interdictions formelles du mariage mixte, n'échappe pas à cette logique. Au regard du projet nataliste de sa Majesté le Roi de France et de Navarre, la seule différence entre elle et l'esclave, c'est que celle-ci produit et élève des esclaves —producteurs de richesses matérielles— pour la colonie tandis que celle-là produit et élève des pseudo-sujets qui en produiront d'autres ou qui approvisionneront les milices et les troupes s'ils sont de sexe masculin.

Plus généralement, à propos des contradictions que recèle cet article XIII, il n'est pas sans intérêt d'en relever quelques-unes que souligne L. SALA-MOLINS:

« Il n'y a de mariage que catholique : toute autre relation est dite concubinage, et le concubinage est juridiquement interdit (…). Un homme libre qui épouserait une esclave l'affranchirait, semble-t-il, et les enfants nés ou à naître seraient libres et légitimes (…). Si l'homme libre ne l'épousait pas, le même article prévoit dans ce cas la confiscation de la femme et des enfants, considérés donc célibataires et esclaves et inaffranchissables à jamais (…). Supposition que la lettre interdit, car cet article 13 parle uniquement de situations de mariage et n'évoque pas le concubinage. "Epouser" dans le Code Noir ne peut signifier rien d'autre que ce qui prévu à l'article 10 ; et le Code ne saurait contempler ici, sauf contradiction interne, une situation de mariage catholique et clandestin à la fois…

L'hypothèse même d'union officielle d'un esclave avec une femme libre est difficilement recevable, surtout en tenant compte des prohibitions supplémentaires apportées par des ordonnances postérieures à 1685 et codifiées dans le Code B qui interdit en toutes occasions tout mariage des "sujets blancs de l'un et l'autre sexe" avec des Noirs ou Noires. Il faut donc comprendre qu'un homme noir et esclave ne peut épouser qu'une femme noire. Les femmes noires sont généralement des esclaves. Une femme noire n'est affranchie que par mariage avec un homme libre (…) » L. SALA-MOLINS, op. cit. pp 116-117

(34) Qui produit et entretient dans ce sens les représentations qui font de l'homme-esclave, un «étalon». Il y va de ses intérêts économiques et financiers bien compris. Voir à ce propos, les commentaires de L. SALA-MOLINS, op. cit. pp 114-115.

(35) V. SCHŒLCHER, Des colonies françaises, Abolition immédiate de l'esclavage, reproduction de l'édition de 1842, Basse-Terre, Société d'Histoire de la Guadeloupe, Fort-de-France, Société d'Histoire de la Martinique, 1976, p 72.

(36) Ordonnances du 4 août 1833 et du 11 août 1839.

(37) V. SCHŒLCHER, op. cit., pp 74-75. C'est nous qui avons souligné. Nous reviendrons plus longuement sur ces réflexions de l'auteur.

(38) idem, p 76.

(39) ibidem, c'est nous qui avons souligné.

(40) idem, p 79.

(41) idem, p 80.

(42) idem, p 81.

(43) Les domiciles et âges qui figurent ici sont ceux du recensement et non de l'acte de mariage.

(44) idem.

(45) idem.

(46) idem.

(47) idem.

(48) Ces conditions seront toutefois plus aisées à réunir dans la zone des Grands-Fonds qu'ailleurs, dans l'espace sucrier notamment où l'accès des Nouveaux-Libres à la propriété de parcelles de terre à sucre attendra au moins la fin du XIXe siècle quand le Conseil Général de la Guadeloupe procéda à la première redistribution de terres dans la colonie.

(49) Précisons que par liens de parenté, nous entendons les rapports de filiation mais aussi, les reconnaissances d'une même ascendance comme dans les cas suivants:

— AMBROSIO Léonine (68 ans) et AMBROSIO Cirille (53 ans), nés à Sainte-Anne, demeurant sur l'habitation Ste-Marguerite qui déclarent «être enfants de la même mère»;

— François dit Cetout (37 ans), Adèle (32 ans), Virginie (26 ans), Ernest (23 ans), Louisa (20 ans et Charles (18 ans) tous nés à Sainte-Anne demeurant sur l'habitation Marly qui «déclarent être tous enfants de la même mère» et qui a été donné le nom patronymique TOUCET (anagramme de CETOUT, le nom-savann de l'aîné).

— Lisette (68 ans), Eléonore (64 ans) et Luce (59 ans), nées à Sainte-Anne, demeurant sur l'habitation Belle-Place, toutes enfants de la même mère, à qui on a donné le nom patronymique de BROSSIUS.

On pourrait poursuivre à propos des frères et sœurs PATISSON, CHALCOU, CHARLES, SOULANGES, NEGOCE, PEROT, MADLON, SAMUT, LAUTRIC, ANTONIUS, JASOR, BECHAME etc.

(50) Grâce aux alliances formelles et informelles qui débordent souvent les anciens clivages ethniques et sociaux dans les Grands-Fonds de Sainte-Anne, mais aussi du Gosier et de Morne-à-l'Eau comme en témoignent les groupes descendants des Berthelot, Geoffroy, Antoine, Roche, Couchy, Vindex, Marie, Boricaud etc.

(51) Nous nous sommes généralement arrêtés à la quatrième génération qui n'épuise pas l'itinéraire des groupes mais permet de prendre en compte l'intégration des Nouveaux-Libres dans cette dynamique sociale au cours du demi- siècle qui suit l'abolition de l'esclavage.

(52) En ce qui concerne Pierre-Henry MATHURIN et sa descendance, il faut avouer que les documents d'état civil ne simplifient pas les choses.

En effet, nous ne lui connaissons que deux épouses :

— Octavie TODIR (ou TODIX), fille de Boisiette TODIR (GC) et de père inconnu qu'il épouse le 29 novembre 1853 et qui meurt le 5 mars 1854,

— la demoiselle Anne-Marie Henriette KANCEL, fille de Gilles KANCEL et Lucie dite Noirla LANOIRE, qu'il épouse le 10 juillet 1855.

De sa première épouse, il n'eut aucun enfant. Il meurt le 8 mai 1909, un mois et demi avant Anne-Marie Henriette avec qui il eut une dizaine d'enfants et dont il n'a jamais divorcé. Reste que dans un acte d'état civil en date du « cinq décembre mil huit cent cinquante-sept, …le sieur MATHURIN Pierre Henri, âgé de vingt cinq ans, propriétaire, né à Sainte-Anne y résidant…a présenté un enfant du sexe féminin né le vingt sept du mois de Novembre dernier à six heures du matin de lui comparant et de Dame CAATH Christine, sa légitime épouse, auquel enfant il a déclaré vouloir donner le prénom de Cécile Emélia… » Celle-ci épouse le 4 juillet 1904, Jean Julien SEYMOUR (GC).

Quand on sait que le même Pierre-Henry a eu avec sa seconde épouse, un enfant prénommé Cécile Emilia qui épouse Emile MONTELLA le 30 juin 1881, on a quelque mal à se retrouver.

Le cas de Pierre-Henry que nous relevons ici est loin d'être unique. A la décharge des documents d'état civil, il faut dire aussi que la tendance des anciens à vouloir se perpétuer dans les générations futures à travers les mêmes prénoms attribués parfois à des personnes d'une même génération n'aide pas à y voir plus clair non plus.

Cette tendance n'est d'ailleurs pas le privilège des affranchis, des gens de couleur ou des Nouveaux-Libres. Nous avons déjà évoqué Philippe TROUILLEFOU dont deux fils portent le prénom Joseph. Chez les FAHRASMANE, Léon, fils de Masillon et Fanchon UXOR fait Léonce et Massillon Léonce. Chez les MATHURIN, Saint-Jean se prénommait comme son oncle maternel et appelera son fils, Saint-Jean Athanase dont un petit-fils s'appelera lui aussi Athanase. On la retrouve également chez les habitants blancs. Ainsi, Henry MONNEROT-DUMAINE et son épouse Anne Françoise JARRY prénomment leur fils aîné, Henry dont le petit-fils, né de Amédée Armand se prénomme aussi Henry ; Jean Louis MONNEROT-DUMAINE, né au Moule en 1800, et qui épouse le 26 octobre 1819 Evelina BREBONS est lui-même fils de Jean Louis MONNEROT-DUMAINE et Julie Antoinette BOISSON etc.

Si cette pratique que nous retenons comme une volonté des groupes et de leur membres de se perpétuer à travers le temps ne s'observait chez les créoles d'origine européenne, on aurait pu l'identifier à des pratiques propres aux sociétés lignagères, notamment du Golfe du Bénin où les clans Akangban, Ela, Tougban, Adjigo… qui pratiquent la filiation patrilinéaire disposent d'un panel de prénoms claniques permettant de situer la lignée particulière de chaque membre de sexe masculin ou féminin. Ainsi chez les Akangban, Laté (Latré ou Sibi), Têtê (Anoko)… Latékoé sont les pères de Latévi (Nadou), Eboê (Koko)… Anani etc et réciproquement.

(53) Autres cas que nous pouvons citer rapidement à partir du groupe des FAHRASMANE:

— Vital et Maximilien Léonien FAHRASMANE, frères de Maurice, épousent respectivement, Simone et Andrèze LOIAL tandis que Estenel LOIAL épouse pour sa part Victorine FAHRASMANE, sœur de Vital et Maximilien;

— Fulgens et Léon PALMIER (CCA), épousent respectivement Marie-Amélie et Rosalie Marie-Edmée FAHRASMANE, fille de Babylas FAHRASMANE et Ernestine COTELLON et petite-fille de Ernest COTELLON et Louise PALMIER.

(54) À la mort de Laurencine dite Lolisse, fille de Saint-Jean MATHURIN et son épouse née BOUCHER, François épouse en seconde et troisième noces, Philogone BART (CNL) et Elise CURVINO (CNL).

(55) Il est, après la génération des Amilcar PÉDURAND, Amédée Armand MONNEROT-DUMAINE, Athanase MATHURIN, Félix et Arson LAURENT…, un des plus importants propriétaires de l'époque récente dont le nom est souvent cité. Il est en particulier reproché à Anasthase dit Tatase CHABUS, Nestor COTELLON et lui de « s'être appropriés les terres de l'ancienne Habitation Belle-Place » qui devaient appartenir à un Monsieur Aubery et sur lesquelles se sont installés des descendants de Nouveaux-Libres appartenant aux groupes CLAIRE, LOïAL, LUISSINT etc. L'habitation Belle-Place dont il est question ici est effectivement l'une des rares qui soit restée longtemps « abandonnée » par ceux qui en étaient les propriétaires à la veille de l'abolition de l'esclavage. Sans doute les Aubery qui sont principalement des habitants-sucriers avaient-ils acquis cette propriété durant la phase de déclin du café pour y récupérer la main d'œuvre servile ? En tout cas, ces petits paysans ne semblaient d'ailleurs pas ignorer que ces terres « abandonnées » étaient cependant la propriété de quelqu'un. Ils auraient simplement préféré en devenir les bénéficiaires par prescription à la suite d'une possession trentenaire, sinon les acquéreurs, le jour où les propriétaires choisiraient de les vendre.

(56) Jean PÉDURAND, Habitant-propriétaire, domicilié d'abord au Moule, puis à Sainte-Anne, est né en 1791 et est décédé le 13 juillet 1830 dans la même commune. Appartenant probablement au groupe des premiers PÉDURAND installés dans la colonie, il a d'abord épousé Anne-Louise BOUCHER (PB, fille de Louis BOUCHER-BONAMOUR et Anne Geneviève BOUCHER) avec qui il a eu cinq enfants qui sont : Jean Gustave, Louis, Alexandre, Louise et Jean Joseph. Avec la demoiselle Anne LAMBERT, il n'aura qu'un seul enfant, François Clément.

Celle-ci, habitant-propriétaire, née et domiciliée au Moule est la fille de Louis Clément LAMBERT   et Elisabeth VILLENEUVE ; elle est décédée le 25 octobre 1819.

(57) Qui n'apparaissent comme telles qu'à la troisième et surtout quatrième génération, sans doute par suite de la pression démographique sur les propriétés foncières acquises par les aînés-fondateurs.

(58) Sans l'avoir nécessairement recherché, beaucoup de veuves sans progéniture (souvent à l'origine des donations de terres) ou de femmes célibataires, appartenant au groupe des petits-Blancs, ont fait la triste expérience de la misère matérielle alors même qu'elles étaient propriétaires. C'est notamment le cas de la demoiselle Louise Gabrielle CHABUS, unique héritière de ses parents en particulier de sa mère, dont l'existence matérielle sur l'habitation Berlet à Grands-Fonds Sainte-Anne n'a pas été plus confortable que celle de beaucoup de Nouveaux-Libres. Bien au contraire.

À un autre niveau, c'est le refus de ces échanges et de cette coopération avec les Nouveaux-Libres qui a fait la misère des Blancs-Matignon des Grands-Fonds du Moule où la surface agricole disponible par cultivateur est, au lendemain de l'abolition de l'esclavage, autrement plus importante que celle des petits-Blancs des Grands-Fonds de Sainte-Anne ou de Morne-à-l'Eau.

(59) Les autres descendants MONNEROT-DUMAINE, parmi lesquels les héritiers de Jean MONNEROT-DUMAINE, Jean Ernest, Jules Frédéric, Charles Edmond, ou encore Jean Louis Félix, Emmanuel René, propriétaire de la société MONNEROT JEUNE & COMPAGNIE n'étaient pas du reste en matière de spéculation. On les rencontre plus souvent dans la filière sucre.

(60) Nos observations ont porté sur les exploitations de Fortuné PALMIER à Belle-place,  de Verlier CHABUS à Grands-Fonds, de Prosper Yvon SABLON à Douville dans les Grands-Fonds de Sainte-Anne, et de Pierre Léonard MALACQUIS à Papin dans les Grands-Fonds des Abymes.

Sur l'itinéraire technique du système de culture dans les Grands-Fonds de Sainte-Anne, on peut également consulter avec profit le travail d'études et de recherches de géographie de Annick PELLISSIER, Structures foncières, modes d'exploitation et économie agricole dans la région des Grands-Fonds de Sainte-Anne (Guadeloupe), Université de Bordeaux III, Institut de Géographie, Décembre 1978 pp 24-32.

(61) Pour tout ce qui concerne les différentes espèces d'ignames «Dioscorea», notamment celles cultivées en Guadeloupe, voir l'excellent ouvrage de Lucien DEGRAS, l'igname, plante à tubercule tropicale, Ed; G-P Maisonneuve & Larose et Agence de Coopération Culturelle et Technique, Paris, 1986.

(62) À propos des rendements, faute d'un suivi que nous n'avons pu mener à terme, on peut rappeler ces estimations que proposent G. LASSERRE : « En culture à plein, avec des fosses distantes de 1 m en tous sens, les rendements de 15 à 20 tonnes à l'hectare ne sont pas exceptionnels. Ils sont évidemment plus faibles en culture mixte, ce qui est presque de règle sur les mornes des Grands-Fonds », G. LASSERRE, la Guadeloupe… op cit, Tome II, p 557. Comme le relèvent tous les paysans avec qui nous avons eu des entretiens non directifs à ce sujet, des enquêtes actuelles corrigeraient ces chiffres à la baisse en raison de la dégradation des sols consécutive aux bouleversements du système d'assolement et de l'âge très avancé de la majeure partie des exploitants.

(63) Les « carreaux » ou les « pièces » de légumes n'ont pas, dans la zone des Grands-Fonds comme ailleurs en Guadeloupe, la même étendue que les « carreaux » de canne ou encore la parcelle de 1 ha 13 a 7 ca ou de 1 ha 29 a que l'on désigne à Haïti par le même terme. Construits sur les plateaux, ils sont orientés dans le sens de la pente, et séparés les uns des autres par une canalisation qui permet l'écoulement des eaux vers l'aval, toute chose qui empêche le départ du sol.

(64) À propos de ces plantes, dont plusieurs ne sont pas cultivées même si l'on en prend grand soin, voir Christine BOUGEROL, la médecine populaire à la Guadeloupe, Ed. Karthala, 1983.

(65) À l'exception de quelques rares exploitations de taille moyenne, appartenant aux habitants propriétaires et à leurs descendants, dont la production, comme pour les cultures est principalement orientée vers les marchés. C'est le cas notamment des élevages de Saint-Jean MATHURIN, de son fils Athanase et de son petit-fils Amédée qui, en dehors des bovins, des porcins et des volailles, ont pratiqué l'élevage de mulets et de chevaux à une échelle qui dépassait les besoins de l'exploitation. Il en était de même de Eugène Félix LAURENT et de son frère Arson ou encore de François Amilcar PÉDURAND. Amédée MATHURIN qui bénéficia de l'essentiel du patrimoine foncier de son père Athanase, semble avoir été le premier exploitant agricole à pratiquer l'élevage de volailles à partir de poussins importés de la métropole ; c'était en 1955.

(66) Mentionnée plusieurs fois dans les entretiens.

(67) L'observateur aurait tort de sous-estimer ce droit des aînés à inviter les participants au travail d'entraide. D'ailleurs, en même temps qu'un droit, cette prérogative est aussi un devoir que l'aîné assume vis à vis du groupe. Parce que de son exercice judicieux dépend, d'une part la réalisation des objectifs économiques du groupe, et d'autre part, le maintien d'un équilibre relatif des échanges entre les groupes lignagers. De ce point de vue, on comprend que pour ces travaux agricoles, jusque en qui concerne les membres (par exemple leurs beaux-frères) de lignages alliés, les aînés opèrent une sélection qui vise à écarter tous ceux qui ont la réputation de « fainéant » ou de « philosophe » et dont la participation au coup de main peut être estimée d'une contribution négative d'autant qu'elle risque d'appeler une contre partie qui serait quant à elle significative.

(68) Ces dons de terre (souvent camouflés en ventes de préférence notariées), de récoltes de semences etc qui apparaissent à juste titre aux yeux des cadets comme des prélèvements sur les ressources ou le patrimoine du groupe ne l'auraient pas été si la prohibition de la polygamie n'avait pas exclu ces «concubines» et leurs enfants réputés naturels mais souvent aussi nombreux que ceux qui appartiennent formellement au lignage.

(69) Il est parfois arrivé qu'à la suite de ces contradictions avec les aînés, les cadets aient quitté l'habitat du lignage pour établir leur logement ailleurs. Sur la base des témoignages, ces départs ont cependant rarement abouti à la rupture de tous les liens avec le lignage.

(70) Claude MEILLASSOUX, Anthropologie économique des Gouro de Côte d'Ivoire, de l'économie de subsistance à l'agriculture commerciale, Ed. Mouton, Paris, La Haye, 1964; Femmes greniers et capitaux, Ed. F. Maspéro, Paris, 1977.

(71) Emmanuel TERRAY, Le marxisme devant les sociétés «primitives», Ed. F. Maspéro, Paris, 1969.

(72) Pierre-Philippe REY, Colonialisme, néo-colonialisme et transition au capitalisme, Ed, F. Maspéro, Paris, 1971.

(73) Marc AUGé, Statut, pouvoir et richesse: relations lignagères, relations de dépendance et rapports de production dans la société alladian, in Cahiers d'études africaines, 9, 3 (35), 1969;  Théories des pouvoirs et idéologie, étude de cas en Côte d'Ivoire, Ed. Hermann, Paris, 1975.

(74) Fabrizio SABELLI, Le pouvoir des lignages en Afrique, la reproduction sociale des communautés du Nord-Ghana, Ed. L'Harmattan, Paris, 1986.

(75) Pathé DIAGNE, Le pouvoir en Afrique, in le concept de pouvoir en Afrique, Ed. Les presses de l'Unesco Paris, 1981, p 31.

«L'observation amène à tirer quelques conclusions importantes. La maîtrise de l'espace est première en Afrique noire par rapport à celle du pouvoir. La primauté du « chef politique » sur le « chef foncier » est le fruit d'une évolution parfois tardive, qui a différencié progressivement, parmi les instances, celles du « lamanat », ou maîtrise de l'espace territorial, de celles du mansaya, ou maîtrise de l'espace politique.

La problématique de l'état négro-africain dissocie le contrôle de l'espace territorial et foncier de celui du pouvoir. C'est là une originalité essentielle. Elle n'a pas de portée universelle, tout au contraire. Elle n'est générale que sur le terrain négro-africain. Elle est inconnue dans la tradition indo-européenne ou asiatique, qui associe à peu près partout, depuis des millénaires, appropriation du pouvoir et propriété territoriale ou foncière.»

(76) F. SABELLI, op. cit, p 20

« un espace "historicisé" par les influences des êtres humains sur le milieu et "historicisant", dans ce sens que le milieu naturel produit à son tour des effets sur les individus et les groupes qui l'occupent…

L'habitat est … la résultante de pratiques symbiotiques sans cesse renouvelées, le fruit d'un échange qui ne se limite pas à la dimension instrumentale et utilitaire ».

(77) C. MEILLASSOUX, op. cit. pp 61-64

(78) L'usage de cette dernière notion ne s'étant généralisé à tout le pays Gouro qu'après que l'administration coloniale ait fait du « goniwuo », l'unité fiscale, MEILLASSOUX précise à ce propos:

« Ni le critère de filiation, ni le critère de résidence ne satisfont à la définition du goniwuo dans l'acception générale et présente de ce terme. Le goniwuo est un groupement de fait fondé à la fois sur les rapports de parenté et d'alliance. Il se distingue à la fois du lignage et de la concession (le dogi des Gouro de la savane), encore qu'il puisse dans certains cas correspondre à l'un ou à l'autre ou aux deux à la fois…

Pour préciser ce que nous avons dit précédemment, le ginowuo se compose tantôt d'un seul de ces groupes de parenté (lignages), l'aîné ayant le titre de goniwuoza, tantôt de plusieurs, mais dans ce dernier cas, d'importance et d'ancienneté inégales; … Le goniwuo forme donc une unité politique en ce sens que tous ses membres dépendent d'une seule autorité, celle du goniwuoza ou de l'aîné du lignage. Cette autorité est parfois exercée en association et sous la présidence du goniwuoza par les aînés des diverses branches du lignages ou des dfférents groupes de parenté qui composent le goniwuo, réunis en une sorte de conseil familial chargé en particulier de régler les litiges entre les membres du groupe. Les aînés ont la responsabilité de leurs dépendants : ils les dotent, paient leurs amendes et aujourd'hui leurs impôts. En revanche ils bénéficient du travail de leurs cadets… ».

id. pp 63-65

(79) Il n'est pas sans intérêt de rappeler cette relation que propose EVANS-PRITCHARD entre le lignage et le clan:

«Un clan est un système de lignages et un lignage est un segment généalogique d'un clan. On pourrait parler du clan tout entier comme d'un lignage, mais je préfère dire des lignages qu'ils en sont des segments et les définir comme tels».

EVANS-PRITCHARD, Les Nuer, description des modes de vie et des institutions politiques d'un peuple nilotique, traduit de l'anglais par Louis EVRARD, Ed. Gallimard, Paris, 1968, pp 221.

Pour sa part, dans son étude sur les communautés Dagari de l'actuel Nord-Ghana, SABELLI retient comme niveaux de segmentation:

— l'unité domestique «correspondant à ce que Goody appelle cooking group" ou "independent unit of food preparation"», «généralement composée du père, de la mère et des enfants non mariés… (qui) englobe dans plusieurs cas les membres de trois générations»

— Les unités de production «qui rassemblent idéalement un ou plusieurs frères nés de la même mère, leurs femmes et enfants… (que) Goody appelle "framing group"»

— les unités résidentielles (yir) « qui recoupent un segment de lignage ou englobent une ou plusieurs unités de production. Elles se définissent physiquement en fonction du "compound" (concession), l'habitation collective, socialement en fonction de la descendance»

— la communauté constituée de l'ensemble des unités résidentielles qui occupent «un territoire aux frontières assez floues (têg), sorte d'unités de voisinage reconnaissable, aujourd'hui, principalement à cause de la pratique des échanges réciproques du travail agricole…»

F. SABELLI, op. cit. pp 28-29.

Nous pouvons ajouter que nombre de traits de l'organisation sociale des Gouro que décrit MEILLASSOUX se retrouvent chez les ethnies Fanti, Guin, ou Adja-Ewé de l'ancienne « Côte des esclaves » qui fournissent de nombreux patronymes aux Nouveaux-Libres des Grands-Fonds. Il en est ainsi des Abiakoua, Acekavi, Aïdoua, Akiroaka, Ako, Akoka, Aleboué, Anouvovi, Aouagné, Aquaba, Baumé, Elatré, Kentévi, Obiakoua, Okebiboué, Okézi, Ouambiala, Ouanna, Ouaoto etc.

Ainsi, parmi les groupes ethniques qui peuplent les villes ou villages « guin » de Glidji, Agbodréafo et Aného sur la côte togolaise, on trouve les clans Akangban dont les différents lignages (Zankly, Bêtum, Avla, Kpavuvu, Drankey, etc) se reconnaissent dans le totem « Togbé Agbanmi », Ela dont les lignages (Lanklé, Messan, Ako, Kpanu, Adjétey, etc.) se reconnaissent dans le totem « Agnagnran », Péda qui se réclament de « Togbé Dangbé » etc.

(80) C. MEILLASSOUX, op. cit. pp 127-128.

(81) idem p 168.

(82) idem p 90.

(83) Voir à ce propos, Paul MORAL, Le paysan Haïtien, étude sur la vie rurale en Haïti, Les Editions Fardin (reproduction) 1978, G.P. Maisonneuve & Larose, Paris, 1961, pp 11-59.

(84) Particulièrement longues à collecter, compte tenu de la méfiance parfaitement légitime des informateurs vis à vis du chercheur dont ils ne contrôlent pas l'utilisation des informations recueillies, mais aussi de la tendance non moins légitime des personnes et des groupes à se protéger de quelque étranger que ce soit. A titre d'exemple, nous pouvons avouer ici qu'en dehors des rapports qui participent directement aux procès de travail, nous n'avons pu obtenir auprès des membres des segments de parenté eux-mêmes ou des groupes alliés, aucune information sur les rapports susceptibles de révéler les contradictions sinon les conflits internes au groupe lignager, avant d'avoir fréquenté chacun de nos amis pendant un minimum de deux ans.

(85) Forme de contrat non écrit, passé entre le propriétaire et un cultivateur (producteur direct), elle correspond à une journée de travail évaluée en surface, en volume ou en nombre selon la nature du travail concret; dans la zone des Grands-Fonds, on y recourt notamment pour la préparation des fosses d'ignames.

(86) Tout aussi informel que la «tâche» du point de vue juridique, l'«entreprise» consiste en un accord, sur un travail concret et sa valeur monétaire, entre le propriétaire et un producteur direct qui, ne pouvant le réaliser tout seul, fait appel à d'autres (généralement des amis ou parents) avec qui il partage la rémunération. L'appellation de cette pratique qu'on retrouve également dans le bâtiment ne doit pas faire illusion, car les partenaires de celui qui obtient le contrat avec le propriétaire ou le commanditaire de l'ouvrage n'ont ni «de jure» ni «de facto» le statut de salariés. L'estime réciproque, la juste appréciation des qualités humaines et de l'ardeur au travail des uns et des autres ou encore la solidarité parentale etc. sont les principaux fondements de ces associations qui peuplent aujourd'hui encore, le monde de l'«économie informelle» en Guadeloupe.

(87) Nous retenons que ces modalités relèvent de la soumission formelle (et non de la soumission réelle) du travail au capital en ce sens où elles correspondent à des modes d'accaparement du travail ou de la force de travail des producteurs directs (que sont les paysans) qui n'appellent de la part du capital, aucune transformation des conditions objectives du travail, aucune régénération des procès de travail.

Sur la distinction que K. MARX introduit entre les deux modes de soumission du travail au capital dans les procès de sa valorisation et qui sont liés au stade de développement du MPC à l'intérieur d'une FES, aux conditions concrètes dans lesquelles se fait sa «nouvelle naissance» dans une FES où il n'existait pas comme tel, à l'acuité de la lutte des classes, à la fraction du capital social qui anime le procès de valorisation etc., voir, « Un chapitre inédit du capital », Union Générale d'Editions 10/18, Paris, 1971, pp 191-223 ; voir également C. PALLOIX, Procès de production et crise du capitalisme, Ed. PUG/F. Maspéro, Paris, 1977, pp 128-133 et H. BABASSANA, op.cit. pp 67-72.

 

______________________________________

SOMMAIRE
Avant-propos
I. L’espace géographique
II. L'histoire du peuplement
A. Question de méthode pour restituer l'histoire singulière de la zone des Grands-Fonds
B. Mise en valeur et peuplement des Grands-Fonds (XVIIe-XVIIIe siècles)
1. Les Grands-Fonds avant l'installation des Petites-Habitations: l'ère Caraïbe
2. L'ère des communautés-marronnes
3. La mise en valeur mercantiliste. Les modalités économiques d'installation des Habitations secondaires dans les Grands-Fonds
4. L'installation des Petites-Habitations et les premières formes du peuplement actuel
5. Le processus de peuplement des Grands-Fonds: les petits-Blancs
a. Les petits-Blancs de la première génération de colons
b. Les petits-Blancs du second groupe
6. Le processus de peuplement des Grands-Fonds: les "Gens de couleur" et les Noirs affranchis
Illustrations audio-vidéo
Bibliographie

______________________________________

par Georges Lawson-Body

© Médiathèque Caraïbe / Conseil Départemental de la Guadeloupe, 2021