2. L’administration coloniale, des logiques multiples

Dossier Laméca

Les administrateurs coloniaux antillo-guyanais (1880-1939)

2. L'ADMINISTRATION COLONIALE, DES LOGIQUES MULTIPLES

 

Si l’administration se développe localement, elle se déploie dans l’espace colonial et l’une de ses particularités est le recours à la migration comme moyen de promotion. En tant que colonies, la Guadeloupe, la Guyane et la Martinique sont des rouages de l’empire français ce qui signifie qu’une affectation peut s’effectuer à l’échelle de l’empire. Non pas qu’il soit impossible de gravir les échelons de l’administration des colonies tout en restant sur place, mais les promotions sont facilitées par l’acceptation d’une affectation dans une autre colonie.

Le guyanais René Maran (1887-1960), écrivain et administrateur colonial en Afrique de 1909 à 1924.

 

Au niveau de l’empire, l’administration est divisée en deux grands corps: d’une part le cadre local, propre à chacune des colonies et placé sous la tutelle du gouverneur, d’autre part le cadre central, basé à Paris. Ce dernier revêt un prestige que les cadres locaux n’ont pas, notamment car il est réservé aux seuls citoyens français. Les cadres locaux eux sont également ouverts aux personnels locaux, qui eux n’ont pas toujours la citoyenneté française (1). De ce point de vue, les habitants des trois colonies d’Amérique se trouvent donc dans une situation unique, dans la mesure où tout en étant  colonisés, ils sont également citoyens depuis l’abolition de l'esclavage en 1848; un statut d’autant plus singulier qu’il ne représente pas la situation de la quasi-totalité des autres colonies françaises (2).

Du point de vue du gouvernement français, l’emploi d’originaires des colonies dans l’administration coloniale comble plusieurs besoins. Tout d’abord, le développement d’une administration locale et la mise en place de nouvelles règles dans les territoires nouvellement émancipés de l’esclavage formel, qui passent entre autres, par le recrutement d’employés locaux. D’autre part, les climats tropicaux étant considérés comme peu favorables à l’embauche d’agents coloniaux originaires de France, il semble donc tout naturel de recruter parmi les populations des colonies. Selon le corps médical français, le climat peut avoir des effets fatals sur les populations blanches, ce qui laisse certains médecins penser que cette immigration ne doit jamais avoir lieu sous certaines latitudes, tandis que d’autres médecins l’autorisent sous conditions. Malgré ces recommandations, l’acclimatation du Blanc aux régions de la zone tropicale est considérée comme potentiellement mortelle. Au jeune homme qui envisage une carrière coloniale, on dépeint un environnement hostile, où la faune et la flore doivent être approchés avec extrême précaution, et le soleil est identifié comme un ennemi de la peau blanche dont il est nécessaire de se protéger activement sous peine de dégénérescence mentale dans le pire des cas. Après la Première Guerre Mondiale, ce point de vue s'infléchit quelque peu, mais sans pour autant mettre un terme au recrutement d’originaires des colonies.

 

Entrer dans l’administration coloniale

En fait, entre les années 1880 et la fin des années 1930, ce sont plusieurs milliers de martiniquais, guadeloupéens et guyanais qui s'engouffrent dans l’administration coloniale laquelle demeure un aimant puissant pour les jeunes recrues du système scolaire. Parmi ceux-ci, bon nombre se rendent en Afrique. La formation des administrateurs s’effectue au sein d’établissements d’enseignement supérieur au recrutement compétitif et s’inscrit généralement dans le cadre de la migration. En effet, sur place, seule la Martinique possède un établissement d’enseignement supérieur avec son école supérieure de droit. Les résidents de Guadeloupe et Guyane désireux de poursuivre des études, doivent donc se rendre soit en Martinique soit en France. Ceux qui en ont les moyens, effectuent le voyage transatlantique afin de s’inscrire, en général, soit à l’École Coloniale ou encore en faculté de droit. Un pourcentage important d’Antillais et de Guyanais entre ainsi dans le cadre central de l’administration. Loin d'être affectés uniformément dans les diverses colonies de l'empire, ils sont avant tout envoyés dans les colonies de l’Afrique Occidentale Française (AOF), de l’Afrique Équatoriale Française (AEF) et Madagascar. Les affectations en Asie ou en Afrique du Nord se font beaucoup plus rares. On assiste en fait à la constitution d’une hiérarchie administrative dans laquelle la couleur de peau tient une place essentielle. Au bas de cette échelle administrative se trouvent les cadres locaux avec de nombreux Africains; au-dessus, le cadre général, où les originaires de Guyane, Guadeloupe et Martinique, avec ceux de la Réunion, représentent environ 20% de ce personnel. Au sein même de ce cadre général cette hiérarchisation perdure, puisque les plus hauts postes sont occupés de manière quasiment exclusive par des administrateurs Blancs.

Le paquebot Colombie qui, à partir de 1935, assure les liaisons transatlantiques entre les Antilles françaises et la France.

 

Des Amériques à l’Afrique

Les Antillais et les Guyanais se retrouvent en Afrique dans une position des plus ambiguës. En tant que colonisateurs ils se doivent de suivre les directives de leurs supérieurs hiérarchiques, et de marquer leur appartenance au groupe dominant en se conformant à ses règles. Ainsi, leur vie demeure enserrée dans des conventions multiples, dont il ne peut être question de s'échapper, sous peine d'être mis au ban de la société. Le bon déroulement d’une carrière en dépend bien souvent, d’autant que ces administrateurs antillais et guyanais ne sont généralement pas considérés comme des administrateurs à part entière par leurs collègues Blancs. Chaque année tout administrateur fait l'objet d'évaluations qui constituent son dossier personnel. Ce sont des pièces qui jouent un rôle déterminant dans la carrière, notamment pour ce qui est des promotions. Le rôle de l’administrateur n’est bien entendu pas de mettre en cause la politique coloniale française; pourtant la simple présence de colonisés au sein de l’appareil colonial souligne bien toute l'absurdité des principes (lesquels ?) qui sous-tendent la politique coloniale. Dans un tel contexte, les relations entre Africains et Antillais sont très diverses. Les comportements des administrateurs recouvrent un large éventail et leur position de colonisés n'empêche pas les violences à l'égard des Africains. Cependant, malgré le contexte colonial, il est parfois possible de créer un espace de dialogue. Sur le plan politique, les Antillais sont quelques fois des porte-parole d’Africains. Un des grands thèmes dont les administrateurs guyanais et antillais se font ainsi l'écho, est celui du droit à payer "l'impôt du sang", c'est-à-dire le droit d'effectuer le service militaire au même titre que les Français. Aux colonies, les lieux où une rencontre entre Africains et Antillais peut avoir lieu, sont assez peu nombreux et elle s'opère parfois au sein des loges maçonniques. Ainsi, bon nombre des administrateurs coloniaux originaires de Martinique, Guadeloupe et Guyane sont affiliés à des loges maçonniques en Afrique, en France, ainsi que dans leur colonie d’origine. De nombreuses loges sont établies en AOF, AEF et Madagascar, et dès 1899 le Grand orient de France ouvre, à Paris, la loge "France et colonies", entièrement consacrée aux questions coloniales. Certains vont jusqu'à mettre en cause la politique coloniale française, ce qui inévitablement les conduit à la démission.

La chanson "Negues bon defenceus" interprété en 1936 par l'Orchestre Antillais du Bal Blomet avec au chant le guadeloupéen Sosso Pé-en-Kin (1901-1940).
Aborde avec ironie la participation des soldats Noirs à la Première Guerre mondiale et à l'invasion italienne de l'Ethiopie (1935-36).

 

La période allant des années 1880 à la fin des années 1930, marque  ainsi les relations entre Africains et Antillais sur le long terme et bien des familles s'établissent dans des pays africains sur plusieurs générations. La présence antillaise dans l'administration coloniale se cesse pas avec la Seconde Guerre Mondiale et se poursuit bien après et certains de ces administrateurs entrent dans les cadres administratifs des gouvernements africains après les indépendances.

Le guadeloupéen Guy Tirolien (1917-1988), écrivain et administrateur colonial en Afrique de 1944 à 1960.
D.R. collection privée famille Tirolien

En 1988, Guy Tirolien évoque son action en faveur de l'Afrique post-coloniale (extrait d'une interview disponible à l'écoute sur ce même site >>>).

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(1) C’est le cas de la plupart des habitants des colonies françaises en Afrique et en Asie.

(2) Outre la Guyane, la Martinique et la Guadeloupe, la Réunion, également, a un statut similaire. En Afrique, les habitants des Quatre Communes de Dakar, Gorée, Rufisque et Saint-Louis connaissent eux aussi des situation semblables. À ces deux groupes s’ajoutent des cas individuels en Asie ou en Afrique, de personnes ayant la citoyenneté française.

 

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SOMMAIRE
1. L’administration au centre de l'activité économique post-esclavagiste
2. L'administration coloniale, des logiques multiples
Illustrations audio-vidéo
Bibliographie

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par Véronique Hélénon

© Médiathèque Caraïbe / Conseil Départemental de la Guadeloupe, 2020