2. L’histoire du peuplement – A. Mise en valeur et peuplement des Grands-Fonds (XVIIe-XVIIIe siècles)

Dossier Laméca

Histoire de la zone des Grands-Fonds de la Grande-Terre (Guadeloupe)

II. L'HISTOIRE DU PEUPLEMENT
A. Mise en valeur et peuplement des Grands-Fonds (XVIIe-XVIIIe siècles)

 

Ils sont intimement liés au rythme de la mise en valeur de l'île de la Grande-Terre dont le véritable essor n'intervient qu'au XVIIIe siècle.

Dès la seconde moitié du XVIIe siècle cependant, la production de sucre de canne qui est devenue la modalité principale de l'accumulation primitive du capital (1) (au dépens du tabac, de indigo et du coton) avait déjà transformé le paysage économique, social et ethnique de la Guadeloupe (2). D'où :

— l'abandon progressif du système des « trente-six mois » (3) et le re­cours quasi-exclusif à la main d'œuvre servile des transplantés d'Afrique dont l'effectif dépasse celui des Européens dès 1671 (4) ;

— le développement des habitations-sucreries qui exigent un aménagement latifundiste de l'espace agricole et une confiscation des meilleures terres au profit de la canne ;

— une nouvelle stratification sociale du groupe des ressortissants européens fondée sur la nature et l'étendue du patrimoine foncier agricole et, dans le prolongement de ceci, la spéculation pratiquée par l'« habitant » : canne à su­cre ou cultures secondaires (café, cacao, coton etc.).

G. LASSERRE résume bien ces transformations sociales et économiques consécutives au développement de la culture de canne à sucre :

Lorsque "des hommes adroits" eurent mis au point une technique convenable de fabrication du sucre, et que la royauté eut encouragé, par de larges exemptions, l'installation des sucreries, une nouvelle période commença dans l'histoire économique et sociale de la Guadeloupe. Le développement de la traite négrière fut l'aspect le plus spectaculaire de la mise en place des plantations de canne. L'habitation  à main-d'œuvre servile devint l'unité économique d'après laquelle s'estimait la richesse des Isles. Les Maistres-de-cazes sucriers devinrent, par excellence, les Habitants  ou Grands-Blancs...

Du milieu du XVIIe siècle à 1848, l'"habitation" à ateliers d'esclaves devint le symbole du nouvel état économique et social des colonies d'Amérique. L'introduction de l'industrie sucrière, accompagnée de l'afflux de main-d'œuvre africaine, avait perturbé de façon définitive la "combinaison agraire" des premières années de la colonisation (5)

Pour sa part, C. SCHNAKENBOURG, dans l'introduction à ses travaux consacrés aux « sucreries de la Guadeloupe dans la seconde moitié du XVIIIº siècle », fournit une excellente synthèse des grandes étapes du processus qui aboutit à la mise en valeur accélérée de la Grande-Terre un siècle après le débarquement des premiers colons :

Le 28 juin 1635, les premiers colons débarquèrent à la Pointe-Allègre ; la préhistoire de la Guadeloupe s'achève, son histoire commence.

Le premier essai de spéculation agricole, le tabac, se révéla vite décevant ; on en produisit trop et les cours s'effondrèrent dès 1640. L'exemple hollando-brésilien montrait, au contraire, que le sucre était, de tous les produits coloniaux, le plus rentable financièrement ; faire fabriquer du sucre dans son domaine antillais fut donc la grande préoccupation de la Compagnie des Isles de l'Amérique, mais les deux tentatives qu'elle patronna, celle du Flamand Samuel TREZEL en 1639-41 et celle du gouverneur HOÜEL en 1644-48, échouèrent. En fait, l'industrie sucrière guadeloupéenne ne démarra qu'à partir de 1654, grâce aux Hollandais… Jusqu'en 1671, les sucreries se multiplièrent ; dans le même temps, les petits colons blancs du début de la colonisation, ruinés par la crise du tabac, vendent leurs petits lopins aux habitants-sucriers qui ont besoin d'un grand terrain et émigrent ; ils sont remplacés par des es­claves noirs qui, dès 1664, forment la majorité de la population guadeloupéenne. L'ensemble de ces bouleversements dans les structures économiques et humaines est connu sous le nom de "révolution sucrière". Ce processus s'achève, pour l'essentiel lors de la décennie 1680 ; en vingt ans, les Antilles étaient devenues ce qu'elles sont encore aujourd'hui : des terres de monoculture sucrière peuplées de Nègres...

En Guadeloupe, l'espace consacré à la canne s'accroît : d'abord concentrée presque exclusivement dans la partie méridionale de la "Guadeloupe", sa culture s'étend, au-delà de 1720, au nord de cette île et surtout à la Grande-Terre qui devient, à partir de 1740, la première île sucrière de l'archipel (6).

Tel est donc le contexte général dans lequel s'inscrira à partir de la première moitié du XVIIIe siècle, l'histoire du peuplement actuel de la zone vivrière des Grands-Fonds. Il s'organisera autour de la petite-habitation vivrière, cotonnière, caféière et/ou cacaoyère. Avant cette période cependant, la région n'était pas vierge de toute présence humaine. En effet, si nous sommes mal informés sur ce qu'a pu y être le séjour des autochtones caraïbes, nous disposons par contre de matériaux attestant que les esclaves-marrons en ont fait leur refuge, sans doute dès le milieu du XVIIe siècle. A la veille de l'abolition de l'esclavage, ils s'y manifesteront encore.

Pour la clarté de notre propos, nous distinguerons donc deux grandes périodes qui ne s'excluent d'ailleurs pas nécessairement. La première, antérieure à l'installation des petites-habitations sera subdivisée en deux phases : celle de la présence caraïbe d'une part et celle des esclaves-marrons de l'autre. La seconde période au cours de laquelle se forme le peuplement actuel connaît elle aussi deux phases, une qui court du début du XVIIIe siècle à l'abolition de l'esclavage de 1848 et l'autre qui prolonge la précédente jusqu'à nos jours.

 

1. Les Grands-Fonds avant l’installation des petites habitations : L'ère caraïbe

C'est la période la moins connue de l'histoire des Grands-Fonds,

— d'une part à cause de la mise en valeur tardive de la Grande-Terre qui explique que les chroniqueurs, tels les pères BRETON, du TERTRE et LABAT n'évoquent nulle part dans leurs œuvres cette région ;

— d'autre part parce qu'aucune fouille archéologique n'y a été entreprise à ce jour.

En l'absence de matériaux on pourrait simplement avancer l'hypothèse que, durant la période précoloniale au moins, rien (sinon les guerres et autres conflits entre tribus rivales), ne contraignait les autochtones à s'installer dans cette région singulièrement morneuse alors que les plaines et plateaux en­vironnants offrent de bien meilleures conditions à ces groupes qui vivaient dans le cadre d'une économie primitive fondée sur la chasse, la pêche, la cueillette et une polyculture vivrière utilisant le brûlis (7) et des outils plutôt rudimentaires.

Toutefois, grâce aux récits du père R. BRETON, nous savons que moins d'une dizaine d'années après le débarquement des premiers français et à la suite de la guerre qui les opposa, de 1636 à 1641, à L'OLIVE et ses hommes, « les Caraïbes abandonnèrent la "Guadeloupe" pour la Grande-Terre, les Saintes, Marie-Galante et surtout pour la Dominique » (8). Dans son « Nouveau voyage aux Isles de l'Amérique », le P. LABAT résume bien ce tragique épisode de la colonisation de la Guadeloupe depuis la mort de DUPLESSIS :

Le sieur de Loline (L'Olive) ne fut pas plutôt seul maître de la colonie, qu'il déclara la guerre aux Caraïbes, il en massacra un grand nombre, et les Caraïbes ayant appelé à leurs secours les Sauvages des autres Isles, massacrèrent aussi un très-grand nombre de François, de sorte que cette guerre et la famine, réduisirent presque à rien une Colonie de près de cinq cents hommes qui étoit capable d'en imposer à tous les Caraïbes, si elle avait été conduite avec la sagesse et le bon ordre que l'on devoit attendre de son Chef, qui ayant demeuré quelques années à Saint-Christophe, où il étoit Lieutenant de Monsieur d'Enanbuc, devoit avoir appris sous un excellent maître (!), la manière de bien gouverner.

Quoique les Caraïbes eussent évacué l'Isle de la Guadeloupe et qu'ils se fussent retirés presque tous à la Dominique, à Marie-Galante, et à la Grande-Terre, qui est une Isle plus grande que la Guadeloupe, qui n'en est séparée que par un bras de mer, large de quelques toises, que l'on appelle la Rivière salée, ils venoient fréquemment faire des incursions sur la Colonie Françoise, et presque toujours avec succès, de sorte que les François n'osèrent s'éloigner de leurs Forts, aller à la chasse, ou sur les ances pour tourner des tortuës, ou pour varer des lamentins, parce que les Caraïbes cachés dans l'épaisseur des bois, les observoient, et dès qu'ils trouvoient l'occasion, ils les perçoient de leurs flèches empoisonnées ou les assomoient à coups de boutou, c'est ainsi qu'ils appellent une espèce de massuë plate d'un bois dur et pesant, dont ils se servent avec beaucoup de force et d'adresse.... » (9).

Parmi ceux qui sont allés en Grande-Terre et qui n'ont cessé de harceler la colonie comme le dit le R. P. LABAT, y en avaient-ils qui se sont installés de préférence dans la zone des Grands-Fonds dont la topographie peut désormais présenter un grand in­térêt ? Aucun document ne nous permet pour l'instant de répondre à la ques­tion.

D'autre part, de 1641 à 1730, les recensements fournissent une certaine évaluation de ce qui reste de ce groupe ethnique dans la colonie et singulièrement sur l'île de la Grande-Terre. Ils ne nous disent cependant pas si tous se sont résignés à vivre dans la réserve qui leur était attribuée dans le Nord-Est de la commune de l'Anse-Bertrand. Nous pouvons cependant rappeler à la suite de G. LASSERRE, les chiffres suivants concernant la présence des Caraïbes sur cette île et dans le reste de l'archipel (10) :


 Toujours est-il que dans le recensement des « Nouveaux citoyens » de 1848 pour la commune de Sainte-Anne, nous retrouvons au moins un lignage, GARGAR, dont le « fondateur » connu, Bernadine GARGAR âgée de 68 ans née dans la commune et résidant sur l'habitation Pavillon est indiscutablement un descendant de caraïbe (11). À la date du recensement, la dame B. GARGAR reconnaissait pour ses enfants (dont le père n'est pas nommé), deux hommes et deux femmes âgés respectivement de 40, 35, 33, et 24 ans ; elle avait par ailleurs sept petits-enfants à qui l'on a « donné pour patronyme GARGAR » mais dont cinq seront reconnus plus tard par leur père respectif (BECHAME pour quatre et FIRMIS pour le dernier). Au total donc un groupe de douze individus répartis sur trois générations et ayant certainement partagé avec les autres « Nouveaux Libres », les conditions de la servitude.

Y en avait-il d'autres en ce milieu du XIXe siècle, dans les autres communes, notamment du Gosier, des Abymes et de Morne-à-l'Eau ?

Ainsi donc, nous sommes réduits à l'hypothèse d'une présence probable des Caraïbes dans la région sans pouvoir indiquer quels pouvaient être leur condition sociale, leur effectif etc.

 

2. L'ère des communautés-marronnes

Grâce au minutieux travail de dépouillement des documents des Archives Coloniales réalisé par Yvan DEBBASCH (12), nous sommes moins démunis pour appréhender la présence des esclaves-marrons dans la zone géographique des Grands-Fonds, en particulier à partir de 1725 où les correspondances ad­ministratives fournissent de nombreux renseignements sur les « nègres marrons qui des forêts de ce canton croient faire leur retraite et leur fort ».

Graphique : Les sucreries en Grande-Terre de 1661 à 1699.
Source : C. SCHNAKENBOURG, Les Sucreries de la Guadeloupe dans la seconde moitié du XVIIIº siècle

Toutefois, on peut raisonnablement penser que cette région a servi de zone-refuge aux populations asservies de la colonie et plus particulièrement de l'île de la Grande-Terre bien avant cette date, et sans doute pendant environ un siècle et demi.

En effet, avec le développement de la produc­tion de sucre, les pre­mières tentatives de mise en valeur de l'île de la Grande-Terre sont intervenues dès les années 1660 ; l'intérêt particulier que présentaient ses plaines argileuses et ses plateaux calcaires pour cette nouvelle spéculation ne faisait pas de doute (13). On y dénombre 4 sucreries en 1669.

D'autre part, malgré les fluctuations liées notamment à la crise de surproduction qui a marqué les trois dernières décennies du XVIIe siècle, le nombre total des sucreries de l'île a plus que quintuplé.

Enfin, durant le premier quart du XVIIIe, le mouvement s'est pour­suivi à un rythme très irrégulier ; ce qui n'a cependant pas empêché qu'en 1726, la Grande-Terre comptât 81 sucreries.

Si l'on ajoute à ces observations, le fait que les premiers quartiers mis en valeur sur cette île sont précisément ceux qui abritent la zone géo­graphique des Grands-Fonds et que dans la majeure partie des cas, l'occupation effective des sols sur ces habitations se limitait aux quelques carrés proches des réseaux de communication, on est fondé pour avancer l'hypothèse selon laquelle cette zone morneuse et non défrichée qui prolonge immédiatement les premières concessions n'a pas manqué de devenir très tôt (dès le milieu du XVIIe siècle !), un refuge particulièrement efficace pour les esclaves-marrons qui n'ont pas retenu d'atteindre la « terre de liberté » (14) que constituait la Do­minique pour les marrons de la Guadeloupe.

C'est d'ailleurs ce que montre, avec une grande perspicacité, Y. DEBBASCH quand il dit dans une approche comparative entre les colonies insu­laires et celles en « continent » :

Tant que la colonisation s'arrête à la frange côtière ou se limite à quelques têtes de pont, l'asile commence à la lisière des plantations et couvre tout l'intérieur encore abandonné au bois debout ; à une moindre échelle, la situation est somme toute assez semblable alors à celle dont la Guyane pâtira toujours... Toutes les sociétés insulaires de la Caraïbe ont débuté de la sorte, tournées vers le rivage. Cette indifférence pour les terres du centre tenait, in­contestablement, aux origines, à la faiblesse même des premiers établissements en hommes et en capitaux ; il ne paraît pas douteux qu'elle se soit prolongé bien au-delà de la période héroïque (et c'est le cas ici) parce que convenant à une économie qui reste fondée, jusqu'à la fin du XVIIº siècle, sur la monoculture sucrière. Matière pondéreuse, de transport difficile et coûteux pour l'époque, le sucre n'est rentable, croit-on, que s'il est produit à proximité d'un embar­cadère ; si bien que pour un sucrier de ce temps, c'eût été folie que de défricher loin des côtes (15).

Quoiqu'il en soit, c'est avec certitude que nous pouvons avancer à la suite de DEBBASCH, que de 1725 à la veille de la seconde et définitive aboli­tion de l'esclavage, la zone aura été l'un des principaux refuges des esclaves déserteurs de la Grande-Terre.

Le partage des terres de l'île et l'attribution des concessions achevés dès 1732, ne suffiront pas à retirer ce rôle à la région dont les « terres morneuses et sans valeur » n'ont pas été l'objet de concession. Dès lors, on pourrait penser que c'est essentiellement sa topographie qui en a fait un bastion des esclaves en désertion.

Ce serait là une erreur d'appréciation ; car comme le soutient DEBBASCH, ce qui déterminait la pérennité des zones-refuges, ici comme ailleurs, c'est l'état de défrichement et d'implantation effective, et non la sim­ple concession accordée par les administrateurs. Ainsi

A la fin du XVIIe siècle, la plaine qui borde au nord la Guade­loupe proprement dite —le Grand-Cul-de-Sac-Marin— est concédée, mais encore inhabitée ; entre 1725 et 1740, ce sera le point de ralliement des fameuses ban­des à Bordebois, qui apportent partout le trouble dans la colonie. (16)

Cet exemple de terres concédées mais inexploitées (qui sert ici le projet des marrons) est loin d'être une exception comme le font remarquer de nombreux auteurs ; ainsi, le R.P. LABAT à la fin du XVIIe siècle :

Les terres sont très souvent concédées à des gens à qui il est impossible d'en défricher le tiers en cent ans. Il y a même des habitants qui ont des concessions en différents endroits d'une même île, où depuis un très grand nombre d'années, ils n'ont fait qu'un défriché de 100 à 150 pas en carré, seulement pour marquer leur possession, sans se mettre en peine de continuer le travail, comme ils y sont obligés. (17)

En 1713, alors qu'à la Martinique les colons étaient déjà bien avancés dans la conquête des bois debout, notamment pour endiguer les bandes d'esclaves-marrons, le lieutenant général des Isles, PHELYPEAUX dénonce les attributions abusives de concessions par M. de Malmaison et fait les mêmes observations que le père LABAT :

Plusieurs habitants de la Guadeloupe et de Grande-Terre ont depuis longtemps obtenu des concessions de terrains, bois debout, sans avoir pris possession ni fait tirer les lisières, ni habité, ni rempli en aucune chose les termes de la concession, dont par conséquent ils doivent être déboutés. Cependant se trouve concédé presque tout le terrain qui pourrait être habité et il ne l'est pas, y ayant même des habitants lesquels, non contents d'une concession, en ont obtenu plusieurs en différents quartiers dont quelques-unes sont d'étendues à pouvoir être habitées, ni par eux, ni par leurs enfants. Ce désordre et malversation font qu'une très bonne île presque toute concédée n'est point habitée : de manière que le meilleur terrain est actuellement concédé, mais non habité, parce que ceux qui l'ont le gardent pour vendre dans des occasions. Ainsi plusieurs habitants qui augmentent et croissent tous les jours feraient fleurir l'île en habitant ces bons terrains, s'ils pouvaient avoir les concessions, mais il n'y en a plus à donner. (18)

En 1719, le gouverneur  Moyencourt qui succède à M. de Malmaison, dans une lettre du 4 août constate à son tour :

Il y a quantité d'habitants qui ont beaucoup plus de terre qu'ils n'en pourroient jamais establir eux et toutes leurs familles, entre autres M. Houël (il s'agit ici du descendant du seigneur-propriétaire du milieu du XVIIe siècle) à qui il reste  plus de terre qu'il n'en faudrait pour faire la fortune à 200 petits habitants. (19)

Nous retrouverons plus loin, chez les petits-habitants, cette tendance à se constituer un patrimoine foncier en vue de la spéculation. Pour l'instant nous terminerons cette grande parenthèse sur l'insuffisance de la mise en valeur des concessions par cette synthèse de G. LASSERRE :

En annexant les Isles à son domaine d'Occident (1674), la royauté s'aperçut qu'il n'y avait presque plus de bonnes terres à donner, tant avaient été grandes les libéralités des seigneurs de la Compagnie ou des seigneurs-propriétaires. Pendant plus d'un siècle, l'Administration locale, soutenue par les bureaux de Versailles, n'a cessé de lutter contre les abus d'appropriation et la trop grande étendue des terres laissées en "bois-debout" ou en friche. Les arrêts du Conseil d'Etat du 12 octobre 1670, du 11 juin 1680, du 12 octobre 1683, du 26 septembre 1696, la déclaration du 9 août 1722, développent exactement les mêmes thèmes : dénonciation des abus, obligation pour les concessionnaires de défricher et de planter le tiers en trois ans, puis les deux tiers en six ans, menace d'annulation ou de retranchement des concessions. (20)

De fait, à la même époque et pour les mêmes raisons que dans les quartiers du Lamentin et de Sainte-Rose, on pouvait constater qu' :

au centre de la Grande-Terre se constituent des bandes redoutables qui résistent aux chasses : plus de quatre groupes, réunissant selon cer­tains deux cents noirs, six cents selon d'autres, en 1725 ; vers 1735, une fédération tout aussi importante y est installée —la même sans doute qui, éprouvée dix ans auparavant, avait eu tout le temps de se reconstituer ; après la guerre de Sept ans, les Grands-Fonds sont toujours la zone-refuge par excel­lence de l'île et au XIXe siècle, des sociétés marronnes l'occupent encore —ainsi que d'autres cantons inhabités. (21)

Ainsi il apparaît clairement qu'aux conditions favorables qu'offrait la topogra­phie particulière des Grands-Fonds, sont venues s'ajouter la lenteur des défriche­ments et l'insuffisance de la mise en valeur des plaines et plateaux du Sud de la Grande-Terre. Ceci pour le plus grand bien des groupes de marrons qui feront de cette ré­gion leur chasse-gardée. N'ignorant pas la menace que constituait pour eux l'extension des espaces cultivés à l'intérieur comme à la pé­riphérie de la région, ils s'organiseront pour ar­rêter les efforts de défriche­ment qu'entreprendront les petits habitants par suite de l'introduction du café dans les troisième et quatrième dé­cennies du XVIIIe siè­cle.

Pour des raisons tenant sans doute à l'insuffisance des capitaux dont disposaient ces petits-habitants et à l'archaïsme des techniques de production (fondées essentiellement sur le travail servile), les communautés marronnes des Grands-Fonds survivront jusqu'au XIXe siècle comme en témoigne ce rapport du 5 janvier 1832 :

Les chasses ou poursuites dirigées à différentes époques contre les nègres marrons ont amené la découverte et la destruction de plusieurs camps, ainsi que celle des vivres dont ils étoient environnés, mais on ne peut se dissimuler qu'ils sont encore nombreux dans la Colonie. À la Grande-Terre ce qu'on appelle les Grands-Fonds, la partie dite de Portland, et la Pointe des Châteaux en recèlent plusieurs communautés. (22)

Les documents dont nous disposons ne fournissent pas beaucoup d'informations sur le mode de vie et l'organisation socio-politique spécifiques aux commu­nautés marronnes des Grands-Fonds.

Comparativement à ceux des «hauteurs de la Capesterre» moins menacés par la proximité des habitations, ici les groupes ont dû affronter constamment les petits-habitants en quête d'espace à l'intérieur même de la zone des Grands-Fonds, surtout avec le développement de la culture du café. Sans perdre de vue les limites que pouvait imposer cet environnement, nous pouvons retenir que leur organisation n'a pas été très différente de celle que suggère Y. DEBBASCH sur la base des docu­ments relativement importants sur les autres colonies (Saint-Domingue, Saint-Vincent et la Guyane) à savoir :

— une production agricole, somme toute assez précaire, lorsque les conditions de sécurité sont remplies ; sinon, l'approvisionnement dans les jardins de vivres des habitations proches ;

— une tendance des bandes à la constitution de fédérations plus ou moins stables, sous la conduite d'un « leader » qui n'a d'autre autorité que celle que lui confèrent ses mérites éprouvés par le groupe ;

— un accroissement des effectifs des bandes par l'accueil de nouveaux déserteurs ou le rapt de femmes et d'enfants sur les habitations etc. ...

Par ailleurs nous ne sommes pas en mesure d'indiquer ce qui reste aujourd'hui de ces communautés, au sein des populations. Nul n'ignore la répression dont les marrons ont été l'objet en Guadeloupe jusqu'en 1843 encore.

S'agissant de ceux qui nous intéressent tout particulièrement ici, est-on parvenu à les anéantir tous ou à les réintégrer dans le système esclavagiste juste avant l'abolition ?

Un travail ciblé et minutieux non seulement sur les « correspondances administratives » mais aussi sur les Bulletins Officiels des années 1830-1840 per­mettrait sans doute de répondre à cette question, étant entendu qu'une en­quête ethnographique entreprise actuellement à ce sujet est parfaitement vaine (23).

 

3. La mise en valeur mercantiliste. Les modalités économiques d'installation des Habitations secondaires dans les Grands-Fonds

Avec l'installation des petites-habitations, débute la toute première période de mise en valeur de la zone géographique des Grands-Fonds. Elle re­monte à la seconde moitié du XVIIe siècle. Jusqu'à l'abolition de l'esclavage, elle ne rompt pas avec les perspectives mercantilistes de la colonisation qui ont auparavant participé à la formation des premières régions de petites propriétés sur l'île de la Basse-Terre. Elle sera toutefois plus conditionnée par la production sucrière.

C'est donc en marge de ce qui est devenue l'« activité coloniale noble par excellence » que les habitants exclus des terres-à-canne rechercheront de nouvelles modalités d'accumulation de capital. Indigo, coton, cacao et café… tous les produits de rapport qui trouveraient quelque débouché sur les marchés européens ont pu faire l'objet d'essai de plantation. Aussi, pour bien suivre le processus de l'installation de ces petits-habitants dans la zone, allons-nous dans un premier temps, tenter de restituer la place des diverses cultures dites secondaires au sein de l'économie de la colonie et évaluer leur capacité à contribuer au projet de ces habitants.

Auparavant, notons que cette installation a d'abord concerné les communes du Gosier et de Sainte-Anne. Jusqu'au début du XVIIIe siècle, elle est restée limitée à la ceinture périphérique de la zone, c'est à dire les premiers « estages » concédés dans le quartier du Gosier (tous bornés d'un côté par la mer) et les terres qui prolongent immédiatement les concessions des plateaux de Sainte-Anne.

En attendant le plan cadastral de 1732 qui fournit les premières indications précises de l'occupation des terres en Grande-Terre et partant à la périphérie des Grands-Fonds, nous devons, pour appréhender ce processus durant les dernières décennies du XVIIe siècle, nous contenter des informations du « Desnombrement des Terres de l'Isle Guadeloupe Grande-Terre, et Saintes » de 1671 qui désigne les propriétaires d'habitations, leur étendue, les spéculations qu'on y trouve, etc. On y dénombre :

— pour le Gosier, 23 habitations dont une seule a une superficie égale ou supérieure à 100 carrés ;

— pour Sainte-Anne, 31 habitations dont une excède les 50 carrés d'étendue, presque toutes concentrées sur les premier et second « estages » ; seules quatre habitations appartiennent au troisième étage —le plus éloigné du rivage.

Tableau : extrait du Desnombrement des terres de l'Isle Guadeloupe, Grande-Terre, et Saintes, Quartier de Monsieur Houël, 1671, Estat général des terres de l'Isle Grande-Terre de la Guadeloupe, Compagnie de M. Saint-Arnoux.

Légende : Can = canne à sucre ; Viv = vivres ; Ind = indigo

 

Tableau : source : Dénombrement des habitations en Grande-Terre, Le Terrier, 1671 Compagnie de Sieur Arnoux.

— pour le quartier de Saint-Marc (24), 17 habitations dont trois ont 100 carrés et plus de superficie (25).

Au point de vue économique, les premières terres défrichées ont surtout été consacrées aux vivres, pour lesquelles « la quantité de terres employées... » varie entre 20 et 400 pas.

Dans la partie du « Desnombrement... » consacrée à l'« Estat général des terres... », en dehors de la SAu en vivres, et des indications sur les « bastiments », le Terrier ne fournit des chiffres que sur les savanes (sans doute pour l'alimentation du bétail) et le « restant de la place desfrichée » ; les rubriques consacrées « aux quantités de terres employées en cannes, pétum, indigo, gingembre et coton » sont généralement vides (26). Il en est d'ailleurs de même dans le quatrième quartier de l'île —les Citronniers— qui deviendra plus tard celui de Saint-François.

Pendant la crise du sucre qui dura les deux dernières décennies du XVIIe siècle, les petits et moyens habitants de la région (le Gosier, Sainte-Anne et Saint-Marc) ont-ils cherché comme les sucriers, à faire de indigo ou encore du coton, lorsqu'à la fin du siècle la forte demande de l'industrie textile métropolitaine et les cours avan­tageux en encouragèrent la production dans l'île ? Les données (par île et par quartier) que proposent les recensements de l'époque ne permet­tent pas de répondre clairement à ces questions.

Toujours est-il que les trois quartiers du Gosier, de Sainte-Anne et de Saint-Marc offrent des conditions naturelles favorables à ces spéculations qui présentent par ailleurs pour les petits-habitants, l'avantage d'être peu exigeantes en moyens financiers et en équipements. Aussi, peut-on avancer l'hypothèse qu'en plus de la polyculture vivrière, cette pre­mière phase de mise en valeur de la zone géographique qui court jusqu'aux an­nées 1720 a pu s'organiser aussi autour de ces cultures secondaires orientées vers l'exportation.

Dans la période qui suivra, alors que indigo disparaît des statistiques économiques de l'île,  le coton occupera, comme on peut s'en rendre compte au vue des chiffres du recensement de 1790 notamment (tableaux nº  et ), l'une des toutes premières places parmi les cultures secondaires. Dans le quartier du Gosier qui en est le principal producteur dans la zone géographique, sa culture couvre 1199 ha soit 51% de la SAu du quartier et 29% de celle des cinq quartiers de la zone. (voir tableaux  et ).

C'est, cependant avec le cacao et surtout le café que la région révèle à partir des années 1720-30, son véritable intérêt économique pour les petits et moyens habitants.

Contrairement au café dont l'introduction dans la colonie est toute ré­cente, le cacaoyer est une plante sauvage connue des populations précolombiennes qui en appréciaient beaucoup le fruit comme le raconte le Père LABAT avec tout l'art qu'on lui connait :

Le cacao est aussi propre à l'Amérique, que le Caffé l'est à l'Arabie et le Thé à la Chine et autres païs voisins.

Les Amériquains s'en servoient avant que les Espagnols en­trassent dans leur païs ; ils en faisoient leurs délices, et y étoient tellement ac­coûtumez, qu'ils regardoient comme la dernière de toutes les misères de man­quer de Chocolat, qui est le breuvage composé de ce fruit. C'est d'eux dont les Espagnols en ont appris l'usage et la préparation qu'ils ont ensuite perfec­tionné en y mêlant plusieurs ingrédients qui les rendent plus agréable au goût et à l'odorat, que n'étoit celui dont les Indiens se servoient... (27)

À la Martinique qui n'a pas « été privée de ce fruit » et qui est « celle de nos Anstiles où les Cacaotiers viennent le plus aisément », la culture ne débuta pas avant 1660 et il fallut attendre la fin du XVIIe siècle pour que le ca­cao devînt une spéculation pour les colons :

Malgré ces avantages, les François n'ont commencé à la cultiver que vers l'année 1660. Un Juif nommé Benjamin Dacosta fut le premier qui planta une Cacaotière, c'est-à-dire, un plan ou verger de ces arbres ; mais les Isles ayant passé des mains des Seigneurs particuliers et propriétaires en celles de la Compagnie de 1644, les Juifs firent chassez, et cette Cacaotière étoit en­fin tombée au sieur Guillaume Bruneau, Juge Royal de l'Isle en 1694.

Cependant comme le Cacao n'étoit pas une marchandise d'un bon débit en France, parce que le Chocolat n'y était pas fort en usage, et qu'il étoit chargé de très-gros droits d'entrée, les habitants ne s'attachaient qu'au Sucre, au Tabac, à l'Indigo, au Rocou, au Cotton, et autres semblables marchan­dises dont le débit étoit facile et avantageux par la grande consommation qui s'en faisoit en Europe.

Le Chocolat étant enfin venu à la mode, et le Cacao trouvant des débouchés de tous côtez, on songea sérieusement à cultiver les arbres qui pro­duisent le Cacao vers l'année 1684. (28)

A la Guadeloupe, où le R.P. LABAT n'avait pas encore person­nellement rencontré cette plante, c'est le Père Du TERTRE qui nous en signale l'existence et l'intérêt. Dans la page qu'il consacre à cette plante dans son « Histoire générale des Antilles habitées par les François », il en décrit les exigences culturales dans les mêmes termes que le Père LABAT :

I'ay esté long-temps dans les Isles, sans avoir jamais veu un seul arbre de Cacau ; mais les Sauvages ayant découvert en l'année 1657 à Monsieur du-Parquet, ce trésor qui estoit caché dans la Capesterre de son Isle, plusieurs personnes en ont planté, & le cultivent fort heureusement ; cet arbre ne se plaist que dans les lieux ombrageux & humides.

Il est si délicat, que non seulement il ne peut porter son fruict ailleurs ; mais aussi les vents violents, les trop grandes ardeurs du soleil, & les grandes fraischeurs des nuits, l'en empêchent...

La substance de ces fruits est comme celle de l'amande ; mais brune, & oléagineuse, un peu amère, mais fort nourrissante, & ce sont ces grains que l'on nomme Cacau, ou Cacou, & dont l'on fait la chocolate, tant en usage, & si renommée parmy les Portugais & les Espagnols, qu'elle passe quelquefois pour monoye, dâs les lieux où l'on en fait beaucoup. Cette marchandise est très-bonne, & si les habitants des Isles s'étudient à la cultiver, je crois qu'ils en pourront faire un profit considérable. (29)

Sans doute, pour les mêmes raisons qu'à la Martinique, la culture du cacao ne se répand en Guadeloupe que très tardivement, entre 1727 et 1734 ; et comme le montrent les chiffres que publie C. SCHNAKENBOURG, il faudra attendre 1767 pour que les plantations cacaoyères réunissent plus de 100000 pieds (30) (134000, soit 89 ha selon l'estimation en superficie agricole utilisée que propose LASSERRE). Ce sont les coulées ou les hautes pentes pluvieuses de la Côte-sous-le-Vent qui fournissent les meilleures conditions climatiques dans l'archipel.

Compte tenu des sols trop calcaires de la Grande-Terre, les petits-habitants tenteront, parfois avec quelque succès de l'acclimater dans les fonds ou vallées sèches encaissées et ombragées de la zone morneuse.

Au regard des conditions pédologiques que réclame une culture rentable du cacao, on peut avancer que s'il n'y avait les pentes abruptes et les sols peu profonds des mornes de la zone géographique qui offre cependant une pluviométrie plutôt satisfaisante, les petits habitants auraient pu, au moins pendant les XVIIIe et XIXe siècles, réaliser une accumulation significative de capital mal­gré les faibles capitaux dont ils disposaient au départ ; c'est en tout cas ce qu'affirme le R. P. LABAT sur la base de ses propres expériences dans l'île :

On voit par tout ce que je viens de dire que le travail d'une Ca­caoterie n'est pas si petit qu'on pourroit se l'imaginer, quoique dans la vérité il soit bien au dessous de celui d'une sucrerie, et de la dépense que cette Manu­facture exige. On en sera convaincu par la lecture de mon Traité du Sucre. Ainsi je conseille à tous ceux qui ont des terres propres aux Cacaoteries, de les y employer sans penser à s'élever au rang des sucriers, et je puis les assurer qu'ils y trouveront mieux leur compte, seront obligez à moins de dépense, et se délivreront d'une infinité d'embarras et de chagrins qui sont inséparables d'une Sucrerie.

Plusieurs expériences m'ont assuré que vingt Nègres peuvent en­tretenir et cultiver cinquante mille pieds (soit 33 ha selon l'estimation en sur­face de LASSERRE) de Cacaotiers, et faire encore du manioc, du mil, des pois, des patates, des ignames et autres vivres beaucoup au delà de ce qu'il en faut pour leur entretien. Or ces 50000 arbres bien entretenus, donneront au moins, les uns portant les autres, bon ou mal an, cent mille livres d'amandes qui étant venduës à sept sols six deniers la livre, qui est un prix fort médiocre, et le plus bas auquel le Cacoa ait jamais été vendu, produisent trente-sept mille cinq cens francs, qui est une somme d'autant plus considérable qu'elle revient presque toute entière dans la bourse du maître, à cause du peu de dépense qu'il faut faire pour l'entretien des esclaves qui cultivent les arbres, qui est cependant la seule et unique dépense à quoi l'on soit obligé.

Il n'en est pas de même d'une Sucrerie ; pour qu'elle produise la même somme en sucre blanc ou brut, il faut trois fois autant d'esclaves, des moulins, des charrettes, des bœufs, des chevaux, une quantité d'ouvriers de toutes sortes, et par-dessus tout des Raffineurs chers et insolents au dernier point. Qu'on compare la dépense d'une Sucrerie et celle d'une Cacaoterie, qui auroient donné le même revenu, et l'on verra par la différence qui se trouvera entre l'une et l'autre qu'une Ca­caoterie est une riche mine d'or, pendant qu'une Sucrerie ne sera qu'une mine de fer ; sur tout à présent que le chocolat commence d'être plus en vogue qu'il n'a été ci-devant, non-seulement parce qu'on reconnoît tous les jours ses bonnes qualités, mais encore par le bon marché auquel il doit être, depuis que le Roi a eu la bonté de réduire à deux sols par livre les droits d'entrées du Cacao François par son Edit du mois d'Avril 1717. (31)

Ainsi en 1790, alors que les quartiers de la Côte-sous-le-Vent et de la Côte-au-Vent de la "Guadeloupe" représentaient respectivement 48 et 11% de la production de la colonie, la région des Grands-Fonds (avec en tête le quartier des Abymes où la culture du cacaoyer couvrait 20 ha) contribuait pour 19% (voir tableaux 18 et 19 et graphiques 20 et 21 plus bas).

Quelle que soit la région que l'on considère cependant, il reste comme le note LASSERRE, que « la culture du cacao ne fut jamais pratiquée en Guadeloupe, sur une large échelle ». C'est seulement à la fin du XIXe siècle qu'elle prit quelque importance avant que le cyclone de 1928 et l'offre des « nouveaux marchés tropicaux » ne la condamnent au déclin.

Au total, bien que cette plante ait été une des premières modalités d'accumulation rentables pour les habitants qui se sont installés cette fois à l'intérieur même de la région, ses exigences pédologiques surtout, en ont limité le rôle que le café assumera avec plus de succès.

Cette dernière spéculation agricole dont les débuts dans la colonie ne remontent pas plus loin que la décennie 1720-30, exige peu de capitaux et d'installation comme le cacao. De plus (et cette fois contrairement au cacao), elle supporte bien les mornes et les sols peu profonds :

L'arbre qui le produit (il s'agit du café) n'est point délicat comme le Ca­caotier, il se cultive le plus aisément du monde. Les terres maigres et usées, dont on ne peut plus rien tirer lui sont bonnes, il vient à merveille, et fait un très-bel arbre. (32)

On comprend donc son intérêt pour les petits-habitants, qui ne pour­ront cependant pas en intensifier la culture avant le milieu du XVIIIe siècle à cause du niveau encore trop faible de la consommation qu'en faisait la métropole et surtout de l'interdiction dont elle était l'objet depuis 1729, sur les instances de la Compag­nie des Indes Orientales.

En attendant l'autorisation d'entrée en France du « café des îles » qui n'intervient qu'en 1736 (33), ce sont les débouchés que représentaient les marchés britanniques et hollandais qui en encouragent les premiers développements entre 1730 et 1750. Le Chevalier Déclieux qui a introduit la plante aux Antilles, alors gouverneur de la colonie, y favorisa la propagation. Elle s'est faite d'abord en association avec le cacao et dans presque toutes les îles de l'archipel. Toutefois, à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, il s'est développé des « caféières homogènes ».

Comme le fait remarquer G. LASSERRE, en Grande-Terre, ce sont les petits-habi­tants des Grands-Fonds qui assurent l'essentiel de la pro­duction :

A l'origine, elle fut pratiquée presque partout : en Guadeloupe volcanique, en Grande-Terre, à Marie-Galante et aux Saintes... Comme la culture du cotonnier et du cacaoyer, celle du caféier intéressa davantage les petits habitants que les "maistres de cazes sucriers". C'est pourquoi l'essor de la culture de la canne au XVIIIe siècle ne freina pas l'élan des caféières.

Jusqu'au milieu du XIXe siècle, Marie-Galante et la Grande-Terre produisirent plus de café que la Guadeloupe... La liste des « quartiers » les plus productifs (Sainte-Anne, Abymes, Morne-à-l'Eau, Gosier, Vieux-Habitants, Bouillante) révèle un rap­port évident avec la moyenne et la petite propriété, installées dans les zones "morneuses" de Grande-Terre ou de Marie-Galante, dans les régions montagneuses de la Côte sous le Vent et dans les hauteurs de la Capesterre. (34)

Les tableaux nº 22 et 23, extraits du « Recensement Général de la Colonie pour la Population & la Culture pendant l'année 1790 », confirment largement ce point de vue.

Ainsi, en ce qui concerne singulièrement le café, on constate que les parts relatives de la SAu des cinq quartiers regroupant les Grands-Fonds (G-F) dans celle de la Grande-Terre et de la Guadeloupe sont respectivement de 99% et 47% (tableau nº 22).

Cette importance relative du café dans les produits agricoles de rapport apparaît également dans le tableau nº 23 où il occupe, sauf au Moule, au moins 25% de la SAu de chacun des quartiers.

En dehors de ce rôle qu'a joué le café dans le processus de mise en valeur des Grands-Fonds et qu'ils mettent si bien en évidence, ces deux tableaux et les graphiques nº 21 et 22 permettent d'apprécier de manière plus générale, la part des cultures secondaires dans l'économie des cinq quartiers qui regroupent notre zone ainsi que la spécificité de celle-ci en ce qui concerne les modalités d'accumulation de capital qui y ont été mises en œuvre.

De ce point de vue, on peut relever :

a) à propos de la part relative des cultures dans la SAu des différents quartiers (tableau nº 23) :

— en dehors du quartier du Moule (dont les plateaux sucriers sont sans commune mesure —au point de vue de l'étendue— avec la zone morneuse), les cultures secondaires occupent plus de 45% de la SAu des quartiers respectifs (avec une part relative record de 75% pour le Gosier) ;

— la part non négligeable des vivres (surtout si l'on tient compte de la difficulté de leur recensement à cette époque) dans la SAu de chaque quartier.

Tableau n° 22 : Répartition des cultures selon les quartiers se partageant la zone des Grands-Fonds et parts relatives de la zone dans le total de l'île de la Grande-Terre et de la Guadeloupe

 

Tableau n° 23 : Parts relatives de chaque culture dans la superficie agricole utilisée (SAu) par quartier abritant la zone des Grands-Fonds et selon les ensembles Grands-Fonds, Grande-Terre et Guadeloupe

Légende : Cult sec. : Cultures secondaires ; SAu : Surface agricole utilisée ; SA : surface agricole.
G-F : Quartiers abritant la zone des Grands-Fonds ; G-T : Ile de la Grande-Terre ; GPE : Guadeloupe.
Source : Recensement général de la colonie pour la population & la culture pendant l'année 1790

 

Graphique n° 21Répartition de la SAu selon les cultures dans la zone des Grands-Fonds, en Grande-Terre et en Guadeloupe, d'après le recensement général de la colonie pour la population & la culture pendant l'année 1790.

Tableau n° 24 : Répartition de la population et de la SAu par quartier regroupant la zone des Grands-Fonds et parts relatives de l'ensemble de ces quartiers dans les totaux de la Grande-Terre et de la Guadeloupe d'après le recensement général de la colonie pour la population & la culture pendant l'année 1790.

 

Tableau n° 25 : Répartition des cultures par quartier regroupant la zone des Grands-Fonds, Grande-Terre et ensemble Guadeloupe d'après l'« Etat de population, cultures, manufactures, moulins à canne et bestiaux dans les îles Guadeloupe et dépendances pour l'an 1818 ».
Parts relatives de chaque culture dans la superficie agricole utilisée (SAu) par quartier.

 

Tableau n° 26 : Evolution de la SAu et de l'utilisation du sol de 1790 à 1818 d'après les recensements de 1790 et 1818

b) A propos de la part relative des cultures —ou groupes de cultures— dans la SAu des cinq quartiers regroupant la zone des Grands-Fonds d'une part, et de la Grande-Terre et de la Guadeloupe de l'autre (tableau nº 23) :

— de ces trois groupes d'espace, c'est dans celui des quartiers regroupant les Grands-Fonds que la part des cultures secondaires est de loin la plus importante ; soit 45% contre 34% pour la Grande-Terre ainsi que pour l'ensemble de la Guadeloupe. Si nous retirons de ces deux ensembles, la SAu des cinq quartiers, les cultures secondaires n'interviennent plus que dans les proportions de 14% pour le « Reste-Grande-Terre » et 28% pour le « Reste-Guadeloupe ».

c) à propos de la part relative de la SAu (revenant à chaque culture) des cinq quartiers regroupant la zone des Grands-Fonds, dans celle de la Grande-Terre et de la Guadeloupe (GF/GT et GF/GPE, tableau 23) :

— pour les cultures secondaires, les cinq quartiers interviennent pour 85% dans la production de la Grande-Terre et 47% dans celle de la colonie ;

— pour les vivres, ces proportions sont respectivement de 69% et 32%.

C'est là, un ensemble d'observations qui confirment que durant toute la seconde moitié du XVIIIº siècle, le processus de mise en valeur de la zone géographique s'est organisé effectivement autour de ces cultures secondaires (qui spécialisent de fait la zone), selon un schéma de répartition dans l'espace qu'on peut représenter ainsi :

cacao et café dans la région centrale plus humide avec des sols relativement profonds au bas des mornes : Grands-Fonds des Abymes, de Morne-à-l'Eau, du Moule et partie centrale des Grands-Fonds de Sainte-Anne ;

coton dans la zone périphérique plus sèche aux sols squelettiques : le Gosier, la partie orientale des Grands-Fonds de Sainte-Anne qui prolonge les plateaux sucriers ;

— le caractère rudimentaire des techniques de production qui ne permet pas de surmonter entre autres, l'insuffisance sinon la pénurie de main d'œuvre ;

— le recours à la main d'œuvre servile peu abondante (35) et qui, de surcroît n'offre pas les garanties d'application quant à l'entretien efficace des plantes...

Cette spécialisation qui s'inscrit dans le projet mercantiliste de l'économie métropolitaine ne connaîtra pas de remises en cause structurelles au cours de la première moitié du XIXe siècle. Les seuls changements qu'on note ne concernent que l'évolution quantitative de ces cultures et à terme, leur capacité à jouer le rôle qu'en attendent les petits-habitants. Les tableau nº 25 et 26 montrent bien le reflux général de ces cultures de 1790 à 1818 ; un reflux qui se poursuit jusqu'à l'abolition de l'esclavage et souvent au-delà.

Bien que ce ne soit pas le lieu de discuter des causes de cette régression des cultures secondaires, on peut en relever quelques unes qui per­mettent de comprendre les évolutions futures du groupe des petits-habitants de la région, en particulier des lendemains immédiats de l'abolition de l'esclavage au début du XXe siècle. Ce sont :

— l'extrême dépendance de ces productions vis à vis du commerce extérieur de la métropole et des cours mondiaux ;

— la faiblesse des moyens financiers de ces petits-habitants et la précarité de leur situation suite à toute baisse significative des cours des productions primaires qu'ils pratiquent ;

Telles sont donc les perspectives et les modalités économiques autour desquelles se sont organisées la mise en valeur des terres morneuses des Grands-Fonds et l'installation des premières habitations. Celles-ci, sans être sucrières n'en étaient pas moins esclavagistes. A l'exception de quelques rares habitations exclusivement plantées en vivres, elles n'étaient pas non plus, moins organiquement inscrites dans le cadre de l'accumulation primitive du capital qui devait accélérer la réunion des conditions nécessaires au développement du capitalisme dans la métropole.

 

4. L'installation des Petites-Habitations et les premières formes du peuplement actuel

En ce qui concerne l'installation de ces habitations et partant, le peuplement de la région, deux documents auxquels on peut prêter une valeur à la fois historique et symbolique permettent d'en faire un inventaire quasi-exhaustif.

Ce sont les recensements de 1796-1797 (réalisés à la demande des représentants de la République, au lendemain de la première abolition de l'esclavage) et ceux de 1848-1849 qui dénombrent les « Nouveaux Libres » et les habitations où ils résidaient. Comme nous l'avons antérieurement indiqué, nous n'avons pu exploiter ces derniers que pour la commune de Sainte-Anne. Ceux de 1796-1797 ont, par contre, été dépouillés pour l'ensemble des cinq communes et fournissent (malgré quelques lacunes (36)), des informations d'une rare richesse sur ces habitations « secondaires », les groupes ethniques auxquels appartiennent leurs propriétaires, leur structure démographique et socio-professionnelle etc. Ils nous permettent ainsi de nous représenter cette région morneuse, un peu plus d'un demi siècle après le début de sa mise en valeur, et autant avant la seconde abolition de l'esclavage (qui inaugure le processus de formation de la nouvelle société paysanne dans la région).

De ces « Etats nominatifs des citoyens... » de 1796-1797, nous avons extrait une série de documents qui vont des listes nominatives des habitations selon le GES des propriétaires, aux tableaux statistiques et graphiques qui rendent compte de la répartition des habitations et de la structure de leur population en cette fin du XVIIIe siècle. Nous y reviendrons.

Auparavant, nous voudrions, à partir des documents disponibles sur la longue période antérieure à la révolution, tenter de reconstituer à travers l'itinéraire des différents groupes ethniques et sociaux, le processus qui a abouti à l'aménagement de cette zone morneuse depuis les débuts de la mise en valeur de la Grande-Terre.

 

5. Le processus de peuplement des Grands-Fonds : Les Petits-Blancs

Pour des raisons tant économiques, juridiques (d'antériorité dans l'acquisition du statut d'hommes libres) que raciales (nous aurions dit idéologiques), ils constituent le principal groupe ethno-social (GES) des petits-habitants, moins par leur nombre que par la propriété —de fait, bien plus que de droit— plus précoce d'un patrimoine foncier.

Selon la date d'arrivée dans la colonie des premiers membres des « lignages (37) » qui le composent, on peut y distinguer deux groupes d'inégale importance :

 

a) Les petits-Blancs de la première génération de colons

Appartiennent à ce groupe, ceux qui étaient déjà présents dans la colonie avant la toute première phase de mise en valeur de l'île de la Grande-Terre (début de la seconde moitié du XVIIe siècle) et qui, comme les autres colons, s'étaient d'abord installés sur la « Guadeloupe ». Ils constituent sans doute le groupe le plus important, notamment par leur patrimoine foncier. On y compte, les groupes de parenté ou des individus portant les patronymes tels que : BARTH ou BART, BOUCHER, BOURGEOIS, CLASSE ou CLASS, COUPPÊ ou COUPPÊ de..., DUCOUDRAY ou DU COUDRAY, FOUCHER ou FOUCHÊ, GEOFFROY, GIRARD, LAMARRE, LANGLOIS, LEMERCIER, LEROUX ou LE ROUX, LEVALLOIS, LORGER, MATIGNON, MATIGNON-DELOR, MATIGNON-CARRERE, MERCIER, MONTAUBANT, NEAU, ROUSSEAU, etc.

Par delà leur origine sociale ou leur fortune en métropole, beaucoup d'éléments (« lignages » ou individus) de ce groupe, ne se distinguaient pas de ceux qui deviendront plus tard les « maistres de cazes sucriers ». Comme ces derniers, ils appartenaient à la catégorie de ces « gens riches et aisés voyageant à leur frais... ». Comme eux aussi, ils ont pu obtenir des concessions gratuites dès leur arrivée dans l'archipel dont on voulait faire à l'époque, une colonie de peuplement (38).

Il n'est cependant pas exclu que ce premier groupe ait compté quelques « engagés » qui auraient réussi à se faire une nouvelle situation à la fin de leur contrat de trente-six mois.

Grâce au « Terrier », nous pouvons, sur la base des patronymes, recenser les fondateurs probables de ces groupes de parenté dans la colonie et nous représenter leur importance (voir tableau nº 27).

Comme nous l'avons évoqué plus haut, et en dehors du cas particulier des anciens engagés, c'est l'avènement du sucre et ses exigences technico-financières aux niveaux agricole et industriel qui introduiront au sein de cette première génération de colons, la différenciation en repoussant vers les cultures devenues désormais secondaires, les colons cultivateurs qui n'ont pas les moyens d'entretenir une habitation-sucrerie. La crise sucrière du dernier quart du XVIIe siècle aura vite fait de convaincre ceux qui espéraient tenir le coup qu'il valait mieux qu'ils aillent « chercher ailleurs les moyens de faire fortune ».

Plusieurs parmi ces premiers habitants cultivateurs vendront ou seront contraints de vendre leurs terres et devront se tourner vers ce que l'on considérait jusque là comme des « terres...sans valeur ».

Ajoutons que c'est chez ces petits-Blancs de la première génération que se sont recrutées à l'abolition de l'esclavage, les principales composantes de la communauté très restreinte des « Blancs-Matignons » des Grands-Fonds du Moule.

 

b) Les petits-Blancs du second groupe

Le second groupe est constitué des immigrants arrivés dans la colonie sans doute vers la fin du XVIIe siècle sinon au début du XVIIIe (parfois au XIXe siècle tels les CHABUS) et qui se trouveront aussi exclus des terres-à-canne. On n'en recense généralement les premiers représentants que dans les quartiers ou communes de la Grande-Terre. C'est le cas des BABIN, BERLET, BERTHELOT, BORICAUD, BOURDON, CADORET, CHAUVEL, LEBORGNE, LEBRERE ou LEBRAIRE, MONNEROT-DUMAINE, PEDURAND, TITECA, etc. …

A l'intérieur de la région, contrairement aux « Blancs-Matignon » qui développeront, en particulier à partir de l'abolition de l'esclavage de 1848, un comportement raciste très exclusif vis à vis des autres ethnies, les petits-Blancs de ce second groupe (ainsi d'ailleurs que certains du premier) noueront fréquemment des alliances formelles avec les « Gens de couleur » nés libres autant qu'avec des affranchis ou leurs descendants. Cette attitude qu'on observe dès le XVIIIe siècle (voir l'« Etat nominatif… » de 1796 plus bas) ne fera que se renforcer durant la seconde moitié du XIXe siècle et explique l'extraordinaire variété des métissages inter-ethniques qu'on peut constater aujourd'hui encore, en particulier dans la zone centrale des Grands-Fonds.

Tableau nº 27 : Liste des habitants ayant pu, au vu de leur patronyme, être à l'origine des groupes de parenté de petits-Blancs de la zone des Grands-Fonds d'après le « Desnombrement…» de 1671.

Quel que fut le groupe dont relevaient les petits-Blancs de la région, dès lors qu'il leur était impossible de réaliser leur projet dans les branches sucrières, ceux qui pratiquaient un métier ou disposaient d'un capital suffisant pour monter un petit commerce ont pu choisir de se reconvertir dans d'autres activités. On les rencontre dans les bourgs comme « maître de forge », « charpentier », « entrepreneur », « marchand » etc. Dans bien des cas, on retrouve quelques années plus tard, quelques uns de leurs descendants si ce n'est eux-mêmes dans la région (39).

L'examen des documents d'état civil et des hypothèques révèle chez les membres des « lignages » de ce GES, un mouvement quasi-permanent de personnes et de titres fonciers entre l'espace des bourgs et celui de la zone morneuse. Ces mouvements qui s'inscrivent le plus souvent à l'intérieur de la même paroisse (bourg de Sainte-Anne & Grands-Fonds de Sainte-Anne ou bourg de Morne-à-l'Eau & Grands-Fonds de Morne-à-l'Eau) s'observent parfois aussi entre plusieurs paroisses (bourg du Moule & Grands-Fonds de Sainte-Anne, du Moule et de Morne-à-l'Eau, ou inversement, Grands-Fonds de Sainte-Anne & bourg de Sainte-Anne, du Moule, du Gosier et des Abymes etc.).

Ces relations entre membres d'un même groupe de parenté qui s'associent celles entre groupes alliés appartenant au même GES des petits-Blancs débordent souvent vers les paroisses ou communes de la Basse-Terre et témoignent de la grande mobilité des individus —en quête des meilleures conditions pour la réalisation de leur projet— bien plus que d'une simple dispersion ou d'un éclatement des groupes d'origine. Car, entre les membres d'un même groupe, les réseaux de solidarité sont nombreux. Ils vont de la valeur dérisoire de cession des terres aux échanges de femmes (entre lignages déjà alliés), de services divers, de coup-de-main etc.

A terme, ceci crée une grande diversité des statuts sociaux entre les membres des groupes de parenté où se recrutent les petits-Blancs, au point qu'il est difficile de dégager une ligne globale d'évolution à partir des segments d'origine dans la colonie ; d'autant que les réseaux de solidarité qui unifient effectivement les membres d'un même groupe ou de groupes alliés n'excluent nullement les promotions individuelles. De plus, les choix des conjoints semblent avoir joué en faveur de certains individus et de leurs progénitures sans que l'on puisse systématiquement tenir les aînés des groupes de parenté pour les organisateurs de ces choix (40).

L'abolition de l'esclavage et le problème de la disponibilité de la main d'œuvre de l'ancienne classe servile va poser aux petits-Blancs de la région un important problème. Les groupes dits « Matignon » retiendront l'attitude d'exclusion que nous avons déjà évoquée. Ajoutons simplement qu'une fois repliés sur les terres leur appartenant dans les Grands-Fonds du Moule, ils développeront jusqu'au milieu du XXe siècle, une société paysanne essentiellement vivrière et quasi-autarcique (41). De nombreux témoignages évoquent la très forte natalité et le faible niveau de vie au sein du groupe. En l'absence de données chiffrées nous ne pouvons dire cependant quelle a été l'évolution démographique de ce GES depuis l'abolition de l'esclavage. Nous retiendrons simplement que l'autarcie aura eu le « mérite », d'une part d'assurer la permanence du groupe dans la région, et d'autre part de développer chez ses membres, un profond sentiment d'appartenance à un groupe lignager, à peine dissout aujourd'hui ; un sentiment qu'on ne retrouve pas ailleurs.

Quant aux autres petits-Blancs dont les « lignages » et les effectifs sont autrement plus considérables que ceux des « Blancs-Matignon », la tradition des alliances avec les autres groupes ethniques leur a indéniablement permis de mieux surmonter les difficultés que créait l'abolition de l'esclavage en ce qui concerne la disponibilité de la main d'œuvre et de mieux préparer leur reconversion, étant donné la non rentabilité des cultures secondaires (42). Jusqu'au début du XXe siècle, ils ont prolongé leur séjour dans la région où ils continuaient de jouer le rôle de groupe social dominant. Toutefois, la terre a cessé d'être pour eux un moyen de production à mettre en valeur dans le cadre d'une activité agricole pour devenir un élément du patrimoine dont ils pouvaient tirer de substantiels revenus par la spéculation. La demande importante des « Nouveaux Libres » créait une situation de marché plutôt favorable. Ils en ont tiré profit pour scolariser leurs progénitures et les orienter vers les emplois administratifs et le commerce qui seront après la production sucrière, les nouvelles modalités d'accumulation et de promotion sociale dans la colonie, jusqu'au déclin de l'économie sucrière (au tournant des années 1960). Aujourd'hui, il ne reste d'eux que les noms patronymiques que portent leurs descendants qu'on retiendrait plutôt parmi les « Gens de couleur ».

A partir de l'« Etat nominatif des citoyens… » de 1796-1797, nous sommes en mesure de rendre compte de la situation particulière de ce GES à cette période charnière que constitue la fin du XVIIIe siècle (voir annexe I Tableau nº 1 et 2).

Le premier tableau que nous proposons est constitué de deux listes nominatives : une où les habitations et les habitants-propriétaires sont expressément mentionnés ainsi que les effectifs de leur parentèle résidant sur l'habitation ; la seconde liste est surtout celle des habitations mises sous séquestre ou « habitations nationales » et ne présente donc pas les mêmes garanties quant à la race ou l'ethnie dont relèvent les propriétaires. Il reste qu'au regard de l'histoire générale de cette période (43) d'une part, de la place prépondérante des petits-Blancs au sein du groupe social des habitants-propriétaires d'autre part, et sans exclure que des habitants «Gens de couleur» ou Noirs affranchis aient pu se trouver parmi les royalistes ou « ceux qui avaient pactisé avec les occupants anglais », nous retenons que la majeure partie de ces habitations ont dû appartenir à des petits-Blancs (44).

 

6. Le processus de peuplement des Grands-Fonds: les "Gens de couleur" et les Noirs affranchis

Les « Gens de couleur », constituent le second GES de la classe des petits-habitants. D'un point de vue très formel on devrait y distinguer les « nés libres » des « affranchis » ; car si les uns et les autres jouissent de leur liberté, leur condition sociale au départ n'a pas été la même et celles de leur réussite matérielle non plus. Tout laisse penser que par delà la race, la situation de ceux qui ont connu la servitude a due être plus proche de celle des Noirs affranchis.

Il reste qu'une fois qu'ils échappent à l'esclavage, le droit de propriété, qui procède de leur statut de personne libre, les rapproche (dans les limites souvent étroites que tolère la société coloniale esclavagiste) des petits-Blancs avec lesquels certains partagent des liens de sang et/ou de parenté et d'alliance formelle. Lorsque ce droit de propriété s'est matérialisé sous la forme d'un patrimoine foncier, la mise en valeur de celui-ci a parfois appelé l'acquisition d'esclaves, il est vrai dans des proportions généralement moindres que ce qu'on pouvait observer chez les petits-Blancs. On comprend dès lors, que comme dans le reste de la colonie et jusqu'à l'abolition de l'esclavage, ces « Gens de couleur » aient souvent défendu les mêmes intérêts de classe que les autres petits-habitants.

Nous avons antérieurement souligné les difficultés que présente le suivi des groupes lignagers appartenant à ce GES ainsi qu'à celui des Noirs affranchis à travers les documents d'état civil. Rappelons que ces difficultés viennent de l'absence de noms patronymiques (qui auraient servi à distinguer les groupes de parenté) ou de l'usage trop fréquent des seuls prénoms (généralement chrétiens, et partant communs) pour désigner les individus (45). Ceci nous a souvent imposé de procéder à un dépouillement restrictif, et surtout, impérativement fondé sur des observations initiales sur le terrain. Ces difficultés ont par ailleurs rendu impossible, un recensement distinctif des « nés libres » d'une part et des affranchis de l'autre en ce qui concerne les « Gens de couleur » par exemple, sans compter les descendants nés libres de Noirs Affranchis.

De tous les matériaux disponibles, c'est encore l'« Etat nominatif des citoyens… » qui fournit les meilleurs moyens d'estimation de l'importance de ces deux groupes dans la région. Au vu des données qu'il propose, il apparaît qu'un peu plus d'un demi-siècle après le début de la mise en valeur de la zone géographique, c'est respectivement Morne-à-l'Eau, Sainte-Anne, le Gosier et les Abymes qui en présentent les plus fortes concentrations, tant en ce qui concerne le nombre des habitations dont ils sont propriétaires que la population qui y réside. Comme on le verra plus loin, si ces GES partagent grâce à leur statut, la même condition que les petits-Blancs, ils s'en distinguent, notamment par leur mode de vie ou d'organisation et à terme par ce qui semble être leur culture propre, élaborée impérativement pour garantir leur existence même en tant que groupe social.

Comme pour les petits-Blancs, les listes nominatives des tableaux nº 3 et 4 de l'annexe I en livrent une photographie assez exhaustive que nous compléterons plus loin avec une analyse statistique.

_________________________________

(1) Dans les rapports entre la métropole et ses colonies d'Amérique comme à l'intérieur de la colonie.

(2) Qui, en tant que «colonie de peuplement», devrait surtout accueillir une population de  paysans de souche européenne. C'est de ce point de vue qu'il faut penser l'accumulation primitive de capital également vis à vis de la colonie.

(3) Bien qu'ils ne furent officiellement supprimés que le 10 septembre 1774 par un arrêt du Conseil d'Etat, l'âge d'or des engagements pouvait être considéré comme clos « au delà de 1680... au moins pour les Antilles » voir R. MANDROU, Français hors de France..., p 670 cité par G. LASSERRE, La Guadeloupe Tome I, la Nature et les Hommes p 278.

(4) Au nombre de 3000 dans la colonie en 1656 d'après le père R. BRETON, les esclaves africains sont passés à 4782 au recensement de 1671; à ces dates, la population française comptait respectivement plus de 12000 puis 3083 individus. Voir, J. RENNARD, Les Caraïbes. La Guadeloupe… Relations latines du Père Breton. Relatio A, Brevis Relatio Missionis Fratrum Praedicatorum in Insulam Guadalupam, p 146 cité par G. LASSERRE.

D'après le tableau de l'évolution (n°4) de la population que propose Christian SCHNAKENBOURG dans sa thèse sur « les sucreries de la Guadeloupe dans la seconde moitié du XVIIIº siècle », en 1664, ils étaient au nombre de 6323 pour les deux îles « Guadeloupe et Grande-Terre » ; leur effectif a dû baisser entre 1664 et 1671 pour des raisons tenant sans doute aux difficultés d'approvisionnement de l'île et à une mortalité très importante ; ceci n'empêche pas cependant qu'ils constituent dès cette date, la majorité de la population des deux principales îles. En 1848, les « Noirs et Gens de couleur » représentaient 92% de la population de la colonie.

(5) G. LASSERRE, La Guadeloupe Tome I, la Nature et les Hommes p 340. Les mots en italique  sont de l'auteur.

(6) Christian SCHNAKENBOURG, Les sucreries de la Guadeloupe dans la seconde moitié du XVIIIº siècle (1760-1790)..., Thèse pour le Doctorat d'Etat es sciences économiques, Amiens, Décembre 1972. C'est nous qui avons souligné.

(7) Sur la civilisation agricole des Caraïbes, voir l'excellente synthèse qu'en propose G. LASSERRE à partir des témoignages

— du R. P. Raymond BRETON, Les relations... qui ont été publiées par l'abbé J. RENNARD dans "Les Caraïbes, La Guadeloupe. Manuscrits du Père R. BRETON, premier missionnaire de la Guadeloupe où il resta vingt ans (1635-1656)". Paris, 1929, 1 vol. in 8º, 182 p., 5 grav. hors texte ».

— du R. P. Du TERTRE, Histoire générale des Antilles, Paris, 1667-1671, tome II,

Dans G. LASSERRE, La Guadeloupe Tome I, la Nature et les Hommes pp 328 à 333.

(8) G. LASSERRE, La Guadeloupe Tome I, la Nature et les Hommes p 270.

En ce qui concerne les origines de ce conflit, voir Père R. BRETON, Relations de l'isle de la Guadeloupe, Tome I, Société d'Histoire de la Guadeloupe, Basse-Terre, 1978, pp 90 à 95.

(9) R.P. LABAT, de l'Ordre des Frères Prêcheurs, Nouveau Voyage aux Isles de l'Amérique, Tome troisième, 1972, Editions des Horizons Caraïbes, Fort-de-France-Martinique, p 27. C'est nous qui avons souligné.

(10) Comme l'indique LASSERRE, « les recensements postérieurs (à 1730) ne mentionnent plus les Caraïbes. En tête des colonnes, on trouve seulement la rubrique "mulâtres, nègres et sauvages libres", sans que la distinction soit poussée plus loin ». G. LASSERRE, La Guadeloupe Tome I, la Nature et les Hommes p 270.

Le recensement de 1796-97 aurait pu nous fournir d'importants renseignements d'autant qu'il est fait par habitation et dans les conditions exceptionnelles d'Abolition de l'esclavage. Malheureusement, il n'a retenu que trois groupes ethniques: « Blancs, Rouges et Noirs », "rouges" désignant ici les Mulâtres... comme si le groupe des « Sauvages libres » avait complètement disparu.

(11) Précisons par ailleurs que les recensements des « Nouveaux Citoyens » n'indiquent pas le groupe ethnique auquel appartiennent les personnes recensées. Il nous a fallu les enquêtes de terrain pour constater d'abord à partir des traits physiques de nos informateurs que nous avions affaire à des descendants de Caraïbes. Les entretiens confirmeront ces observations. Ajoutons que, comme cela apparaît dès la troisième génération de ce lignage, ses membres n'ont pas cessé de contracter des alliances avec ceux des deux autres groupes ethniques de la région… ce qui n'empêche nullement qu'ils soient parfaitement identifiables. Ce groupe possède aujourd'hui encore dans ce qui est devenu la Section de Pavillon, un « cimetière familial » où sont inhumés tous les descendants GARGAR.

(12) Voir Yvan DEBBASCH, "Le marronnage essai sur la désertion de l'esclave antillais", in L'Année Sociologique 1961, 1º partie, pp 64 à 70.

Des sources manuscrites consultées par l'auteur et certains intéressent plus particulièrement notre propos; ce sont :

— les correspondances administratives : « Colonies C7: Guadeloupe »

— les Fonds Moreau de Saint-Méry: « Colonies F3 …f »

Plus généralement, sur les différents types de marronnage, les conditions de vie, les modes d'organisation des communautés marronnes, les réponses de la société coloniale... etc., on peut consulter la seconde partie de l'article de Y. DEBBASCH : "Le marronnage essai sur la désertion de l'esclave antillais", in L'Année Sociologique 1962, 2e partie; voir également : Lucien PEYTRAUD, L'esclavage aux Antilles Françaises avant 1789, Editions E. DESORMEAUX, Pointe-à-Pitre, 1973, pp 343 à 374 ; Gabriel DEBIEN, Les esclaves aux Antilles françaises, Société d'Histoire de la Guadeloupe Basse-Terre / Société d'Histoire de la Martinique 1974 pp 411-469.

(13) Voici ce que dit le Père LABAT en 1696 des conditions pédologiques et climatiques les plus favorables à la culture de la canne à sucre :

« La terre la plus propre pour porter des cannes,... est celle qui est légère, ponceuse et profonde, qui est assez en pente pour que l'eau de pluye ne s'y arrête pas, et qui est exposée au soleil depuis qu'il se lève jusqu'à ce qu'il soit prêt de se coucher »

Avant d'ajouter, à propos de la Grande-Terre, dans la typologie des sols qu'il propose :

« Les terres basses, marécageuses, et qui sont comme de niveau avec le bord de la mer, comme celles de la grande terre, et des culs-de-sac de la Guadeloupe, quelques endroits de la Martinique, et presque toutes les Isles Angloises et Hollandoises, excepté Saint Christophe, la Jamaïque et quelques autres lieux ; toutes ces terres, dis-je, produisent de belles cannes, longues, grosses et pesantes... ».

R.P. LABAT, de l'Ordre des Frères Prêcheurs, Nouveau Voyage aux Isles de l'Amérique, Tome II, 1972, Editions des Horizons Caraïbes, Fort-de-France-Martinique, p 163.

(14) Sur les refuges extérieurs dont les esclaves des Antilles françaises dispo­saient dans la Caraïbe, voir Yvan DEBBASCH, op cit, pp 41 à 56.

(15) Yvan DEBBASCH, op cit, p 65. C'est nous qui soulignons.

(16) Yvan DEBBASCH, op cit, p 67.

(17) R.P. LABAT, Nouveau voyage...t III pp 44-45 cité par G. LASSERRE, La Guadeloupe Tome I, la Nature et les Hommes p 344.

(18) Cité par G. LASSERRE, La Guadeloupe Tome I, op. cit. pp 344-345.

(19) Lettres Moyencourt, 4 août 1719, Arch. Col.C7A 8, cité par Y. DEBBASCH op cit, p 69.

(20) G. LASSERRE, La Guadeloupe Tome I, la Nature et les Hommes p 343.

Toute chose égale par ailleurs, au XXe siècle, les «compagnies concessionnaires» ne faisaient pas mieux au Congo et plus généralement dans les autres colonies françaises d'Afrique. Lire à ce propos, C. COCQUERY-VIDROVITCH, Le Congo au temps des grandes compagnies concessionnaires 1898-1930, Paris, Mouton & Co, 1972 ; J. SURET-CANALE, Afrique Noire Occidentale et Centrale T.2, l'ère coloniale 1900-1945, Editions Sociales, 1977 ; H. BABASSANA, Travail forcé, expropriation et formation du salariat en Afrique Noire, PUG, 1978.

(21) Yvan DEBBASCH, op cit, p 70.

(22) Rapport au gouverneur, lu à la séance du Conseil colonial, 5 janvier 1832, Arch. F.O.M. 631 (2737) cité par Y. DEBBASCH, op. cit. p 70.

(23) Signalons tout de même que parmi nos informateurs, certains ont gardé le souvenir très vague des « histoires » que leurs grands-parents leur ont raconté à propos des Nègres-marrons vivant dans les bois-debout de la région au temps de l'esclavage, "des sortilèges dont ils étaient capables", "du pouvoir magique qu'ils possédaient et qui leur permettait de prendre la forme d'un animal à l'approche des milices" etc. Nous n'avons pas voulu exploiter ces informations dont le caractère trop vague sinon mythique interdisait toute analyse sérieuse. Toutefois, étant donné l'âge de ces informateurs (dont les grands-parents en question ont effectivement vécu la condition servile), nous pensons que des enquêtes entreprises au début de ce siècle auraient pu recueillir des données susceptibles d'intérêt.

(24) Nous n'avons retrouvé aucun document qui nous permette de dire avec certitude, à quelle commune actuelle correspond ce quartier; nous avons été tenté dans un premier temps de l'identifier à la commune des Abymes compte tenu du fait:

— que le peuplement et la mise en valeur de la Grande-Terre se sont faits à partir de l'île de la « Guadeloupe »,

— que cette commune est la première dont on rencontre le territoire après avoir traversé la Rivière Salée,

— et qu'au regard des trois autres quartiers (Le Gosier, Sainte-Anne et Saint-François) toutes les premières concessions se situent dans les actuelles communes du Sud de l'île.

A la suite des remarques de M. J P HERVIEUX, Conservateur des Archives Départementales, qui nous a fait observer que les terres de ce quartier sont bornées par celles de Sainte-Anne d'une part et de Petit-Havre (le Gosier) d'autre part, nous avons renoncé à la première hypothèse. Sur la base de ces observations, on peut néanmoins admettre qu'il s'agit d'un quartier dont les terres sont aujourd'hui réparties sur les territoires du Gosier et de Sainte-Anne.

(25) D'après le recensement, l'île de la Grande-Terre comptait 97 concessions qui couvrent une superficie totale de 2922 carrés (ha) qui se repartissent, comme le montre le tableau nº 20 de la manière suivante :

— Sainte-Anne: 500 ha, 17% du total des terres concédées et 32% des concessions,

— Le Gosier: 570 ha, 20% du total des terres concédées, et 24% des concessions

— Saint-Marc: 1175 ha, 40% du total des terres concédées, 18% des concessions

— Citronniers (Saint-François): 677 ha, 23%du total des terres concédées,27% des concessions

Notons en passant, que ce que nous retenons ici comme le quartier du Gosier est désigné dans le «Dénombrement»: "Quartier du Petit Havre Les Ances Dumons Gosier Grande Baye, et petit cul de Sacq".

(26) Pour l'ensemble des quatre quartiers, cinq habitations pratiquent de la canne à sucre et neuf cultivent de l'indigo.

(27) R.P. LABAT, de l'Ordre des Frères Prêcheurs, Nouveau Voyage aux Isles de l'Amérique, Tome III, 1972, Editions des Horizons Caraïbes, Fort-de-France-Martinique, p 352.

(28) R.P. LABAT, op. cit., p 353.

(29) R.P. J.-B. Du TERTRE, histoire générale des Antilles, Tome II, réédition exécutée d'après l'édition de 1667-1671 au frais de la Société d'Histoire de la Martinique, 1958, Edition C.E.P., Fort-de-France; p 173.

(30) Bulletin de la Société d'Histoire de la Guadeloupe, nº 31, 1er trimestre 1977,  «Statistiques pour l'histoire de l'économie de plantation en Guadeloupe et en Martinique (1635-1835)», Basse-Terre, Archives Départementales, p 59-60.

(31) R.P. LABAT, op. cit., pp 367-368; c'est nous qui avons souligné.

On notera avec intérêt que la main d'œuvre moyenne pour une exploitation cacaoyère d'environ 30 ha correspond à celle des petites habita­tions de la région où les jardins vivriers inscrits dans les traditions culturales, fourniraient par ailleurs les subsistances nécessaires à la reproduction des forces de travail.

(32) R.P. LABAT, op. cit., p 344.

(33) « moyennant un droit de "dix livres par cent pesant" pour limiter la concurrence aux cafés de la Compagnie des Indes ».

(34) G. LASSERRE, La Guadeloupe Tome I, la Nature et les Hommes pp 368-369. C'est nous qui avons souligné. Aux quatre quartiers les plus productifs de Grande-Terre qui appartiennent tous aux territoires de deux des communes actuelles abritant la zone des Grands-Fonds, on peut ajouter plusieurs petites habitations réputées «caféières» des Grands-Fonds du Moule sur lesquelles nous reviendrons sans doute dans le chapitre suivant. En attendant, nous pouvons signaler que dans le quartier du Moule, la culture du café représentait 421 ha en 1790. La SAu. cultivée en café dans les autres quartiers est respectivement: Sainte-Anne 1556 ha, les Abymes 740 ha, Morne-à-l'Eau 658 ha et le Gosier 584 ha.

En ce qui concerne les données statistiques dont nous disposons pour évaluer l'importance du café notamment, dans la colonie et singulièrement dans la zone, il faut préciser que si c'est effectivement le recensement de 1790 qui fournit la superficie agricole utilisée la plus importante pour cette culture, c'est un autre recensement, celui de 1772 qui donne le chiffre le plus important en terme de "pieds" de caféiers : 19114000 pieds qui correspondraient à 11946,25 ha selon l'estimation en SAu. de G. LASSERRE. Mais comme le fait observer C. SCHNAKENBOURG, « il est douteux que ces chiffres soient exacts au millier ni même à la dizaine de milliers près » en raison notamment des multiples manipulations qu'ils subissent. C'est là, une réserve que nous partageons. Voir C. SCHNAKENBOURG, Bulletin de la Société d'Histoire de la Guadeloupe, nº 31, 1er trimestre 1977,  « Statistiques pour l'histoire de l'économie de plantation en Guadeloupe et en Martinique (1635-1835) », Basse-Terre, Archives Départementales, pp 59-64.

(35) D'après le recensement de 1790, dont les chiffres semblent sous-estimer notamment l'effectif global de la population (tableau nº 22) au regard de ceux que nous livre le décompte des « Etats nominatifs… » de 1794-1796, pour chacun des cinq quartiers des Abymes, du Gosier, de Morne-à-l'Eau, de Sainte-Anne et du Moule, le nombre d'esclaves par hectare de SAu (calculé sur la base du total des esclaves recensés par quartier sans distinction d'âge, de sexe ni de profession) est inférieur à 2.

Pour le recensement de 1818 dont nous proposons les chiffres concernant les cultures au tableau nº 23, ce rapport, calculé cette fois sur la base du total des esclaves hommes et femmes valides de 14 ans et plus et sans distinction de profession, reste le même.

Sur la base des données de ces deux recensements qui ne semblent pas avoir été faits par habitation, dans un cas comme dans l'autre, le nombre d'esclaves par hectare de SAu doit être autrement plus faible pour la micro-région des Grands-Fonds.

(36) Entre autres lacunes, on peut noter :

— l'absence de désignation de la nature (sucrière ou caféière) des habitations pour les deux recensements de la commune du Gosier;

— le dénombrement un peu fantaisiste du groupe des cultivateurs dont l'âge varie de un an à ... sauf pour la commune du Gosier où les enfants de moins de douze ans ne sont pas pris en compte dans les groupes professionnels;

— le changement souvent fréquent du nom des habitations d'un recensement à l'autre, ce qui ne permet pas toujours de pallier à l'illisibilité de certaines pages de ces documents;

— et surtout, l'absence d'informations sur l'étendue des habitations.

(37) A ce stade de notre propos, nous utilisons ce concept dans un sens quelque peu large pour désigner tous les individus ayant un lien de parenté certain, portant le même patronyme et descendants d'un même ancêtre, que celui-ci ait séjourné dans la colonie ou non. L'essentiel étant que cet ancêtre puisse être identifié.

Pour les ressortissants d'origine métropolitaine qui nous intéressent ici, les documents d'état civil et les transcriptions des minutes notariales disponibles permettent de constater si ces conditions sont ou non réunies. Reste que l'ethnologie qui a élaboré ce concept, l'a utilisé le plus souvent pour étudier d'autres sociétés que celles du « monde civilisé » ; son utilisation dans le chapitre consacré aux structures sociales ne se fera donc pas sans appeler un examen des comportements de ces groupes de parenté d'origine européenne et quelques mises au point théoriques.

(38) Voir G. LASSERRE, La Guadeloupe Tome I, op. cit. p 273-274.

Parmi les petits-Blancs de la zone vivrière des Grands-Fonds, ceux-ci présentent les groupes de parenté les plus difficiles à suivre pour plusieurs raisons. Nous mentionnerons ici :

— les patronymes sous lesquels ils sont à priori repérables relèvent au regard de leur culture d'origine, de « noms communs » tels Bourgeois, Mercier, Boucher, Langlois etc. C'est en tout cas ce que nous a signalé M. Jean-Paul HERVIEUX, conservateur des Archives Départementales de la Guadeloupe qui a des échanges réguliers avec des généalogistes qui travaillent sur des familles de Blancs-créoles des Antilles françaises. Ceci exige que chaque segment ou individu qui apparaît à un moment donné dans notre région d'étude soit expressément suivi à travers les documents d'état civil disponibles pour en établir les liens de parenté effectif avec un autre qui porte le même patronyme ;

— la grande dispersion (des groupes de la parenté identifiés) à travers les communes aussi bien de la Grande-Terre que de la « Guadeloupe », liée au fait que les premiers ascendants sont arrivés durant les premières décennies de la colonisation... (voir à ce sujet le tableau nº 20  plus loin);

— la grande diversité du statut social des individus ou groupes d'individus qui appartenaient au même « lignage » et portaient de ce fait le même patronyme ; ce qui interdit par exemple aujourd'hui, de tenir tous les Blancs-créoles qui portent les noms « BOURGEOIS, BOUCHER, TITECA, ROUSSEAU, LORGER, CLASSE... » pour des descendants de petits-Blancs, encore moins pour des « Blancs-Matignon » ;

— l'absence d'études socio-économiques —comme ils en existent sur les habitants-sucriers, les esclaves, les « Libres de couleur »— consacrées à l'ensemble de ce GES de la Guadeloupe (pas seulement aux « Blancs-Matignons » des Grands-Fonds du Moule qui ne sont pas représentatifs des petits-habitants d'origine européenne de la Guadeloupe ou simplement de l'île de la Grande-Terre).

Précisons d'ailleurs que nous n'avons nullement la prétention de faire ici cette étude, ni même de couvrir tous les « lignages » de petits-Blancs de la région. Plus modestement, nous avons seulement recensé les patronymes qui nous sont apparus au cours de nos différentes enquêtes sans pouvoir les suivre tous... Les documents pour ce faire existent, mais leur exploitation exhaustive et manuelle dans des délais raisonnables est pour le moment impossible.

Autrement, la diversité du statut social des individus que nous évoquons ici, nous la retrouvons chez les autres petits-Blancs de la région, en particulier au cours de la seconde moitié du XIXe siècle ; seulement ceux-ci étant plus concentrés sur trois ou quatre communes limitrophes de la Grande-Terre, il est plus aisé de suivre leur itinéraire et souvent de comprendre les raisons de la réussite des uns et de l'échec ou simplement l'infortune des autres.

Un cas mérite d'être cité : celui des MONNEROT-DUMAINE qui, à partir d'une même souche (Jean MONNEROT-DUMAINE commerçant domicilié au bourg du Moule) vont fournir deux groupes, distincts par leur situation sociale : le premier relevant des petits-Blancs-cultivateurs qu'on recense aux Abymes et à Grands-Fonds Sainte-Anne, le second constitué de négociants, fabricants de sucre, propriétaires de plusieurs habitations-sucreries (au Moule, à Morne-à-l'Eau, à Sainte-Anne, à Petit-Bourg etc.).

(39) En fait, qu'il s'agisse de ces petits-Blancs, des « Gens de couleur » libres ou affranchis ou plus tard des Nouveaux-Libres, on observe que la pratique d'un métier souvent spécialisé et susceptible de procurer un revenu relativement viable n'exclue pas de nombreuses tentatives de constitution d'un patrimoine foncier pour des fins souvent spéculatives (comme on le verra plus loin à propos de certains petits-Blancs dans la seconde moitié du XIXe siècle) mais aussi, pensons-nous, en raison du principe qui recommande ici, à quiconque veut garantir sa sécurité d'avoir impérativement plusieurs cordes à son arc et de ce que nous appelions plus haut, l'idéologie de la vieille société paysanne métropolitaine qui désigne le patrimoine foncier comme le principal signe de la fortune.

(40) C'est là, toute la difficulté que présente l'usage du concept « lignage » pour ce GES. Au cours de nos enquêtes sur les documents d'archives, plusieurs indices (la coïncidence entre les mariages et les transactions foncières, la fréquence des mariages croisés et non-croisés entre membres de deux lignages) nous ont fait penser que les parents ont souvent organisé le choix des conjoints de leurs enfants. Ces présomptions ont été plusieurs fois confirmées au cours des entretiens. Il reste qu'ici, ce ne sont que les parents qui interviennent et seulement vis à vis de leurs progénitures. Peut-on dès lors les tenir pour des « aînés sociaux » ? Nous y reviendrons.

(41) A vrai dire, elle n'était pas aussi autarcique qu'on l'a souvent dit. Nous savons, par certains de nos informateurs qui ont le privilège d'appartenir au GES des petits-Blancs et d'avoir gardé un contact régulier avec les « Blancs-Matignon », qu'ils étaient souvent contraints de s'adresser aux Grands-Fonds de Sainte-Anne et de Morne-à-l'Eau notamment pour s'approvisionner en vivres et surtout en outils. Ces informations nous paraissent tout à fait vraisemblables si l'on tient compte :

— de la pénurie de main d'œuvre qui limite la mise en valeur des terres disponibles et que ne compense pas dans les délais souhaités, la forte natalité ; celle-ci a au contraire accru (comme aujourd'hui) les besoins notamment de première nécessité que le faible niveau de productivité n'a pas souvent permis de satisfaire ;

— qu'avant l'abolition de l'esclavage, ce sont le plus souvent les esclaves qui pratiquaient les métiers sur les petites habitations d'où les « Blancs-Matignon » se sont retirés pour se réfugier dans les G-F du Moule.

(42) Du XIXe siècle au cyclone de 1928, le déclin du cacao et du café a été irréversible.

(43) On aura compris qu'il s'agit ici de la période révolutionnaire qui court en Guadeloupe, de 1789 à 1802, et en particulier de la phase de reprise en main de la colonie par Victor HUGUES.

Pour l'ensemble de la période, voir notamment: G. LASSERRE, La Guadeloupe Tome I, op cit, pp 286-289; et J. ADELAIDE-MERLANDE, Delgrès La Guadeloupe en 1802, Karthala, 1986, pp 6-10.

(44) S'il n'y avait le fait que des « Gens de couleur » ou des Noirs affranchis aient parfois pris les mêmes patronymes que certains petits-Blancs, nous aurions pu sur la base des noms des habitations, reconstituer dans la plupart des cas, les noms de famille des propriétaires de ces « habitations nationales ».

Autrement, à propos de ces émigrés et autres habitants dont les habitations ont été mises sous séquestre, on peut consulter avec profit, le « Tableau nominatif des personnes prévenues de délits contre-révolutionnaires par leur présence ou agence, sous les ordres du Gouverneur (le traître d'Arrot), à l'époque du mois de décembre 1792,… » publié par M.A. LACOUR, in Histoire de la Guadeloupe, Tome deuxième, 1789 à 1798, Edition et Diffusion de la culture Antillaise, Basse-Terre, 1976, pp 476-487.

En ce qui concerne les communes qui abritent la zone des Grands-Fonds, nous y avons, au hasard relevé quelques noms connus aujourd'hui encore ; ainsi :

— Aux Abymes: Butel Sainte-Ville, planteur émigré ; Bauzon, planteur ; Kergris, planteur ; Pendelé père, chirurgien « actu au petit-Canal » ; Pendelé fils, valet d'aristocrate au fort ; Colin de Laroncière, planteur et juge au fort ;

—Au Gosier: Thomassin, noble planteur émigré ; Vanschalkwick, planteur émigré ; Kermartin du Portblanc, planteur ; Lesueur, valet d'aristocrate notaire ; Kervenon, noble planteur ; Lahongrais, noble planteur ;                                             

— Au Moule: Boisvin, noble planteur ; Desvarieux, noble planteur mort ;

— A Morne-à-l'Eau : Néron Boisdavid, noble, planteur ; Duparc père, noble planteur ; Després Dubelloi fils, planteur ; Marieul Mamiel, planteur ; Latour Duligny, planteur ;

— A Sainte-Anne: Dubois Lassossay, soi-disant vicomte, maire à écharpe blanche, émigré ; Coupé de Kerloury, noble, planteur, «actu aux Abymes ; Jacob Goulin de Compoing, soi-disant noble, planteur; Chevalier Lassossay Saint-Cyr, noble, planteur ; Kiquandon Borromée, valet d'aristocrate ; Labossière du Portblanc, noble planteur ; Kerveno, noble planteur; etc.

(45) Il est vrai que jusqu'au milieu du XIXe siècle au moins, beaucoup parmi les « Gens de couleur » sont nés « enfants naturels » dont seule la mère est signalée par les documents d'état civil ; le caractère illégitime de la relation entre les parents serait-il à l'origine de cette pratique ? Ajoutons que des documents, hypothécaires notamment, de la seconde moitié du XIXe siècle, dans ces cas on attribue à l'« enfant naturel », le nom patronymique (ou celui qui en tient lieu) de la mère. Malgré les avantages de cette évolution, elle ne va pas sans créer quelques problèmes; car la personne âgée de cinquante ans qui a été jusque là désignée sous le seul nom de MARIE-JOSEPH devient dans certains documents, Marie-Joseph MISERINE sans que les indications qui vous permettent de vous retrouver, vous soient toujours fournies.

 

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SOMMAIRE
Avant-propos
I. L’espace géographique
II. L'histoire du peuplement
A. Question de méthode pour restituer l'histoire singulière de la zone des Grands-Fonds
B. Mise en valeur et peuplement des Grands-Fonds (XVIIe-XVIIIe siècles)
1. Les Grands-Fonds avant l'installation des Petites-Habitations: l'ère Caraïbe
2. L'ère des communautés-marronnes
3. La mise en valeur mercantiliste. Les modalités économiques d'installation des Habitations secondaires dans les Grands-Fonds
4. L'installation des Petites-Habitations et les premières formes du peuplement actuel
5. Le processus de peuplement des Grands-Fonds: les petits-Blancs
a. Les petits-Blancs de la première génération de colons
b. Les petits-Blancs du second groupe
6. Le processus de peuplement des Grands-Fonds: les "Gens de couleur" et les Noirs affranchis
Illustrations audio-vidéo
Bibliographie

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par Georges Lawson-Body

© Médiathèque Caraïbe / Conseil Départemental de la Guadeloupe, 2021