Dossier Laméca

Histoire de la zone des Grands-Fonds de la Grande-Terre (Guadeloupe)

I. L’ESPACE GEOGRAPHIQUE

 

Répartie sur les cinq communes des Abymes, du Gosier, du Moule, de Morne-à-l'eau et de Sainte-Anne, la zone géographique des Grands-Fonds, au sens où la définit G. LASSERRE couvre une superficie d'environ 163 km2 soit près de 46% du territoire de l'ensemble de ces communes. Encadrée par la plaine des Abymes à l'Ouest, celle de Grippon à Morne-à-l'eau au Nord et les plateaux du Sud-Est de la Grande-Terre, elle présente deux sous-régions qui se distinguent notamment par l'histoire de leurs rapports avec l'espace sucrier de l'île et plus généralement avec l'économie marchande dominante en Guadeloupe.

La première sous-région que nous désignons en terme de « ceinture périphérique des Grands-Fonds » a historiquement été le prolongement (et parfois même partie) de l'espace su­crier (notamment à l'Ouest, au Nord et à l'Est), sinon un espace privilégié de cultures «secondaires» et vivrières dans le cadre l'économie marchande esclavagiste.

Appartiennent à cette sous-région, les sections ou lieux-dits tels que :

— Delair, Plaisance, Douville, Bérard-Belcourt, Vallerat, Belle-Mare, Poirier de Gissac, Saint-Louis et Saint-Protais dans la commune de Sainte-Anne ;

— Château-Gaillard, Masseline, Gondrecourt, Port-Blanc, Boisvin, Cocoyer, Caféière, Dubec dans la commune du Moule ;

— Jabrun-Lasserre, Jabrun-Brémont, Dubelloy, Bosrédon, Lolo, David dans la com­mune de Morne-à-l'eau.

Cette ceinture périphérique qui a entretenu pendant longtemps des liens multiples avec les espaces dominés par la circulation du capital intéressera cette étude dans la mesure où les observations ethnographiques et économiques qu'on peut y faire la singularisent par rapport à l'espace su­crier et à la région centrale des Grands-Fonds mais aussi et surtout révèlent plus précocement certains facteurs limitants des stratégies paysannes dans la zone géographique. Nous pouvons citer pour illustrer notre propos :

— le morcellement des terres bien plus important et plus précoce à Poirier de Gissac, Dou­ville, Calvaire qu'à Grands-Fonds, Belle-Place, Goulain, Cambourg... comme le révèlent les plans cadastraux de la commune de Ste-Anne ;

— le métissage entre les groupes et sous-groupes ethniques moins avancé dans les sections de la périphérie qu'à l'intérieur des terres ; toute chose qui signale

—  l'antériorité de la formation des groupes lignagers de l'intérieur sur ceux de la périphérie dont l'origine remonte généralement à l'abolition de l'esclavage alors que les «Affranchis», les «Libres de couleur» et leurs descendants constitués en segments lignagers sont fort nombreux à l'intérieur et apparaissent régulièrement dans les documents d'Etat civil dès les toutes premières décennies du XIXe siè­cle, sinon dans les Etats nominatifs de la fin du XVIIIe.

Par rapport à cette ceinture périphérique donc, la région centrale présente le grand avan­tage de concentrer les caractéristiques de la zone géographique, tant du point de vue de l'environnement physique que de l'histoire socio-économique, et c'est ce qui en fait un obser­vatoire idéal d'où l'on peut analyser le processus de formation de la paysannerie vivrière libre de la Guadeloupe.

Tableau nº 1 : Superficie de chacune des cinq communes qui se partagent la zone géographique des Grands-Fonds et étendue de l'espace vivrier de chaque commune en km2.

ECSVC : Espace de culture secondaire et vivrière de la commune ; ECSV : Ensemble de l'espace vivrier des Grands-Fonds ; Com : Commune.
Source : G. LASSERRE, La Guadeloupe, Tome 2.

Le tableau nº 1 permet d'évaluer d'une part, l'importance de la part respective de la zone des Grands-Fonds dans la superficie globale de chacune des cinq communes et d'autre part, l'importance relative de l'espace vivrier de chaque commune dans la superficie totale de la zone.

On notera sur la base des critères retenus par G. LASSERRE, que tout le territoire de la commune du Gosier fait partie de la zone, que plus de 61% du territoire de la commune de Sainte-Anne relèvent de cette zone géographique dont ils représentent environ 30% de la superficie (devant le Gosier, les Abymes et Morne-à-l'Eau), et que les Grands-Fonds du Moule auxquels la conscience collective réduit souvent la zone géographique n'occupent pas 10% du territoire de cette commune et surtout représentent moins de 5% de la superficie totale de la zone.

Carte nº 1 : Les régions morphologiques de la Grande-Terre.
D'après G. LASSERRE, La Guadeloupe, Tome I, p 46.

I — Les plateaux du Nord : a) Les Hauteurs Caraïbes ; b) Le Plateau de Cadou ; c) Le Plateau de Sainte-Marguerite, Duval et Bellevue ; d) La région basse de l’Ouest. — II La Plaine de Grippon-Morne-à-l'Eau. — III Les Grands-Fonds et la Plaine des Abymes : a) Les Grands-Fonds ; b) La Plaine des Abymes. — IV Les Plateaux du Sud-Est 

 

L'environnement naturel

Avec ces deux sous-régions, la zone géographique des Grands-Fonds constitue un des quatre grands ensembles géomorphologiques de la Grande-Terre. Cette île d'environ 556 km2 est en grande partie formée de calcaire d'origine récifale dont la mise en place remonte au Plio-Pléistocène. La région des Grands-Fonds en est la partie la plus élevée et montre les formations géologiques les plus anciennes —pliocène.

A l'image de l'ensemble de l'île de la Grande-Terre dont les plateaux calcaires ont connu «un mouvement de gauchissement qui a soulevé la partie orientale... et abaissé la partie occi­dentale», la zone géographique des Grands-Fonds présente dans sa partie Est et Sud-Est (limitrophe des plateaux de Sainte-Anne et sur la commune du Gosier), un paysage plus acci­denté que vers les plaines des Abymes (Ouest) et de Morne-à-l'Eau (Nord) ou même vers les plateaux du Moule (Nord-Est).

D'après les travaux de P. ANDREIEFF et S. COTTEZ, on peut y observer d'un point de vue géologique :

— un calcaire de base (Pa) ocre, très hétérogène à débris coralliens de faciès sub-récifal...

— des tufs volcano-sédimentaires conglomératiques, riches en blocs volcaniques altérés...

— ces calcaires formant au-dessus, un banc épais d'une trentaine de mètres (1).

 Atteignant 135 m d'altitude —au Morne l'Escale dans la section de Deshauteurs—, la région présente une imbrication apparemment anarchique de mornes et de dépressions ; avec des pentes qui font en moyenne 10 à 30 % mais pouvant atteindre 40 à 50 % pour les plus fortes.

La « masse calcaire soulevée » est soumise à une active dissection fluvio-karstique qui laisse apparaître un paysage marqué par les niveaux soutenus des sommets se raccordant en surfaces d'aplanissement, et les profondes entailles des vallées sèches à fonds plats remblayés par de l'argile de décalcification et les produits de colluvions provenant des versants convexes.

Par-delà l'apparente anarchie, ces vallées sont organisées en un réseau parfaitement hiérarchisé menant à la mer, avec un profil en long régulier sans rupture de pente visible. Au sein de ce réseau hydrographique, « les directions W.-E. et W.-N.W.-E.-S.E. sont prépondérantes »

Carte nº 2 : La Structure et le relief de la région des Grands-Fonds et de la plaine des Abymes.
D'après G. LASSERRE, La Guadeloupe, Tome I, p 51.

Blocs-diagrammes montrant le passage des Grands-Fonds (surface de Belle-Place) (A) à la plaine des Abymes (C) par amenuisement fluvio-karstique des interfluves (B).

 

Carte nº 5 : Coupes topographiques et géologiques des Grands-Fonds vers les plateaux du Sud-Est de la Grande-Terre.
D'après G. LASSERRE, La Guadeloupe, Tome I, p 52.

Légende : 1. « Complexe de Base ». — 2. Calcaires aquitaniens de base (niveau1). — 3. Sables et conglomérats à éléments volcaniques (niveau2). — 4. Calacires ocres aquitaniens (niveau 3). — 5. — Calcaires blancs miocènes (avec pliocène probable). — 6 Alluvions quaternaires. — F. Failles.

 

Carte nº 6 : Le contact morphologique des Grands-Fonds et des plateaux de Sainte-Anne.
D'après G. LASSERRE, La Guadeloupe Tome I, p 53.

Comme l'indique G. LASSERRE, le trait le plus remarquable de ces vallées reste leur raccordement au niveau de base (2) ; d'où les inondations fréquentes lors des grandes pluies d'hivernage.

Parmi les caractères karstiques de ces vallées, on peut noter :

L’« absence d'écoulement permanent (qui leur donne l'apparence de vallées sèches), sauf dans la partie aval des troncs collecteurs principaux ; (le) contraste entre le fond plat des vallées... et la raideur des versants calcaires convexes qui les enserrent ; (l') existence, au fond de la vallée et au pied des mornes de dolines (localement appelées mares ou étangs) et de «puisards» (ponors) ; (le) profil transversal mal calibré » (3).

De ce qui précède, il résulte au plan pédologique, une grande discontinuité dans les types de sols, et partant, dans l'aménagement des espaces agricoles (discontinuité des jardins, diffi­culté voire impossibilité de mécanisation, difficulté d'accès aux pentes des mornes et aux fonds).

Précisons que ces sols proviennent de l'altération chimique du substratum calcaire sous l'action de l'eau qui transforme par ailleurs les matériaux d'origine volcanique (emprisonnés dans le calcaire) en montmorillonite et parfois en kaolinite. De couleur noire ou brunâtre ils présentent généralement une grande friabilité et surtout une grande variété (qu'on peut observer sur l'ensemble de la région d'Est en Ouest mais aussi à l'intérieur d'une même exploitation rurale lorsque l'on s'oriente des plateaux vers les fonds).

Trois grands types de sols peuvent cependant être distingués :

— Les sols squelettiques (formés de calcaire sub-récifal à débris coralliens) : on les rencon­tre surtout au haut des mornes de la sous-région centrale ; ils sont soumis à une érosion très forte qui est à l'origine des nombreux affleurements calcaires. Bien que la couche arable soit mince (environ 20 cm d'épaisseur), ils offrent une certaine fertilité grâce à la bonne capacité d'échange cationique que leur confère la montmorillonite. Généralement réservés aux cultures maraîchères, ils connaissent un déficit hydrique durant le carême (à cause notamment de l'ensoleillement excessif qui accélère l'évaporation).

— Les sols peu profonds : généralement situés dans la dernière moitié des pentes de la zone centrale, ils en recouvrent l'ensemble dans les régions pé­riphériques. Il s'agit en fait de vertis­sols dont l'épaisseur varie de 20 à 65 cm. La couche arable devient plus argileuse tout en conservant une quantité assez importante de blocs calcaires qui créent une fissuration bénéfique, une fertilité convenable et une augmentation de la réserve en eau sans que soit atteint l'état d'hydromorphie. Cette structure, plus meuble permet une bonne pénétrabilité des racines. On comprend aisément que ces sols soient le domaine réservé des différentes sortes d'ignames, de patates douces..., principales productions de la région.

— Les sols vertiques à kaolinite et montmorillonite : ils occupent le bas des pentes et le fond des vallées qu'ils tapissent sur une épaisseur souvent supérieure à 80 cm. Ici, la couche argileuse ne recèle plus de débris calcaires d'où sa faible perméabilité, et les phénomènes d'engorgement des mares et les inondations temporaires pendant les fortes pluies d'hivernage (compte tenu du mauvais drainage) alors que l'exposition de ces sols à un ensoleillement trop vio­lent pendant la sécheresse fait apparaître des fentes de retrait et des cassures.

Par rapport à la carte hydrographique que présente l'île de la Grande-Terre, ajoutons à la suite de G. LASSERRE, que

« La région des Grands-Fonds (joue le rôle) d'un centre de dispersion des eaux vers les régions basses qui l'entourent : plaine de Morne-à-l'Eau au Nord, plaine des Abymes à l'Ouest, littoral du Petit Cul-de-Sac au Sud, plateaux du Moule et de Sainte-Anne à l'Est ».

En ce qui concerne les caractéristiques climatiques, on peut relever que les Grands-Fonds appartiennent à la « zone intermédiaire entre la Guade­loupe sèche et la Guadeloupe hyper-hu­mide ». Cette zone de transition clima­tique dont la pluviométrie annuelle se situe entre 1500 et 2000 mm s'étend de l'ensemble situé immédiatement au Sud, au Sud-Ouest et à l'Ouest des ré­gions du Nord, du Nord-Est et de l'Est de la Grande-Terre jusqu'au piémont nord-oriental de la Basse-Terre. L'altitude élevée et la morphologie tourmentée (qui provoquent des phénomènes de turbulence) des Grands-Fonds expliquent cette singularisation de la région.

A l'intérieur de celle-ci et tout au long de l'année, les pluies sont très irrégulièrement réparties.

Ainsi les Grands-Fonds de Sainte-Anne et du Gosier sont moins arrosés  et donc plus secs que vers l'Ouest et le Nord comme en témoignent les relevés publiés par les stations pluviométriques qui enca­drent la région (4). Sur l'année, deux grandes saisons peuvent être distin­guées :

Les saisons dans les parties des Grands-Fonds.

On retrouve cette singularisation de la zone et les nuances qui lui sont internes au niveau de la végétation.

En effet, en raison de sa topographie d'une part, et de son régime particulier de pluies d'autre part, la zone des Grands-Fonds se distingue du reste de la Grande-Terre et des autres îles calcaires de la Guadeloupe (Marie-Galante, la Désirade) par sa flore qui relève de la « forêt xéro-mésophile », un type transitoire entre les séries xérophiles qui dominent les plateaux de la Grande-Terre et celle mésophile des espaces habités et/ou cultivés de la Basse-Terre. Il s'agit là, comme le précise J. PORTECOP, d'un « type forestier (qui) se développe à la faveur d'un sol épais de bas fond dont la réserve hydrique est suffisante pour profiter à certaines espèces mésophiles qui côtoient ainsi, les principales xérophiles, surtout dans la strate arborescente » (5).

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(1) Voir : Atlas des Départements Français d'Outre-Mer, III la Guadeloupe, Centre d'Etudes de Géographie Tropicale du C.N.R.S., Bordeaux-Talence 1982, Planche 2.

(2) Que G. LASSERRE explique ainsi :
« Il est aisé de rendre compte de la promptitude avec laquelle ces vallées se raccordent au niveau de base. L'érosion chimique amenuise les matériaux et il ne parvient guère dans la vallée que des argiles fines. Que le niveau de base s'abaisse et ces matériaux sont aisément affouillés par les eaux qui ont une forte turbidité; le fond rocheux est mis à nu, mais la dissolution en vient rapidement à bout, aidée par l'érosion mécanique. Inversement, que le niveau de base se relève, et toutes les alluvions sont mobil­isées pour colmater la vallée et raccorder le profil, comme cela s'est produit lors de la transgression flandrienne. »
G. LASSERRE, op. cit., p 69

(3) id, op. cit. p 50; voir aussi pp 65 à 72.
Les « puisards...sont surtout nombreux sur la rive concave des méandres des vallées et à l'aval des bassins de confluence, presque toujours rassemblés au pied des versants» Pour faciliter l'infiltration des eaux et améliorer le drainage des terres au pied des mornes où se rencontrent ces puits absorbants, «les paysans disposent à leur en­trée de gros blocs calcaires en chicane qui décantent les eaux, élargissent et approfondissent les cavités à la barre de mine ».
S'agissant du non calibrage de ces vallées, il s'explique d'après G. LASSERRE par le fait « qu'elles ne s'élargissent pas progressivement de l'amont vers l'aval. On les voit s'ouvrir en de vastes bassins allongés, sé­parés par des étranglements où la vallée est étroitement enserrée par des versants rocheux, d'où leur aspect ganglionnaire très caractéristique... ».

(4) Voir : Atlas des Départements Français d'Outre-Mer, III la Guadeloupe, Centre d'Etudes de Géographie Tropicale du C.N.R.S., Bordeaux-Talence 1982, Planche 6.
Totaux annuels : entre 1300 et 1800 mm
Pluviométrie moyenne mensuelle au cours de la période 1951-1978 relevée à partir des stations de :
- Ste-Anne : total annuel... 1300 mm
- Douville : total annuel... 1396 mm
- Port-Blanc : total annuel... 1420 mm
- Raizet : total annuel... 1816 mm

(5) Jacques PORTECOP, in Atlas des Départements Français d'Outre-Mer, III, la Guadeloupe, Centre d'Etudes de Géographie Tropicale du C.N.R.S., Bordeaux-Talence, 1982, Planche 9.
Les espèces de chacune des deux séries qu'on retrouve parfois aussi à Marie-Galante  sont les suivantes :
- les xérophiles : poirier, gommier rouge, mapou, bois cannelle, mersier, mille-fleurs (lantana camara), campêchier (haematoxylon campe-chianum).
- les mésophiles : bois-côtelette (Citharexylum fruticosum), fromager (Ceiba pentandra), galba, génipa (Genipa americana), bois lait (tabernaemontana citrifolia), queue de rat.

 

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SOMMAIRE
Avant-propos
I. L’espace géographique
II. L'histoire du peuplement
A. Question de méthode pour restituer l'histoire singulière de la zone des Grands-Fonds
B. Mise en valeur et peuplement des Grands-Fonds (XVIIe-XVIIIe siècles)
1. Les Grands-Fonds avant l'installation des Petites-Habitations: l'ère Caraïbe
2. L'ère des communautés-marronnes
3. La mise en valeur mercantiliste. Les modalités économiques d'installation des Habitations secondaires dans les Grands-Fonds
4. L'installation des Petites-Habitations et les premières formes du peuplement actuel
5. Le processus de peuplement des Grands-Fonds: les petits-Blancs
a. Les petits-Blancs de la première génération de colons
b. Les petits-Blancs du second groupe
6. Le processus de peuplement des Grands-Fonds: les "Gens de couleur" et les Noirs affranchis
Illustrations audio-vidéo
Bibliographie

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par Georges Lawson-Body

© Médiathèque Caraïbe / Conseil Départemental de la Guadeloupe, 2020