2. L’histoire du peuplement – B. D’une abolition à l’autre: 1794-1848 la période de déclin des habitations secondaires

Dossier Laméca

Histoire de la zone des Grands-Fonds de la Grande-Terre (Guadeloupe)

II. L'HISTOIRE DU PEUPLEMENT
B. D'une abolition à l'autre: 1794-1848 la période de déclin des habitations secondaires

 

1. La colonie durant la période révolutionnaire

Alors que la situation que nous venons de décrire et d'analyser sur la base de ces « États nominatifs des citoyens… » de 1794 et 1796 aurait pu marquer la rupture avec l'ère esclavagiste et le début de la phase de transition de la Guadeloupe vers le salariat, il n'en a rien été. D'une part, parce que sous la pression, notamment des intérêts des colons sucriers et du grand commerce métropolitain, Napoléon BONAPARTE fit rétablir l'esclavage par l'arrêté consulaire du 16 juillet 1802, mais aussi et peut-être surtout, parce que le décret voté par la Convention le 16 pluviôse an II, en prohibant sur tout le territoire de la République, le statut juridique de l'esclave, n'abolissait pas pour autant le travail forcé. De plus, pour des raisons qu'il faut espérer que les travaux des historiens et sociologues révéleront un jour, la classe servile en Guadeloupe n'a pas –pour soi– transformé l'émancipation « concédée » en un mouvement de libération sociale.

Sans nous étendre sur la situation socio-économique et politique dans la colonie au cours de la période qui court de septembre 1789 au rétablissement de l'esclavage par LACROSSE et RICHEPANCE en 1802, nous voudrions, eu égard à la place centrale qu'occupait le statut de la classe laborieuse dans les stratégies des colons d'une part et dans les perspectives des révolutionnaires français (quant au devenir de la colonie) d'autre part, relever trois grands moments rythmés par les événements et les non événements dans la métropole.

Pour cette période qui court de la première abolition de l'esclavage à son rétablissement, nous serons amenés malgré nous, à passer quelque peu sous silence la région des Grands-Fonds. Ceci est dû à l'absence d'informations spécifiques sur la région au cours de cette période. Il n'en demeure pas moins que cette zone qui abrite une part importante des petites-habitations de l'île, sans être expressément nommée par les documents disponibles a été particulièrement impliquée dans l'histoire sociale des treize ou quatorze années qui suivent la prise de la Bastille en France. En dehors de ce qui touche la classe servile, on retiendra la part très active que les Petits-Blancs, les affranchis et plus généralement les Libres de couleur ont prise aux événements durant toute la période. Enfin, on ne perdra pas de vue que malgré l'installation des petites habitations les Grands-Fonds restent à cette époque, un des principaux refuges des marrons, en raison de la progression somme toute faible des défrichements.

 

a. 1789-1794

Années d'« incertitude de l'Assemblée nationale à l'endroit des colonies » selon M. A. LACOUR, elles sont surtout celles de la longue attente de la réponse non équivoque de l'Assemblée Constituante ou de la Convention à la question incontournable et urgente que posait l'esclavage aux auteurs de « La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen ».

Comme problème philosophique et politique à résoudre, cette question n'était pas nouvelle. En effet, nul n'ignore la place que lui ont accordée durant tout le XVIIIe siècle les hommes de lettres et les philosophes qui ont par ailleurs largement contribué à la formation de grand mouvement d'idées ayant abouti à la révolution. Nul n'ignore non plus l'importance du mouvement abolitionniste en Grande-Bretagne, où Wilberforce avait soumis au parlement en 1787, une proposition pour l'abolition de l'esclavage dont « la Société des Amis des Noirs » se faisait l'échos dès les premiers jours de la révolution.

Cependant, comme l'observe A. COCHIN, on sait que

Devant l'esclavage, l'Assemblée constituante, si abondante pourtant en grandes âmes passionnées pour la justice, ne sut que reculer comme devant un abîme. Elle craignait de toucher à ces sociétés lointaines et singulières, dont on ne parlait qu'avec effroi. À entendre Malouet, Maury, Barnave, la liberté, c'était une guerre civile avec la peau pour cocarde ; c'était, par la défaite de la race blanche, la rupture du lien qui unissait les colonies à la métropole. Partagée entre la justice et la frayeur, l'Assemblée avait décidé par un décret du 8 mars 1790, et une inscription du 28, que les colonies continueraient à vivre sous le régime de lois particulières, et feraient connaître leurs vœux par l'organe des Assemblées coloniales auxquelles seules appartiendrait l'initiative des lois concernant l'état des personnes. (1)

On sait aussi qu'il aura fallu les menaces que faisaient peser sur l'empire colonial français, la révolution conduite par les esclaves et les libres de couleur à Saint-Domingue d'une part, et les visées annexionnistes de la Grande-Bretagne de l'autre pour décider la Convention à décréter « par acclamation, mais par surprise » le 16 pluviôse an II, l'abolition de l'esclavage (2). C'est à Danton, ancien avocat au conseil du Roi et actuel organisateur de la défense nationale qu'il est revenu de révéler les véritables mobiles et partant les limites de cette décision :

Danton se lève : "Représentants du peuple français, jusqu'ici nous n'avons décrété la liberté qu'en égoïstes, pour nous seuls : mais aujourd'hui nous proclamons à la face de l'univers, et les générations futures trouveront leur gloire dans ce décret, nous proclamons la liberté universelle! La Convention nationale a fait son devoir."

Et de poursuivre :

... "Il existe entre l'esclavage et la liberté un passage délicat et difficile à franchir. On vous propose d'envoyer sur-le-champ un aviso pour faire connaître la loi bienfaisante que vous avez rendue ; je m'y oppose, et je demande le renvoi de cette proposition au Comité de Salut public, qui vous présentera ses vues ; mais que le rapport soit fait promptement et qu'on lance la liberté sur les colonies avec les moyens de la faire fructifier..." (3)

Ce dernier passage de l'intervention de Danton que cite A. COCHIN est particulièrement révélateur des contradictions que l'Assemblée constituante, et après elle, la Convention ont entretenues sur la question de l'abolition de l'esclavage. La suite confirme sans équivoque les mobiles qui ont, en dernière instance, guidé la décision des révolutionnaires :

..."Citoyens, c'est aujourd'hui que l'Anglais est mort ! (Vifs applaudissements.) Pitt et ses complots sont déjoués! L'Anglais voit s'anéantir son commerce! La France, qui jusqu'à ce jour avait pour ainsi dire tronqué sa gloire, reprend enfin aux yeux de l'Europe étonnée et soumise la prépondérance que doit lui assurer ses principes, son énergie, son sol et sa population! Activité, énergie, générosité, mais générosité dirigée par le flambeau de la raison, et régularisée par le compas des principes, et vous assurerez à jamais la reconnaissance de la postérité!" (4)

Comme on peut l'imaginer, ces contradictions que soulèvent l'abolition du travail servile étaient autrement plus vives dans la colonie où les intérêts de classes et les préjugés de race se sont jusque-là mutuellement soutenus dans la vie quotidienne sur les habitations. Ainsi,

La nouvelle des événements accomplis en France au mois de juillet étant parvenue dans la colonie en septembre (1789), y fut reçue avec des transports de joie par toutes les classes de la population. Il semblait que la nouvelle cocarde dût apporter à chacun une réalisation de ses rêves de félicité. Tout le monde, hommes et femmes, voulut se parer du nouveau signe. (5)

Chacune des classes prétendit faire tourner à son avantage les idées répandues en France. Les planteurs y virent le moyen de se placer au-dessus de l'autorité du Gouvernement (6) ; les autres blancs (les petits-habitants), celui de se mettre au niveau des privilégiés, qui leur avaient témoigné jusqu'alors un mépris offensant ; les gens de couleur, la plupart propriétaires, jouissant d'une honnête aisance, mais tenus dans une condition humiliante, espérèrent une amélioration graduelle et une participation aux droits civils et politiques ; et le mot de liberté, en se faisant entendre dans les ateliers des Noirs, dut nécessairement y produire une fermentation, que des instigateurs secrets surent mettre à profit. (7)

Sur la question des droits des personnes de couleur et des Noirs libres qui est au centre des affrontements socio-politiques et ethniques dans la colonie tout au long des premières années, après de multiples hésitations, l'Assemblée nationale, par le décret du 28 mars 1792, « reconnaît et déclare que les hommes de couleur et nègres libres doivent jouir, ainsi que les colons blancs, de l'égalité des droits politiques ».

L’État métropolitain accomplissait là, l'acte juridique qui permet pour la première fois de son histoire, au groupe ethno-social des Libres de couleur et des affranchis d'accéder à la « société civile », et à terme, à la « société politique ». À certains égards, ceci constitue un des faits sociaux et politiques majeurs de toute la période révolutionnaire à la Guadeloupe.

Par ailleurs, par sa décision (en date du 11 août 1792) de supprimer la prime d'encouragement accordée à la traite des Noirs, elle venait de porter une autre atteinte aux intérêts des négociants mais aussi des planteurs qui doivent craindre dans l'immédiat, une baisse des approvisionnements et un renchérissement du prix d'acquisition des esclaves.

On comprend dès lors la grande agitation sociale que connut la colonie durant toute la période ; en particulier, la réaction des colons. Comme à la Martinique, l'expédition portant les commissaires de la Législative fut reçue à la Guadeloupe à coups de boulets de canons, et dût atterrir à Saint-Domingue. La classe des planteurs dans ces deux colonies avaient très tôt et sans ambiguïté choisi son camp, celui de la « contre-révolution ».

L'accueil que les différents groupes sociaux réservèrent à l'émissaire de la République, le capitaine de frégate LACROSSE, traduit encore mieux les espoirs et les craintes, pour tout dire, les antagonismes de classe que la révolution a mis à jour au sein de la colonie. L'expédition qui quitta Brest le 24 octobre arriva le 1e décembre à la Martinique où elle ne put débarquer ; elle dut faire route vers l'île de la Dominique où le gouverneur d'Arrot avait exilé des patriotes de la Guadeloupe.

Les planteurs qui contrôlaient ici l'Assemblée Générale coloniale, ainsi d'ailleurs que ceux de la Martinique,

par un arrêté (…) déclarèrent la guerre à la France républicaine, traitèrent M. Lacrosse d'aventurier sans titre et sans mission ; et à la Guadeloupe, la peine de mort fut prononcée contre quiconque introduirait l'adresse que cet officier venait de faire aux colonies.  (8)

De l'autre côté, la classe des petits-habitants (9) qui comptent surtout des Petits-Blancs et des gens de couleur acquis aux idéaux de la République, s'allient, reçoivent l'appui de la classe servile et des soldats, affrontent les partisans de la royauté et permettent l'entrée de LACROSSE à Pointe-à-Pitre :

Tous se mettaient à voir leurs vrais intérêts dans la liberté qui leur était offerte.

Le 20 décembre 1792, à la Pointe-à-Pitre, un rassemblement considérable, composé en grande partie de noirs et d'hommes de couleur, stationnait sur le cours d'Ennery (appelé depuis Place de la Victoire) ; tout à coup une fanfare éclate, les soldats sortent de la caserne en faisant claquer au vent les plis du drapeau tricolore, et la foule surexcitée, grossie des matelots des navires en rade et d'une partie de la population, parcourut les rues en réclamant le drapeau tricolore.

La municipalité se déclara aussitôt pour la République.

Le gouverneur d'Arrot, à la tête des planteurs et des partisans de la royauté, vint attaquer la Pointe-à-Pitre, mais il fut vaincu, et n'eut d'autre alternative que celle d'aller se réfugier à la Trinité espagnole, où le suivirent ses officiers et de nombreux colons.

Aussitôt, les républicains invitèrent le capitaine Lacrosse à se rendre à la Guadeloupe. (10)

Lacrosse fit son entrée à la Pointe-à-Pitre le 5 janvier 1793, portant au grand mât de sa frégate, en guise de cornette, un énorme bonnet rouge. En posant le pied sur la plage, il se jeta au coup d'un nègre et lui donna la baiser fraternel. La présence de commandant de la Félicité excita dans la ville un véritable délire. Jamais enthousiasme plus tumultueux, transports de joie plus bruyants, n'avaient accueilli un triomphateur. Enivré des hommages rendus à l'exaltation de ses principes révolutionnaires, à des discours passionnés, le missionnaire de la France répond par ces paroles ardentes :

"Révolution, révolution! Égalité ou la mort!... En révolution tout est permis... Insurgez-vous donc, ô patriotes! vous êtes, dans ces climats, d'une modération coupable. Armez une de vos mains d'un poignard, armez l'autre d'une torche, et marchez!... Point de grâce aux modérés surtout ; que le fer ou le feu vous fasse une juste raison de tous les obstacles qui se présentent devant vous."

La foule fait entendre des applaudissements frénétiques...

Dans son compte rendu, Lacrosse a dit : "à dater de ce moment le parti des planteurs fut anéanti à la Guadeloupe"...

De toutes les paroisses, des frères et amis envoyèrent des députations à Lacrosse pour lui offrir des félicitations et l'inviter à venir les visiter...De plusieurs lieues à la ronde les cultivateurs désertèrent les champs, et comme un fleuve débordé, vinrent inonder, envahir la ville afin de contempler la liberté dans la personne du commandant de la Félicité.

On peut par la pensée se faire le tableau de la ville au milieu de ces flots de population, de gens s'agitant en sens contraires, les uns entrant triomphalement, les autres craintifs, cherchant à s'esquiver, craignant que tant de liberté ne leur enlevât celle de fuir.

Placé au centre de ce rayonnement de l'agitation, Lacrosse commença ce qu'il appelait le grand œuvre de la régénération...

La Guadeloupe devant être gouvernée à l'image de la France, des clubs furent partout organisées. Chaque ville, chaque bourg, chaque village eut le sien...C'était dans ces sociétés que les noirs venaient s'instruire sur les droits de l'homme et du citoyen. (11)

En moins de huit jours, tous les quartiers de l'île envoyèrent des délégués au capitaine Lacrosse ; de nouveaux magistrats furent nommés ; les municipalités organisées... le séquestre fut mis sur les biens du clergé et des émigrés, en vertu des décrets des 3 novembre 1789 et 25 août 1792. (12)

Et pour parachever l'installation de ces structures politico-administratives républicaines, les députés des paroisses se constituèrent en Commission Générale Extraordinaire, en remplacement de l'Assemblée Générale Coloniale.

Comme nous l'avons vu plus haut, si LACROSSE vint proclamer la République, et fit planter partout des « arbres de liberté », il n'annonça cependant pas la grande nouvelle qu'attendait la classe laborieuse : l'abolition de l'esclavage. En ce début de l'année 1793, la Convention ne savait pas encore si elle devait décider. On sait que les préparatifs de l'expédition britannique contre les îles du Vent, consécutivement aux accords secrets entre les planteurs de la Martinique et de la Guadeloupe d'une part et les Anglais de l'autre, finiront par dicter le décret d'abolition de l'esclavage que V. HUGUES portera à la Guadeloupe en juin 1794. Comme l'écrit si bien O. LARA,

Il fallut que les circonstances rendissent inéluctables la nécessité de l'émancipation, que sans quoi la perte des colonies fût certaine, pour que l'acte de la libération devînt un fait accompli. (13)

 

b. 1794-1798

C'est le début de la période dite révolutionnaire, que l'on peut désigner comme l'ère de V. HUGUES.

Par rapport aux cinq années précédentes, celles-ci avaient le mérite de combler le vide juridique quant au statut de la classe laborieuse. L'esclavage, comme rapport social légitimé par un rapport juridique —le droit pour un individu de s'approprier un autre— est formellement aboli.

Dans les faits cependant, les nouveaux citoyens se verront très tôt confisquer la liberté recouvrée, au nom des intérêts de la République. En d'autres termes, la prohibition du rapport juridique qui légitime le rapport social ne s'accompagne pas de celle du rapport de production —le travail forcé. Nous y reviendrons.

Au regard de l'histoire de cette époque ainsi que de celle toute contemporaine (14), on peut retenir que c'était dans l'ordre normal des choses.

Quoiqu'il en soit, la véritable mission (15) des agents de la Convention peut désormais commencer. Elle était double : reconquérir les colonies et y restaurer l'autorité de la France d'une part, châtier les « collabo », les traîtres à la patrie et prévenir la contre-révolution (monarchique) de même que la révolution anti-esclavagiste d'autre part.

A. COCHIN, avec un jugement qui peut être diversement apprécié, résume assez bien cette action de V. HUGUES :

Le 21 Avril 1794, les Anglais s'emparèrent de l'île. Le 2 juin, les agents de la Convention, Victor Hugues et Pierre Chrétien, paraissent en vue des côtes de la Grande-Terre avec deux frégates, un brick, cinq transports et douze cents hommes. Pouvant communiquer avec la terre, ils lancèrent le décret d'abolition de l'esclavage, avec une proclamation ardente. Le 7 juin, les esclaves accoururent, et, après sept mois de luttes héroïques, les Anglais durent céder devant cette quinzième armée de la Convention. La colonie était sauvée, mais ruinée ; car avec la liberté entrait la révolution, accompagnée de tous les excès produits par la double ivresse de l'indépendance et de la victoire. La Pointe-à-Pitre eut son tribunal révolutionnaire. Quand la liberté en est là, la dictature n'est pas loin, et, avec elle, la terreur, l'arbitraire violent, et le fardeau de ces lois sans nombre que la dictature invente et multiplie sans succès pour contraindre la seule force qui lui résiste et finit par la vaincre, la force des choses. Chrétien ayant succombé à la fièvre jaune, Hugues, demeuré seul maître d'une île bloquée par les Anglais, désertée par les habitants, et sans culture, entassa proclamations sur proclamations, ordonnances sur ordonnances. Les premières ne parlent que de liberté et de bonheur ; puis il faut défendre, sous peine de mort, de voler et arracher les vivres (13 juin 1794), ordonner le travail sous les mêmes peines (18 juin), embrigader les noirs équiper avec eux des corsaires pour capturer sur mer la nourriture que la terre ne produit plus, mais par ces moyens violents, ajourner la famine sans ressusciter le travail, et en revenir à mettre en réquisition ces prétendus hommes libres (28 août 1795). En 1796, cultivateurs et cultures, bâtiments et bestiaux, étaient presque anéantis, et Victor Hugues, à bout d'énergie et d'espérance, refusait de proclamer la Constitution. (16)

Dans une dépêche en date du 9 août 1796, adressée au ministre de la marine, V. HUGUES expose les raisons pour lesquelles il s'est abstenu de mettre en application dans la colonie, la constitution. Par-delà ce qui peut effectivement relever des « tendances despotiques » du jacobin et que beaucoup d'historiens se plaisent à souligner, ses arguments qu'on retrouve ailleurs, ne manquent pas d'intérêt quant aux alternatives que la métropole pouvait envisager vis à vis du travail servile, eu égard à ses intérêts de puissance coloniale :

La constitution, qui offre tant d'avantages en France, ne présente que des difficultés dans ces contrées ; la promulguer, la mettre aujourd'hui en activité, le lendemain il n'y a plus de colonies. En effet, qui pourra contenir 90000 individus forts et robustes, aigris par de longs malheurs, par des tourments horribles et par des supplices affreux ? Qui pourra contenir la férocité naturelle aux Africains, accrue par le désir de la vengeance ? Qui empêchera les funestes effets de l'ignorance et de l'abrutissement où l'esclavage les a plongés ? Serait-ce 3000 personnes, dont 2000 détestent autant l'ordre des choses actuel que le gouvernement républicain... ? Nous vous le répétons, citoyen ministre, la constitution, loin d'être un bienfait pour la colonie, sera sa perte : Saint-Domingue n'est-il pas une preuve de ce que nous avançons ? ...

Un autre obstacle contrarierait encore la mise en activité de la constitution, le manque de lois ; et, depuis vingt mois, nous ne cessons de les demander.

L'ordre des choses pour la culture est tel, qu'il n'a pu être changé jusqu'à ce jour ; la volonté du Gouvernement serait-elle de distribuer les propriétés nationales aux Africains ? Nous croyons devoir vous dire avec assurance que la République perdrait de grands capitaux, et n'en retirerait aucun avantage, par la paresse naturelle à tous les individus qui habitent un pays où les besoins de la vie sont comptés pour rien.

L'homme attaché aux travaux de la terre peut, sans se gêner, se procurer en dix jours l'existence d'une année ; il n'a pas de besoins ; les vêtements lui sont inutiles ; l'indolence et la paresse sont le suprême bonheur pour lui ; il n'est mû par aucune des passions qui peuvent porter l'homme au travail ; l'ambition lui est inconnue ; le retour dans sa patrie ou dans tout autre climat, loin d'être une récompense, serait un châtiment (!!!). Or, il ne peut s'adonner aux travaux de la culture du sucre et du café que par la contrainte. Est-ce là l'esprit de la constitution ? … Nous entendons par contrainte les moyens qui nous sont dictés par la constitution, pour empêcher le cultivateur de rester dans l'oisiveté.

Rien de plus pénible que les travaux de la culture dans les colonies ; il n'est aucune richesse au monde qui puisse dédommager le cultivateur de ses peines sous un ciel aussi brûlant, et nous mettons en fait qu'un forçat, condamné à vingt ans de fers, ne se résoudrait pas à échanger sa peine contre un an de travail à la culture du sucre : ce n'est que par gradation qu'on peut amener ces infortunés, par instruction, par le besoin, par les vices même de la société, à l'état où le gouvernement veut les appeler.

D'ailleurs, citoyen ministre, comment concilier la constitution avec les instructions que vous nous avez données, faire des règlements sévères pour la culture, dites-vous? Eh quoi ! donner la liberté à un homme à qui il ne faut que dix jours dans une année pour se procurer tous ses besoins et vivre agréablement sans nuire à la société, suivant l'esprit de la constitution ; il est donc contre ce même esprit de l'assujettir, par des règlements, à travailler pour les autres ! (17)

Le grand intérêt de cette dépêche, texte interne à l’État et à la classe politique, est qu'elle révèle parfaitement, les contradictions entre les principes humanistes des discours idéologiques et les impératifs qui eux procèdent des intérêts de la classe hégémonique ; elle désigne par ailleurs, les critères qui déterminent en dernière instance, les orientations de la politique coloniale ainsi que les moyens qu'exige sa conduite efficace.

On notera en passant que les jugements ethnocentriques (pour ne pas dire plus) que V. HUGUES formulent ici pour légitimer le recours au travail forcé (18) sont à peine éloignés de ceux que tiendra LACROSSE au cours de son second voyage dans l'île où il vient rétablir l'esclavage (19). Ils rappellent très étrangement aussi certaines pages de « Grandeurs et servitudes coloniales » de Albert SARRAUT… et tant d'autres considérations sur ceux qui, depuis le XVIIIe siècle sont apparus pour l'occident conquérant comme des êtres entièrement-à-part de l'« Humanité ».

De cette période qui précède le « Gouvernement provisoire » et le prochain régime de terreur que le Consulat instaurera dans la colonie, on retiendra surtout :

— que si elle a été celle du triomphe de l'humanisme quant aux positions de principe de la Convention à propos de l'esclavage, l'émancipation a immédiatement appelé une confiscation de la liberté. En cela, elle n'aura jamais été que formelle.

Pour être plus précis, l'abolition de l'esclavage décrétée par la Convention ne signifiera pas pour l'individu émancipé, la libre disposition de sa force de travail, de ses autres capacités créatives, encore moins de son être ; l'émancipation n'aura pas fait recouvrer à l'ancien esclave —travailleur collectif— la faculté de formuler ou de réaliser pour soi un projet social. Cela, LACOUR l'a compris, sauf qu'il en attribue à tort la responsabilité à la personnalité de V. HUGUES ou au despotisme qui ne serait inhérent qu'au jacobinisme :

Sous la protection de ces différents actes, la terre fut remuée, les champs en friche s'éloignèrent des bâtiments, la culture reçut une nouvelle vie. Mais il faut bien le dire, ce fut aux dépens de la liberté proclamée avec tant de fracas, ce fut par la confiscation du décret du 4 février au profit de la République. Car qu'était-ce qu'une liberté qui vous enlevait le droit de choisir le genre de vos occupations, qui forçait le cultivateur à prendre racine sur la terre où le hasard l'avait jeté, et soumettait même son déplacement momentané aux caprices d'un séquestre ou d'un géreur? Par l'absence de tout salaire, le cultivateur ne pouvait même pas se bercer d'illusions, supposer que son temps était à lui et qu'il ne faisait que le prêter. (20)

La raison essentielle de cette absence d'alternative dont la Convention et plus tard le Directoire —en tant que système politique— font montre (à travers les initiatives de l'un de leurs agents), est à chercher dans l'état d'avancement du mode du production capitaliste, en particulier dans la France de cette fin du XVIIIe siècle.

— De cette période, on retiendra aussi qu'elle a surtout vu le succès du projet de la Convention, succès qui vient confirmer la pertinence de la stratégie de Danton.

— Enfin, faut-il suivre G. LASSERRE, qui retient que

Cette épopée sanglante de Victor Hugues devait laisser une marque indélébile sur l'île. (Et que) c'est en elle qu'il faut chercher les origines des différences actuelles dans la structure sociale et économique de la Guadeloupe et de la Martinique ? (21)

Ou plus généralement faut-il retenir comme beaucoup d'autres auteurs (22) que cette période a été celle d'une régression économique de l'île consécutive aux mesures de répression, en particulier, d'expropriation qui ont frappé les habitants sucriers ?

Par-delà ses apparences « seulement » économiques, cette question a aussi et surtout une dimension politique et idéologique. Et aucun des auteurs n'y échappe. En ce qui nous concerne, pour ne pas trop nous écarter de notre propos, nous nous contenterons ici d'une seule observation :

Contrairement à ce que laisse penser G. LASSERRE, rien ne permet d'affirmer que « l'ancien régime » c'est à dire le régime esclavagiste que les Anglais ont maintenu en Martinique soit par nature plus productif ou économiquement plus rentable qu'un autre que le processus révolutionnaire aurait pu instaurer en Guadeloupe si tel avait été le projet de la Convention (23).

La vérité est que celle-ci n'aura jamais aboli le travail forcé ; et G. LASSERRE ne doute pas que « la Révolution française ne semblait pas devoir troubler le régime économique et social établi au profit des planteurs » (24). Dans ces conditions comment incriminer la répression dirigée contre les Grands-Blancs en passant sous silence ou en justifiant leur alliance avec la puissance étrangère ennemie, sinon en légitimant la servitude des autres, condition sociale des producteurs directs à laquelle les Grands-Blancs ne voulaient pas que la révolution portât quelque atteinte :

Sans hésiter, les planteurs se rangèrent aux côtés des occupants. Ils avaient, en effet, pâti en 1793, d'une révolte des Noirs. Dans la nuit du 20 avril 1793 –un an, jour pour jour, avant l'occupation anglaise–, au quartier des Trois-Rivières, deux "ateliers" s'étaient insurgés et avaient égorgé seize "habitants" pendant leur sommeil. Les patriotes accusaient les planteurs d'être réactionnaires et complices de l'ennemi. Les montagnards de la commission générale demandèrent l'arrestation de 80 planteurs particulièrement suspects d'activité antinationale... Le 7 juillet 1793, les planteurs emprisonnés à Pointe-à-Pitre furent massacrés par une équipe de "patriotes". On imagine avec quelle satisfaction les "habitants" accueillirent le débarquement anglais du 20 avril 1794, et pourquoi ils se rangèrent aux côtés des Anglais lorsque Victor Hugues commença cette folle équipée qui semblait vouée à l'échec. (25)

Notons de suite que sur la base des documents disponibles, il n'y a pas l'ombre d'un doute sur la complicité et la collaboration des planteurs de la Guadeloupe et de la Martinique (ainsi d'ailleurs que de Saint-Domingue) avec les Anglais. Précisons aussi que cette collaboration s'est traduite par l'occupation effective de la Martinique avant même que la Convention votât le décret d'abolition.

Autrement, nous n'envisageons pas d'opposer « à la satisfaction des planteurs devant le débarquement anglais », une autre.

Nous ferons simplement observer que les insurrections des esclaves de Trois-Rivières, de Sainte-Anne, de Capesterre, de Goyave ou de Petit-Bourg, les meurtres d'habitants, les incendies d'habitations etc... sont une composante organique du régime esclavagiste, exactement comme les grèves ouvrières participent de l'économie salariale. Aussi avons-nous quelque difficulté à concevoir la revendication du travail servile par les planteurs sans son contraire, celle de la liberté par les esclaves. L'endroit appelle l'envers comme la mort appelle la vie, et le jour, la nuit.

Ajoutons pour finir, que c'est l'incapacité des planteurs à penser une autre forme de travail que celui de l'esclave qui leur a dicté l'alliance avec l'Angleterre dont le pouvoir politique, à cette époque restait partisan de la traite et de l'esclavage malgré le puissant mouvement abolitionniste dans ce pays. Que la collaboration ou « la trahison des intérêts de la patrie » ait appelé de la part des patriotes la répression nous semble dans l'ordre normal des choses.

 

c. 1798-1802

Air : Allons enfants de la patrie.

"Allons enfants de la Guinée,
"Le jour de travail est arrivé ;
"Ah ! telle est notre destinée,
"Au jardin avant soleil levé ! (bis)
"C'est ainsi que la loi l'ordonne ;
"Soumettons-nous à son décret ;
"Travaillons sans aucun regret,
"Pour mériter ce qu'on nous donne.
"
A la houe, citoyens ! formez vos bataillons !
"Fouillons (bis), avec ardeur faisons de bons sillons. (26)

Comme le traduit si bien la chanson, et comme on pouvait s'en rendre compte au vu des instructions du ministre sur « les règlements sévères pour la culture », la période précédente avait inauguré l'ère du rétablissement de la classe laborieuse dans son ancienne condition. La mise en place des premières mesures sous V. HUGUES se poursuivra avec DESFOURNEAUX et son successeur à la tête de la colonie.

Cette dernière période, sera celle du rétablissement des planteurs émigrés dans leurs propriétés et privilèges de classe autant que de race.

Ainsi, elle prolonge non seulement chronologiquement mais aussi politiquement et socialement la précédente ; en particulier pour ce qui concerne le sort de l'ancienne classe servile. Dans ce sens, la loi du 30 floréal an X n'aura été que l'aboutissement naturel d'un processus dont l'équivoque ne pouvait tenir que dans l'idéalisme de ceux qui n'avaient pourtant rien à perdre.

D'un point de vue juridique, c'est la loi du 1er janvier 1798 (27), par la nouvelle acception qu'elle définit de la « citoyenneté » qui lève le voile sur la volonté des hommes du Directoire quant à la consolidation des anciens rapports de production :

La loi du 1er  janvier avait réputé vagabond l'individu qui ne "pouvait justifier d'un domicile ou d'un état." Cette qualification de vagabond fut étendue. Le 11 juin 1799, le général Paris, commandant de l'arrondissement de la Basse-Terre, écrivait à l'administration municipale : "... On doit comprendre dans la classe des divaguants toute personne de l'un ou l'autre sexe qui, lors de la prise de la Guadeloupe sur les Anglais, professait la culture des terres, ou était attachée à une habitation pour un service quelconque, et qui, depuis cette époque, a quitté son habitation et sa commune."

Mais les mesures prises contre les cultivateurs pour les contraindre à résider sur les habitations qui leur étaient assignées n'auraient pas été efficaces s'ils avaient pu trouver un asile autre part. Un grand nombre, parmi eux aimant mieux les dangers de la mer que les travaux des champs, s'enrôlaient sur les corsaires. Un arrêté soumit aux lois sur la divagation le cultivateur trouvé à bord d'un corsaire. Ce n'était pas tout. Il fut défendu à tout consignataire ou armateur de l'enrôler, sous peine d'une amende de sept cent quatre-vingt francs (28)

La mer fermée aux cultivateurs, on leur ferma aussi toute terre autre que celle sur laquelle on voulait qu'ils restassent. Le recel d'un cultivateur fut puni d'une amende de quatre cents gourdes, ou 2,160 francs, dont moitié applicable au dénonciateur et aux capteurs...

Résidence forcée, travail obligatoire, châtiments corporels, c'était évidemment l'esclavage, moins le nom. La population ne s'y méprenait point... » (29)

Comme l'indique LACOUR, l'ancienne classe servile, malgré les espoirs souvent excessifs qu'elle mit dans les idéaux de la République, n'a pas toujours été dupe. D'ailleurs, c'était déjà sous le régime du jacobin V. HUGUES qu'ont débuté les premières révoltes contre le travail forcé et les traitements auxquels les séquestres soumettaient les cultivateurs. On peut rappeler notamment, les soulèvements de la fin décembre 1797, à Marie-Galante et au Lamentin. Ces révoltes furent sévèrement réprimées et leurs « meneurs » fusillés (30). Aussi, comme par le passé, le départ en marronnage sera l'alternative qui restera au « citoyen-cultivateur... » :

On peut croire que ce régime ne convenait pas à tous les cultivateurs. Ne trouvant d'asile nulle part, une foule de travailleurs se mirent en état de marronnage, se réfugièrent dans les bois, comme au temps de l'esclavage. Déjà, depuis l'insurrection du Lamentin, beaucoup de noirs s'étaient réunis dans les bois de la Goyave. Là, ils avaient défriché, construit des cases, établi des cultures. C'était une peuplade en dehors de la société de la Guadeloupe. Les marrons du travail allèrent se joindre à eux. Il fallut aller à la chasse de ces citoyens qui renonçaient à la patrie et aux bienfaisantes lois de la Grande-Nation. C'étaient des émigrés d'un nouveau genre, possédant néanmoins, de même que les premiers émigrés, un trésor qui, quoique d'une nature différente, excitait la même convoitise. Les nobles émigrés avaient pour richesses de l'or et des fonds de terre, et les cultivateurs, leurs bras... (31)

Au regard du débat dont cette période de l'histoire de la Guadeloupe est l'objet aujourd'hui encore, et avec le recul nécessaire et possible, nous ajouterons simplement, que pour s'être déchargée d'abord sur les commissaires de la Convention et ensuite sur les officiers –noirs et gens de couleur certes, mais acquis totalement pour certains, trop longtemps pour d'autres, à la République qui n'avait pourtant pas été envisagée pour elle–, la classe servile de la Guadeloupe a fait l'économie de sa révolution.

Pour conclure ce qui a été dit jusqu'ici sur l'ensemble de la période historique, nous voudrions faire quelques observations théoriques que mettent à jour les « ambiguïtés » de l'attitude de la Convention et du Directoire. Elles portent essentiellement sur le double caractère de l'esclavage et sur sa nécessité dans les économies marchandes des Antilles et des Amériques du XVIe au début du XIXe siècle.

En effet, en dehors de l'absence d'un projet de la classe laborieuse pour la destruction des rapports sociaux esclavagistes, le fait majeur de toute cette période que nous avons souligné est précisément la contradiction entre l'abolition de « jure » de l'esclavage et la perpétuation du travail forcé que de nombreux commentateurs ont essayé d'expliquer par le despotisme des tenants de la République.

Ce que ces commentateurs semblent perdre de vue et que nous voudrions rappeler, c'est la complexité de l'esclavage qui, comme d'autres rapports sociaux de production, peut s'appréhender tantôt exclusivement comme rapport social (extérieur à tout procès de travail) et tantôt comme un rapport (social) de production (interne à un procès de production qui est par essence unité d'un procès social et d'un procès technique).

Comme rapport social, –rapport d'appropriation de la personne d'un individu par un autre– il est légitimé par un rapport juridique, le droit de propriété privée. C'est celui-ci qui fonde le propriétaire de l'esclave à en user (à sa convenance), notamment comme producteur direct dans un procès de travail. Lorsque c'est effectivement le cas, le rapport social est simultanément rapport de production qui se réalise sous la forme de travail forcé ou de travail sous contrainte. Ici, le producteur direct qui est à l'origine du travail vivant est cependant réduit au statut d'un instrument de travail parmi d'autres, parce que précisément il est la propriété d'un maître.

L'histoire est riche cependant d'exemples où l'esclave, l'individu devenu objet du patrimoine d'autrui, est utilisé à d'autres fins que celui de la production matérielle.

Ceci invite à faire la distinction entre le rapport social –stricto sensu– d'une part, et le rapport social de production de l'autre, d'autant que l'antériorité du premier sur le second tend à faire passer ce dernier comme un rapport purement technique ou neutre. De plus, la légitimation juridique du premier tend à présenter le rapport social lui-même comme un rapport juridique qu'on peut dissoudre par un acte juridique (loi, décret etc.) alors qu'en tant que relation entre les hommes, il organise sa propre reproduction par-delà le droit, à l'intérieur comme à l'extérieur de la sphère économique.

C'est sur cette base que nous pouvons dire qu'en abolissant le rapport juridique –la faculté pour un individu d'avoir en propriété un autre–, le décret du 4 février 1794 a cherché à abolir le rapport social. Ce faisant, la Convention a voulu suivre, après cinq années d'hésitation, le mouvement d'idées de l'époque qui n'était pas loin de considérer l'esclavage principalement sous son aspect « juridiquement ou moralement » (32) inadmissible.

Mais alors, pourquoi a-t-elle perpétué le rapport (social) de production ?

Nous avons antérieurement évoqué l'état d'avancement somme toute faible du mode de production capitaliste (MPC) dans la métropole. Nul n'ignore d'autre part, le rôle historique des colonies dans le développement de cette économie métropoli­taine, en particulier dans l'accumulation du capital-argent, et l'approvisionnement en produits primaires et/ou de première nécessité (sucre, coton et café). V. HUGUES le rap­pelait encore dans sa dépêche au ministre.

À ces arguments s'ajoute l'état des techniques de production sur les habitations tant sucrières que caféières. S'agissant en particulier des premières, l'on sait que leurs procès de travail (33), au niveau agricole aussi bien qu'à celui de la transformation, sont surtout « labor using ». De plus, comme l'observait le commissaire de la République lui-même, à propos des exigences des travaux agricoles notamment, pour le producteur direct :

(Il n'est) rien de plus pénible que les travaux de la culture dans les colonies ; il n'est aucune richesse au monde qui puisse dédommager le cultivateur de ses peines sous un ciel aussi brûlant, et nous mettons en fait qu'un forçat, condamné à vingt ans de fers, ne se résoudrait pas à échanger sa peine contre un an de travail à la culture du sucre. (34)

Au regard des objectifs d'accumulation des habitants et/ou de la métropole (monarchiste ou républicaine) et de leur incapacité à supporter les rémunérations qu'aurait exigé le recours au salariat, ces conditions objectives de la production semblent désigner le travail forcé comme une nécessité. C'est ce que tentait de signifier V. HUGUES à son ministre par-delà ses arguments ethnocentriques.

Au total, la Constitution, en prohibant le rapport juridique croyait supprimer le rapport social. Il n'en a rien été. Car, en sauvegardant le rapport de production, il a tout au plus (avant la réinstallation des Grands-Blancs dans leurs propriétés et privilèges) modifié le lieu de réalisation de ce rapport social, qui, de rapport entre personnes privées (habitants-propriétaires/esclaves) est devenu rapport entre l’État et les personnes privées (cultivateurs...).

Il est difficile de dire que la nouvelle classe hégémonique dans la métropole  n'en eût pas la volonté. La vérité est qu'elle n'avait pas les moyens pour une autre alternative. La preuve, c'est l'échec du système de fermage et du colonat partiaire envisagé sous V. HUGUES et mis en place (par l'arrêté du 10 février 1799) par DESFOURNEAUX (35).

Et c'est là, une donnée incontournable dans les économies marchandes des Antilles et des Amériques de toute la période mercantiliste. Seuls la mise au point et le développement de la production de nouveaux équipements et de nouvelles techniques productives lèveront cette contrainte. Il n'en a d'ailleurs pas été différemment dans les métropoles européennes elles-mêmes, où il a fallu attendre que les progrès technologiques améliorent et accroissent les moyens de production, dans l'industrie d'abord et dans l'agriculture ensuite, pour qu'on assistât à une rupture radicale avec les formes déguisées de travail obligatoire et l'émergence du travail salarié qui appelle le libre contrat passé entre le propriétaire capitaliste et le producteur direct juridiquement libre de sa personne, et partant, du choix de celui à qui il loue ou vend sa force de travail...

C'était une raison de plus pour que les esclaves fissent impérativement leur propre révolution.

À ce stade de l'analyse théorique, il nous faut également reconsidérer un groupe social, celui des petits-habitants, que nous nous sommes contentés d'évoquer jusqu'ici à travers les événements. Ceci s'impose d'autant que cette classe moyenne au sein de la colonie constitue la classe dominante de l'espace des cultures secondaires et vivrières des Grands-Fonds avec lequel l'analyse peut désormais renouer.

En ce qui concerne sa participation au mouvement social et politique de la période, il n'est pas inutile de rappeler :

— que dès que la nouvelle de la prise de la Bastille parvint dans la colonie en septembre 1789, les propriétaires d'habitations secondaires, Petits-Blancs et Gens de couleur, ont pris le parti de la République ;

— qu'en 1792, ils se sont dans leur majorité, mobilisés aux côtés des esclaves et des soldats contre les planteurs fédérés, dirigés par le gouverneur d'ARROT (36), et ont permis le débarquement de l'émissaire de la Constituante ;

— qu'en « patriotes » intéressés au renversement de la classe des grands-habitants, ils ont régulièrement apporté leur soutien à l'action de V. HUGUES.

Partant, en tant que classe sociale, elle a très peu souffert des mesures d'expropriation comme en témoigne la faible proportion (un peu plus de 18% des 826 habitations de la zone et le quart du total appartenant aux Petits-Blancs) des habitations placées sous séquestre dans l'ECSV des Grands-Fonds (voir tableau nº 27 plus haut).

D'autre part, étant demeurés sur leurs habitations (et pouvant recevoir en fermage des habitations séquestrées), ces petits-habitants seront, après l’État ou ses fonctionnaires (37) et les autres habitants qui ne se sont pas ralliés aux « fédérés », les principaux bénéficiaires des diverses mesures concernant les cultures, en particulier les mesures de répression (contre les vagabonds) qui servirent à rétablir ou maintenir le travail forcé.

En tout, on peut avancer, que de sa position sociale intermédiaire entre les grands-habitants et les esclaves avant la révolution, cette classe moyenne, en prenant le parti de la République et en participant activement à la mise en place des nouvelles structures juridico-administratives, deviendra au sein de la colonie, celle qui aura le mieux tiré profit de cette période révolutionnaire. C'est là, une autre dimension des mouvements sociaux de cette période qui méritait d'être soulignée.

Reste cependant, que la spécialisation même de ces petits-habitants dans la monoculture de produits primaires destinés au marché métropolitain, ne leur permettra pas toujours de réaliser (sous la forme de profit monétaire) et d'accumuler la plus-value que le nouveau cadre juridique et social leur donne l'opportunité d'extorquer aux « citoyens-cultivateurs » consignés sur les habitations.

Enfin, comme nous l'observions plus haut, on peut ajouter à propos des groupes ethniques des « Gens de couleur » et des Noirs affranchis au sein de cette classe, qu'ils auront été les principaux bénéficiaires de toute cette période révolutionnaire et de la République.

En effet, en dehors des avantages économiques dont ces groupes socio-ethniques ont joui en même temps que les petits-habitants blancs, ils auront, à partir du décret du 28 mars 1792 (38), fait leur irruption dans la société civile et dans la société politique d'où ils étaient exclus jusque-là en raison des valeurs racistes qui participaient de la reproduction sociale dans toutes les Amériques de l'époque.

On comprend dès lors leur engagement résolu aux cotés de V. HUGUES qui y recruta souvent les nouveaux fonctionnaires, les officiers et soldats, les séquestres des habitations nationales etc.… On comprend également que, plus qu'une adhésion, l'identification de leur destin social à la République (qui a joué ici le rôle symbolique de mère) ne leur ait pas permis d'en réaliser les limites, en particulier pour la classe servile.

En ce qui concerne l'autre période longue d'un peu moins d'un demi-siècle, qui court du rétablissement de l'esclavage à la seconde abolition de 1848, nous distinguerons comme précédemment, trois grandes phases liées elles aussi à l'évolution politique dans la métropole.

 

2. De l'"empire" à la seconde abolition

a. 1802-1814

La première débute sous le « Consulat » et va jusqu'à la fin de l'« Empire ». Du point de vue des relations entre la colonie et la métropole, elle fut plutôt marquée par un relatif relâchement d'intérêt ; d'une part parce que la politique expansionniste de Napoléon BONAPARTE était orientée vers d'autres espaces que les colonies, et que d'autre part, la capitulation de ROCHAMBEAU devant ceux qui proclamèrent le 1er janvier 1804, la République d'Haïti avait changé pour un certain temps les données de toute politique vis à vis des colonies du « Nouveau Monde » :

Il ne faut pas demander à la fin du Consulat, après la trop prompte rupture de la paix d'Amiens, ... à l'Empire, de nouvelles espérances en faveur des intérêts coloniaux... En France, en Europe, la guerre occupa trop constamment les gouvernements pour qu'ils eussent le temps de songer à des actes de vertu... avant de songer à réformer les colonies, on eut bientôt à se demander s'il était possible de les conserver. On prévoyait le moment où tout commerce avec elles serait interrompu ; le gouvernement encourageait la culture de la betterave, pour remplacer par un sucre indigène le sucre des colonies...

En ce qui concerne singulièrement, le débat sur la condition servile dans les colonies,

L'expédition de Saint-Domingue acheva d'ôter tout intérêt à la cause des esclaves, elle fut délaissée, et en quelque sorte prisonnière avec Toussaint...

Sans doute l'opinion (publique) aurait pu s'émouvoir encore. Au sein d'inquiétudes nationales, elle ne cessa pas un moment d'occuper l'Angleterre des intérêts permanents de l'humanité. C'est de 1780 à 1799, de 1800 à 1805, qu'eut lieu la persévérante agitation de Wilberforce et de Clarkson, c'est en 1806 et 1807 qu'elle triompha. Mais en France, à cette époque, l'opinion était elle-même une esclave qui attendait l'affranchissement. (39)

Dans la colonie, l'effacement de la métropole laisse l'initiative aux colons qui travaillent à reconstituer les anciens fondements juridiques et réels de la société marchande-esclavagiste. Dans le même temps, ils tentent de renforcer le cadre de l'ancienne division internationale du travail et les rapports mercantilistes avec l'Europe par la reprise et le développement les relations économiques et politiques, avec la Grande-Bretagne :

Les colons s'étaient bien vite lassés du Gouvernement impérial.

Ils s'étaient mis ouvertement à faire de la contrebande, à communiquer avec les Anglais, leur achetant des esclaves et leur passant des denrées…

L'existence magnifique d'avant la Révolution avait recommencé.

Pour conserver cette situation retrouvée de façon inattendue, les colons n'avaient confiance qu'en la domination anglaise...

Les unes après les autres, les possessions françaises dans les petites Antilles vont être livrées à la Grande-Bretagne :

Le 2 mars 1808, une expédition anglaise s'étant présentée devant la Marie-Galante, ne trouva aucune résistance.

Le capitaine anglais Pigot prit possession de l'île...

Le 31 Mars, la croisière anglaise s'emparait de la Désirade....

Le 29 janvier 1809, les Anglais attaquèrent la Martinique. Le capitaine-général Villaret Joyeuse capitula le 24 février... (40)

Le nouvel embrigadement des Noirs dans l'armée de la colonie par le gouverneur ERNOUF en 1809 comme sous V. HUGUES, n'empêchera pas les Anglais de reprendre entièrement possession de l'île en février 1810.

Cette autre occupation anglaise au long de laquelle l'administration britannique s'entoura des colons, durera jusqu'à la chute de BONAPARTE en 1814. Elle sera pour nombre de colons l'occasion d'obtenir des confiscations et des proscriptions contre leurs ennemis et de se débarrasser de leurs dettes (41).

b. 1814-1830

La seconde phase qui couvre le temps de la « Restauration » peut être considérée comme celle du regain d'intérêt pour la colonie, du rétablissement de la souveraineté de la métropole. Comme pour l'ensemble des colonies, elle fut celle des premières « réformes » administratives et juridiques qui confortèrent surtout les intérêts de la métropole et celle des colons. A. COCHIN en fait un excellent résumé :

Ainsi, dès que le gouvernement eut pris possession de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Guyane et de Bourbon, les nouveaux gouverneurs généraux y établirent les institutions antérieures à 1789... l'édit de 1681 fut remis en vigueur. La vieille politique coloniale, qui consistait, on le sait, à établir entre la métropole et les colonies, comme entre un propriétaire et sa maison de campagne, un échange privilégié de produits fit rétablir l'impôt dit droit du domaine d'Occident, les impôts d'entrée et de sortie, l'interdiction aux étrangers de tous les ports, sauf quelques-uns… En même temps que l'édit de 1681, le domaine d'Occident et les Sénéchaussées, la Restauration eut le mérite de maintenir le Code civil, qui était en vigueur aux colonies, sauf le titre de l'Expropriation forcée... Il établit dans toutes (les colonies), l'observation du Code pénal et du Code d'instruction criminelle, et l'organisation judiciaire de la France... fixé le régime monétaire, introduit le système métrique, l'enregistrement, la Conservation des hypothèques...

En dehors de ces mesures juridico-administratives qui traduisent la volonté de l’État d'exercer son autorité sur ses possessions outre-mer, on peut relever toujours après A. COCHIN, quelques réalisations économiques et financières :

En même temps, rien ne fut négliger... pour imprimer au commerce et à l'agriculture des colonies une vive impulsion. Des banques crées, des primes accordées à tous les progrès, de nombreux envois de graines et d'animaux, la révision de la législation douanière, des améliorations de détails sans nombre, firent de la période de la Restauration... une ère de grand développement et de bonne administration pour les colonies.» (42)

 

STOP AU 20.10.2020

 

Comme le. révoltes et insurrections de la classe laborieuse, restées « sans grave conséquence » durant ces quinze années ne l'imposaient pas, et que l'abolition de la traite atlantique par le Congrès de Vienne en 1815 n'a en définitive pas menacé le système esclavagiste, la condition servile ne figura pas parmi les grandes préoccupations de l’État métropolitain.

Aussi, A. COCHIN, dont l'humanisme et les fermes convictions abolitionnistes n'excluent pas l'adhésion sans faille aux intérêts de la métropole, peut-il retenir que « sous la Restauration, les colonies reçurent du pouvoir deux biens précieux, l'ordre et le repos ».

En effet, à la veille de la révolution de juillet 1830, la vie sociale dans la colonie avait tout à fait retrouvé son rythme d'avant les bouleversements de 1789 :

« Chacun avait retrouvé sa situation d'autrefois.

Le planteur sa vie de patriarche hableur, dissipé et parasitaire, l'homme de couleur libre son état de soumission apparente et de travail occulte, l'Esclave sa misère de bête de somme ».[5]

Ces « deux biens précieux, l'ordre et le repos » ne suffirent malheureusement pas à faire la prospérité des habitations secondaires spécialisées notamment dans la culture du café comme c'était le cas dans les Grands-Fonds, à cause précisément des impôts d'entrée et sortie que COCHIN évoquait plus haut et que relève également LACOUR :

« L'énormité des droits mis sur les cafés à leur entrée en France empêchait le planteur de trouver dans la vente de ses produits un prix rémunérateur...

...On délaissa peu à peu une culture qui ne procurait pas de moyens d'existence à celui qui s'y adonnait. Vers la même époque une maladie, connue dans le pays sous le nom de la rouille, fit invasion sur les caféiers. Elle fit d'autant plus de progrès qu'elle ne fut pas combattue par les soins vigilants que l'intérêt seul a le pouvoir de déterminer. Les caféières disparurent une à une. Leurs propriétaires les vendaient aux planteurs de cannes qui portaient les esclaves sur leurs sucreries et abandonnaient la terre. La culture de la colonie imitait le flux et le reflux de la mer. Partie du rivage, elle avait gagné les montagnes ; maintenant elle rétrogradait : elle descendait des montagnes au rivage, en laissant derrière elle des terres en friches sur lesquelles sont aujourd'hui des arbres de haute futaie. »[6]

Les nombreuses interventions des organismes tels que le comité consultatif et le Conseil général auprès du ministre de la marine pour que celui-ci obtînt du pouvoir politique métropolitain « la modification d'un tarif qui tuait l'une des principales cultures de la colonie » restèrent vaines. Autrement, quand le ministre fit sa réponse[7], ce fut, comme dit LACOUR, « la sentence de mort des caféières ».

Le tableau nº 51 dont nous avons comparé les données agricoles avec celles du recensement de 1790 permet de se faire une idée du reflux quasi général de la colonie ainsi que de la région au cours de cette période.

On notera cependant que malgré ce reflux, les cinq communes qui abritent la zone des Grands-Fonds reste la principale région agricole, productrice des cultures secondaires de la Grande-Terre et de la colonie comme nous l'avions montré auparavant. Au vu des données de ce recensement de 1818, elle possède encore plus de 96% et près du tiers des manufactures de café d'une part, et d'autre part, 65% et 32% des manufactures de coton, respectivement de la Grande-Terre et de la Guadeloupe. On pourrait faire les mêmes observations concernant les bestiaux, en particulier les chevaux et les mulets.

S'agissant des données démographiques, on notera que la population totale des cinq communes, d'un montant de vingt-cinq mille quatre cent vingt-deux personnes dépassent à peine celle que nous avons recensée sur les habitations secondaires à partir des « États nominatifs… » de 1796. Comme nous l'observions précédemment, ce décalage quelque peu excessif reflète surtout les insuffisances des recensements généraux qui n'ont pas retenu l'habitation comme cadre spatial de base.

B3. 1830-1848 :

La troisième phase, celle de la « Monarchie de juillet », au regard des enjeux économiques et sociaux qu'elle concentre, est certainement une des plus riches de l'ensemble de la période qui court de la première abolition à la seconde.

En effet, par rapport aux trois décennies précédentes qui ont vu le rétablissement de l'ordre ancien, cette dernière phase de l'histoire de l'économie marchande-esclavagiste sera hantée, bien plus que les cinq premières années qui ont suivi la révolution de juillet 1789, par le spectre de l'abolition de l'esclavage. Désormais ce n'est plus l'éthique humaniste ou le jacobinisme qui ne voudrait plus souffrir la bestialité du travail servile sur une parcelle du territoire national, c'est le capitalisme industriel[8] qui sonnait le glas d'une forme de production devenue anachronique.

« Au cours de la première moitié du XIXe siècle, les motivations profondes du grand débat sur l'esclavage se déplacent progressivement ; de purement moral et humanitaire qu'il était jusqu'alors, ce débat se transporte de plus en plus sur le plan économique. Comme tous leurs contemporains, en effet, les premiers Classiques de l'économie politique ont été amenés à s'engager sur le problème de l'esclavage ; ébauchée dès 1776 par Adam Smith, la critique libérale du système esclavagiste est définitivement élaborée sous la Restauration par Sismondi et J.B. Say, puis à partir de 1830, s'impose dans les milieux métropolitains dirigeants.

Pour les Classiques, il faut abolir l'esclavage non seulement pour des raisons morales, mais aussi et surtout des raisons économiques : l'esclavage n'est pas "rentable" ; c'est un système à la fois ruineux et inefficace, tant pour les planteurs eux-mêmes que pour la collectivité dans son ensemble...»[9]

Dans le même sens, mais au regard du mouvement général qui secoue l'Europe occidentale et les possessions coloniales outre-Atlantique :

« L'attaque lancée contre les Antillais était plus qu'une attaque contre l'esclavage. C'était une attaque contre le monopole. Les opposants n'étaient pas seulement les humanistes, mais les capitalistes. A l'origine il y avait bien l'esprit vicieux du système économique antillais, mais c'était sa faible rentabilité qui en rendait la disparition inévitable...

L'attaque fut menée en trois phases : on s'en prit d'abord au commerce des esclaves, ensuite à l'esclavage, et finalement aux préférences douanières consenties au sucre. Le commerce des esclaves fut aboli en 1807, l'esclavage en 1833, les tarifs préférentiels en 1846[10]. Les trois événements sont inséparables. Les intérêts issus du système de l'esclavage se retournèrent contre lui et l'anéantirent. Les humanitaristes, en attaquant le système en son point le plus sensible et le plus faible, parlaient un langage accessible aux masses. Ils ne se seraient jamais fait entendre un siècle auparavant, alors que l'intérêt capitaliste était du côté du système colonial... Choyés, dorlotés et pourris pendant un siècle et demi, les Antillais avaient commis l'erreur d'élever au niveau d'une loi naturelle ce qui n'était en réalité qu'une loi mercantiliste... Lorsqu'à leur grande surprise "la main invisible" d'Adam Smith se retourna contre eux, il ne leur resta plus pour les secourir que la main invisible de Dieu. L'avènement et la chute du mercantilisme sont l'avènement et la chute de l'esclavage. »[11]

En France, si durant la Restauration, les arguments des économistes libéraux comme J.B. SAY ou réformistes tel SISMONDE de SISMONDI n'ont pu atteindre ni l'opinion publique (qui restait somme toute indifférente à la persistance de l'esclavage) ni l’État, à partir de 1830, plus rien ne semblait devoir être comme avant. La société civile autant que la société politique étaient lentement mais sûrement gagnées aux critiques que le libéralisme multipliait contre l'esclavage, le travail servile et plus généralement le mercantilisme et son corollaire, le protectionnisme.

« La Révolution de 1830, en portant aux affaires plusieurs des personnages politiques qui avaient sollicité l'émancipation, leur imposa le devoir et leur donna le moyen de se montrer fidèles à eux-mêmes. Préoccupé dès ses premiers pas de ce noble but, le gouvernement de juillet ne cessa pas un seul jour d'y penser et d'y tendre. Il fit pour la réforme intérieure des colonies ce que la Restauration avait fait pour leur repos et leur prospérité ; il les prépara, en dépit de toutes les résistances et de toutes les prédictions, à vivre, à grandir sans esclaves et sans monopole. »[12]

Cette prise de conscience de la société politique s'est traduite d'un point de vue formel par les nombreuses mesures[13] qui font dire à certains que ces années furent une ère de grandes réformes. Toutefois, comme l'observe C. SCHNAKENBOURG :

« Cette prise de conscience ne débouche sur rien, en tout cas pas sur l'Abolition. Une fois la traite effectivement interdite, en 1831, la politique de la Monarchie de juillet sur le problème de l'esclavage se caractérise, malgré une profusion de missions, commissions et rapports, par un immobilisme presque total ; on songe bien à humaniser l'esclavage, à l'amender, comme le montrent les diverses ordonnances partielles rendues pour tempérer le pouvoir arbitraire des maîtres en matière disciplinaire, mais non à l'abolir et les quelques tentatives faites en ce sens échouent finalement.»[14]

Cet immobilisme, en dépit de l'évidence du sens général de l'histoire de la période, rappelle bien celui qu'ont observé la Législative et la Constituante, et semble comme précédemment, s'expliquer principalement par le retard relativement important de l'accumulation primitive du capital et de la formation brute de capital fixe en France comparativement au stade de développement qu'offre la Grande-Bretagne à la même époque.

Dans la colonie, les planteurs, en particulier les maistres-de-cazes sucriers qui venaient d'être confortés dans leur inertie sociale par les quinze années de la « Restauration », ne semblaient même pas vouloir réaliser le mouvement historique en cours et avaient selon le mot de E. WILLIAMS, retenu d'« élever au niveau d'une loi naturelle ce qui n'était en réalité qu'une loi mercantiliste » :

«...On aurait pu supposer que, prévenues par les progrès du mouvement d'opinion suscité en France contre l'esclavage, averties surtout par l'exemple des colonies anglaises, interrogées par les sollicitations du gouvernement, nos possessions coloniales se préparaient peu à peu à l'émancipation. Il n'en était rien, elles ne se préparaient qu'à la résistance. A en croire une théorie intéressée, la servitude est le noviciat de la liberté, mais c'est un noviciat qui ne finit jamais, et dont le résultat certain est au contraire d'arriver à faire perdre à l'esclave l'espoir et au maître la notion même de la liberté.

Lorsque le gouvernement intervint, il trouva les esprits fermés à toutes lumières, les intérêts coalisés contre la moindre concession. »[15]

Contrairement à la période révolutionnaire, les colons ne peuvent plus se tourner vers la Grande-Bretagne pour leur garantir la pérennité du travail servile. Quant aux esclaves, aux insurrections qui n'avaient pas beaucoup de chance d'aboutir, ils préféreront les autres formes de résistances qui vont du « sabotage des rendements » aux marronnages « intérieurs » mais surtout en direction des îles sous domination anglaise ou encore vers la République indépendante d'Haïti.

Aussi, c'est la crise ouverte de l'économie marchande esclavagiste dont aucune structure n'est épargnée cette fois.

Dans la zone des Grands-Fonds, cette crise perceptible dès la « Restauration » se traduisait par le reflux des cultures secondaires, et la vente des petites-habitations aux sucriers dont le besoin en main d'œuvre s'est accru à un moment où Saint-Domingue n'approvisionnait plus la métropole et où la production de sucre de betterave était encore trop limitée pour couvrir la demande du marché national. Sous l'action conjuguée de nombreux facteurs, cette crise se poursuit durant la monarchie de juillet, sans perspective pour les petits-habitants.

Dans le prolongement des analyses de LACOUR, C. SCHNAKENBOURG fournit un excellent résumé de la situation particulière des cultures secondaires sur l'ensemble de la période qui mérite d'être cité « in extenso » :

« Dans la première moitié du XIXe siècle, la production des denrées d'exportation autres que le sucre subit une très profonde régression. Les cultures "secondaires" s'effondrent pendant la période révolutionnaire et ne parviennent pas à se relever par la suite ; après une timide reprise au début de la Restauration, superficies cultivées et tonnages exportés commencent à diminuer dès la décennie 1820, et la baisse se poursuit ensuite lentement jusqu'à l'Abolition. En 1847, le café, le coton et le cacao n'occupent plus que 6026 ha, emploient 6608 esclaves seulement et fournissent à peine 2% des exportations en valeur vers la métropole...

Les causes de cette régression des cultures "secondaires" sont de deux ordres, les unes plus ou moins naturelles, les autres économiques.

Les contemporains font tout d'abord ressortir le rôle des facteurs naturels : épuisement des sols, dégénérescence des arbres, entretien insuffisant des plantations pendant la période révolutionnaire, particulièrement au cours des années 1794-1802 en Guadeloupe, destructions causées par les cyclones, notamment ceux de 1813 et 1817 à la Martinique et 1825 en Guadeloupe, attaques des rats, chenilles, insectes et autres divers parasites, en particulier la rouille du caféier. Évidemment, il serait possible de lutter contre cette évolution négative par l'emploi d'engrais, par un renouvellement et un meilleur entretien des plantations, mais il y faudrait beaucoup de capitaux, car les arbres ne sont en plein rapport qu'au bout de cinq ans pour le caféier et huit pour le cacaoyer. Or les capitaux font défaut, en raison, d'une part, des incertitudes de la situation politique (toujours l'esclavage !), et, d'autre part, de l'évolution des conditions économiques générales de la branche.

En effet, la première moitié du XIXe siècle est marquée par le développement de nouvelles zones de plantations caféières et cotonnières, dont la production, moins chère et de meilleure qualité, élimine rapidement celle des Antilles... Pour ce qui concerne le café, c'est la grande époque de la mise en culture de Java, de Ceylan et surtout des plateaux du Centre-Sud brésilien, autour de Santos, et la production mondiale double en vingt ans pendant que les prix diminuent de moitié ; d'autre part, le café antillais est pénalisé à son entrée en France par un droit très lourd de 60 fr. par quintal qui double pratiquement son prix de vente au consommateur.»[16].

En attendant la solution qu'appelait le processus désormais irréversible d'expansion du capitalisme, les mesures prises par le « Gouvernement de juillet » vont favoriser les affranchissements qui viendront à leur tour accélérer, en particulier dans la zone des Grands-Fonds, la réunion des conditions d'élaboration de la société paysanne post-esclavagiste. L'abandon des cultures secondaires qui débuta sous la Restauration jouera dans le sens de ce mouvement.

TABLEAU Nº 50 : Répartition de la population, des cultures… par quartier regroupant la zone des Grands-Fonds, Grande-Terre et Guadeloupe.
Source : « État de population, cultures, manufactures, moulins à canne et bestiaux dans les îles Guadeloupe et  dépendances pour l'an 1818 »

 

[1] Augustin COCHIN, Op cit, pp 29-30.
[2] Oruno LARA, op cit; pp 183-186.
[3] « L'amiral Cochrane s'y prêta complaisamment.

Une première ordonnance de 1810 renvoyait le paiement des créances à la fin 1811.

Le 12 janvier 1812, une nouvelle ordonnance suspendit "toutes demandes en action judiciaire, contre les planteurs, jusqu'au 1er juillet suivant"...

Le 21 octobre, une nouvelle ordonnance "modifia les droits des créanciers, les subordonna à des voies de conciliation".

Et le 23 novembre 1812, il fut arrêté que "tout planteur qui produirait un état de ses revenus, en sucre seulement (état sans règle, sans garantie, et hors du contrôle de la justice), et qui justifierait avoir employé les deux tiers de son sucre à acquittement de ses dettes, serait à l'abri de toute poursuite".

LARA peut en effet conclure : Les colons recevaient ainsi, le prix de leur amitié» voir Oruno LARA, op cit; p 186.
[4] Augustin COCHIN, Op cit, pp 30-32. Sur la difficile expérience de la première banque coloniale crée en Guadeloupe en 1826, voir A. BUFFON, Monnaie et crédit en économie coloniale…, Société d'Histoire de la Guadeloupe, Basse-Terre, 1979, pp 122 à 133.
[5] Oruno LARA, op cit; pp 204-205
[6] M. A. LACOUR, op cit Tome quatrième, 1803-1830, p 435-436.
[7] « Le gouverneur a été informé qu'il ne dépendait pas du département de la marine de modifier les droits que payent, à leur entrée en France, les produits de nos colonies. Il a été prévenu qu'il n'y avait pas lieu d'espérer que le gouvernement de la métropole accueillît la demande déjà faite par le comité consultatif en faveur du café de la Guadeloupe. On ne peut que se référer à ce qui a été écrit à ce sujet. » Le Ministre de la marine, cité par M. A. LACOUR, op cit , p 436
[8] qui ne cessait de renforcer son hégémonie dans les grandes métropoles coloniales (Grande-Bretagne, Hollande, France) au fur et à mesure de la diffusion des innovations technologiques.
[9] Christian SCHNAKENBOURG, Histoire de l'industrie sucrière en Guadeloupe (XIXº-XXº siècles), Tome I, La crise du système esclavagiste 1835-1847, L'harmattan, 1980 ; p 93-94. Voir la suite de ces développements de C. SCHNAKENBOURG et les nombreuses citations qu'il propose en notes, en particulier celles de J.B. SAY (Cours complet d'économie politique pratique), de A. SMITH (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des Nations) et de J.C.L. SISMONDE de SISMONDI (Nouveaux principes d'économie politique).
[10] Il s'agit ici de mesures prises par la Grande-Bretagne, la première puissance capitaliste de l'époque.
[11] Eric WILLIAMS, Capitalisme et esclavage, présence africaine, 1968 ; p 178.
[12] Augustin COCHIN, Op cit, p 35.
[13] Parmi ces mesures, on notera :

— l'abolition de la traite par la loi du 4 mars 1831, qui permit à la France d'apporter son concours à une répression plus sérieuse de la traite ;

— la loi du 8 mars qui déclara libres les Noirs trouvés à bord de navires négriers ;

— les ordonnances du 1er mars et du 12 juillet 1832, qui suppriment la taxe des affranchissements et en simplifient les formalités ;

— l'ordonnance du 30 avril 1833 qui abolit les peines de la mutilation et de la marque des esclaves ;

— les deux ordonnances du 29 avril 1836 qui « ont consacré la libération et créé l'état civil des affranchis amenés en France » ;

— l'ordonnance du 11 juin 1839 qui établit les cas d'affranchissement de droit ;

— deux ordonnances du 4 août 1833 et du 11 août 1839 qui imposèrent le recensement régulier et la constatation des naissances, mariages et décès des esclaves...

A ces mesures, il convient d'ajouter les projets de lois tels :

— celui déposé par Hippolyte PASSY le 10 février 1838 et soutenu par LAMARTINE, GUIZOT et BARROT...

— celui de TRACY, discuté le 12 juin 1839, qui reprend le précédent...

— celui de TOCQUEVILLE, déposé le 24 juillet 1839...

— les deux projets de la commission présidé par le duc de BROGLIE...
[14] Christian SCHNAKENBOURG, op cit p 97.
[15] Augustin COCHIN, Op cit, p 41.
[16] Christian SCHNAKENBOURG, op cit pp 138-140. Voir également les données statistiques que l'auteur livre en notes.

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(1) Augustin COCHIN, L'abolition de l'esclavage, Désormeaux, L'Harmattan, Collec­tion Histoire de l'Esclavage aux Antilles, 1979, Fort-de-France, p 8. C'est l'auteur qui souligne.

(2) Sur la séance de la Convention qui pris la décision d'abolir l'esclavage, A. COCHIN livre une description qui ne manque pas d'intérêt :

« Le 4 février 1794 (16 pluviôse an II), un député de Saint-Domingue, (BELLEY) homme de couleur, vint exposer aux représentants du peuple les souffrances des esclaves et leurs réclamations.

"Je demande, s'écria Levasseur (de la Sarthe), que la Convention, sans céder à un mouvement d'enthousiasme bien naturel cependant dans une telle circonstance, mais fidèle aux principes éternels de justice et d'égalité qu'elle a consacrés, fidèle à la déclaration des droits de l'homme, décrète dès ce moment que l'esclavage est aboli sur tout le territoire de la République."

Lacroix (d'Eure-et-Loir).

"En travaillant à la Constitution du peuple français, nous n'avons pas porté nos regards sur les malheureux hommes de couleur qui gémissaient dans l'esclavage en Amérique, et la postérité pourra nous reprocher cet oubli, qui, tout involontaire qu'il est, n'en est pas moins coupable devant la philosophie... On aurait beau dire que nous ne reconnaissons pas d'esclaves en France, n'est-il pas vrai que nous laissons dans l'esclavage des hommes sensibles et braves, qui ont reconquis leurs droits ? Vainement aurions-nous proclamé la liberté et l'égalité, s'il reste sur le territoire de la République un seul homme qui ne soit pas libre comme l'air qu'il respire, s'il existe encore un esclave ! Proclamons la liberté des hommes de couleur !"

"Donnez ce grand exemple à l'univers ; que ce principe, consacré solennellement, retentisse dans le cœur des Africains enchaînés sous la domination anglaise et espagnole; qu'ils sentent toute la dignité de leur être, qu'ils s'arment et viennent augmenter le nombre de nos frères et des sectateurs de la liberté universelle!"...

Levasseur demande que sa proposition soit mise aux voix sur-le-champ.

L'Assemblée entière se lève et vote par acclamation.

Le président prononce l'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE.

Aussitôt les cris de Vive la République! Vive la Convention nationale! éclatent dans toute la salle. Les députés de Saint-Domingue sont conduits par Lacroix au président, qui leur donne le baiser fraternel au nom de tous les Français ; ils le reçoivent ensuite de chaque représentant…

Un membre demande qu'un aviso soit expédié sur-le-champ pour porter aux colonies l'heureuse nouvelle».

Augustin COCHIN, Op cit, pp 13-14. C'est nous qui soulignons.

(3) Augustin COCHIN, Op cit, p 14. C'est nous qui soulignons.

(4) idem, pp 14-15. Et, A. COCHIN n'a pas tort de relever :

« L'Anglais est mort! s'écrit Danton. IL se mêle donc à une émotion d'humanité un cri de guerre. En effet, on avait annoncé à la Convention que les Anglais venaient de s'emparer de la Martinique et de la Guadeloupe, nouvelle peu prématurée; car les Anglais attaquèrent la Martinique le 3 février, la veille de la séance de la Convention, se rendirent maîtres de la Martinique,..., le 22 mars 1794, et de la Guadeloupe le 21 avril 1794. »

(5) M. A. LACOUR, Histoire de la Guadeloupe, Tome deuxième, 1789 à 1798, Edition et Diffusion de la Culture Antillaise, 1976 Basse-Terre (Guadeloupe); p 11.

(6) En fait, la grande ambition de ces habitants sucriers dont l'adhésion à la monarchie ne souffrait aucune ambiguïté et qui s'opposeront de toute leur force à l'abolition aussi bien à cette époque que plus tard en 1848, était de saisir l'opportunité qu'offrait la situation révolutionnaire pour installer à l'instar des colons d'Amérique du Nord, leur propre Etat; tout projet qui s'est d'abord traduit par la revendication d'une autonomie administrative de chacune des deux îles de la Basse-Terre et de la Grande-Terre comme en témoigne M. A. LACOUR:

« À la Pointe-à-Pitre, il y eut aussi une fête, des cocardes, un drapeau. À la vue de ce drapeau, emblème de la liberté, on se reprit à se demander pourquoi il existait des restrictions à cette liberté ? pourquoi elle n'était pas étendue à toutes choses ? Pourquoi, par exemple, la Basse-Terre, au préjudice de la Pointe-à-Pitre, aurait-elle le privilège de posséder un entrepôt ? Tout à coup les esprits s'exaltent, entrent en fermentation, et les Pointus, réunis pour une fête passent sans transition au tumulte d'une révolte. Des cris de fureur se font entendre contre le despotisme de la Basse-Terre : plus de relations avec cette ville ! » ; M. A. LACOUR, op cit p 11.

C'est dans la même logique que plusieurs parmi ces habitants maistres-de-cazes sucriers prendront plus tard le parti des Anglais qui leur garantissaient leur droit de propriété sur les terres mais aussi sur les esclaves.

Ajoutons simplement que c'est au nom des intérêts économiques de même nature (cette fois pour le compte de la République) que Danton rappelait ses collègues de la Convention «à la raison». Le premier voyage de LACROSSE dans l'île en janvier 1793 où il vint proclamer la République, puis l'expédition conduite par Victor HUGUES et Pierre CHRETIEN en juin 1794 avait surtout pour but de rétablir l'autorité de la métropole sur la colonie. Pour ce faire, on avait besoin (comme à Saint-Domingue) de la contribution des esclaves qui exigeaient leur émancipation. On la leur accorda,... puisque c'était le prix à payer. On prit toutefois le soin de le payer en monnaie de singe. Quand les esclaves le réaliseront, il sera malheureusement tard.

(7) BOYER-PEYRELEAU cité par Oruno LARA, La Guadeloupe dans l'Histoire, la Guadeloupe physique, économique, agricole, commerciale, financière, politique et sociale, de la découverte à nos jours, L'Harmattan, Nouvelle édition, 1979 ; p 81.

(8) BOYER-PEYRELEAU cité par Oruno LARA, op cit p 88.

(9) Auquel il convient d'ajouter les grands-habitants «patriotes».

(10) Oruno LARA, op cit ; p 89.

(11) M. A. LACOUR, Histoire de la Guadeloupe, op cit; pp 132-134.

(12) BOYER-PEYRELEAU cité par Oruno LARA, op cit; p 90.

(13) Oruno LARA, op cit; p 91.

(14) Il est en effet difficile ici de ne pas faire le rapprochement avec l'histoire des « indépendances » africaines des années 1960, qu'il fallait octroyer (sous la pression des luttes anti-coloniales de l'après-guerre) pour que les anciennes colonies ne fussent définitivement perdues, et que la métropole a vite fait de confisquer par la création de la dernière forme de l’État-Nation : l’État néo-colonial. Moins immédiat mais tout aussi riche d'enseignements est le recours au travail forcé par la France dans ses anciennes colonies d'Afrique occidentale ou équatoriale jusqu'aux années 1950 ; voir à ce propos : D. BOUCHE, Les villages de liberté en Afrique Noire Française, 1887-1910, Mouton & CO, Paris La Haye, 1968 ; C. COQUERY-VIDROVITCH, Le Congo au temps des compagnies concessionnaires, 1898-1930, Mouton & CO, Paris La Haye, 1972 ; J. S. CANALE, Afrique Noire, Tome II L'ère coloniale, 1900-1945, et tome III (1), De la colonisation aux indépendances, 1945-1960, Editions Sociales, 1977 ; A. MAGASA, Papa-commandant a jeté un grand filet devant nous..., F. Maspéro, Paris 1978 ; H. BABASSANA, Travail forcé, expropriation et formation du salariat en Afrique Noire, Presses Universitaires de Grenoble/Université Marien N'Gouabi de Brazzaville, 1978 ; entre autres.

(15) En principe, l'expédition qui quitta Rochefort à la fin de février 1794 avait pour objet d'empêcher que la colonie ne tombât au pouvoir des Anglais. Depuis le mois d'avril, c'était un fait accompli.

« Le 22, en exécution de la capitulation de Collot (alors gouverneur de la Guadeloupe), les derniers défenseurs de la Guadeloupe avaient évacué le fort Saint-Charles.

Il ne s'agira donc plus de défendre l'île contre une entreprise de l'ennemi, mais de la reconquérir. Aux forces des commissaires, les Anglais avaient à opposer environ quatre mille hommes de troupe de ligne, abondamment pourvus de toutes les choses nécessaires à la guerre, et protégés par quatorze vaisseaux ou frégates et dix-huit autres bâtiments de guerre. A ces forces déjà si imposantes, comparées aux nôtres, l'ennemi pouvait joindre toutes celles des îles voisines. Il les appelera !» M. A. LACOUR, Histoire de la Guadeloupe, op cit; pp 305-306.

(16) Augustin COCHIN, op cit, pp 18-19.

(17) M. A. LACOUR, Histoire de la Guadeloupe, op cit; pp 439-441. En dehors de ce qui est seulement en italique, c'est nous qui soulignons.

(18) Bien que cela transparaisse déjà dans le texte de V. HUGUES, on peut préciser qu'il a effectivement, recouru au travail forcé comme le note LACOUR qui lui aurait peut-être préféré le salariat :

« Selon les instructions du ministre de faire des règlements sévères pour la culture, il prit un arrêté sur le vagabondage (qui stipulait) "Etait vagabond tout individu attaché à la culture à l'arrivée des Français, et qui ne travaillait pas actuellement sur une propriété rurale."

Le vagabondage était puni de deux mois de fers, à prononcer par la municipalité de la commune où il était arrêté, érigée à cet effet en tribunal. »

(19) Il y a dans l'itinéraire colonial de ces deux hommes, quelque chose qui procède fondamentalement du système colonial lui-même bien plus que des individus et qui prend parfois l'allure d'obligations attachées à la fonction comme le suggèrent les mots de V. HUGUES devant ses convives qui comptaient des hommes de couleur : « J'ai été envoyé ici pour détruire l'esclavage et je l'ai détruit ; qu'on m'envoie l'ordre de le rétablir et je le rétablirai »

En effet il faut rappeler que tous les deux sont d'abord allés en Guadeloupe, l'un pour proclamer la « République » l'autre le « décret d'abolition de l'esclavage » et sont ensuite retournés pour rétablir l'esclavage, l'un en Guadeloupe, l'autre en Guyane.

(20) M. A. LACOUR, Histoire de la Guadeloupe, op cit; pp 443-444.

(21) Guy LASSERRE, La Guadeloupe, Tome I, op cit; p 288. Nous ne perdons pas de vue que ces analyses interviennent dans une partie consacrée à l'évolution du peuplement blanc dans la colonie.

(22) On peut citer entre autres, M. A. LACOUR, et A. COCHIN auxquels nous nous sommes souvent référés.

(23) Pour ne pas être long, on peut rappeler ici, que dès 1776, Adam SMITH, le père de l'Economie politique classique, sans les observations empiriques qu'on aurait souhaitées, mais dans une perspective libérale (qui fait de l'intérêt personnel le mobile de toute volonté du travailleur à améliorer ses rendements), intuitait que :

« l'ouvrage fait par des esclaves, quoiqu'il paraisse ne coûter que les frais de leur subsistance, est, au bout du compte, le plus cher de tous. Parce que pense-t-il, celui qui ne peut rien n'acquérir en propre ne peut pas avoir d'autre intérêt que de manger le plus possible et de travailler le moins possible. Tout travail au-delà de ce qui suffit pour acheter sa subsistance ne peut lui être arraché que par la contrainte et non par aucune considération de son intérêt personnel ». Adam SMITH, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, trad. fse et éd. marquis de Garnier, Paris, Veuve Agasse, 1822, t II, p 423.

Ou encore,

«Dans les manufactures qui vont par le moyen d'esclaves, il faut, en général, employer plus de travail pour exécuter la même quantité d'ouvrage que dans celles qui vont par le moyen d'hommes libres.» Adam SMITH, ibid, t III, p 550. Cité par Christian SCHNAKENBOURG, Histoire de l'industrie sucrière en Guadeloupe (XIXº-XXº siècles), Tome I, La crise du système esclavagiste 1835-1847, L'harmattan, 1980; p 94-95.

(24) Guy LASSERRE, La Guadeloupe, Tome I, op cit; p 286.

(25) idem pp 286-287.

(26) Dosse, habitant du Matouba, cité par M. A. LACOUR, Histoire de la Guadeloupe, Tome troisième, 1789 à 1803 ; p 22. Un peu comme LACOUR, nous non plus, n'avons pu résister à reproduire pareille pièce qui révèle une époque et traduit à sa manière, la conscience que ces hommes ont de leur condition sociale.

(27) Qui, tout en ayant une application concrète, ne sera officiellement mise en vigueur (non sans raison) dans la colonie par Pélardy qu'après le départ, en particulier de V. HUGUES à la fin de l'année 1799.

(28) A dire vrai, en d'autres temps pas aussi éloignés —durant les années de guerre contre les Anglais et pour le ravitaillement de la colonie—, V. HUGUES a su apprécier les services de ces nouveaux corsaires sur lesquels il est vrai « l'histoire si prolixe pour tant de faits d'un intérêt secondaire, était restée muette ou à peu près... » R. Beauvallon, cité par O. LARA op cit. ; p 101.

(29) M. A. LACOUR, Histoire de la Guadeloupe, Tome troisième op cit; p 21

(30) Ainsi :

« Dans les derniers jours de décembre 1797, presque tous les noirs de Marie-Galante se mettent en mouvement, parcourent la campagne et arrêtent tous les blancs qu'ils rencontrent. Dans le même temps, ceux de la commune du Lamentin lèvent l'étendard de la révolte. Victor Hugues, à la date du 6 janvier 1798, se hâte de mettre la colonie en état de siège...

Conduits par le mulâtre Goyote et les noirs Adon et Jolicœur, les nègres de Marie-Galante, après avoir couru la campagne, vinrent, au nombre de cinq à six mille, hommes et femmes, cerner la ville, qui n'avait alors pour toute garnison qu'une compagnie de noirs, commandée par le mulâtre Lapoterie...

... Ce ne fut qu'après trois jours d'anxiété que le secours demandé (par le commissaire P. PIAUD) arriva. Goyote, Adon et Jolicœur, furent saisis, jugés et condamnés dans les vingt-quatre heures par une commission militaire. On les fusilla sur la savane Bosredon...

Au Lamentin, les faits ne s'accomplirent pas aussi paisiblement. Là, les insurgés avaient formé toute une organisation civile et militaire. Ils avaient nommé leurs généraux, leurs officiers et jusqu'à ceux qui devaient représenter les agents du Directoire. Pendant la nuit du 29 au 30 Décembre 1797, ils vinrent au nombre de deux à trois cents, attaquer le bourg...

La prompte répression de ces premiers mouvements arrêta le soulèvement général de la colonie, car l'esprit d'insurrection planait sur toute l'île. Dans plusieurs communes, nombre de noirs, compromis dans la révolte et craignant d'être recherchés, se retirèrent dans les bois... » M. A. LACOUR, Histoire de la Guadeloupe, Tome deuxième op cit; pp 444-447.

En témoignage des initiatives de la classe servile pour ses objectifs propres, il n'est pas inutile de rappeler ici, le projet d'insurrection remontant à 1791, qui devait partir de l'habitation Poirier-de-Gissac à Sainte-Anne. Comme c'était souvent le cas, ce projet échoua à la suite d'une trahison :

« A Sainte-Anne existait un complot, qui devait éclater dans la nuit du 15 au 16 mai 1791, et à la tête duquel était le mulâtre Jean-Louis, esclave du sieur Coquille Valoncourt. Ce complot avait pris naissance dans l'erreur que la malveillance (!!!) s'était plu à répandre dans les ateliers à l'endroit de la liberté. Les agitateurs avaient fait accroire aux noirs que l'assemblée nationale avait décrété l'abolition de l'esclavage; mais que les blancs, d'accord avec le gouverneur, qui avait deux habitations à vendre, s'opposaient à la mise à exécution de cette loi bienfaisante. Cela admis, Jean-Louis disait que, puisque les blancs retenaient la liberté des noirs, ceux-ci devaient la leur arracher par la force ; qu'un moyen infaillible d'y parvenir, c'était de mettre le feu au bourg, parce qu'il serait facile, dans le désordre de l'incendie, de les massacrer tous; que plus de blancs, plus d'esclavage... » M. A. LACOUR, Histoire de la Guadeloupe, Tome second, p 85. C'est nous qui soulignons.

C'est bien le cas de regretter que l'historiographie ne dispose pas du discours des esclaves. Car le ton sur lequel LACOUR rapporte ces faits et sa tendance à banaliser les personnages ne peuvent pas ne pas être rapprochés de sa satisfaction permanente devant « la sagesse » des esclaves lorsque dans leurs révoltes, ceux-ci ne commettent aucune violence sur les maîtres et leur patrimoine, comme si les esclaves n'ont du mérite ou ne trouvent leur respectabilité que dans le strict respect qu'ils observent vis à vis de la personne ou des biens de leurs maîtres.

Ce qui par contre, nous paraît particulièrement riche d'intérêt dans les propos de l'esclave Jean-Louis, c'est que d'une part, sans l'exclure, il ne se décharge plus sur la République pour sortir la classe servile de sa condition sociale, et que d'autre part, il  énonce sans détour le lieu des intérêts de cette classe dont la libération appelle inéluctablement la mort sociale de la classe des propriétaires (identifiée ici au groupe ethnique des blancs).

Que de sa place, il ne conçoive cette mort sociale de la classe des maîtres qu'à travers leur mort physique ne devrait en notre sens, surprendre l'historien.

(31) M. A. LACOUR, Histoire de la Guadeloupe, Tome troisième op cit; pp 21-22. C'est nous qui soulignons.

(32) Dans la conscience collective, les deux termes «Droit et Ethique» sont synonymes.

(33) Procès techniques dont l'économie de l'entreprise rend compte à travers la fonction de production…

(34) M. A. LACOUR, Histoire de la Guadeloupe, op cit; p 441. Ceci permet de mieux apprécier la part considérable du travail vivant et partant la contribution de la force de travail dans les procès de production de l'époque, comparativement à celle des équipements.

(35) Qui pouvait pour ce faire, s'inspirer de l'association «qu'il avait vu fonctionner à Saint-Domingue sous la main de Toussaint-Louverture». Voir à ce propos de cette réglementation du travail et de la gestion des propriétés séquestrées, M.A. LACOUR, Histoire de la Guadeloupe, Tome troisième, op cit; pp 16 à 20.

(36) Qui déclarèrent la guerre à la France Républicaine et prononcèrent la peine de mort contre quiconque introduirait l'adresse que LACROSSE venait faire aux colonies...

(37) Commissaires des communes, séquestres, géreurs... sur les habitations nationales.

(38) Qui stipule :

« L'assemblée nationale reconnaît et déclare que les hommes de couleur et les nègres libres doivent jouir, ainsi que les colons blancs, de l'égalité des droits politiques ;

... il sera procédé, dans chacune des colonies françaises des Iles-du-Vent et Sous-le-Vent, à la réélection des assemblées coloniales et des municipalités...

... Les hommes de couleur et nègres libres seront admis à voter dans toutes les assemblées paroissiales et seront éligibles à toutes les places, lorsqu'ils réuniront d'ailleurs les conditions prescrites par l'articles 4 de l'instruction du 28 mars... »

M.A. LACOUR, Histoire de la Guadeloupe, Tome deuxième, op cit., p 54.

 

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SOMMAIRE
Avant-propos
I. L’espace géographique
II. L'histoire du peuplement
A. Question de méthode pour restituer l'histoire singulière de la zone des Grands-Fonds
B. Mise en valeur et peuplement des Grands-Fonds (XVIIe-XVIIIe siècles)
1. Les Grands-Fonds avant l'installation des Petites-Habitations: l'ère Caraïbe
2. L'ère des communautés-marronnes
3. La mise en valeur mercantiliste. Les modalités économiques d'installation des Habitations secondaires dans les Grands-Fonds
4. L'installation des Petites-Habitations et les premières formes du peuplement actuel
5. Le processus de peuplement des Grands-Fonds: les petits-Blancs
a. Les petits-Blancs de la première génération de colons
b. Les petits-Blancs du second groupe
6. Le processus de peuplement des Grands-Fonds: les "Gens de couleur" et les Noirs affranchis
Illustrations audio-vidéo
Bibliographie

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par Georges Lawson-Body

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