Dossier Laméca

NOIR ET BLANC.
La négation de la couleur dans les pratiques artistiques contemporaines
en Guadeloupe et en Martinique

I. L'ASPECT TECHNIQUE: ORIGINE ET CONTRASTE

 

Les origines du dessin, narrées par Pline l'Ancien (1), décrivent un art de la forme et du contour. Le célèbre récit évoque une jeune fille, triste de voir partir son amant pour l'étranger. Afin de conserver son souvenir, elle trace sur le mur le contour de l'ombre de son visage avec un morceau de charbon. Le mythe nous aide à comprendre comment le dessin s'impose comme un art de la ligne, et comment de fait la couleur en est exclue. La suite de cette histoire raconte que le père de la jeune fille, un potier, se sert du tracé pour modeler un visage en argile. C'est alors que le dessin se voit relégué au rang de technique préparatoire.

Le dessin occupe pourtant une grande place dans la pratique de beaucoup d'artistes, de tous temps, y compris contemporains. De nos jours, il revient comme une pratique affirmée, et ses adeptes proposent des œuvres qui se revendiquent abouties, bien qu'à l'état d'esquisses, de croquis ou de dessins bruts. Son essence même et son caractère linéaire conduisent les artistes à travailler dans un rapport d'opposition entre le fond et la forme, et bien souvent en noir et blanc.

C'est donc la simplicité et le contraste qui font du dessin un art singulier. L'usage d'un seul outil à la fois, ou d'une seule couleur renforce cette idée. Souvent il s'agit d'un crayon, d'un morceau de charbon, ou d'un feutre noir sur du papier blanc. Bien sûr, d'autres couleurs et d'autres outils sont parfois employés, mais le contraste le plus efficace et le préféré des dessinateurs reste celui-ci.

Qu'en est-il des Antilles françaises ? Comme partout, le dessin en tant que pratique contemporaine occupe une place toute jeune sur la scène artistique. Cette technique permet une nouvelle approche visuelle centrée sur les formes, en laissant de côté pour une fois la couleur. Le galeriste martiniquais Caryl Ivrisse-Crochemar souligne lors d’un entretien en février 2022 que « le noir et blanc strict est très peu utilisé par les artistes antillais ». Cette relative discrétion du noir et blanc peut être mise en relation avec une prédominance historique des pratiques picturales au sein des scènes guadeloupéenne et martiniquaise, où la couleur occupe une place importante. Toutefois, l’émergence plus affirmée du dessin, de la photographie ou encore de certaines pratiques installatives et graphiques semble aujourd’hui ouvrir de nouvelles voies plastiques, dans lesquelles la réduction ou la suppression de la couleur devient un véritable choix esthétique.

La plasticienne martiniquaise Gwladys Gambie par exemple, produit en 2018 une série de dessins à l'encre noire mêlant corps féminin et paysage tropical. Par ce travail, elle entend privilégier une approche sensible de la forme, en associant courbes féminines et espaces naturels. La couleur n'entre pas en ligne de compte dans cette série mettant en jeu un tracé noir léger sur l'espace plat et blanc du papier. Pas de profondeur ni de repères spaciaux, juste le geste assuré de l'artiste.

Gwladys Gambie, Sans-titre 2, série Corps-paysages, encre sur papier, 2018, 65x50cm.

Gwladys Gambie, Sans-titre 4, série Corps-paysages, encre sur papier, 2018, 65x50cm.

Dans un autre registre, la photographie partage elle aussi ses origines avec le noir et blanc, déjà dans son attachement profond à la lumière. "Photo" [lumière] et "graphie" [écriture] signifient d'ailleurs littéralement "écriture de la lumière". La photo est donc la trace directe de l'impact de la lumière sur une surface photosensible. Cette technique entretient donc une relation profonde au contraste le plus évident : l'ombre et la lumière, le noir et le blanc. Avant de pouvoir être tirée en couleur à partir des années 1850 (et pour le grand public bien plus tard), la photographie n'était possible qu'en noir et blanc. Pourtant, c'était déjà le moyen le plus direct de reproduire la réalité.

Jordan Beal, jeune photographe professionnel, élabore actuellement ses propres procédés de développement et de tirages argentiques. Il explique :

En argentique, je prends les photos, je développe les négatifs, je les scanne, et bientôt j'espère faire mes tirages moi-même. Dans un premier temps ce ne sera possible qu'en noir et blanc donc c'est aussi une affaire de contraintes techniques. J'aimerais aller au bout de la démarche et tout faire moi-même.

On comprend alors que le noir et blanc est tout de même la base technique de la photographie professionnelle, encore de nos jours, en particulier dans ses voies expérimentales.

Jordan Beal, négatifs photographiés dans l'atelier de l'artiste, janvier 2022, Schoelcher, Martinique.

Jordan Beal, négatifs photographiés dans l'atelier de l'artiste, janvier 2022, Schoelcher, Martinique.

Le noir et blanc en photographie, c'est aussi une question de simplicité dans la composition. Tout comme en dessin, l'absence de couleur permet une focalisation sur les formes et les lignes. La composition en est plus nette. Le photographe martiniquais Nicolas Derné nous parle de son procédé : « Aujourd'hui j'utilise de la couleur pour faire du noir et blanc. En fait la richesse des couleurs sur une photo me permet d'avoir un noir et blanc très nuancé par la suite ». À l'inverse de Jordan Beal qui travaille avec une technique argentique directe du noir et blanc, Nicolas Derné, lui, se sert de la couleur du numérique pour créer des nuances de gris plus riches sur ses photographies.

Nicolas Derné, série Parades, photographie, 2018-2019.

Nicolas Derné, série Parades, photographie, 2018-2019.

En Guadeloupe, Daniel Dabriou utilise également la photographie en noir et blanc, qui lui permet de travailler les contrastes avec une grande intensité et de révéler la richesse des matières. Sa série 59° étonne par la profondeur de ses noirs et l’éclat de ses blancs, créant une image à la fois dense et graphique. L’absence de couleur déplace ici le regard vers les textures, les reliefs et les variations de lumière. Les surfaces semblent gagner en épaisseur, les matières deviennent presque palpables et l’image acquiert une profondeur particulière. Le noir et blanc agit ainsi comme un révélateur : il simplifie la lecture chromatique tout en renforçant la perception des volumes, des contrastes et des détails, donnant aux photographies une présence sensible et une forte matérialité.

Daniel Dabriou, série 59°, collection du Fonds d’Art Contemporain, 50x70cm, tirage argentique.

Daniel Dabriou, série 59°, collection du Fonds d’Art Contemporain, 50x70cm, tirage argentique.

On retrouve aussi l’idée d’abandon progressif des couleurs sans aller vers un noir et blanc strict chez certains plasticiens qui mélangent les techniques comme la photographie, le dessin et la peinture. L'abandon des couleurs vives permet par exemple à Mathilde et Pauline Bonnet, duo guadeloupéen de soeurs-plasticiennes "d'uniformiser" leurs productions. Elles utilisent des photocopies en noir et blanc de clichés familiaux, qu'elles combinent à des dessins au charbon ou des peintures aux couleurs ternes. C'est un moyen pour elles de créer des univers plus ou moins cohérents tout en mixant les médias.

Pauline et Mathilde Bonnet, Territoire ésotérique (détail), collage, acrylique, charbon et dorure sur toile 480x210cm.

 

En complément

Ricardo Ozier Lafontaine, Sans-titre, série Topographie de l'en-dedans vu du dedans, 200x200cm, 2015.

Le peintre martiniquais Ricardo Ozier Lafontaine travaille presqu'exclusivement en noir et blanc. Il ajoute toujours un point rouge dans ses toiles pour apporter la touche finale à ses oeuvres.

 

Daena Ladéesse, Let's Talk, dessin à l'encre, 20x20cm, 2021.

L'artiste guadeloupéenne Daena Ladéesse au tracé léger et assuré, dessine en petits et grands formats des courbes principalement féminines.

 

Arthur Francietta, série Dromoglyphes-7, La très grande expo, dessin numérique imprimé et affiché sur panneaux publicitaires, 400x300cm, 2019.

L'artiste martiniquais Arthur Francietta, graphiste et typographe de formation, propose des dessins numériques qui ont été imprimés en 2019 en 4x3m et affichés sur des panneaux publicitaires dans toute la Martinique.

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(1) Pline l'Ancien (23-79), Histoires Naturelles, Livre XXXV.

 

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SOMMAIRE

Introduction
I. L'aspect technique: origine et contraste
II. L'aspect poétique: univers singuliers, poésie du souvenir
III. L'aspect politique: mémoire et lutte contre l'exotisme ambiant
Conclusion
Paroles de jeunes artistes

Bibliographie
Conférence audio

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par Pauline Bonnet

© Médiathèque Caraïbe / Conseil Départemental de la Guadeloupe, juin 2026