Carte
de Saint-Domingue.
(BnF, Département Cartes et Plans, Ge D 15373) Tous droits réservés
La richesse
de Saint-Domingue est palpable dans le caractère impressionnant
de l’activité des spectacles, lorsque l’on compare
cette prolifération à celle qui prévaut en
France à la même époque. A Paris, autour de
1789, il y a environ 13 000 places de théâtre, pour
une population de plus de 600 000 habitants (une place pour 45 habitants),
à Saint Domingue à la même période on
compte à peu près 3 000 places pour environ 20 000
spectateurs libres potentiels des villes (une place pour 6 ou 7
habitants libres, en incluant les militaires de passage). Sur un
autre plan, celui des répertoires des spectacles au plus
fort de leur activité et de leur diffusion, les spectateurs
potentiels au Cap et à Port-au-Prince (dont le nombre ne
dépasse pas le chiffre de 10 000) « consomment »
à peu près autant d’œuvres lyriques, dans
la période 1762-1791, que ceux de Bordeaux, (entre 80 et
100 000 habitants) pour une période d’une durée
équivalente (entre 1772 et 1798). Enfin sur le plan économique
les recettes annuelles cumulées des principaux théâtres
de Saint-Domingue (Le Cap, Port-au-Prince, Saint-Marc, Les Cayes,
Léogane) se montaient, toujours dans les années 1780,
à plus d’un demi million de livres de France (plus
de 500 000 £ de Saint-Domingue déjà pour Le
Cap et Port-au-Prince seuls) soit l’équivalent de Lyon
et Bordeaux réunis (environ 200 000 habitants, contre environ
dix fois moins dans les villes dominguoises possédant une
comédie). La somme dépensée par habitant dans
les spectacles de la colonie est de l’ordre du décuple
de celle d’une grande métropole provinciale française.
Mais, et c’est là une donnée importante, il
s’agit bien de dépenses et non d’investissements.
Le théâtre de Port-au-Prince a coûté beaucoup
moins cher que celui de Bordeaux ou de Lyon (les plus beaux du royaume
il est vrai) alors que son budget annuel est équivalent.
En France les investissements pour les théâtres importants
se chiffrent en millions de livres, à Saint-Domingue en centaines
de milliers tout au plus, souvent beaucoup moins. Il y a là,
au passage, une confirmation précise de ce que l’histoire
et les témoignages contemporains nous apprennent : les colons
de la “perle des Antilles” ne s’installent pas.
Symboliquement ils ne bâtissent pas, y compris dans leur divertissements.
Vue
de Port-au-Prince.
(Recueil de vues des lieux principaux de la colonie françoise
de Saint-Domingue, Phelipeau (graveur) et Ponce, Paris,
1795) Tous droits réservés
A. L’entreprise de spectacle
Cet espace est
inscrit dans l’urbanisme comme les plans l’indiquent
sans conteste. Or le lieu théâtral doit réaliser
un compromis entre de nombreuses contraintes. La solution n’est
pas simple dans un pays où la terre tremble souvent, où
les ouragans peuvent détruire en une nuit les constructions
les plus solides et où la chaleur d’un lieu fermé
peut dissuader tout éventuel amateur. Les protestations des
spectateurs, sans cesse renouvelées, contre l’incommodité
des salles indiquent que cette question n’a pas trouvé
à Saint-Domingue de solution technique satisfaisante. Plus
encore il est étonnant, au regard de la profusion de représentations
que l’on analysera plus loin, de constater que la colonie
n’a pas investi de façon convenable dans des édifices
de qualité. Il y a sans doute, à cela, plusieurs raisons
convergentes. Le redoutable tremblement de terre de 1770 à
Port-au-Prince a marqué les esprits et il est inconcevable
de construire en pierre dans la capitale. Mais l’argument
ne vaut pas au Cap où, au contraire, c’est la mémoire
de l’incendie qui dissuade de construire en bois. Par contre
la question de l’investissement se pose à peu près
partout dans les mêmes termes. Il s’agit de façon
générale de chercher une rentabilité rapide
; on vient à Saint-Domingue pour s’y enrichir le plus
vite possible et retourner en France fortune faite. Dans ces conditions
on n’est pas surpris de constater qu’aucun bâtiment
public de Saint-Domingue n’a laissé de trace d’une
quelconque richesse ou qualité particulière. Il faut
noter que si en Martinique les colons construisent à Saint-Pierre,
en 1786, un des plus beaux théâtres de la Caraïbe,
sinon le plus beau, la colonisation y est plus ancienne, de plus
d’un demi-siècle, la sédentarisation des colons
plus importante. On voit poindre, ici encore, la question de la
durée. Toutes ces raisons conduisent à la pauvreté
architecturale des théâtres. Mal construits, à
la hâte, ils sont le reflet d’une société
qui se vit elle-même comme en partance et peu encline à
laisser des traces durables de son passage.
La salle Mesplès,
la seule pour laquelle nous ayons un plan, avait une apparence des
plus sommaires. Son plan était de facture ancienne, le montant
de l’investissement (50 000£) mesquin et insuffisant
avait de quoi choquer même les dominguois pourtant peu exigeant
en la matière. Les autres salles, aux dires de Moreau de
Saint-Méry qui a probablement vu toutes celles en activité
dans les années 80, n’avaient pas de caractères
dignes d’intérêt. La salle de Léogane
est une maison ordinaire, celle des Cayes est mal aérée,
mal située et comporte selon Moreau de Saint-Méry
« une entrée ridicule », celle du Cap est étouffante.
Malgré ces défauts ces salles n’en sont pas
moins des témoins précis de l’ampleur des divertissements
: au Cap la comédie peut contenir 1 500 spectateurs, à
Port-au-Prince 750, aux Cayes, à Saint-Marc à Léogane
respectivement 500, 500 et 400.
Salle
de Port-au-Prince (1782)
(FR ANOM, FM, F3 296 E 75) Tous
droits réservés
B.
Artiste dans une société coloniale américaine
Cette pratique
passe d’abord par des hommes et des femmes, dont le nombre
indique, comme la taille des salles et la densité du répertoire,
que la musique à Saint-Domingue était une passion.
Les musiciens, chanteurs ou instrumentistes, professionnels de la
musique, luthiers ou commerçants, constituent un groupe compact
qui gravite autour de la scène et tire profit de ses retombées.
On peut retrouver le nom d’environ 400 musiciens, chanteurs/acteurs
ou professionnels de la musique. La plupart fréquentent les
salles de spectacles. Leur étude sociale s’avère
intéressante car elle prolonge l’étude de l’entreprise
en ajoutant la dimension culturelle qui définit plus nettement
la singularité de Saint-Domingue.
Une typologie
des artistes passe, en effet, nécessairement par une prise
en compte des clivages au sein de la population. Ceux-ci sont de
deux ordres. Il y a tout d’abord la qualité juridique
qui sépare les libres des esclaves et à l‘intérieur
des libres, les blancs des libres de couleur, ingénus ou
affranchis. Il y a ensuite le lieu d’origine qui distingue
les créoles d’une part, blancs ou noirs (dans l’acception
moderne du terme), des français ou européens (pour
les blancs) ou des bossales (terme signifiant « né
en Afrique ») pour les noirs. La qualité de créole
va-t-elle de pair avec une véritable culture commune «
créole » ? La question reste encore aujourd’hui
largement sous explorée et je proposerai plus loin quelques
éléments de réponse pour ce qui concerne la
musique. Le croisement de ces deux critères donne à
la population en général et au groupe des musiciens
en particulier une structure très spécifique de la
colonie.
Les esclaves,
essentiellement violonistes, sont contre toute attente les plus
nombreux des musiciens (une soixantaine de noms sur un total de
quatre-vingt esclaves musiciens connus d’après les
annonces de marronnage ou de vente). Fait plus remarquable encore,
une proportion notable de ces musiciens est formée de bossales
(environ 20%). Dans quelle proportion ces esclaves sont-ils utilisés
dans les orchestres des comédies ? Nous n’en savons
rien même si deux annonces de la presse sont claires sur ce
sujet :
Trois jeunes
nègres à vendre, dont les deux plus grands jouent
passablement du violon, et lisent la musique assez bien sur toutes
les clés indifféremment : ils ont accompagné
dans différents opéras qui se sont donnés depuis
deux ans au Cap. (Affiches Américaines, Le Cap,
15 février 1764).
[mise en vente
de] Julien jeune griffe [terminologie raciale de Saint-Domingue
qui désigne le métis d’un Noir et d’une
mulâtresse] 17-18 ans violon alto engagé jusqu’à
Pâques comédie du Cap. (Affiches Américaines,
Le Cap, 13 novembre 1781).
Plan
directeur de la ville du Cap
(ANSOM, Fond Colonies, F3 296 D9) Tous
droits réservés
D’après
les données de l’époque, la faible valorisation
du statut d’instrumentiste (qui se traduit au niveau des revenus,
par exemple) et la tendance naturelle, dans une colonie reposant
sur les esclaves, à leur confier les tâches les plus
humbles, il est plausible que ceux-ci aient eu des parties d’orchestres,
mais nous n’avons pas d’autres exemples précis
de ce qui reste une hypothèse.
Les libres
de couleur viennent ensuite dans l’échelle de respectabilité
sociale de Saint-Domingue. A l’opposé de la catégorie
précédente leur très faible participation,
tant comme instrumentiste que comme chanteur, surprend lorsque l’on
se rappelle leur poids économique croissant et leur revendication
égalitaire. Comme cela est prévisible, cette revendication
d’égalité s’accompagne en effet de l’adoption
des critères de respectabilité des colons. Tenue vestimentaire,
formation intellectuelle, forme nouvelle de sociabilité (franc-maçonnerie,
spectacles) traduisent cette aspiration à la reconnaissance.
Mais les scènes leur restent fermées et, à
de très rares exceptions près, les libres restent
spectateurs. L’exemple d’Elisabeth Alexandrine Louise
Ferrand plus connue sous le nom de Minette est très révélateur
de la situation des libres.
Chanteuse de grand talent comme le démontrent aisément
le succès et les jugements flatteurs de ses contemporains,
Minette débute sa carrière à Port-au-Prince
à la fin de 1780 et se trouve mentionnée dans les
spectacles jusqu’en janvier 1789. On la retrouve en 1807,
à la Nouvelle-Orléans, tentant de reprendre sa carrière
après la fuite de Saint-Domingue, mais elle meurt sans avoir
pu véritablement renouer avec la scène. Voici ce que
Mozard le rédacteur des Affiches Américaines
disait de Minette :
[…] nous
aurions d’abord à applaudir à l’âme,
à l’intelligence, à la finesse, à la
gentillesse, au maintien aisé et décent d’une
jeune Actrice Créole, qui serait goûtée même
à Paris, dans plusieurs rôles des pièces à
ariettes […] (Affiches Américaines, Port-au-Prince,
25 juin 1785).
(Exemple
02 “Zémire
et Azor (1771) : Air de la Fauvette
(extrait)“
– André
Modestre Gretry)
Mais en face
de ces jugements favorables il y a la réalité raciale
de Saint-Domingue traduite par ce même Moreau de Saint-Méry
qui rapporte les débuts de Minette sur la scène de
Port-au-Prince de la façon suivante :
[…] Le
13 février 1781, M. Saint-Martin alors directeur, consentit
à voir mettre le préjugé aux prises avec le
plaisir, en laissant débuter sur ce théâtre,
pour la première fois, une jeune personne de 14 ans, créole
de Port-au-Prince. Ses talens (sic) et son zèle, auxquels
on accorde encore chaque jour de justes applaudissements, la soutinrent
dès son entrée dans la carrière, contre les
préventions coloniales, dont tout être sensible et
juste est charmé qu’elle ait triomphé […]
(Moreau de Saint-Méry, Description..., t. 2, p.
989).
Ce que Moreau
de Saint-Méry ne dit pas c’est que des colons connus
entourent Minette. On les retrouve depuis sa naissance jusqu’aux
parrainages de ses propres enfants. Ses origines, par ailleurs,
la mettait elle-même à l’abri du besoin et tant
sa mère, Elisabeth Mahaultière, que sa grand-mère,
Elisabeth Daugé femme Daguin, avaient une aisance qui les
situait au dessus de la moyenne des libres de couleur. Dans ces
conditions il n’est pas étonnant que la seule autre
artiste de couleur ayant un nom sur les scènes de Saint-Domingue
soit …sa propre sœur ! Dans la pratique la haine des
blancs, et en particulier des petits blancs, contre les libres de
couleur était un obstacle infranchissable pour toute carrière
dépendant d’un public. Si Minette est une grande figure
des scènes de Saint-Domingue, si ses apparitions soulèvent
l’enthousiasme, une petite annonce de la fin de l’époque
coloniale remet sèchement les choses à leur place
:
Ayat dit Périgord
coiffeur pour femmes prévient le public qu’il a perdu
son procès en reconvention contre la nommée Minette
ML ci-devant attachée au spectacle de la ville. (Affiches
Américaines, Port-au-Prince, 17 juillet 1790).
En poursuivant
cette typologie, de façon ascendante dans la hiérarchie
de l’époque, on bute sur la question des artistes créoles
blancs, et sur l’identification précise de la provenance
des artistes des provinces de France. Pour les premiers les sources
sont avares en données intéressantes. Pour les seconds
l’impossibilité de faire des corrélations pertinentes,
lorsqu’on ne dispose que du nom d’un individu, interdit
toute étude des circuits de recrutement. Pour les artistes
créoles blancs ou supposés tels une constatation s’impose,
leur nombre est très réduit et ils ne semblent pas
avoir d’aisance particulière. Pour les artistes provinciaux
nous ne disposons que d’une seule carrière identifiée
avec quelques détails, celle de Mme Marsan qui quitte Bordeaux,
pour la Martinique, en 1775 passe à Saint-Domingue en 1780
où elle devient la principale chanteuse du Cap, pour fuir
elle aussi à la Nouvelle-Orléans. Elle y décède
en 1807 la même année que Minette.
Dans les artistes
blancs il reste enfin une catégorie, qui appartient socialement
à l’élite des artistes en France, et que l’on
doit distinguer de la précédente comme un signe supplémentaire
de la situation particulière de la colonie, prise entre sa
volonté d’autonomie et son besoin d’asseoir une
identité sur son mimétisme français, voire
parisien. Il y a en effet une minorité significative d’artistes
importants, « comédiens du Roi » ou non, venus
pour partie de l’Académie Royale de Musique (Armeri,
Jean-Baptiste Lany, Louis François Barthélémy
Piffet, Quenet, Durand, Ringard) de la Comédie Italienne
(Marignan, Chevalier, Julien) du Concert Spirituel (Louis François
Barthélémy Piffet, Legros) ou du théâtre
de Monsieur (Mme Molé). Cette présence illustre un
double aspect de la vie des spectacles : le caractère lucratif
des bons contrats (les artistes peuvent espérer des revenus
de l’ordre de 10 à 12 000 £ coloniales dans les
années 80 (150 £ coloniales valent 100 £ de France))
et la bonne connaissance que le public dominguois avait des carrières
et des réputations en France. Un artiste comme Julien provoque
de l’indignation lorsqu’il repart plus tôt que
prévu, Marignan, qui fait deux allers-retours à Saint-Domingue
est présenté comme une célébrité
que les dominguois connaissent déjà. Par contre ces
artistes sont souvent en fin de carrière. Lany par exemple,
le célèbre maître des ballets de l’Académie
Royale de Musique, semble végéter dans une sorte de
retraite où il se contente de donner des cours particuliers.
Cette élite vieillissante croise peut-être celle qui
monte et qui, de retour en France, donnera de grandes figures. On
peut le supposer en considérant, dans le domaine du théâtre
pur, le cas de Volange qui après avoir « fait ses classes
» dans la colonie repart et devient un des principaux acteurs
français de la fin du siècle.
On s’étonnera
de ce que cette présentation des artistes se résume,
même en l’ordonnant, à celle des individus et
qu’il ne soit pas fait, ici, mention des ensembles que constituent
les troupes ou les orchestres. Cet angle d’analyse est, en
fait, le reflet de la réalité de la vie des scènes
de Saint-Domingue telle qu’on peut la décrypter à
partir des sources. Presque aucune troupe n’est venue ès
qualité faire le voyage. Aucun orchestre constitué
sur place n’a laissé de trace particulière.
La vie des artistes se traduit par une suite ininterrompue de va
et vient (jusque et y compris pendant la Révolution), individuels
le plus souvent, très rarement à quelques-uns. Les
données concernant les effectifs des théâtres
sont cependant connues et tiennent en peu de chiffres :
- dans le milieu des années 80 il y a vingt acteurs/chanteurs
au Cap (huit femmes douze hommes), seize à Port-au-Prince.
- à la même époque l’orchestre de Port-au-Prince
compte onze musiciens, celui du Cap est inconnu, celui de Léogane
en comprend six (quatre violons, un clairon et un basson), celui
de Saint-Marc, neuf (1er et 2nd violons, deux violons d’accompagnement,
un alto, une basse, un cor, deux clarinettes ou flûtes).
Si l’on
ajoute à cela la présence avérée, mais
impossible à quantifier, d’amateurs au sein de ces
orchestres on aura à peu près tout dit sur leur composition
globale. La connaissance, par les annonces de la presse, d’un
certain nombre de titulaire des postes de maître de musique
ou de premier violon complète ce fort modeste ensemble d’informations
sur les effectifs.
C.
Répertoire français dans une société
créole
En passant à
l’étude des répertoires proprement dit on entre
par contre dans un domaine où les informations sont beaucoup
plus complètes. En effet les spectacles de Saint-Domingue
nous sont bien connus, par les annonces de presse, pour les deux
capitales de la colonie, Port-au-Prince, capitale en titre, et Le
Cap, capitale historique. Entre 1764 et 1791, en rajoutant la connaissance
plus superficielle des autres villes, Les Cayes, Saint-Marc, Léogane,
nous arrivons à un total d’environ 1 200 soirées
et 1 900 représentations d’œuvres diverses. Cette
connaissance relativement régulière, surtout après
1770 pour Le Cap et 1775 pour Port-au-Prince, a pour fondement la
logique même des spectacles. La rétribution systématique
des artistes au moyen de « représentations au bénéfice
» provoque, en effet, une inflation de petites annonces exceptionnelles
et permet, par ailleurs, l’évaluation précise
du nombre d’artistes des comédies.
De cet ensemble
de données on tire les informations principales suivantes.
Pour les œuvres lyriques, sur les quelques 193 titres recensés,
l’opéra-comique représente plus de 80 % (49
opéras-comiques en vaudevilles et 111 opéras-comiques
en ariettes). L’opéra et l’opéra-bouffe
sont quasiment absents du répertoire. Avec quatre titres,
peu joués, (trois opéras de Gluck (les deux Iphigénies
et Orphée et Eurydice) et un de Grétry
(Les mariages samnites)), on peut considérer que
l’opéra, en tant que genre, n’existe pas à
Saint-Domingue. L’opéra-bouffe avec onze partitions
n’a pas plus de succès.
Les auteurs
suivent une distribution qui, au premier abord, n’offre pas
de surprise. Les plus grands noms sont là et se trouvent
dans des proportions semblables à ce que l’on peut
établir pour Paris ou Bordeaux à la même époque.
Grétry
21,6%
Duni
7,5%
Dalayrac
3,6%
Monsigny
10,1%
Dezède
6%
Piis
et Barré
3,3%
Philidor
8,5%
Favart
5,6%
Champein
2,7%
Cette répartition
globale ne rend toutefois pas compte de détails de la diffusion
dans les deux principales villes de la colonie. Au Cap Duni et Philidor
dominent dans les années 60 et disparaissent autour de 75.
Monsigny est joué des débuts au milieu des années
80, Grétry ne semble connaître aucune éclipse.
A Port-au-Prince la situation est totalement différente et
Duni, Philidor, Monsigny et Grétry sont présents tout
au long de cette période d’observation d’un quart
de siècle.
Tout semble donc indiquer entre les deux villes une différence
de goût, dont l’analyse est encore à affiner
en fonction de la connaissance des sociologies respectives. Parmi
les différences qui pourraient se révéler pertinentes
la place et l’influence des libres de couleur est celle qui
vient tout de suite à l’esprit. Port-au-Prince accepte
plus facilement les libres au spectacle. On pourrait résumer
l’ensemble de la situation en qualifiant Port-au-Prince de
plus créole que Le Cap. Mais ces éléments ne
peuvent suffire car il ne faut pas exagérer la place de ces
libres au spectacle, celle-ci ne dépasse pas 15% des spectateurs.
D’autres facteurs de fond comme la sociologie des blancs des
villes, encore mal connue, ou conjoncturels comme la présence
de troupes restent à étudier. De façon très
globale il est toutefois avéré par de nombreuses indications
que les niveaux de vie et de richesse de Port-au-Prince sont inférieurs
à ceux du Cap, plus fortunée, et sans doute plus parisienne.
Théâtre de Port-au-Prince
(Disposition de la salle et hiérarchie sociale) (1782)
(FR ANOM, FM, F3 296 E 75) Tous droits réservés
Plan
Mesplès, 1782, CAOM, F3 296 E 75)
Légende de l’original :
« A Frontispice au dessus du rideau, B
Théâtre et décoration, C Orchestre,
D Loges séparées pour les officiers
de la garnison, E Parterre garni de bancs, F
Loges de Mrs les officiers de la juridiction, G
Amphithéâtre garni de bancs, H Gradins
adaptés pour Mrs du Conseil, J Loges pour
les Généraux, K Loges pour les Intendants,
L Loges indistinctes autour de la salle, M
Loges grillées haut et bas, N Deuxième
rang de loges pour les gens de couleur, O Bordure
autour de la voute (sic), P Voute (id.) peinte
en nuages, Q Renommée au fond de la voute
(id.) en face du théâtre ».
Par
ailleurs on voit surgir dans ce domaine, de façon discrète
mais précise, la question d’une culture et d’un
répertoire créole. Ce répertoire existe à
travers quelques œuvres lyriques seules, à l’exclusion
pratiquement complète de pièces instrumentales. De
ces œuvres la seule retrouvée jusqu’ici est un
opéra-comique en vaudeville (Jeannot et Thérèse
de Clément) datant de 1758, transposition locale en créole
de Bastien et Bastienne qui s’ajoute donc à
la descendance déjà fournie du Devin du village.
Or non seulement cet opéra-comique ne comporte pas de musique
locale, à l’exception d’un seul air perdu sur
lequel nous n’avons aucune information tous les timbres sont
français, mais la conception que les dominguois avait d’une
telle oeuvre semble montrer que la production créole elle-même
était problématique. Au Cap on ne dit pas, contrairement
à Port-au-Prince, « opéra-comique en créole
du Sieur Clément », mais « opéra nègre
», ou « opéra en langage nègre ».
Il apparaît que, en conformité avec la tension raciale
omniprésente à Saint-Domingue, la notion de culture
créole a été un point de division. La principale
actrice de couleur déjà citée, Minette, indique
avec un certain mépris qu’il n’est pas question
pour elle de chanter en créole. Il s’agit pourtant
de la langue de tous et Jeannot et Thérèse
est un succès si durable qu’il passe en Louisiane au
début du XIXème emporté par les colons dans
leur fuite. La transposition locale de l’opéra-comique
est donc une réalité, qui sans être négligeable
ne donne pas lieu au développement d’une « école
dominguoise ». Un deuxième opéra-comique français
est traduit en créole, Blaise et Babet (Dezède)
devient Julien et Suset. D’autres productions, en
français cette fois, comme ce Retour d’York ou
la fête grenadière (musique inconnue), ou bien
Pommier ou la ruse du village (musique de Dufresne), montrent
clairement les limites de cette influence de l’opéra-comique
sur la création locale lorsque l’on note que toute
cette production n’a qu’un seul et unique librettiste,
Clément.
(Exemple
03 “Le
devin du village (1752) : Ouverture (extrait)“
– Jean-Jacques
Rousseau)
Jeannot
et Thérèse de Clément (1758) (extrait
du final)
(restitution Bernard CAMIER)