Musique et Politique :

Invention et évolution du Pan à Trinidad & Tobago

 

par Aurélie HELMLINGER (doctorante en ethnomusicologie à Paris X Nanterre).
Conférence
donnée à LAMECA le jeudi 29 mars 2001 en marge du séminaire d'ethnomusicologie.

 

 

Naissance de l'instrument

Les steelbands aujourd'hui

Conclusion

 

 

bibliographie

discographie

notes

Le pan, steel pan ou steeldrum est un idiophone mélodique assez unique en son genre, faisant la fierté des trinidadiens. Ces derniers ont en effet créé autour des années 40 un nouvel instrument mélodique, issu de la récupération de bidons de pétrole : sa surface, emboutie, brûlée, martelée, est accordée sur une gamme occidentale tempérée. Il existe maintenant une grande variété de types de steeldrums de tessitures différentes, couvrant l'équivalent d'un orchestre symphonique.

Nous allons voir ici comment la pratique du pan à Trinidad a été façonnée par le contexte historico-politique du pays : pour bien comprendre son état actuel, il est essentiel de savoir qu'il fut inventé pendant la colonisation, lors de la montée des nationalismes, et particulièrement développé depuis l'indépendance.

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Naissance de l'instrument

Le pan est aujourd'hui officiellement l'instrument national de Trinidad & Tobago, au même titre que l'hymne ou le drapeau de ces deux îles les plus méridionales des Antilles. L'avion qui nous y emmène, peint de couleurs vives, arbore fièrement d'énormes dessins de steeldrums. Des billets de banques, des timbres, et bien des produits de consommation alimentaire comporteront ce genre de représentations. On peut même croiser au détour d'une rue une statue de panniste [1], portant son instrument en bandoulière tel que le faisaient les pionniers du "steelband movement" [2].

Il est maintenant clairement établi par les ouvrages de référence sur l'histoire du steeldrum (Stuempfle 1995, Dudley 1997) que les premiers pans apparurent à la fin des années 30. Il faut cependant souligner que comme bien des inventions, leur apparition n'a pas été soudaine, et est en fait le fruit d'une lente évolution organologique au cours de la colonisation anglaise.

Trinidad devint en effet britannique à la fin du XVIIIème siècle, après avoir été d'administration espagnole. Mais l'île était majoritairement peuplée de colons venus des îles françaises avec leurs esclaves et, naturellement, leur pratiques culturelles. L'exemple le plus vivant de l'influence créole française est le carnaval, repris par les populations d'origine africaine après l'abolition de l'esclavage. D'autres traces subsistent encore aujourd'hui, notamment dans la toponymie. Le "patois", créole local aujourd'hui presque disparu, était très proche de celui de Martinique et de Guadeloupe. Ceci n'est d'ailleurs que l'une des nombreuses influences culturelles du pays, la majeure partie de la population étant aujourd'hui d'origine indienne [3] et africaine. C'est au sein de cette dernière communauté que sera inventé le steeldrum.

La version officielle trinidadienne de l'histoire des steelbands explique leur origine par la décision du pouvoir colonial en 1884, d'interdire les tambours à peau, visant ainsi spécialement les pratiques polyrythmiques des descendants d'esclaves proches de la musique des Antilles françaises. L'interdiction aurait selon eux développé des stratégies de remplacement (sur des bambous puis des bidons de pétrole) déclenchant l'invention de leur instrument national.

Si une interdiction intervint en effet, des sources bibliographiques (Stuempfle 1995, Dudley 1997) indiquent qu'elle n'eut pas forcément le rôle central qu'on lui attribue dans l'évolution organologique. Le texte de la loi (cité dans J. Cowley 1996) prouve d'abord qu'elle ne visait pas simplement les tambours à peau, mais "any drum (…) any noisy instrument" et également danses, processions, etc. Les auteurs citent des journaux bien antérieurs à cette loi, décrivant des groupes de musiciens avec déjà de nombreux idiophones, catachrèse [4] d'objets métalliques. D'autres citations attestent, des années après cette fameuse loi, l'utilisation de membranophones, et ces derniers n'ont absolument pas disparu d'autres répertoires. La prohibition eut un succès très relatif, et ne parvint pas du tout à enrayer le carnaval, pourtant directement visé. Elle n'explique donc pas à elle seule le transfert organologique qui semble plutôt venir d'une évolution esthétique en faveur des sonorités métalliques, probablement liée aussi à l'urbanisation.

Toujours est-il que vers le début du siècle, les groupes de tamboo bamboo (idiophones en bambou pilonnés et percutés) se généralisèrent, de plus en plus investis par des idiophones métalliques. C'est au cours de carnavals des années vingt (Stuempfle 1995) qu'apparurent les premiers orchestres intégralement métalliques constitués de boîtes de biscuits, de peinture, de poubelles ou d'ustensiles de cuisine… On découvrit alors petit à petit les propriétés acoustiques de ces idiophones : le martèlement des musiciens pouvait provoquer des différenciations de hauteur du son sur la même surface.

Les perfectionnements acoustiques que suscitèrent ces observations aboutirent finalement à la fin des années trente à un instrument mélodique. L'adoption des bidons de pétrole comme support privilégié permit des développements acoustiques qui, avec l'influence européenne, firent évoluer le steeldrum vers une gamme tempérée complète (fin de la seconde guerre mondiale) et une esthétique du son occidentale (Dudley 1997).

Les initiateurs du mouvement des steelbands furent pendant un certain temps très mal considérés par la population. Les vives rivalités entre les groupes, provoquaient régulièrement des bagarres générales où mort d'homme n'était pas rare. Venant des quartiers les plus pauvres de Port-of-Spain, souvent délinquants et proxénètes (la présence d'une base militaire américaine avait fait dramatiquement flamber la prostitution.), les premiers panmen étaient tout à fait méprisés. Il fallut que des intellectuels, souvent liés au mouvement nationaliste, prennent la parole et la plume pour les défendre, louer leur créativité. Au moment de l'indépendance, les mentalités avaient déjà évolué. L'engagement de personnalités respectées en faveur de ce mouvement, ainsi que l'évolution du répertoire des steelbands commençant à aborder le répertoire classique occidental et à jouer dans des églises, réussirent à le rendre peu à peu plus respectable (Aho 1987, Stuempfle 1995, Dudley 1997).

Le parti nationaliste trinidadien au pouvoir presque sans interruption depuis l'indépendance, (People National Movement) poursuivit l'engagement pour les steelbands par une politique très interventionniste. Ayant rapidement mesuré le capital symbolique et électoral que pouvaient constituer ces orchestres typiquement trinidadiens, il prit - par l'intermédiaire du "Carnival Development Committee" et de "National Association of Trinidad and Tobago Steelbandsmen" (qui devint plus tard "Pan Trinbago")- un certain nombre de décisions en vue de promouvoir la vie musicale nationale, dont la plus importante est sans doute la création du Panorama.

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Les steelbands aujourd'hui

"Action collective, lien du présent au passé, de quoi se nourrit un orgueil national ou régional" disait André Schaeffner (1989) d'une façon qui caractériserait fort bien les steelbands depuis l'indépendance. Les pratiques polyrythmiques dont sont issues les steelbands authentifient en effet une hérédité africaine, et donc un rapport de continuité avec le passé. L'histoire même de l'instrument peut de surcroît facilement se prêter à un glissement interprétatif imprégné d'idéologie nationaliste : une loi injuste pousse un peuple créatif à inventer le "seul" nouvel instrument de musique du XXème siècle. Tout concourt à ce que le tout jeune état organise dès 1962 les steelbands en ce que l'on appelle depuis le travail de Hobsbawm (1983), une tradition inventée.

L'activité des steelbands est aujourd'hui largement orchestrée par l'organisation nationale (rebaptisée "Pantrinbago"). Différentes compétitions rythment la vie musicale au fil des mois, toujours ouvertes par l'hymne national, écouté respectueusement au garde à vous. Par leurs règles elles dessinent le paysage musical : à chacune d'elle correspond un type de pièce et un nombre approximatif de musiciens.

Le Panorama, dont la finale a lieu le samedi soir précédant le carnaval, mobilise le maximum de joueurs. Le plafond du nombre de musiciens toléré a été réduit il y a quelques années de 130 à 100 joueurs. La pièce doit impérativement être l'arrangement d'un calypso diffusé sur les ondes radio de Trinidad dans l'année précédente.

Le calypso comprend aujourd'hui une assez grande variété de types. Il s'agit à l'origine d'une forme vocale de satire sociale, "commérage politique ou de ragot-journal" (Hill 1986), caractérisée musicalement par l'accompagnement rythmique (cf. Dudley 1996), par une forme responsoriale et une alternance harmonique tonique / dominante. Cette forme vocale provient des chants de carnaval, en particulier de l'avant carême, "résultat de la sécularisation des anciens rituels afro-français", (D.R. Hill 1986). Cette forme traditionnelle de rue en patois, appelée "lavway" puis "road march" (constituée de chants, membranophones et idiophones) donne naissance fin XIXème au calypso, forme anglophone d'intérieur à entrée payante, plus occidentalisée (accompagnée maintenant d'instruments d'origine européenne, notamment de cuivres). Ils comprennent aujourd'hui de nombreuses catégories (calypso "oratoire", "ballade", "single-tone", "double tone", cf. Hill 1986), pour lesquelles il existe aussi des compétitions au moment du carnaval.

Très tôt, les steelbands ont repris des calypsos à la mode dans leur répertoire. Les règles du Panorama ont donné naissance à une nouvelle forme, dont le texte n'a plus rien de contestataire ou d'humoristique : les paroles de ces pièces de studio glorifient en général les steelbands et le carnaval. Le but est de fournir le matériau musical des morceaux de Panorama. Un calypso de ce type, réalisé à grands renforts de synthétiseurs et boites à rythmes, plus que par ses qualités textuelles, fera une bonne carrière s'il passe souvent à la radio et fournit le thème du "Panorama tune" vainqueur.

Plusieurs steelbands peuvent donc jouer un même thème, puisque ces calypsos sont une sorte de répertoire commun dans lequel chacun puise. Mais les différents arrangements signeront leur originalité : l'arrangeur du steelband compose une introduction, des développements et une fin devant impressionner les juges et enthousiasmer le public. Très suivi par la population, retransmis en direct à la radio et à la télévision avec force de commentaires passionnés, le Panorama est sans conteste l'événement phare de la vie musicale des steelbands.

Le Festival, pour lequel les groupes doivent compter entre quarante et soixante musiciens, est une autre compétition, récemment ouverte aux steelbands étrangers (appelée aussi World Pan Festival). Héritage d'un festival de musique classique des colons anglais, l'exercice consiste principalement en l'interprétation d'un "piece of choice", en général un morceau classique occidental, mais aussi d'un calypso (ils reprennent habituellement le morceau du Panorama précédent), et d'un "test piece", composition imposée à tous les steelbands, de style plutôt classique européen.
Ces deux compétitions réunissent des groupes très imposants, mais il existe également d'autres compétitions portant sur des petites formations, notamment "Pan Ramajay" [5], qui juge l'improvisation, dans un style inspiré du jazz mais sur un rythme de calypso.

Parallèlement à ces activités officielles, le steelband honore occasionnellement des contrats pour des événements privés ou lucratifs, lui permettant d'assurer son entretien. Ils reprennent alors des calypsos ou parfois même des succès internationaux, tels quels, sans arrangements originaux, car l'investissement en temps et en travail que demande la préparation des compétitions laisse assez peu de place à l'apprentissage d'autres morceaux.

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Conclusion

Il est frappant de constater le changement de statut radical que subit le steeldrum : D'un instrument issu de la plus grande spontanéité populaire, en marge de toute organisation officielle, il devint un emblème du pays, dont les prestations sont pour l'essentiel régies par l'organisation nationale. Les conséquences se sont ressenties socialement (la pratique s'est ouverte aux classes moins défavorisées), dans le contexte de jeu (les compétitions), mais également dans la forme musicale elle-même puisque des règles officielles sont apparues. La politique a donc profondément modelé la pratique musicale des steelbands à Trinidad & Tobago.

 

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BIBLIOGRAPHIE
AHO Wiliam R.
1987
  Steel Band Music in Trinidad and Tobago: The Creation of a People's Music in Latin American Music Review vol. VIII n° 1, University of Texas Press pp. 26-56.
COWLEY John
1996
  Carnival, Canboulay and Calypso; Traditions in the making Cambridge University Press.
DUDLEY Shannon
1997
  Making music for the nation: Competing identities and Esthetics in Trinidad and Tobago's Panorama Steelband Competition Ph.D dissertation; University of California Berkley 353 p.
SCHAEFFNER André
1998
  -Musique savante, musique populaire, musique nationale pp. 55-80 in Variations sur la musique Fayard, Paris.
STUEMPFLE Steven
1995
  The steelband movement. The forging of a national art in Trinidad and Tobago University of Pennsylvania Press.
DISCOGRAPHIE
Il y a des centaines de disques sur les steelbands et la musique de Trinidad; on peut en trouver chez Folkways par exemple (notamment Calypso Awakening).
Il y a aussi entre autre:
The sweet groove of phase II steelband Rituals of Trinidad 1996
Pan is beautiful Tropical music 1992 vol. 1&2
Pantastic world of steel music vol. 1 & 2
Un disque de l'UNESCO sur la musique indienne de Trinidad.
Des vieux enregistrements de l'ethnomusicologue A.Lomax: Calypso at midnigt Calypso after midnight & Caribbean voyage Rounder 1999 et bien d'autres encore...
 
 

 

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NOTES

[1] Joueur de steeldrum. Ce terme neutre d'instrumentiste possède selon S. Dudley (1997 : 17) une nuance avec le terme panman pouvant parfois avoir en sus une connotation de lutte socio-politique liée à l'histoire de l'instrument, absente du contenu sémantique de " pannist " (francisé ici en panniste). retour

[2] Pratique " pan around the neck ", réintroduite depuis les années 70. retour

[3] Un grand nombre de travailleurs indiens ont été acheminés au XIXème et début XXème s. en raison du manque de main d'œuvre agricole. Leur forte croissance démographique les rend légèrement majoritaires aujourd'hui : 40,3%, devant 39,6% d'afro-trinidadiens. Le reste de la population est métis (18,4%), blanche (0,6%), chinoise (0,4%) et autres (0,7%) (Encyclopaedia Universalis, chiffres de 1990). La population amérindienne (caraïbe et arawak) a totalement disparu, massacrée, déportée, décimée par les colonisateurs. retour

[4] Ce concept emprunté à la psychologie (qui l'a elle-même emprunté à la rhétorique), désigne ici le détournement d'un objet de sa fonction initiale. retour

[5] Du vieux français " ramager ". retour