Interview audio Laméca
Patrick Solvet (2009)
Propos recueillis par Marie-Line Dahomay (Laméca) le 4 septembre 2009 à Les mangles (Petit-Canal), en prévision de la manifestation Diks la si do autour du cd de Patrick Solvet "Pa ni lafimé san difé", qui s'est tenue le 16 octobre 2009 au Fort Fleur d'Epée (Gosier).
Durée : 129 mn
Une interview du programme de collecte de la mémoire orale des musiques en Guadeloupe (fonds Palé pou sonjé), mené par Laméca depuis 2005.

Patrick Solvet le 4 septembre 2009 à Les Mangles (Petit-Canal).
© Médiathèque Caraïbe (Laméca)

Couverture du cd de Patrick Solvet "Pa ni lafimé san difé" (2009).

Patrick Solvet le 16 octobre 2009 au Fort Fleur d'Epée (Le Gosier), à l'occasion de la manifestation Diks la si do autour de son album "Pa ni lafimé san difé", avec ici la contribution de son âne !
© Médiathèque Caraïbe (Laméca)
Patrick Solvet (1965-2026) ou le marronnage globalisé
Une longue tenue africaine, un franc-parler créole, l’allure digne, un âne portant ses cd au marché, l’homme Patrick Solvet se veut fidèle à son combat pour le marronnage culturel - une forme de résistance globale à un système colonialiste gagnant de plus en plus du terrain sur de nombreux aspects de la société guadeloupéenne. Consommer local, rejeter la mode vestimentaire à l'européenne, éviter les supermarchés, faire vivre les boutik, résister au système de consommation, jouer la musique traditionnelle, retourner à la nature, à l’énergie de la terre… telles sont les actions de marronnage menées par Patrick Solvet dans le but de marquer les contours de sa différence et de son identité.
On buvèt sé on lékol popilè
Ce combat qu’il mène depuis de nombreuses années, l’habite sans doute depuis, quand petit, il se hasardait dans l’espace des buvettes de différents quartiers de son enfance. La curiosité enfantine naturelle de Patrick Solvet le poussait souvent en cachette, à chercher des réponses aux interactions et enjeux sociaux qui se tramaient dans les buvettes. Il en garde d’ailleurs un souvenir noble et de sagesse :
On buvèt pou mwen sé on lyeu d’ansènman wo enpòwtan pou mwen, sé la nou ka palé de lékòl popilè, nou ka palé de lansènman popilè, on buvèt sé on akadémi. Si’w vlé tann moun palé kréyòl jòdijou, moun ka palé kréyòl toujou… ou ké tann yo an sé buvèt-la, ou ké tann yo la. Si’w vlé tann èspwésyon, si’w vlé tann mès é labitid a péyi a-w, manniman a péyi a-w ou ké touvé’y la (…) littérature, vocabulaire (…) Fo pa sé lyeu lasa mò ! Si sé lyeu lasa mò, sé koté lasa mò, sé konsi ou ni on péyi ki mò osi !
Découverte de la musique
La buvette est son premier lieu de rencontre avec la musique. Musique diversifiée allant du populaire au traditionnel, résonnant à la ronde dans les haut-parleurs d’un pickup de cette époque. Puis c’est avec Guy Albert - le bras droit de Sergius Geoffroy - qu’il découvrira les chants de véyé et le bannjogita ou boulagèl. Il s’intéressera réellement à la musique gwoka en classe de sixième grâce aux enseignements d’un professeur - ancien disciple de Gérard Lauriette - Marcel Castris : Patrick Solvet fera le serment de jouer un jour du tambour ka… Un jour, ce même professeur lui fait écouter le premier album de Luc-Hubert Séjor. Emerveillé tant par le travail de recherche que par cette approche originale de la musique gwoka, le désir s’éveille en Patrick Solvet de jouer un jour avec cet artiste de renom.
La spiritualité du tanbou ka
Cet artiste, il le rencontrera quelques années plus tard, sans savoir que c’était bien lui, car à l’époque tout le monde l’appelait Michel et il ne jouait plus de musique. Michel achetait régulièrement les tambours en bwafouyé que Patrick Solvet fabriquait. Lorsque celui-ci sut l’identité véritable de Luc-Hubert Séjor, il l’incita à monter un groupe musical : Ka pou louwé Ka qui devint par la suite Vwa pou louwé Ka. L’éveil de la spiritualité du gwoka est la plus grande révélation qui lui soit donnée au cours de sa longue expérience musicale auprès de Luc-Hubert Séjor :
An vin konpwann kè mizik-la ni on force é mizik-la pé ba-w on force intérieure é mizikla ni onlo vokasyon en dehors de vokasyon festiv a-y. Lé menm mizik ni on vokasyon dè géri’w pa ègzanp dè stabilizé’w, dé ba-w fòs (…) Dépi an té vin konnèt gwoka an touvé mwen pa dépann dè hak dòt ki mizik lasa, an pa dépandan dè ayen !
Yonn pa yonn
Après de longues années de travail musical avec Luc-Hubert Séjor, Patrick Solvet remporte le concours de « Création pour la Valorisation et la Protection de l’Environnement », devient un membre du groupe Kan’nida et en 1997, crée son propre groupe Yonn pa yonn ou l’unité dans la diversité : « Menm si yonn pa yonn, menm si vou apa mwen, mwen an pa vou, l’unité n’est pas un frein à la diversité, mé sa paka anpéché vou fè yonn » dit-il. La conception musicale de ce groupe repose sur la rencontre créatrice du gwoka, du concept véyé, du bannjogita, de la poésie et du conte. L’art de vivre et de penser du marronnage culturel, adopté par plusieurs musiciens du groupe, transparaît à travers les dix titres de leur premier album « Pa ni lafimé san difé »… un enracinement profond dans la terre natale. C’est à la fois une plainte, un cri pour que soient réhabilités « en conscience » les valeurs et richesses du pays Guadeloupe.
Marie-Line Dahomay (Laméca, 2009)
Les musiciens du groupe Yonn Pa Yonn :
Nicole PALATIN, Nikòl VALTON (chantè, répondè, dansè, kalbas), Charly MACHECLAIRE (makè), Jocelyn MERCURIY (boula), Franck SIMION, (petite percussions), Jacqueline ETIENNE (répondè), Christianne COBRAL (kalbas), René GEOFFROY (komandè bannjogita), Christianne GEOFFROY (kalbas).
Patrick Solvet a été aussi un des artisans de l'inscription du gwoka au patrimoine culturel immatériel de l'humanité par l'UNESCO (2014).
Son travail pour la culture traditionnelle sur les ondes des radios guadeloupéennes (en particulier sur radio Guadeloupe la 1ère dans l'émission "Mès é Labitid" de Yasser) est considérable. Il laissera un album, "Pa ni lafimé san difé", et d’innombrables actions pour la culture notamment pour les compétitons de bœufs-tirants, les véyé, les jeux traditionnels.
Conteur, Phraseur, Héleur. Patrick brosse à traits amples son parcours chevillé à l’Histoire de la Guadeloupe : ses inquiétudes, perplexités, interrogations, joies, solidarités, espoirs, résonnent collectivement dans les récitatifs alliant gravité et humour. Le tambour, source et guide, trouve en lui un héritier en humble passeur.
Olivier Vamur (2009)
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