Dossier Laméca
Deux îles, un même combat.
La jeunesse étudiante antillaise en lutte dans le Paris de l'après-guerre (1946–1974)
I. LE FOYER, PREMIER TERRAIN POLITIQUE : LES ETUDIANTS ANTILLAIS DANS LES ANNEES 1950
Après la guerre, l'accès grandissant à l'éducation aux Antilles pousse toute une génération de jeunes vers Paris. Au début des années 1950, ils sont près de dix mille, logés pour la plupart dans les foyers d'étudiants des colonies — des résidences réservées aux étudiants d'outre-mer, distinctes de celles où logent les étudiants africains. Pour ces nouveaux arrivants, le foyer n'a d'abord rien de politique : c'est un refuge, un endroit où parler créole, prendre des nouvelles du pays, et échapper, ne serait-ce qu'une soirée, au racisme ordinaire qu'ils croisent à la fac et dans la rue.
Deux associations structurent alors cette vie étudiante : l'Association des Étudiants Martiniquais (AEM) et l'Association Générale des Étudiants Guadeloupéens (AGEG), toutes deux nées à la fin des années 1940. Les premières années, ce sont surtout des clubs de sociabilité : on invite un conférencier du pays, on organise une sortie à la campagne, on danse la biguine, la mazurka et le jazz jusqu'au bout de la nuit. La plupart des membres, persuadés que la départementalisation va enfin tourner la page de l'exploitation coloniale, comptent bien rentrer un jour dans une Guadeloupe et une Martinique prospères. Mais la précarité guette déjà : la bourse versée par l'État (le fameux « complément ») arrive presque toujours en retard, et l'AEM comme l'AGEG puisent dans les recettes de leurs soirées pour aider les plus démunis à tenir le coup — une solidarité de fortune dont l'ancien militant Georges Lassare Michalon dira plus tard qu'elle a été la première vraie mise à l'épreuve des deux associations.
Cette confiance ne survit pas à la décennie. Au milieu des années 1950, dix ans après la départementalisation, la Martinique et la Guadeloupe n'ont connu ni le décollage économique ni la transformation promis. Les étudiants commencent à se demander à quoi bon un diplôme parisien si c'est pour retrouver le chômage une fois rentrés, et pourquoi l'histoire régionale ne figure toujours pas au programme scolaire qu'ils ont eux-mêmes suivi. Ce scepticisme trouve un écho spectaculaire dans la Journée Delgrès, commémoration organisée par les étudiants antillais à partir du milieu des années 1950 en hommage à Louis Delgrès, cet officier martiniquais qui choisit, en 1802, de se donner la mort avec plusieurs centaines de ses hommes au fort à Matouba (Saint-Claude) plutôt que de se soumettre au rétablissement de l'esclavage voulu par Napoléon en Guadeloupe. Préférer Delgrès à Victor Schoelcher, la figure officiellement célébrée de l'abolition, c'est déjà un geste politique : les étudiants se choisissent leurs propres héros et prennent leurs distances avec un récit national qui attribue l'émancipation à la seule bonté française. Lors de la commémoration de février 1957, les associations étudiantes antillaises vont plus loin encore et réclament publiquement la fin de la guerre d'Algérie — premier geste, encore timide, de solidarité panafricaine et anticoloniale.
Ce basculement générationnel se joue aussi sur un plan très personnel. Maryse Condé racontera plus tard comment ses professeurs la comparaient sans cesse à une camarade sénégalaise, comme si les deux seules élèves noires de la classe formaient un bloc interchangeable plutôt que deux individus — une humiliation quotidienne qui, dit-elle, poussait les élèves noirs à se retrouver entre eux le week-end, ne serait-ce que pour parler du pays. La génération précédente, celle de la négritude, propose un autre modèle d'engagement ; mais le grand Congrès international des écrivains et artistes noirs organisé par Alioune Diop à la Sorbonne en 1956, malgré son retentissement, n'invite pratiquement aucun étudiant — alors même que les étudiants forment le groupe noir le plus nombreux de tout Paris. Là où les aînés théorisent la question noire et coloniale du haut d'une tribune, les étudiants de l'AEM et de l'AGEG bâtissent, eux, une culture politique plus modeste, plus quotidienne — depuis le foyer.
En 1958, ce changement de ton devient explicite. En août, des étudiants antillais adressent une lettre ouverte à Aimé Césaire — poète, maire de Fort-de-France, député de la Martinique — pour lui rappeler que c'est à leur génération, et non à la sienne, que revient désormais la responsabilité de l'avenir du pays, et pour le prévenir que l'Histoire ne pardonnerait pas le mauvais choix, entre la libération et ce qu'ils appellent une seconde assimilation. Alizés, le journal de la Fédération Antillo-Guyanaise des Étudiants Catholiques, mesure alors à quel point l'opinion étudiante reste divisée sur la question du statut : selon un sondage qu'il publie, environ 14 % des étudiants antillais de Paris penchent pour un rapprochement encore plus étroit avec la France, 10 % pour l'indépendance immédiate, 15 % ne se prononcent pas, et une majorité nette — 61 % — se range derrière une solution intermédiaire, jamais vraiment définie, entre le statu quo et la rupture.
La classe sociale, elle, divise cette prise de conscience. Maryse Condé, arrivée de Guadeloupe au début des années 1950 pour terminer ses études, décrira plus tard son propre cercle comme un petit monde antillais bourgeois refermé sur lui-même — concerts, cinéma entre soi, aucun contact avec la communauté antillaise plus populaire qui se forme ailleurs dans la ville. C'est la poésie de la négritude, et en particulier le Cahier d'un retour au pays natal de Césaire, qui lui ouvre, dit-elle, un chemin vers les étudiants africains et vers une Afrique qu'elle ne connaissait pour ainsi dire pas en arrivant — un chemin que beaucoup de ses camarades plus repliés sur eux-mêmes, ces « Grands Nègres » autoproclamés, ne prendront jamais.
Ce repli marque aussi, plus largement, les rapports entre le militantisme étudiant antillais et africain. Les organisations africaines qui se forment à la même époque — l'Association Générale des Étudiants d'Afrique Noire, la Fédération des Étudiants d'Afrique Noire en France (FEANF) — réclament l'indépendance totale avec une netteté que les groupes antillais n'atteindront que plus tard, et tissent rarement des liens durables avec l'AEM ou l'AGEG. La citoyenneté y est pour beaucoup : les colonies africaines s'acheminent vers la pleine souveraineté, tandis que la Guadeloupe et la Martinique, tout juste devenues départements français, se trouvent dans une tout autre situation juridique. Les étudiants antillais suivent malgré tout la décolonisation africaine de très près, et y puisent une forme de confiance. À la fin de la décennie, la génération qui a organisé les Journées Delgrès et écrit à Césaire pousse l'AEM et l'AGEG vers des projets, encore vagues, d'autogouvernement : les Martiniquais imaginent une assemblée locale souveraine dotée de son propre exécutif ; les Guadeloupéens, réunis en 1960, proposent une architecture institutionnelle comparable. Rien de très abouti dans ces projets, et l'indépendance totale n'y figure toujours pas. Mais le changement est réel : une génération arrivée à Paris en considérant encore la France comme une évidente « mère patrie » en vient à revendiquer, timidement mais fermement, le droit de dessiner ses propres institutions.
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SOMMAIRE
Introduction
I. Le foyer, premier terrain politique : les étudiants antillais dans les années 1950
II. De l'amicale culturelle à l'avant-garde nationaliste : l'engagement étudiant dans les années 1960
III. Les Antillaises : entre stéréotypes d'État et récupération nationaliste
IV. Mai 68 : les étudiants antillais, de la barricade à BUMIDOM
Conclusion
Paroles d'archives
Bibliographie
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par Félix Germain
© Médiathèque Caraïbe / Conseil Départemental de la Guadeloupe, septembre 2026

