La Musique Coloniale des Antilles Françaises au XVIIIème Siècle

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IV. Conclusion

Si pour finir on considère maintenant l’ensemble de la situation pour en tirer quelques conclusions provisoires on doit reconnaître que la dimension économique s’avère essentielle pour analyser la vie musicale coloniale de Saint-Domingue. Elle permet de comprendre l’intensité du flux atlantique, mais aussi de saisir la logique des hiérarchies artistiques et des productions.

Ce qui frappe, en effet, lorsque l’on étudie les spectacles coloniaux, c’est la manière dont ils accompagnent l’explosion économique de la colonie. On peut très simplement en donner une illustration en remarquant que deux courbes en apparence étrangères, celle de la production de café et celle du nombre d’acteurs engagés par contrat, sont presque parallèles. Il y a entre les années 50 et les années 80 dans les deux cas une courbe exponentielle avec un doublement des chiffres tous les dix ans. Dans le contexte d’une société où – chez les Blancs ¬– ce n’était pas la naissance qui primait mais la réussite économique, l’activité des théâtres bénéficiait de ce fait d’une considération certaine. Elle était réellement vue comme le reflet de la puissance économique de la colonie, et c’est bien comme cela qu’un colon comme Moreau de Saint-Méry la présente. Qu’il s’agisse des structures, des artistes, des productions ou des pratiques les colons ont importé la vie musicale et ils la dominent totalement. La présence remarquable des esclaves dans le champ de la musique instrumentale est une confirmation de plus de cette domination et l’on y retrouve, plus accusée encore qu’en France, les hiérarchies entre chanteur et instrumentiste. Cette présence est néanmoins très paradoxale, car ces esclaves qui ne jouissaient d’aucun droit et en particulier pas celui de pour voir disposer de soi et de son travail, étaient dans ce cas précis des individus bénéficiant d’une certaine liberté, voire même d’une véritable maîtrise.

On doit toutefois corriger cette impression de transposition à l’identique de la vie musicale provinciale qui se dégage de cette domination. Cette orgueilleuse puissance de Saint-Domingue a souvent amené la colonie à envisager une autonomie plus ou moins poussée. Sur le plan de la vie musicale on a sans doute, avec l’arrivée d’artistes des théâtres royaux, un exemple de cette volonté de plus en plus nette de rivaliser avec la France. Saint-Domingue se voyait comme un centre régional, parlant d’égal à égal avec les 13 colonies devenues les Etats-Unis. Dans les faits on peut mettre en évidence une « filière nord-américaine ». De nombreux artistes ont passé aux Etats-Unis lorsque les troubles révolutionnaires ont éclaté. Minette est morte à la Nouvelle-Orléans, comme sa consœur du Cap Mme Marsan et son compagnon le directeur de la comédie du Cap Fontaine. On trouve trace d’autres musiciens à Charleston, Boston, New York et bien sûr Philadelphie.
A y regarder de plus près un autre élément illustre cette tentation autonomiste, c’est l’ouvrage de Clément Jeannot et Thérèse. Ecrite pour des blancs et jouée par des blancs cette pièce traduit sans doute une identité ambiguë. L’imitation dans ce cas a valeur de contestation du goût dominant. Elle vise, sans le dire, à créer un « entre-soi » (« nous » les créoles par opposition aux non-créoles en particulier les représentants honnis de l’Etat) qui pouvait avoir d’autres formes d’expressions, comme ces éruptions violentes périodiques contre les représentants du pouvoir central. Mais malgré les apparences ce que cherchent des colons comme Clément n’est sans doute pas autre chose qu’une créolisation blanche, dans laquelle le système social resterait inchangé.

Venue des libres la critique du système au sein de l’activité musicale constitue la deuxième correction déjà signalée à cette impression de domination des colons à travers le déplacement sous les tropiques d’une bulle culturelle française. Cette contestation a elle aussi des caractères paradoxaux, car c’est en défendant le plus fermement la culture importée que les colonisées contestent leur infériorité politique. C’est à l’intérieur de la culture savante qu’ils y trouvaient quelquefois les arguments de leur propre défense. Que l’on se figure Minette chantant en 1781, devant un parterre de militaires et de colons, Zémire et Azor de Grétry (Zémire et Azor est une transposition persane de La Belle et la Bête. Dans une région où l’on jugeait les gens sur leur apparence physique un tel choix n’était pas innocent), et l’on aura une idée du double langage que pouvaient avoir ses prestations. Cette contestation bien que marginale, est très précieuse pour témoigner de la pression croissante qui émanait des libres.
Cette mise en cause d’une domination sans partage et de sa traduction culturelle pouvait également prendre des tournures plus radicales comme ce « menuet congo » mentionné par Moreau de Saint-Méry mais de façon très révélatrice nous n’en savons à peu près rien. Il appartient à cette élaboration souterraine qui ne pouvait franchir les interdits coloniaux.

On peut donc schématiquement considérer que quatre types de positions étaient possibles dans la relation entre musique et système colonial :

- la musique française comme reflet de la colonisation et de la domination de la métropole
- le répertoire français utilisés par les libres comme une contestation de l’ordre social
- la musique française sur des textes en créole comme contestation de l’ordre politique par les blancs créoles
- les musique afro- ou euro-créole des libres et des esclaves

A travers l’exemple de Saint-Domingue on voit donc la complexité d’une situation coloniale. Des conflits de pouvoir traversent la culture.
On le voit la musique des colons des Antilles françaises est au centre de la construction sociale conflictuelle qui caractérise la formation des sociétés créoles. Elle en garde aujourd’hui encore la marque.


La Musique Coloniale des Antilles Françaises au XVIIIème Siècle

I. Introduction
II. La vie lyrique des petites Antilles françaises
A. Martinique
B. Guadeloupe

III. Saint-Domingue et l’opéra-comique
A. L’entreprise de spectacle
B. Artiste dans une société coloniale américaine
C. Répertoire français dans une société créole

IV. Conclusion
Jeannot et Thérèse
(manuscrit)
Illustrations musicales

Sources

Conférence audio

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