Le gwosiwo, une musique carnavalesque du Sud Basse-Terre (Guadeloupe)

Article Laméca

Le gwosiwo, une musique carnavalesque du Sud Basse-Terre (Guadeloupe)

Marie-Line Dahomay (2010)
Médiathèque Caraïbe (Laméca)

La Médiathèque Caraïbe du Conseil Départemental de la Guadeloupe oeuvre à la sauvegarde des traditions musicales de la Guadeloupe. Dans le cadre de la manifestation Lizin Tanbou (édition 2010), elle a réalisé les interviews  d’une dizaine de musiciens incontournables de la pratique du gwosiwo. A partir de leurs témoignages,  le document suivant  tente de retracer l’histoire de cette ancienne pratique musicale carnavalesque.

 

Le gwosiwo est un terme générique désignant un genre musical considéré comme spécifique du Sud Basse-Terre et qui proviendrait de la Dominique.

Cette musique inhérente à la période carnavalesque, accompagne les sorties de certains groupes à mas chaque dimanche de janvier aux jours gras. La rythmique particulière du  gwosiwo s’interprète différemment selon le groupe et le lieu. Pour certains musiciens, elle relèverait plus d’un état d’esprit, d’un sentiment particulier, que d’une codification déterminée. Bien que le gwosiwo ne soit pas classé parmi les rythmes gwoka, le tambour gwoka en est l’instrument principal. Accroché à l’épaule par une corde, un mas-tanbouyé percute la peau du tambour des deux mains, tandis qu’un autre mas en frappe le corps de deux baguettes, créant ainsi un ostinato défini comme braké. L’ensemble musical repose aussi sur la ligne rythmique du chacha pòt a Guigoz, joué généralement par le chanteur.

Joby Julienne chante quelques airs de gwosiwo.
(recueillis par Marie-Line Dahomay le 26 mars 2010)
Interview complète disponible à Laméca

Le gwosiwo accompagne des chants de type responsorial, où la foule suiveuse des mas répond à un chanteur soliste. Il existe un répertoire chanté spécifique exigeant du chanteur une grande habileté d’improvisation et la maîtrise parfaite du temps musical. Le tempo très rapide du gwosiwo donne parfois aux danses l’aspect de sautillements gracieux.

Robert Yéyé (tambour) et Joby Julienne (chacha) jouent le rythme gwosiwo.
(recueillis par Marie-Line Dahomay le 30 mars 2010 à Basse Terre)
Interview complète disponible à Laméca

 

Les cornes de bœuf complètent le costume de certains mas.

 

La tradition du mas

Les mas diffèrent des autres groupes carnavalesques. Traditionnellement, ils sortaient  le dimanche matin, en dehors des parades officielles, parcouraient des kilomètres à pied, offrant au public le ravissement de sons, de danses et de costumes multicolores. Leur tenue vestimentaire était souvent liée à la terre, la nature, l’histoire, aux mythes, aux traditions – mas a lous, mas a riban, mas a kòn, mas a pannyé... Certains s’enduisaient le corps de sirop de mélasse (mas a Congo), d’autres dansaient pour les spectateurs qui les gratifiaient de pièces de monnaies ou suscitaient à la fois la peur et l’effroi sur une musique envoûtante. La fonction du mas, dépassait donc le simple amusement du week-kend. Aujourd’hui, les nombreux groupes de mas défilent tout au long de la période carnavalesque. Ceux qui perpétuent cette tradition notamment le gwosiwo, parlent de transformation, de transmutation, de transe, de mysticisme, d’incarnation de l’entité-mas. Au cours des 20 dernières années, ce type de mas est devenu si populaire, qu’il peut charroyer une marée humaine de près de deux milles personnes. Accompagnés de fouets et de percussions.

 

Diverses influences participent à la création du gwosiwo

Après l’abolition de l’esclavage et jusqu’au début du XXème siècle, les échanges maritimes et commerciaux entre la Dominique et la partie Sud de l’île de la  Basse-Terre sont fréquents. Les maraîchers viennent y vendre leurs produits. Ceux qui ne peuvent repartir le soir passent la nuit. Certains Dominicais s’installent dans cette région pour travailler dans les plantations de bananes notamment à Capesterre Belle-Eau et à Gourbeyre.

Le soir, Bas-du-Bourg, le quartier le plus populaire de la ville de Basse-Terre, quartier dit  "malfamé", lieu de jeux, de bagarres, bik de soûlards, de vyé-nèg, de musique, de danse, brasse une population hétéroclite en quête de divertissements nocturnes : des riverains, des  marins, des dockers, des Haïtiens, des Dominicais, des gens venus d’autres villes (dont Pointe-à-Pitre). Ici, le gwo-tanbou inlassablement frappé, fait résonner ses éclats tandis que - comme le veut la coutume en Basse-Terre - deux baguettes le percutent dans un braké effréné… là, on chante sur un accompagnement rythmique du braké reproduit sur les tables, avec les mains, sur le sol avec les pieds…, chacun puisant dans ses traditions. Des pratiques musicales, des répertoires d’origines diverses se croisent et se mêlent et des formes musicales sans doute se créent dans ce Bas-du-Bourg, lieu incontournable de la création du gwosiwo…

Mas du Sensay du carnaval de la Dominique.

L’influence dominicaise

Parallèlement, la commune de Vieux-Fort entretient elle aussi des relations étroites avec la Dominique. Au-delà des liens économiques, il existe des liens sociaux, parentaux, amicaux entre ces deux parties. Le mas Vyéfò, vieux de près de deux siècles, joue depuis fort longtemps une rythmique similaire aux mascarades de la Dominique avec l’instrumentation suivante :
un tambour grosse-caisse à mailloche, un visou (tambour sur cadre plus petit que le tambour du quadrille), un tanbou-dé bonda ou bi-membrané servant de grosse caisse, un triangle, une flûte sur laquelle repose toute la fondation musicale.

D’autre part, les travailleurs dominicais résidant à Gourbeyre et Capesterre Belle-Eau, perpétuent le Sensay de leur pays chaque année dans le carnaval. Ils sortent vêtus en  mas a fil,  avec des cordes effilochées ou en mas a fèy a bannan , portant des cornes de bœuf sur la tête. Selon Lennox Honnychurch, historien et ethnologue du Centre Universitaire de la Dominique, le Sensay serait originaire de l’Afrique de l’Ouest.

Aristide "Fwannzy" Kabèl parle des mas dominicais de Gourbeyre.
(propos recueillis par Marie-Line Dahomay le 25 mars 2010)
Interview complète disponible à Laméca

Mas a fil… An téka suiv yo, an té ka gadé yo. E sété dé Dominiken. E yo téka travay asi tout bitasyon ki té ni an Gwadloup.
Gérard Pomer

Les mas a Kongo

Les groupes de mas de la Basse-Terre sont nombreux et diversifiés au début du siècle dernier. Avant l’avènement du gwosiwo, ils s’accompagnent de tambour gwoka sur un rythme emprunté au toumblak et au graj du gwoka. Les mas a Kongo utilisent généralement le menndé. On parle à cette époque de mizik a mas. Lorsque les mas a Kongo du Carmel de Guy Pommier adopteront le rythme dominicais pour leurs sorties du dimanche, ils introduiront le braké sur le tambour gwoka du mas. Ils utiliseront aussi un tanbou di bas et un wari (un long bambou raclé). La spécificité de ce mas étant de s’enduire le corps de mélasse ou gwosiwo et le mas s’appelant aussi mas ou nèg gwosiwo, la forme musicale créée prendra donc le nom de mizik gwosiwo.

Mas a Kongo.

Le mas a Kongo est présent dans de nombreuses îles de la Caraïbe: Dominique, Trinidad & Tobago, Grenade, Martinique…. Il symbolise la présence de la culture africaine tant dans l’histoire que dans le présent...

 

Mas a Nèwpla

Dans les années 70, le groupe de mas de la Circonvallation de Basse-Terre fusionne avec celui de Bas-du-Bourg. Sous la direction ingénieuse du célèbre chanteur Gérard Nerplat, ils décident d’introduire le  gwosiwo dans leur mas. Ils personnaliseront ce rythme en y ajoutant un style de braké particulier (joué par Ti Jojo) auquel ils adjoindront un instrument d’accompagnement de type chacha, le pòt a Guigoz – un pot de lait Guigoz empli de graines légliz donnant un son très métallique.

Publicité pour le lait Guigoz.

Robert Yéyé, tambourinaire principal initié au gwosiwo par son frère aîné, introduira pour la première fois la notion de solo dans le gwosiwo, sur l’unique tambour rythmique du groupe. Au fil des années, la section instrumentale s’enrichira de deux autres tambour gwoka. Le mas s’appellera mas a Nerplat. Ce mas donnera au gwosiwo sa véritable dimension musicale et populaire : dorénavant, de nombreux groupes de mas adopteront cette formule née à Bas-du-Bourg et sans doute trempée des rencontres multi-culturelles du lieu. Gérard Nerplat est considéré aujourd’hui comme le précurseur de la musique gwosiwo dont il a enrichi le répertoire de compositions nouvelles. Les chorégraphies de Robert Meyzendi, donnant à la danse  un aspect particulier et le choix du groupe de porter des  costumes en satin multicolores à chaque sortie, signeront  une rupture dans la tradition du mas.

Gérard Nerplat parle du gwosiwo et du mas a Nèwpla.
(propos recueillis par Marie-Line Dahomay le 25 mars 2010)
Interview complète disponible à Laméca

 

La chape du Senjan...

Après l’éruption de la Soufrière en 1976, une bonne partie  de la population du Sud migre vers la Grande-Terre ce qui entraîne l’arrêt des activités carnavalesques à Basse-Terre. Les mas reviennent deux ans plus tard, enrichis d’autres expériences et d’autres sons.

En 1978 apparaît à Pointe à Pitre le groupe Akiyo, reproduisant la rythmique pointoise senjan sur des tambours bimembranés dit tanbou-dé bonda. Au cours des événements historiques des années 1980, ce groupe deviendra un symbole du "mas en résistance", osant amener jusque dans les rues du carnaval, des thèmes inspirés de revendications politiques. Prônant tant l’arrêt de tout aspect doudouiste dans le carnaval que la reprise de pratiques ancestrales, le mouvement culturel Akiyo finira au fil des années, par atteindre des milliers de personnes venues de tous les coins de l’île. Le rythme senjan dominera désormais l’univers du mas en Guadeloupe.

 

Voukoum

En 1988, un groupe de jeunes œuvrant pour la conscientisation culturelle de la région basse-terrienne, crée le groupe Voukoum, terme signifiant le tumulte, le désordre. Né à Bas-du-Bourg, Voukoum associe d’un même pas la notion de mas à celle de l’identité guadeloupéenne, à travers son leader charismatique Fred Démétrius. Soucieux de marquer leurs spécificités géographiques, quelques membres du groupe tenteront de reproduire le gwosiwo de type mas a Nèwpla  sur des tanbou-dé bonda comme Akiyo. Ainsi, une année durant, Pierre Serin, s’appliquera à trouver une polyrythmie cohérente, tenant compte de l’ostinato du braké. Grace à ce travail innovant sur le gwosiwo, Voukoum a pu amorcer un tournant décisif inspirant d’autres groupes de la région.

Pierre "Tipyè" Serin parle de son adaptation du gwosiwo pour Voukoum.
(propos recueillis par Marie-Line Dahomay le 30 mars 2010)
Interview complète disponible à Laméca

Voukoum.

 

Témoignage de Gérard Nerplat

Né en 1951, auteur du célèbre titre de gwoka Afriken Pa Pléré Manman, Gérard Nerplat a été élu ex æquo auprès de l’illustre Robert Loyson lors d’un concours de chant gwoka en 1975 au Palais des Sports de Pointe-à-Pitre.  Reconnu comme chanteur incontestable du gwosiwo, il excelle aussi dans l’improvisation  spontanée d’airs composés en plein défilé.

Gérard Nerplat.
© Médiathèque Caraïbe

An pé pa di-w ola gwosiwo la sòti. Mwen sav i téka jouwé avè on sèl tanbou. Sé Wobè Yéyé ki téka fèy a Basse-Terre. Yo téka kriyé sa mas a Nèwpla. Yo téka abiyé an saten èvè on fwèt a sèt mèt. Yo téka kriyé’y mas a Nèwpla paskè an té toujou an tèt a sa. Chak dimanch nou téka ni on lenj diféran. Sé mwen ki téka chwazi sé koulè la pou chak mas sa téka bay on pakèt koulè multikolòw é tout moun téka touvé sa byen bèl! Nou téka achté tisu la koté Alèksandrin a krédi é èvè lajan a mas la nou téka péyé Alèksandrin. Chawlo Eléonòw téka koud sé lenj la. Mwen pépa di-w ola gwosiwo sòti, mé mwen enpwovizé’y avè Robè Yéyé.

Mas a Nèwpla.

Sa fèt sété on dimanch a légliz, téni mès laten. Nou té pasé douvan labé la èvè tanbou la avè la bann a Wobè Yéyé ! Labéla té vé fè nou mawon douvan légliz la. Alò mwen té enpwovizé : Au nom du père et du fils et du saint! Labé la préché dé pawol ! Woï labé la!  Epi nou pati Bastè, nou pa jiré labé la é nou ay fè zafè an-nou.

CD "Mi Mas Maten. Gwo Siwo" de Gérard Nerplat ( Golden Ears Studio, 2004).
Premier du genre, cet album sorti en 2004 fait sortir de l’oubli la tradition carnavalesque et tambourinaire gwosiwo.
Durant la période carnavalesque des années 2000, Mas Maten, sous la direction de Gérard Nerplat, déambulait tous les dimanches matin dans les communes de la Guadeloupe.

Les instruments du mas a Nèwpla

Trois tambours gwoka :
des petits barils dont l’une des faces est recouverte d’une peau de cabri tendue par un système de cordage.

Un chacha :
un pòt a Guigoz en aluminium empli de riz, de lentilles ou de grenn légliz.

Des baguettes :
pour le braké joué sur le corps du tambour gwoka.

Robert Yéyé (tambour), Joby Julienne (chacha).
© Médiathèque Caraïbe

 

Témoignage de Fred Démétrius

Né en 1958, issu d’un quartier populaire trempé de la pratique du mas a Congo : le Carmel, la conscience culturelle de Fred se forme dès l’enfance, au sein d’une famille nombreuse dirigée par une mère battante, poto-mitan. Il abandonne la batterie pour se consacrer au tambour gwoka. Désirant s’engager culturellement et devenir acteur de l’histoire culturelle de son pays, il crée avec d’autres le Mouvman Kiltirèl Gwadloup : Voukoum où il enseigne le gwosiwo selon une méthode de transmission orale dont il est l’auteur.

Fred Démétrius.
© Médiathèque Caraïbe

O nivo a mizik la menm nou pòté dé inovasyon adan gwosiwo la. Kréyasyon a’y menm sété on pawtikilarité ! Alò i fò’w sav que de base, on mizik jan nou ka jouwé’y la, nenpòt ki chantè pé pa chanté èvè’y. An ka pwan èksanp a senjan kè onlo moun konnèt, ou ké vwè kè moun ka chanté, yo ka pwan on mòso a toumblak kè moun ka jouwé an léwòz é i ka rantré hen! An gwosiwo, le fait que sé dé son rapwoché – piské nou touvé’y èvè dé sonorité de transe si tanbou-ka la – tout sé son la rapwoché si le plan commun, ki fait que trans lasa ou ka routouvé’y malgré tout adan mizik la kè nou élaboré la pou nou toujou rété adan gwosiwo an-nou. E chanté la, ou pé pa ni nenpòt ki chanté long. Ou pé ni on chanté a dé tan, chanté a kat tan. Byen souvan, pou kè gwosiwo la pé ni tout awmoni a-y, é tout rèpriz a-y, i fò kè lé fraz kout. Donk sa sé on métòd ankò kè nou enstoré mais que nou touvé piskè nou té vlé absoluman pati de baz a ka la. Donk sa vé di kè chanté la menm nou pé pa fè nenpòt ki biten èvè’y.  

Mas a Voukoum.
© Médiathèque Caraïbe

Les instruments de Voukoum

1 tanbou-dé bonda médium d’accompagnement
1 tanbou-dé bonda médium chant
1 tanbou-dé bonda basse
1 tambour gwoka aigu pour les rappels et les marquages
Des calebasses (chacha)
Des Kòn a lanbi

Les tanbou dé bonda sont constitués d’une peau de frappe et d’une peau de résonance. Une seule des peaux est percutée de deux baguettes : ti-fèy pour le chant et gwo-bagèt pour le reste du travail rythmique. Ils diffèrent des tambours d’Akiyo par le diamètre, la longueur, la sonorité et le réglage.

 

On bo jou : Mas Maten...

Le mas a Nèwpla étant dissout depuis plusieurs années, un autre mas de type gwosiwo apparaît à Pointe-à-Pitre en 1990, composé entre autre de musiciens basse-terriens comme Gérard Nerplat lui-même, Bozambo (un percussionniste de Voukoum)… Le gwosiwo, rythme et musique envoûtante, continue donc son chemin…

Marc Kazako parle du gwosiwo dans le Mas Maten.
(propos recueillis par Marie-Line Dahomay le 30 avril 2010)
Interview complète disponible à Laméca

Chacun l’interprétant et se le réappropriant à sa manière… autant de groupes, que de formes…  Comment définir le gwosiwo aujourd’hui ? Certains le désignent comme un état d’âme, nous, nous suggérerons qu’il soit considéré comme un sentiment rythmique spécifique d’une musique de mas du Sud Basse-Terre…

 

Recto du flyer de l'édition 2010 de la manifestation Lizin Tanbou (dirigée et orchestré par le musicien Klòd Kiavué).

 

Verso du flyer de l'édition 2010 de la manifestation Lizin Tanbou (dirigée et orchestré par le musicien Klòd Kiavué).

 

Lameca remercie tous ceux qui, par leurs témoignages, ont permis la réalisation de ce document : Gérard Nerplat, Fred Démétrius, Robert Yéyé, Joby Julienne, Aristide "Fwannzy" Kabèl, Robert Meyzendi, Pierre "Tipyè" Serin, Maxette Olson, Gérard Pomer, Marc Kazako, Henri Pératou.
Ces enregistrements sont consultables sur demande à Lameca.

 

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