III. L’aspect politique: mémoire et lutte contre l’exotisme ambiant

Dossier Laméca

NOIR ET BLANC.
La négation de la couleur dans les pratiques artistiques contemporaines
en Guadeloupe et en Martinique

III. L'ASPECT POLITIQUE: MEMOIRE ET LUTTE CONTRE L'EXOTISME AMBIANT

 

Au-delà de la technique et de l'aspect poétique, certains artistes utilisent aussi le noir et blanc dans une forme d'art engagé. Nous soulevions notamment la dimension authentique du noir et blanc en dessin et en photographie. C'est précisément ce que recherchent les artistes qui emploient l'art comme outil dans la lutte, sur les territoires de la Guadeloupe et de la Martinique. Aux Antilles cette forme de lutte peut prendre plusieurs directions. Le noir et blanc peut être utilisé dans une dimension mémorielle, pour traiter de valeurs ou d'idées, ou encore pour rendre hommage.

Chez les artistes engagés en Guadeloupe et en Martinique, c'est la question identitaire qui est la plus marquée. Les plasticiens abordent plus ou moins frontalement les problématiques raciales et/ou historiques qui peuvent s'y rattacher. En amont de ces questionnements, c'est la période de l'esclavage et ses conséquences sur les sociétés créoles qui nourrissent le plus les artistes. Jérémie Priam, artiste martiniquais s'engage particulièrement sur les préoccupations coloniales et post coloniales propres à son île.

Jérémie Priam, Overdogme, linogravure impression manuelle sur papier, 70x50cm, 2020.

Habitué à questionner l'héritage historique de la Martinique, il crée des œuvres plutôt subversives, presque toujours en noir et blanc. Il dénonce la présence de la religion catholique en Martinique, interroge les anciens sur les pratiques magico-religieuses ou prend à partie les passants lors de performances. En 2020, le plasticien propose dans son exposition Anti-personnel, présentée à Tropiques Atrium à Fort-de-France, une installation intitulée Hommage à... L'œuvre met en scène une vidéoprojection où l'on peut voir en noir et blanc, une captation de la baie de Saint-Pierre. Au sol, un rectangle de sable noir où repose une cinquantaine de crânes blancs proprement alignés. L'artiste explique son projet comme un hommage aux esclaves morts pendant la traversée, et ceux enterrés en bord de mer au nord de la Martinique.

Jérémie Priam, Hommage à..., installation vidéo, dimensions variables, 2020.

En Guadeloupe également, on retrouve des artistes préoccupés par ces cimetières où l'histoire refait littéralement surface au milieu des baigneurs ou sportifs du littoral. François Piquet produit depuis plusieurs années une série de dessins au fusain (noir) sur toile (blanche). Il prend pour modèle des ossements dont des crânes humains de ces sites non-protégés comme le cimetière de la plage des raisins clairs, et dessine des compositions étonnantes. Il représente par exemple des crânes au milieu de jouets de plages, ou entourés d'accessoires de pique-nique.

 L'artiste, installé depuis 2000 en Guadeloupe, se définit comme un "blan-fwans". Il étend son engagement dans la publication d'un roman graphique intitulé BLAN. Il présente l'ouvrage comme ceci :

BLAN aborde en noir et blanc les notions de race, d'identité, d'héritage colonial et de décolonisation, éclairées par le Tout-Monde d'Édouard Glissant. Parce que la décolonisation ne peut pas être unilatérale, "BLAN" aborde cette thématique du "Vivre Ensemble" par un angle inédit, celui de la blanchité créolisée.

François Piquet, Simulacre assiette, série Réparations, 2016.

 

François Piquet, BLAN, extrait du roman graphique, éditions Long Cours, 2020.

Les territoires antillais semblent particulièrement souffrir de clichés raciaux ou culturels. L'étiquette de l'île exotique agace parfois les artistes qui n'hésitent pas à s'en emparer pour proposer un nouveau regard sur leur pays. La plasticienne martiniquaise Gwladys Gambie parle notamment du "doudouisme" que les artistes engagés cherchent à déconstruire :

Les arts dans la caraïbe ont deux facettes, l’aspect "doudouiste" que je n’apprécie pas, et l’aspect identitaire, critique, revendicateur. Sur ce deuxième point, les artistes caribéens se questionnent beaucoup sur leur authenticité en tant que caribéen, sur le tourisme, la colonisation et décolonisation. La question de l’identité, du genre ou de la sexualité sont abordés de manière subversive et cela est d’autant plus intéressant.

Gwladys Gambie développe entre autres une pratique de l'illustration. Elle publie régulièrement sur les réseaux sociaux des dessins en noir et blanc (ou plus rarement en rouge et blanc) dont on perçoit facilement l'engagement. En décembre 2020, alors que la France hexagonale subit une nouvelle vague de contamination, les touristes fuient la pandémie du covid-19 vers les Antilles, jusque là relativement peu impactées. Gwladys Gambie publie alors une illustration (la plus repartagée) qui met en scène une femme en tenue traditionnelle et masque chirurgical, levant son majeur. On peut lire en dessous « PA KONTAN WÈ ZOT » qui peut se traduire en français par « vous n’êtes pas les bienvenus ». C'est donc sur le ton de l'humour que l'artiste s'engage en déplorant le manque de considération pour nos populations, en particulier lorsque le tourisme entre en jeu.

Gwladys Gambie, Pa kontan wè zot, encre sur papier, publié sur les réseaux de l'artiste en décembre 2020.

Il semblerait que certains artistes antillais, las de prendre à bras le corps les clichés qui pèsent sur leurs territoires, tentent de se les approprier pour les détourner. Ludgi Savon, plasticien, confectionne des tenues uniques à l'usage de ses propres performances. Il raconte : « on peut penser que je suis carnavalesque dans ma pratique du textile. Ce sont juste parfois des éléments d'inspiration, mais ce n'est pas le sujet de ma pratique de performance... ». Il ajoute : « je détourne à ma manière, en reprenant les éléments de mon histoire familiale. [...] Ça me permet de me réapproprier à ma façon les éléments du carnaval et d'en proposer une fusion avec ma pratique ».

Ludgi Savon, Maison Novas Imaginarium, capture vidéo, 2020.

STOP

En complément

Edy Firmin (dit Ano), Punching bags, installation, 2021.

Le plasticien guadeloupéen Edy Firmin propose une réflexion sur l'héritage des souffrances et la généalogie à travers une série de sculptures.

Thierry Alet, Batouala, fresque, 15m de longueur, 2014.

L'artiste guadeloupéen Thierry Alet écrit des textes à la limite de la lisibilité sur de grandes surfaces. Il reprend ici les écrit de René Maran, premier écrivain noir à recevoir le prix Goncourt en 1921.

François Piquet, Moun brilé, sculpture en bois brulé et fragments d'os, 2016 (photo de Charles Chulem).

L'artiste installé en Guadeloupe François Piquet interroge ici les possibles réparations concernant les crimes de l'esclavage et leur héritage. Il questionne notamment la place de l'art contemporain dans le devoir de mémoire.

Joël Nankin, Et rouge était la ville, peinture sur toile, 130x190cm, 2018.

Le peintre guadeloupéen Joël Nankin, connu pour son engagement militant, peint pour dénoncer et révéler les souffrances. Son usage du noir et blanc entre en contradiction avec le titre de la toile. C'est une façon de marquer la dimension symbolique du rouge, absent visuellement mais dont la puissance résonne malgré tout.

 

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SOMMAIRE

Introduction
I. L'aspect technique: origine et contraste
II. L'aspect poétique: univers singuliers, poésie du souvenir

III. L'aspect politique: mémoire et lutte contre l'exotisme ambiant
Conclusion
Paroles de jeunes artistes

Bibliographie
Conférence audio

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par Pauline Bonnet

© Médiathèque Caraïbe / Conseil Départemental de la Guadeloupe, juin 2026