Culture(s) et langue(s) créoles ?
Par Hector Poullet, créoliste
www.lameca.org

Hector  PoulletLes Gran Kozé de l'Archipel et de la Médiathèque Caraïbe.
Dans le cadre de la Journée Internationale du Créole.

24 octobre 2000, Médiathèque Caraïbe.


Nous, créoles, avons tellement pris l’habitude de faire l’autruche, (tout le monde ici a entendu cette expression de Ponce Pilate : "An ka vwè, an pa ka vwè, an ka tann, an pa ka tann" ou cette autre "mélé-w, pa okipé–w") tellement pris l’habitude d’avaler des couleuvres (bwè tout, manjé tout, pa di tout) que lorsque nous voulons exprimer notre opinion sincère sur un sujet aussi fondamental pour tous que "existe-t-il une/des culture(s) créole(s); une/des langue(s) créole(s) ?"  nous restons très circonspects (kwa si bouch) ou alors nous vociférons: "que la culture et la langue créoles sont une évidence et qu’il faut dores et déjà qu’on la prenne en compte dans l’éducation".

Je vous invite, à un échange serein sur ces questions passionnantes: qu’est-ce qu’une culture créole ? Quel intérêt peut-il y avoir à étudier la langue créole ? Quel objectif, et par conséquent quel contenu, pourrait-on donner à un enseignement de la Culture et de la Langue Créoles ?

Il y a maintenant bientôt quinze ans, quand Laurent Farrugia et moi, pour une campagne d’élection régionale, avions créé le groupement que nous avions appelé "Culture et Développement" et proposé dans notre programme, la création d’une école supérieure des langues de la Caraïbe (dont la langue créole), notre groupe n’a pas recueilli les 5% qui nous auraient permis d’envisager un début de réalisation de ce programme. Cela signifie qu’il y quinze ans, moins de 5% des adultes de Guadeloupe voyaient de quoi nous parlions. Il est bien évident qu’aujourd’hui les choses ont changé et qu’une majorité de Guadeloupéens admet la nécessité de lier le Développement à la Culture .

Nous pensons en effet, qu’aborder le problème de la culture sous l’angle de son rapport avec le développement sera plus pertinent que de vouloir chercher a faire l’éternel débat entre culture et nature, à condition que nous soyons tous bien d’accord sur ce que nous entendons par "Culture" et sur la notion de "Développement".

Et d’abord sur la Culture, nous avons tous quelques clichés bien connus; mais qui nous servent de rideau de fumée, pour en donner une définition. Ce sont "la Culture c’est ce qui reste quand on a tout oublié", "la Culture c’est comme la confiture, moins on en a, plus on l’étale" et, "quand j’entends parler de Culture, je sors mon revolver". Je préfère que nous nous débarrassions tout de suite de ces formules, pour éviter que l’un d’entre-nous ne soit tenté de les utiliser dans notre débat: nous n’essayerons ici, ni d’étaler notre confiture, ni de sortir notre revolver, et plutôt que d’oublier nous allons au contraire chercher à nous remémorer tout ce qui peut nous être commun.

Le terme "Culture" est souvent associé à "connaissance" et on dit de quelqu’un qu’il est très "cultivé" ou qu’il a une "grande culture" quand ses connaissances sont très étendues dans des domaines comme la littérature, le théâtre, l’opéra, la musique, la peinture, l’architecture, la sculpture. Bref la Culture est très souvent artistique. Mais on parle également de "culture scientifique", de "culture technologique", et même de "culture d’entreprise", ou tout simplement de "culture générale".

Mais de quoi parlons-nous quand nous parlons de "culture créole" ? Quand on parle d’enseigner la Culture créole à l’école, et surtout si on spécifie "la culture et la langue créole" que faut-il entendre par là ?

Josette Faloppe, nous a récemment très justement rappelé que l’expression "culture créole" a pris naissance dès la fin du 18ème siècle, et que le terme concernait essentiellement les créoles de l’Amérique du Sud. Il s’agissait alors d’opposer la culture des populations d’origine européenne, qui avaient pris racine dans ce nouveau monde, s’y étaient adaptées, et dont le mode de vie, autant que les intérêts économiques s’opposaient à ceux de leurs métropoles qui étaient l’Espagne et le Portugal. Cette prise de conscience d’une "culture créole", c’est à dire d’une identité différente et d’intérêts divergents, devait être à l’origine de mouvements de libération de l’Amérique du Sud.

S’il semble aujourd’hui évident que les habitants de ce sous continent, au contact de réalités totalement différentes, subissant l’exploitation coloniale de pays européens relativement peu étendus, moins riches, avaient une communauté d’objectif et de culture, peut-on transférer la problématique de la "culture créole" à nos îles, départements français d’Amérique ou de l’Océan indien, fragiles, petites, et imprégnées de culture française depuis si longtemps ?

Et quand bien même l’analogie serait possible, qu’y a-t-il de commun entre les comportements culturels d’un Guyanais, d’un Réunionais, d’un Guadeloupéen, d’un Martiniquais ?

Pire encore, peut-on prétendre que la même culture créole se retrouve dans la génération des plus de 50 ans et dans celle des moins de 30 ans ? Peut-on sincèrement parler d’une "Culture créole" ou de "Cultures créoles" au pluriel ?

Pour parler d’un objet que l’on veut étudier il faut à la fois pouvoir prendre de la distance par rapport à cet objet, et d’autre part accepter l’idée qu’on ne saurait en parler dans sa globalité. Pour parler de la Culture créole ou des Cultures créoles, il nous faut accepter d’en sortir pour mieux les étudier, et savoir que notre point de vue sera parcellaire et réducteur.

De notre point de vue, il existe bel et bien UNE CULTURE CREOLE. En tout cas de nombreux traits culturels sont communs aux cultures guadeloupéennes, martiniquaises, guyanaises ou réunionnaises, dont le premier est que tous ces départements ultra-marins, parlent créole, ce qui justifie l’adjectif " créole "que nous associons à Culture.

Traits communs aux cultures créoles.

Outre le fait de parler ces langues que les linguistes ont pris l’habitude d’appeler langues créoles, nos pays ont les caractéristiques culturelles communes qui, vues sous l’angle du développement, pourraient se classer en aspects positifs et aspects négatifs. Commençons par les aspects négatifs :

Culture de colonisés : Nous sommes tous héritiers d’une histoire douloureuse. Filles et fils de sociétés de plantation, frappées du sceau de l’esclavage et comme dit le proverbe créole : "Koul kouto géri, mak a-y la". Cette histoire commune mal digérée nous donne une psychologie qu’Albert Memmi a bien décrit dans son livre "Portrait du colonisé".Nous sommes des écorchés, susceptibles, coléreux, imprévisibles. Nous sommes à la fois "aigris" c’est à dire " agressifs " et quémandeurs. C’est l’image que l’on donne également des Corses. Nous exigeons qu’on nous fasse la charité. C’est vrai que nous voulons tout, le beurre et l’argent du beurre. A qui la faute ? Faut-il chercher à s’en guérir ? Pourquoi ? Comment ?

Culture de la fatalité et du magico-religieux: L’indépendance pourrait-elle nous en guérir ? Pas sûr, longtemps, souvent bien longtemps, après l’indépendance les sociétés qui ont subit l’histoire de la colonisation, portent encore les stigmates de cette histoire. Nous sommes quelques fois surpris d’entendre parler des Haïtiens, pourtant depuis si longtemps libérés du joug de la colonisation. Leur fatalisme ressemble étrangement à notre "  sipéradyé " " sidyévé ". La foi en un Dieu qui seul peut nous sortir de cette situation, se retrouve dans toutes les couches de notre population, y compris chez les très jeunes. C’est vrai, nous aussi nous attendons le Messie, et ceci explique la difficulté que nous avons à convaincre par l’argumentation. Nous sommes pour X, comme on est du côté de Dieu, ou contre X qu’il faut alors diaboliser, et la politique chez nous fait partie du domaine de la Foi, presque jamais de celui des idées.

Culture de l’insularité : Même pour la Guyane, il s’agit de terre entourée d’eau ou de forêt, de populations confinées, et qui dans cet isolement développent une psychologie du " chak bougo ka halé zékal a-y ". Pas d’organisation commune pour de grandes migrations, pas de vision à long terme après une traversée de désert. Cette individualisme forcené ne facilite ni le travail en équipe, ni le développement coopératif. Pour réussir vraiment il faut le faire seul et d’abord sortir de l’île, seul l’exil peut nous sauver de la malédiction insulaire.

Culture de la désespérance : hier l’alcool, aujourd’hui la drogue et l’alcool. Quelle absence d’avenir, de perspectives, de projets communs pousse aujourd’hui nos jeunes dans la drogue, hier nos pères et nos frères dans le rhum ? Quel besoin de paradis artificiels pour apaiser quelle souffrance de solitude ? Et quel mépris pour ceux qui gardent " lèspwa a mal-papay " !

Et nous pourrions continuer à traiter des faiblesses de nos sociétés créoles, parler de notre rapport au temps qui ne correspond pas à la vie moderne ce qui fait que le conducteur qui vous a dépassé il y a 5 minutes en roulant à 150km/h en plein tournant, se retrouve 10km plus loin, arrêté sur la chaussée en train de draguer une jeune femme qui est à pied et que manifestement il ennuie. Ce rapport au temps est une calamité dont il faudrait se débarrasser car à force de programmer des réunions qui commencent une heure après l’heure prévue, tout le monde se décourage et nous finissons par ne plus avoir personne aux rendez-vous.

Nous pourrions parler de notre rapport au travail et à l’argent et au jeu, et donc de notre incapacité à investir dans le long terme.

Nous pourrions parler de la qualité des rapports hommes-femmes, de la pauvreté amoureuse qui font des pères fantômes et des familles matri-focales. La femme est le poteau mitant de nos sociétés, mais est-ce une si bonne chose ? Autour de nous, à Basse-Terre….

Mais nos société créoles n’ont pas que des aspects négatifs, de nombreux atouts devraient nous permettre d’éviter les drames qui hantent certaines cultures dans des pays qui semblent pourtant plus avancés que les nôtres. Les intellectuels américains, japonais, coréens, mais également allemands ou canadiens semblent intéressés par notre " créolité "

Culture de tolérance religieuse : Nous admettons que Dieu est Dieu qu’il n’y en a qu’un, mais qu’il peut avoir plusieurs noms et qu’on peut l’adorer de plusieurs façons. Les sociétés créoles ne semblent pas prêtes à s’entretuer pour un quelconque Dieu, et vue de chez-nous la guerre sainte nous paraît encore plus insensée.

Culture de la diversalité raciale : C’est vrai que nous sommes encore encombrés des tares de la colonisation, c’est vrai qu’à cause de cette sorte de honte collective, des rancoeurs accumulées peuvent ressurgir à tout moment. Cependant notre société ne semble pas croire à la supériorité raciale d’un groupe ethnique, ne semble pas adhérer aux idées qui feraient que certains seraient tout blanc, et d’autres tout noir. Le drame hutu/tutsi nous a véritablement atterrés.

Culture de la fête, du rire et de la joie de vivre : Les proverbes créoles qui encouragent à profiter de l’instant présent sont nombreux : " Bwè dlo a-w, pa néyé kè a-w ", " dèmen sé on kouyon " etc... Nous sommes grands consommateurs de Champagne, et pourquoi pas, si c’est là le besoin de manifester de la richesse d’un jour, un aspect de la festivité généreuse, même quand nous savons qu’ " apré fèt sé graté tèt ". Il n’y a pas longtemps, "chomaj " avait encore tout son sens de "fête" (chômée). "Zouk-la sé sèl médikanman nou ni !". Je me rappelle les paroles d’une chanson de mon enfance : "  Bonm atomik vini lanmòd, annou dansé an atannan, an atannan bonm atomik" ! " Papiyon volé, sé volé nou ka volé ". Vive Vaval !

Culture de la solidarité : Ce n’est qu’une contradiction apparente avec ce que nous venons de dire sur l’individualisme forcené. Cette solidarité est sans doute embryonnaire, mais suffisamment exemplaire pour rester un modèle de société. Les coups de mains, les convois, conmbites, la solidarité devant le malheur lors d’un cyclone ou dans les veillées mortuaires, sont des preuves que nous, créoles, savons partager : " kannari plen, kouvèti ka trapé ". Il est évident que, sans cette solidarité familiale ou de voisinage, les sociétés créoles, avec leur taux de chomage, devraient avoir depuis longtemps explosé.

Culture de l’oralité : Ici tout est métaphore, la parole est belle quand elle conte, raconte, chante, conseille, encourage. La parole engage : "  Pawòl a granmoun sé papyé tenbré ". Mais ici aussi tout peut être coups de langue, médisances, racontars, échappatoires ; "  Wi pa ka monté mòn ". Comme pour Esope, la langue est la meilleure et la pire des choses.


Voilà ce que nous devrions enseigner dans nos cours de Culture créole. Bien sûr il n’y aurait pas que cela, il y n’y aurait pas qu’une meilleure connaissance de notre société, il faudrait également mieux connaître notre histoire, notre géographie, celle de la région caraïbe, notre patrimoine architectural, archéologique, notre environnement, notre faune, notre flore. Mais également mieux connaître nos écrivains, chercheurs, politiques, artistes, peintres, musiciens, gens de spectacle etc…

Oui, mais dans quel but ? De se renfermer sur soi-même ? Pas du tout, car on ne se connaît que par rapport à l’autre, et contrairement à ce qu’on nous propose aujourd’hui, il s’agira de s’ouvrir aux autres, à tous les autres. L’objectif est de se retrouver dans une société où les individus seraient plus épanouis, plus sûrs d’eux mêmes, plus sereins, une société moins dangereuse : notre bonheur individuel est étroitement dépendant du bonheur des autres. Notre objectif personnel est, vous le voyez, purement égoïste, vivre mieux dans une société plus équilibrée.

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