II. L’aspect poétique: univers singuliers, poésie du souvenir

Dossier Laméca

NOIR ET BLANC.
La négation de la couleur dans les pratiques artistiques contemporaines
en Guadeloupe et en Martinique

II. L'ASPECT POETIQUE: UNIVERS SINGULIERS, POESIE DU SOUVENIR

 

Outre l'aspect technique, l'absence de couleur permet également la création d'univers singuliers, poétiques et en décalage avec la réalité. En effet, des contrastes et des textures marqués vont souvent accentuer le côté "dramatique" d'une image, quelle qu'elle soit.

On perçoit souvent les Antilles, et à juste titre, comme des territoires colorés et chaleureux. C'est encore plus vrai pour les Antilles françaises qui sont rattachées administrativement à un pays européen au climat tempéré, marqué par les saisons. C'est d'ailleurs une idée que partagent les îliens eux-mêmes, admettant volontiers que le climat et les paysages sont en Guadeloupe et en Martinique plus chauds et colorés qu'en Auvergne ou en Alsace. Pourtant, le constat de Caryl Ivrisse Crochemar, coutumier des foires internationales, est le suivant : « J'ai remarqué une plus grande utilisation des couleurs mates ou ternes dans les pays chauds et ensoleillés, et à l'inverse des couleurs vives dans les pays où il fait souvent gris ». Cette observation invite à dépasser une lecture déterministe du rapport entre territoire et couleur. Dans les pratiques contemporaines guadeloupéennes et martiniquaises, la réduction de la palette chromatique ou le recours au noir et blanc peuvent alors être compris comme des choix esthétiques permettant de déplacer le regard, de rompre avec certains imaginaires attendus du paysage tropical et de construire d’autres sensibilités visuelles.

Pour comprendre, il faut rappeler qu'historiquement on a souvent associé l'environnement et l'origine de l'artiste à sa pratique. En peinture notamment, on reprend régulièrement l'idée que les artistes travaillent avec les couleurs et les formes qu'ils trouvent autour d'eux. Les peintres vénitiens de la renaissance, entourés d'eau et de ses reflets, avaient une approche très dense de la peinture et un univers coloré très riche. De la même manière, les florentins ou les romains de la même époque peignaient avec plus de rigueur les perspectives des paysages, notamment urbains. Au XVIIeme, on parle d’ailleurs de "querelle du coloris" pour désigner le débat sur les différentes pratiques picturales de la Renaissance.

Mais au XXème siècle, tous les codes se sont vus bouleversés. Les artistes adoptent désormais des postures personnelles qui les conduisent à produire des œuvres avec une approche différente. On en revient donc à ce constat du galeriste martiniquais Caryl Ivrisse-Crochemar, qui observe chez ses artistes une recherche de la dissemblance plutôt qu'une représentation contextuelle. Comment alors qualifier les univers singuliers qui découlent du choix du noir et blanc chez les artistes caribéens ?

Que ce soit en dessin, photographie, peinture ou autres médias, les artistes de Guadeloupe et Martinique ont proposé ces dernières années des œuvres souvent poétiques bien que troublantes. Ces productions ont en commun un usage peu conventionnel des couleurs qui, loin d'être de simples indications visuelles, deviennent des affirmations plastiques. On retrouve notamment la vidéo de Jérémie Priam Expression de déconfinement, produite en 2020 lors d'une résidence artistique sur le thème de la création en confinement, à l’espace Seize mètres carrés à Fort-de-France. On y voit l'artiste, portant un masque et errant en forêt. La particularité de cette vidéo tient de sa teinte bleutée. La suppression de toutes les couleurs naturelles de ce paysage tropical, confère à cette vidéo une dimension onirico-cauchemardesque.

Jérémie Priam, Expression de déconfinement, capture vidéo, 2020.

De manière plus franche, Micheline Souprayen produit en 2021 une œuvre pour l'exposition « Octobre rose », organisée en Guadeloupe par Les murs Galerie. Engagée dans la lutte contre le cancer du sein, elle peint un univers féminin et délicat qui n'est pas sans rappeler la peinture de Paul Gauguin, Deux Tahitiennes aux fleurs de mangue, réalisée en 1899... mais sans la couleur. Les seuls éléments colorés sont ici quelques fleurs roses que portent deux femmes dans leurs bras. L'usage du noir et du rose sur la toile brute devient alors une manière de souligner son engagement à travers la poésie de la scène.

Micheline Souprayen, Des seins nus aux rubans roses, peinture et pastel sec sur toile, 195x175cm, 2021.

Le noir et blanc, qu'il soit partiel ou total, permet également de créer du décalage avec la réalité. Il évoque des univers fantomatiques, parfois absurdes qui oscillent entre fiction et réalité. En peinture, l'absence de couleur est contraire à son essence. C'est un médium profondément lié à l'art des volumes et de la couleur. L'usage du noir et blanc devient alors une appropriation de la matière, et s'éloigne dès lors du commun. Nadine Bruner, peintre Guadeloupéenne, emploie souvent la couleur dans ses peintures abstraites. Lors de l'exposition Métamorphose, également organisée par Les murs Galerie en 2020, elle surprend en présentant deux œuvres. Une peinture aux couleurs vives, l'autre en noir et blanc, où les nuances s'entremêlent dans un chaos paradoxalement épuré.

Nadine Bruner, K.O, peinture sur toile, 50x50cm, 2020.

Contrairement à la peinture, le noir et blanc en photographie évoque l'ancien, le souvenir, les origines. Au-delà de l'aspect technique qu'il comporte, le choix de la non-couleur peut porter une dimension mémorielle, même si celle-ci est feinte. Quelques photographes de nos îles déjà évoqués ont répondu à une question sur l'aspect poétique du noir et blanc en photographie. Pour Jordan Beal, « le noir et blanc entre en décalage avec la réalité. Nécessairement il y a un côté dramatique et distant du réel ». Nicolas Derné, quant à lui estime « qu'il s'agit bien de cette nostalgie, [un] questionnement sur l'archivage ». Il poursuit en précisant : « j'utilise la surexposition et la sous exposition notamment pour accentuer ces effets. Il y a un côté hors du temps, qui me semble important dans mon travail ».

Certains artistes choisissent également de s'éloigner de la couleur sans pour autant la supprimer totalement. Parfois, les plasticiens rompent les tons pour faire ressortir des sentiments, un aspect dramatique ou de puissance. C'est une manière de lier le sujet de la représentation avec le discours de l'artiste.

 

En complément

Kelly Sinnapah Mary, Hotmilk, photographie et dessin numérique, 200x170cm, 2016.

La plasticienne guadeloupéenne Kelly Sinnapah Mary s'interroge sur la maternité en créant un personnage de sa mythologie personnelle mi-humain, mi-animal.

Robert Charlotte, Deep 2, série Sous influence, 80x66cm, 2016.

Le photographe martiniquais Robert Charlotte propose une série de photographies en couleur, qui apparaissent pourtant dans un univers sombre et désaturé, notamment grâce à son usage de la lumière.

 

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SOMMAIRE

Introduction
I. L'aspect technique: origine et contraste
II. L'aspect poétique: univers singuliers, poésie du souvenir
III. L'aspect politique: mémoire et lutte contre l'exotisme ambiant
Conclusion
Paroles de jeunes artistes

Bibliographie
Conférence audio

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par Pauline Bonnet

© Médiathèque Caraïbe / Conseil Départemental de la Guadeloupe, juin 2026