Michel Halley (2003)

Interview audio Laméca

Michel Halley (2003)

Propos recueillis par Gustav Michaux-Vignes (Laméca) en 2003 à Chauvel, Les Abymes (Guadeloupe).
Durée : 19 mn

Michel Halley en concert (et Jean-Pierre "Marceau" Sabine au chacha).
Collections Michel Halley

Cette interview a été réalisé pour la rubrique "Le gwoka vu par... les musiciens" du dossier Laméca consacré au gwoka (édité sur lameca.org en 2001). Elle intègre le fonds de collecte de la mémoire orale des musiques traditionnelles de la Guadeloupe (fonds Palé pou sonjé), constitué par Laméca depuis 2005.

Michel Halley est auteur-compositeur, percussionniste (boula, makè et tambours de mas a po). Membre fondateur des groupes de gwoka Takouta, Gwo-Siwo, Agouba et des groupes carnavalesques Akiyo, Nanm et Nasyon a Nèg Mawon. Il a produit des disques et des émissions radiophoniques autour des musiques traditionnelles de la Guadeloupe.



Transcription d'une interview de Michel Halley en 2001 (traduite en français)


Premiers temps, un
goût assumé pour le tambour

Ce qui m'a intéressé dans le gwoka, c'est l'instrument lui-même. Tout petit j'étais attiré par les percussions. Je jouais sur des chaises. J'ai toujours été attiré par toutes formes de musique. Mon père jouait de la guitare, mais pour plusieurs raisons je n'ai jamais pu apprendre la musique.

Mon père est médecin, ma mère pharmacienne, je suis animateur, j'ai choisi et imposé ma voie, mais à un certain moment j'ai été rejeté par ma famille. Yo di mwen kon sa, dèpi sé gwoka ou ka joué, démerdéw' an gwoka aw. Mais quand j'ai réussi certains projets beaucoup s'en sont félicités, je n' en veux à aucun d'entre eux, pas du tout, car beaucoup d'agriculteurs guadeloupéens ont refusé leur propre métier à leurs enfants, dont certains sont devenu avocat ou médecins, le contraire de ce fait social peut aussi exister.

Je connais plein de jeunes qui, à l'époque, ont eu des problèmes avec leurs parents à cause de leurs choix musicaux. C'est le rôle de la jeunesse que de tout remettre en question mais cela doit être fait sans détruire les racines et les repères qui les ont précédés , et au contraire les valoriser. J'ai a mon humble avis joué ce rôle pendant un moment avec d'autres et j'en suis très content .

Dans les années 1970, la période Bob Marley, on était un grand nombre d'adolescents à jouer avec Guy Conquet. Les événements politiques de 1967 n'étaient pas loin. Je fréquentais beaucoup les gens du gwoka, ils étaient bien plus grands que moi. On se réunissait pour jouer. J'ai joué dans beaucoup de groupes, et passé mon adolescence jusqu'à à la trentaine passée uniquement dans ce milieu musical gwoka et tanbou kannaval. J'aime l'ambiance de l'expression artistique plurielle et musicale en particulier. Et aujourd'hui encore il y a deux choses par dessus tout qui me passionnent, pratiquer la musique et la faire pratiquer, permettre son expression.


Un goût strictement musical pour le tambour et sa musique

Je n'ai pas de discours revendicatif ou identitaire, je n'ai pas d'approche philosophique particulière. Récemment à la radio j'entendais parler de Vélo et de Carnot comme des personnes qui défendaient les valeurs et l'identité guadeloupéenne, toute une approche qui leur attribuerait une conscience politique dans leur pratique du tambour. C'est à mon avis aller un peu vite.

Il faut distinguer ceux qui jouent, et ceux qui étudient ceux qui jouent, ceux qui étudient la musique. Ceux qui font la musique et ceux qui l'analysent pour la conserver ou la transmettre, et hélas souvent à ce niveau il y a des partis pris. Certains excluent systématiquement des expressions gwoka du répertoire et c'est toujours une opposition permanente entre style ou définition du rôle social accepté du gwoka selon untel ou untel.
Pour un bonhomme comme Vélo, la Guadeloupe indépendante ou non-indépendante, coloniale ou non-coloniale, blanc ou pas blanc… c' était pas son problème, cela n'a jamais été son problème. Son problème ça a été jouer, pour pouvoir dormir et manger, et pratiquer librement (autan qu'il le pouvait) son art du ka, c'est tout !

Carnot, il était pêcheur. Lè swa i ka joué tanbou, apré tanbou i ka manjé, apré tanbou i ni fanm', apré tanbou i ka vwayajé, i ka routouné la pech, etc...

Le problème lié à l'identité guadeloupéenne s'est posé il y a une trentaine d'années, quand le tambour et le gwoka ont été positionnés fortement comme éléments fondamentaux valorisants, et fondateur pour la société Gwada en marche. Des musiciens ont été assimilés à des intellectuels en leur prêtant un rôle qui n'avait pas été réellement le leur.

Je n'ai jamais entendu parlé d'anciens musiciens de ka haranguant les foules pour des revendications politiques ou sociales. Cependant, le tambour a donné plus de force à ces combats socio-politiques.

Je pense qu'il faut laisser les choses comme elles sont. Il y a des gens qui ont joué, qui ont transmis, qui ont permis que le gwoka soit ce qu'il est de manière spontanée, sans les faire intégrer un discours idéologique. Ils aimait ça, c'est tout.

Moi je me positionne comme ça, à la base. Mais avec en plus ma position et formation d'animateur social et culturel.

Se poser la question du rôle des musiques populaires dans la construction d'une société comme celle de la Guadeloupe, d'accord. Cela suppose le développement d'une analyse, de regarder le gwoka sous toutes les coutures. Mais il faut laisser les gens à leur place et les accepter sans tout mélanger.

Il faut certes considérer les deux aspect des choses; pendant un moment, tu ne fait que ça, jouer du tambour, comme Vélo ou d'autres. Et au bout d'un moment, à force de parler avec d'autres personnes on se rend compte que cela a une signification et une fonction et que la pratique ka doit déboucher sur d'autres approches. Ce n'est pas facile d'expliquer ce qu'on fait tout en le faisant. Bob Marley n'a pas à expliquer sa musique. Tu y adhères ou pas, elle te transporte, te fais changer d'état d'âme, tu t'y réfère. La planète entière se référait à Bob Marley, le message était entièrement dans sa musique; il n'expliquait pas sa musique, il la faisait, point !

Michel Halley (à droite) avec Vélo (au centre) et Jocelyn "Linlin" Hubbel (à gauche), à l'époque du groupe Takouta.
Collections Michel Halley

Vélo, Carnot et les autres ont contribué à un cheminement identitaire des guadeloupéens mais laissons-les à leurs places. Il faut éviter de tomber dans une approche dogmatique, penser gwoka c'est ça et pas autre chose, chercher à toujours vouloir compartimenter. Cette vision partisane des choses laisse sur le carreau des gens qui n'ont pour le gwoka que de l'amour et qui ne le voient pas obligatoirement comme un fait culturel, philosophique, sociale ou politique, mais dans sa simple dimension artistique.

Toutes les expressions et les sensibilités doivent cohabiter. Pour certains le gwoka doit être ça et pas autre chose. Le résultat est qu'actuellement on se retrouve avec une forme d'expression gwoka qui est la même qu'il y a 40 ans, du temps de Robert Loyson par exemple. On n'a pas bougé d'un pouce. Il y a eu des approches musicales différentes, mais certains ont considéré que ce n'était pas du gwoka. Elles ont été mises de côté et maintenant on ne sait plus trop où on va. Si le gwoka doit resté tel qu'il est aujourd'hui, ce n'est plus la peine d'improviser, il n'y aurai plus de place pour le rêve. L'artiste doit avant tout te transporter, il t'amène dans d'autres mondes. Ce n'est pas un militaire au service d'un général et de son armée.

Pour finir, je pense qu'il faut relancer le débat sur le "rôle social du tambour", pas du gwoka mais du tambour en général. Traiter de l'apport du gwoka comme des tambours d'Akiyo ou des litanies a Kakika de Lukuber Séjor dans notre société, et en remontant aussi dans le temps.

 

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