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| Chapitre
3.
IDEOLOGIE DE LA COULEUR DE PEAU. |
Jusqu’à
la fin des années soixante, les « Blancs-matignon »
se marient largement entre « blancs », autrement dit
entre eux. Ce n’est pas l’isolement géographique
totale du petit groupe de « blancs » dans les Grands-Fonds
du Moule qui l’aurait poussé à avoir, malgré
lui, un tel comportement. Au contraire, ces individus ne sont pas
seuls dans la région, des familles de non-« blancs
» leurs sont immédiatement voisines. Le stock de conjoints
disponibles dans la région n’est donc pas pas limité
aux seuls « blancs », il comprend également tous
les non- «blancs » qui y habitent. Le choix d’un
conjoint « blanc » en est donc un parmi d’autres,
et sa multiplication ne peut être que le fait d’une
préférence indiscutable accordée aux individus
de peau blanche et inversement d’une aversion avancée
pour les individus de peau noire. On le voit, la couleur de la peau,
au départ simple fait phénotypique parmi tous ceux
que produit le génotype, fait véritablement l’objet
d’un investissement idéologique. Cette idéologie
de la couleur de peau, qui produit ce qu’on appelle le préjugé
de couleur, ne concerne pas exclusivement les « Blancs-Matignon
», elle habite l’ensemble de la Guadeloupe et prend
racine dans l’histoire de l’île là où,
pour son exploitation agricole, l’esclavage des « noirs
» venus d’Afrique se met en place. Dorénavant
et jusqu’en 1848, des maîtres « blancs »
sont propriétaires d’esclaves « noirs ».
Et où, à un statut social correspond une couleur de
peau ou une race. Plus largement, les processus d’assignation
catégorielle et d’organisation des relations sociales
à partir de différences culturelles présumées
essentielles (64) vont
user et abuser du jeu d’interaction entre le social et le
racial entendu comme phénotype idéologisé.
| I.
Histoire du préjugé de couleur. |
Nous
allons suivre le préjugé de couleur dans sa formation
avant l’esclavage des « noirs », puis dans son
entreprise de légitimation de l’ordre esclavagiste
et enfin dans son prolongement après l’abolition de
l’esclavage. Pour cela, nous nous appuierons sur les travaux
de Jean-Luc Bonniol (65) et
de William B. Cohen (66).
A.
La représentation des « noirs » dans l’Occident
avant leur mise en esclavage.
La
question est de savoir si la construction du préjugé
de couleur est contemporaine de l’ordre esclavagiste ou si
elle a des racines dans un éventuel imaginaire occidental
pré-colonial sur le noir. Dans la première hypothèse
et selon la formule de Michel Giraud (67),
c’est l’hypostase des relations de classe en relation
de race, c’est-à-dire la substantialisation de la seconde
par la première qui, suivant une entreprise de légitimation
de l’ordre esclavagiste, va produire le préjugé
de couleur.
Si
William B. Cohen nous dit qu’ il n’existe pas nécessairement
de relation étroite entre le jugement négatif des
Européens à l’égard des Noirs et la décision
qu’ils prirent de faire d’eux leurs esclaves (68)
en prenant pour preuve la mise en esclavage des Indiens en dépit
du jugement bienveillant des Européens à leur endroit,
il est cependant certain que sur les « noirs » pesaient
déjà de très lourds préjugés.
Et si cet esclavage des Indiens faisait l’objet de nombreuses
critiques (69) chez les Européens
(notamment chez Bartolome de Las Casas), celui des « noirs
» allait de soi et passait quasiment pour naturel. Cependant,
il est vrai que ce n’est pas l’esclavage en soi qui
constitue le signe de la dévalorisation de ceux sur lesquels
il s’applique - les Indiens mais aussi les engagés
qui sont des « blancs » le confirment - mais son inscription
dans le long cours. Et à ce titre l’esclavage des «
noirs » est bien le seul à avoir connu une aussi longue
existence.
Cette
évidence pour les Européens de la mise en esclavage
des « noirs », étrangement désignée
de décision inconsciente par William B. Cohen, peut se comprendre
par l’intense symbolique de la couleur noire dans l’Occident
pré-coloniale. Au contraire de l’Indien, la rencontre
de l’Occident avec l’homme de couleur noire est précédée
de tout un imaginaire sur cette même couleur, qui est immanquablement
perçue par les yeux.
Dès
l’antiquité, la couleur noire est un symbole d’étrangeté.
Le christianisme compte pour beaucoup dans ces représentations.
Ce que Jean-Luc Bonniol appelle le symbolisme chromatique du christianisme
antique, associe la pureté à la couleur blanche et
le péché à la couleur noire. Aussi, c’est
au VIème siècle que la malédiction de Cham
sera associée à l’homme « noir ».
Le regard de l’occidental saturé de christianisme n’éprouvera
aucune surprise quand ultérieurement, il sera confronté
aux « noirs » d’Afrique et à leurs moeurs
sauvages. Leur couleur de peau est le signe de leur malédiction
et partant, de l’état de leurs moeurs.
Au
Moyen-Age va se développer un racisme lié à
un savoir concernant la nature, lui-même lié à
une obsession naturaliste d’ordre magico-religieux (70).
Les souillures morales ou corporelles sont considérées
comme un état irrémédiable de nature presque
héréditaire. Les représentations autour des
lêpreux par exemple participent de cette position, les npmbreux
soupcons qui pèsent sur les marranes également.
Tous
les éléments d’un stéreotype racial négatif
sont réunis mais les quelques « noirs » des milieux
populaires européens qui le subissent ne font pas pour autant
l’objet de racisme autrement dit de ségrégation.
Ce stéréotype ne conduit pas non plus à une
forme de hiérarchie entre « blancs » et «
noirs ». En bref, ce stéréotype n’est
autre que le résultat cognitif de l’Occident de l’époque,
produit à partir de ses éléments symboliques
christianisants et naturalisants. Cette appréhension intellectuelle
du « noir » n’aboutit pas là non plus à
l’adoption d’ attitudes discriminantes à son
égard.
B.
Le préjugé de couleur durant la période esclavagiste.
Ce
n’est qu’à partir de la mise en place de la colonisation
que ce qui n’était jusque là qu’un stéréotype
inoffensif, va se transformer en préjugé de couleur
où la couleur de peau sera intégrée à
une théorisation de la hiérarchie raciale.
Les
premiers temps de cette colonisation sont caractérisés
par une population de petite taille et faiblement hiérarchisée,
une politique coloniale de peuplement et pas encore une politique
d’exploitation économique, un esclavage des «
noirs » marginal et largement supplanté par les nombreux
« engagés » et des unions entre « noirs
» et « blancs » qui ne suscitent guère
d’opposition.
On se situe dans une certaine continuité avec ce qui se jouait
en Europe peu avant. Le préjugé de couleur n’est
pas encore apparu, ce que laisse penser l’existence de ces
cas d’unions mixtes. Il n’y a pas de hiérarchie
de couleur tout au plus une hiérarchie de statut. Les «
engagés » et les rares Indiens cotoient les quelques
« noirs » esclaves pour former la classe servile.
La
fin du XVIIème siècle s’oriente vers l’exploitation
économique des colonies, notamment par la mono-culture de
la canne-à-sucre. Dès lors, pour ses avantages empiriques
et économiques, l’esclavage des « noirs »
se répand massivement. L’esclave devient un outil essentiel
à cette exploitation agro-industrielle. Une stratification
bipolaire où se mèlent race et classe se met alors
en place: d’un côté des maîtres libres
« blancs », de l’autre des esclaves « noirs
». La distribution raciale se superpose ainsi à la
distribution socio-économique.
Presqu’immédiatement
une entreprise de justification, de légitimation et de renforcement
de ce qui devient un ordre socio-racial, va apparaître.
Sur
le plan idéologique, le préjugé de couleur
fait son entrée. La correspondance d’une race (différences
phénotypiques racialisés, les « blancs »
et les « noirs ») à un statut juridique (maître
et esclave) n’est pas au départ l’oeuvre d’une
relation déterminante de cause à effet entre l’une
et l’autre. Nous rappelons ici l’esclavage des Indiens
et l’ « engagement » des Européens. Le
fondement du système esclavagiste relève du juridique:
c’est la totale soumission de la main d’oeuvre au maître
de la terre qui en constitue le ressort principal (71).
La différence phénotypique n’est que fortuite
et n’entre pas dans ce qui fonde ce système.
Mais
ceci ne demeure pas. Rapidement la relation entre race et statut
juridique sera conçue comme déterminante et nécessaire:
esclave parce que « noir » et maître parce que
« blanc ». Et la discrimination, de juridique et sociale
deviendra raciale ou racialisante. La justification du système
se donne alors l’apparence de l’évidence.
Deux
phénomènes vont cependant mettre à mal la correspondance
parfaite de simplicité entre le racial et le juridique et
par là exacerber et affermir le préjugé de
couleur. Nous l’avons dit, des unions entre « noirs
et « blancs » n’étaient pas rares au début
de la colonisation. Plus tard aussi des relations sexuelles entre
maîtres « blancs » et femmes « noires »
esclaves vont se multiplier. Les enfants métis qui en sont
issus constituent autant de contradictions vivantes du système.
Car, éléments pertubateurs et imprévus, qu’ils
soient intégrés au groupe des esclaves ou à
celui des maîtres, une part de leur phénotype renverra
toujours au groupe opposé.
La
deuxième contradiction est due aux affranchissements qui
se sont continuellement pratiqués et qui là encore
font de ces « noirs » normalement esclaves par nature,
des gens libres. De surcroît ceux-ci peuvent être eux-mêmes
habitants-propriétaires maîtres d’autres esclaves
de même couleur qu’eux, voire de couleur plus claire
(les métis précédents). Ils sont libres comme
les « blancs » mais « noirs » comme les
esclaves.
Sur
le plan juridique, le « code noir » de 1685 en légiférant
sur la condition et le traitement de l’esclave conçu
comme propriété du maître, fixe légalement
ce statut de sujet humain non-sujet de droit et l’ordre escavagiste
avec lui. Il tente également de juguler le développement
des deux phénomènes qui menacent l’ordre esclavagiste,
les unions mixtes et les affranchissements. Pour les premières,
il donnera à la condition d’esclave un statut héréditaire
en faisant de l’enfant d’une femme esclave, lui aussi
un esclave. Et pour les seconds, les esclaves affranchis entreront
dans la catégorie juridique des « libres de couleur
» pour mieux les différencier des libres absolus que
sont les « blancs » et dont ils ne partagent pas les
mêmes droits, loin s’en faut.
On
comprend alors que le préjugé de couleur se développe
autant que les failles du système esclavagiste s’étendent
tel une réponse à celles-ci. On note aussi que l’union
mixte, lieu de désordre, est son point de crispation obsessionnel,
car dans cette sphère privée de la relation à
deux, la raison juridique, économique et morale s’ébranle
face à l’irrationnel des sens.
Si
l’émergence du préjugé de couleur n’est
pas antérieure au système esclavagiste mais bien dictée
par lui, on s’attend à ce qu’il disparaisse avec
la fin du système qui lui a donné naissance.
C.
Le préjugé de couleur après l’abolition
de l’esclavage.
Certes,
l’abolition de l’esclavage en 1848 signe l’arrêt
de mort juridique et réel du système esclavagiste,
mais les effets de ce dernier auront été profonds
sur les esprits. Et tout le processus de création du préjugé
de couleur que nous avons décrit précédemment
en termes mécaniques, ne doit pas laisser penser que dans
les esprits il l’ait été de manière consciente
et volontaire. La correspondance entre condition juridique et socio-économique
et condition raciale qui se manifestait à la simple perception
occulaire prenait dans les mentalités la forme de ce que
Claude Levi-Strauss appelle une efficacité symbolique. Si
dans la réalité, on voyait bien que les esclaves étaient
des « noirs », dans les esprits ils étaient esclaves
parce que « noirs ». L’efficacité symbolique
n’est pas ici dans la réalité indéniable
des choses mais dans la relation de cause à effet entre ces
choses.
Une
telle logique dans la représentation du monde réel
bien que déterminée par le système esclavagiste
ne peut manquer de demeurer, même quand elle perd son assise
juridique. « Blancs » comme « noirs » continuent
d’interpréter leur relation mutuelle en terme racialisant.
Et la fin du système esclavagiste ne va pas pour autant altérer
une organisation sociale où les habitants-propriétaires
sont encore « blancs » et ceux qui travaillent sur leurs
plantations « noirs ». De plus, cette stratification
sociale sera maintenue de force par les autorités qui obligent
à l’aide de procédés coercitifs variés,
les « nouveaux libres » à retourner travailler
sur leurs trop familliers lieux de travail. Ceux-ci y répugneront
bien que petitement rémunérés. Tel sera le
cas dans les grands plateaux sucriers et à leurs abords.
1.
Dans les Grands-Fonds.
Cette
région se singularise parce qu’elle est inappropriée
à la culture de la canne-à-sucre et parce que les
habitants-propriétaires caféiers déjà
lourdement pénalisés par un produit quasiment impossible
à écouler, n’ont aucune raison d’encourager
le retour des « nouveaux-libres » sur leurs plantations.
Ils n’en ont d’ailleurs pas les moyens.
Au
contraire, nous l’avons vu, ils auront plus intérêt
à tirer profit de la vente de leur patrimoine foncier aux
« nouveaux-libres » qui n’aspirent qu’à
l’achat d’un petit lopin de terre sur lequel ils pourront
assurer leur auto-subsistance et s’affranchir alors définitivement
du travail de la canne-à-sucre sur les grandes plantations
voisines.
Nous
avons vu par ailleurs que les habitants-propriétaires des
Grands-Fonds vont aussi chercher à contracter des mariages
avec les « nouveaux-libres » qui en devenant des parents
et alliés sont autant de bras en plus pour l’exploitation
des cultures vivrières. La survie dans la région est
en efet tributaire d’une organisation collective du travail
et donc d’un développement de la solidarité
entre foyers.
Dès lors, on peut se demander ce qu’il advient du préjugé
de couleur dans un contexte aussi singulier. En effet, au rythme
des transactions foncières, les « noirs » deviennent
les égaux socio-économiques de nombreux « blancs
» de la région. Par conséquent, après
1848 et dans les Grands-Fonds, le préjugé de couleur
perd non seulement son fondement juridique mais également
son fondement socio-racial.
On
sait cependant que du fait de la morphologie géographique
de la région, n’ont pu s’y établir que
des exploitants de cultures secondaires et donc en plus des «
blancs », des « libres de couleur », car seul
ce type d’exploitation leur était abordable. Ainsi,
avant l’abolition, la région des Grands-Fonds se différencie
socio-racialement du reste de l’île. Sa petite échelle
sociale qui est composée d ’esclaves et d’habitants-propriétaires,
n’est pas à son sommet exclusivement occupée
par des « blancs », on y trouve aussi quelques «
libres de couleur ». Le préjugé de couleur ne
peut donc pas être aussi efficace ici que sur les plateaux
sucriers de l’île. Nous savons aussi que ces «
habitants-propriétaires » de couleurs différentes
se sont ligués contre les « grands-blancs » monarchistes,
durant la Convention, pour défendre des intérêts
communs. Autant d’éléments qui ne pouvaient
que produire un préjugé de couleur, couleur locale
où l’opposition « noirs » / « blancs
» devait être beaucoup moins tranchée qu’ailleurs.
Peut-être même que la discrimination raciale se partageait
à une discrimination strictement juridique. Nous pensons
pour notre part que, en toute logique, la discrimination ne pouvait
se formuler en terme de maîtres « blancs » et
de « noirs » esclaves du simple fait de la présence
de maitres « libres de couleur ». Si le chromatisme
devait intervenir dans le discours socio-racial, cela ne pouvait
être qu’en terme de degré de blancheur ou de
noirceur, préfigurant en cela la société guadeloupéenne
du XXème siècle. On peut dès lors mieux comprendre
ce vaste mouvement d’alliances avec les « nouveaux-libres
».
| II.
Typologie des idéologies de couleur chez les «
petits-blancs » de l’archipel Guadeloupéen
: quelques illustrations. |
Nous
avons vu avec les Grands-Fonds que ses spécificités
géographiques pouvaient produire une idéologie coloriste
spécifique montrant en cela la nature essentiellement relative
de celle-ci. D’autres espaces peuvent présenter des
caractéristiques différentes de celles des grands
plateaux sucriers et donner lieu à d’autres idéologies
de couleur.
A.
Les Saint-Barths.
La
petite île de Saint-Barthélémy située
à 200 kilomètres au Nord-Ouest de la Guadeloupe compte
environ 5000 habitants et a une superficie de 21 km2. Sa population
presqu’exclusivement « blanche » constitue un
parfait isolat, sa frontière se confond avec celle de l’île
et elle pratique une etroite endogamie. Les quelques relations commerciales
entretenues avec les habitants « noirs » des îles
voisines n’entrainent jamais de mariage. Le contrôle
social est d’autant plus efficace que ces « noirs »
sont protestants et anglophones à la différence des
Saint-Barths catholiques et francophones.
Du temps de l’esclavage, la population « noire »
réprésentait un tiers de la population globale, elle
se réduit à un dixième aujourd’hui.
Participant
d’une idéologie de la blancheur, quelques-uns de ses
membres se marient à des « Blancs-Matignon »
depuis les années 1960. Leur sentiment identitaire est construit
autour de cette blancheur posée comme race dans une opposition
aux « noirs », autres et étrangers. L’appartenance
à l’espace de l’île est aussi une appartenance
à la race « blanche ».
B.
Les saintois.
L’archipel
des Saintes se compose de deux îles, Terre-de-Bas (1515 habitants)
et Terre-de-Haut (1535 habitants) qui totalisent à elles
deux 13 km2. La première est occupée par des «
noirs » et la seconde par une majorité de « blancs
» et une petite minorité de « noirs ».
Cette
deuxième île n’a pas connu l’esclavage.
En dehors des « noirs » avec lesquels des unions se
sont produites, tous les habitants se définissent comme «
blancs » même si certains sont métis et en présentent
les signes phénotypiques. Cette auto-qualification n’est
pas ce qu’elle prétend être. Les saintois se
disent « blancs » dans une opposition aux « noirs
» que sont pour eux les étrangers du « continent
» (la Guadeloupe), car ce terme ne s’applique pas à
ceux qui dans l’île pourraient être perçus
comme « noirs ». Etre « blanc » ou «
noir » définit l’appartenance ou non à
l’espace de l’île. C’est surtout la formulation
d’une identité fondée dans l’insularité.
C.
Le contrepoint des « Blancs-Matignon ».
Ici
être « blanc » n’est pas une expression
identitaire. Chez les « Blancs-Matignon », on ne se
revendique pas « blanc », on cherche simplement à
le rester. Des saintois ils se démarquent, à notre
sens, par une absence totale de revendication identitaire mais aussi
de sentiment identitaire collectif. La valorisation de la blancheur
de peau est la seule chose qui définisse le groupe mais plus
essentiellement qui détermine son existence en tant que petit
agrégat de « blancs ». Le renversement dans le
choix du conjoint qu’on repère dans les années
1970, montre à ce titre qu’avec la disparition de l’ideologie
de la blancheur qu’il suppose, le groupe lui-même disparaît.
Dans cet esprit, parler de groupe ethnique et de groupe social tout
court paraît presque toujours excessif dans le cas des «
Blancs-Matignon » tant ce qui les unit et nous les donne si
nettement à voir est insuffisant. Autrement dit, ce qui les
constitue et les maintient comme agrégat « blancs »
dans les Grands-Fonds n’est pas tant cette idéologie
de la couleur de peau que les contraintes que celle-ci dans une
telle région va tout de suite leur imposer.
Cependant,
on a vu que cette blancheur de la peau valorisée par le groupe,
n’est pas de nature absolue. Il ne s’agit pas du blanc
immaculé mais du « blanc » représenté,
et on est surpris parfois de voir les personnes réelles qui
peuvent l’incarner. Celles-ci peuvent très bien être
métissées et affichées phénotypiquement
ce métissage et encore même être reconnues comme
métissées par les « Blancs-Matignons ».
En cela, ceux-ci se démarquent des Saintois par cette illustration
de la relativité de l’idée d’être
« blanc ». Idée qui désigne idéellement
la vraie couleur de la peau d’un individu mais n’est
pas une façon allégorique d’établir une
frontière sociale de l’insularité, dedans-«
blanc »/dehors-« noir ».
Ils se démarquent aussi des Saint-Barths qui par une réelle
frontière géographique avec le reste du monde, ont
developpé une idéologie coloriste où la couleur
blanche valorisée n’est pas créolisée,
relativisée mais tout simplement absolue.
Ils
se singularisent par rapport à toutes les autres communautés
de « petit-blanc » par le statut qu’ils ont dans
la société globale. Ce statut commence et s’arrête
avec cette société. C’est elle qui donne une
existence sociale et identitaire aux « Blancs-Matignon »,
une existence qui commence avec le nom même qu’elle
leur a inventé. Contrairement aux autres « petits-blancs
», ceux-ci existent là où ils ne sont pas et
sous une forme aussi caricaturale que méprisante.
Enfin,
et pour revenir sur l’identité qui fait défaut
aux « Blancs-Matignon », doit on aborder l’analyse
de ce terme qui sert à les désigner. A l’instar
du terme « petit-blanc » dont Jean-luc Bonniol dit que
l’adjonction du qualificatif « petit » est
du essentiellement à un effort de catégorisation externe,
mais ne procède évidemment pas d’une qualification
d’origine interne. Il signifie l’inadéquation
entre la « race » et la classe... (72),
nous pensons que le terme « Blanc-Matignon » produit
par les non-« blancs » participe de la perception d’une
même inadéquation. Mais ici l’absence du qualificatif
« petit » est compensée par le sens péjoratif
du terme qui renforce à l’envie l’inadéquation
entre la couleur blanche de ces gens et leur misérable condition
(pauvres et en plus dégénérés). Inadéquation,
devons nous préciser, qui dans le cas des « petits-blancs
» comme des « Blancs-Matignons » est observée
toujours par les populations extérieures qui participent
d'une idéologie de couleur populaire mise à mal par
l'existence même de tels groupes. Ce point est essentiel car
il permet de montrer que, c'est précisément la perception
d'une inadéquation qui fonde les noms de ces derniers. En
cela, c'est dans un deuxième temps que l'on peut dire que
ces noms signifient l'inadéquation. On remarque aussi que
les anomalies verbalisées que sont ces termes disent avant
tout sur l'idéologie de couleur populaire guadeloupéenne.
A
en croire une de nos anciennes informatrices, le terme existerait
déjà au début du XXème siècle
avec la même charge péjorative.
Cependant,
ce terme qui définit par défaut le groupe réel
des « blancs » des Grands-Fonds fait preuve, en Guadeloupe
même, d’une extrème souplesse sémantique.
Si son sens initial s’adresse exclusivement aux « blancs
» des Grands-Fonds, en tant que terme vernaculaire pris dans
les langues parlées en Guadeloupe (le créole et le
français), quand il quitte la région il peut s’employer
à propos de n’importe quel « blanc-pays »
(73) . Ce glissement sémantique
du terme est du à la mise en relation, initiale et constitutive,
qu’il fait entre ceux qu’il désigne et leur domiciliation
aux Grands-Fonds du Moule. Tous les « blancs » des Grands-Fonds
du Moule sont en effet des « Blancs-Matignon »; mais
l’usage du terme en dehors de la région perd de son
efficacité et de sa précision car là il ne
permet plus de distinguer entre les « blancs » originaires
des Grands-Fonds du Moule et ceux qui ne le sont pas. Combien de
fois n’avons nous pas été nous-même pris
pour un « Blanc-Matignon ». La cécité
dont souffre le terme quand il sort de sa région peut aussi
expliquer le sens que certains guadeloupéens lui donnent,
à savoir celui minimal de « blanc-pays » petit
ou moyen.
Quoiqu’il
en soit, il suffit que ce terme s’emploie pour désigner
les « blancs » des Grands-Fonds du Moule pour qu’il
retrouve sa dimension vivement péjorative. Celle-ci n’échappera
pas moins au groupe, et l’ouverture de celui-ci au reste de
la Guadeloupe dans les années soixante ne manquera pas de
le confronter chaque fois à ce reflet populaire peu flatteur.
Face
à ce vilain portrait, les « Blancs-Matignon »
opposent un passé et une origine sociale hautement glorieuse.
Le
passé est celui stéréotypé du «
blanc » forcément grand « blanc » et grand
propriétaire terrien. Les « Blancs-Matignon »
prennent alors là à leur compte une figure populaire
qui est éminemment guadeloupéenne et non exclusivement
« Blanc-Matignon ». Ils révèlent là
encore leur inscription dans l’univers idéel de la
Guadeloupe en général.
Quant
à l’origine sociale qui nous a été systématiquement
rappelée, elle est relative à la légende d’un
lointain lien de parenté du groupe et notamment du patronyme
Matignon avec le Prince de Monaco. Cette légende s’appuie
sur le mariage de Louise Hyppolyte de Grimaldi et de Jacques François
de Matignon qui eut lieu le 20 octobre 1715 (74).
Mais ce lien de parenté est une pure fiction puisque le premier
Matignon, Léonard dit la Creuse, arrive en Guadeloupe non
pas après 1715 mais bien avant, entre 1665 et 1671. Aussi,
c’est un paysan de Touraine et non des environs de Dinan à
l’instar des de Matignon.
Il
semble que le premier ouvrage qui relate l’existence d’un
lien de parenté entre les « Blancs-Matignon »
et le Prince de Monaco, date de 1935. C’est un guide touristique
et nous pensons que ce n’est pas un hasard car l’opposition
entre leur condition sociale, déjà défavorable
à l’époque, et leur origine aristocatique confère
aux « Blancs-Matignon » un aspect encore plus insolite
qui ne peut que satisfaire l’auteur de tels écrits.
En plus de ce lien, le guide fait remonter à 1848 l’arrivée
du père Matignon dans les Grands-Fonds du Moule, thèse
fausse mais populaire.
Il
faudra attendre les années soixante pour voir réapparaître
ce thème dans la littérature. Guy Lasserre qui présente
en 1961 dans sa thèse comme une légende le don d’argent
et de cadeaux aux « Blancs-Matignon » par la principauté
de Monaco. Et plus encore, en 1966 Jean Raspail dans « Secouons
le cocotier » qui s’appuyant notamment sur le témoignage
de Francine Chartrand, étudiante en anthropologie à
l’université de Montréal, abonde longuement
dans le sens de la thèse de l’origine princière
des « Blancs-Matignon ».
La
simultanéité du renouveau de cette thèse et
de l’ouverture matrimoniale des « Blancs-Matignon »
ne peut que forcer notre étonnement et notre impression qu’
à ce moment crucial, cette idée de l’origine
a pour fonction de compenser le discrédit populaire contenu
dans la catégorie d’attribution « Blanc-Matignon
». On ne peut savoir si elle a été suggéré
aux « Blancs-Matignon » par Francine Chartrand, dont
le terrain date de 1963, ou si elle lui a été précisée
comme on nous l’a nous mêmes précisée;
mais ce qui est certain c’est que désormais la revendication
d’une origine noble sera nécessaire tant que le groupe
sera qualifié de « Blanc-Matignon ». Nous sommes
peut-être « Blancs-Matignon » (misérables
et dégénérés) mais de noble origine.
Et entre les souvenirs vécus et les remémorations
par ouï-dire, nulle différence qualitative, non plus
qu’entre ce passé immémorial et les évocations
réelles. Le ton est le même, les termes sont identiques,
les références semblables (75).
En
janvier 1992, une journaliste a fait un petit reportage sur les
« Blancs-Matignon » qui est paru dans un journal hebdomadaire
(voir la première page en couleur). Les quelques membres
du groupe qu’elle a rencontrés en font leur porte-parole
et dénoncent, s’indignent de ce qui est dit à
leur endroit dans le guide bleu Antilles de 1992 (voir les annexes).
Mais en s’insurgeant contre le stéréotype dépréciateur
véhiculé par le guide, ils s’insurgent aussi
contre l’image populaire du groupe dont celui-ci s’inspire.
Et ils se mettent ainsi eux-même et pour la première
fois publiquement en scène en Guadeloupe. Cette prise de
parole des « Blancs-Matignon » commence donc immédiatement
par le déni de la seule parole qui existait jusqu’àlors
à leur propos et qui les fondait de l’extérieur.
Sous cet éclairage, on comprend alors autrement le titre
qui figurait en couverture du journal : Blancs-Matignon: la
fin d’un mythe ?
|
III.
L’ethnographie des « Blancs-Matignon ». |
Avant
même de rencontrer des « Blancs-Matignon » réels,
on est d’emblée imprégné de leur image
populaire qui est, nous l’avons dit, avant tout imaginaire.
En effet, le terme « Blanc-Matignon » qui est offert
à celui qui n’a pas encore connaissance du phénomène
donne une vie propre au groupe à l’extérieur
de ses limites et indépendamment de lui. Aussi, le terme
qui n’est qu’une projection représentative des
guadeloupéens vers les « Blancs-Matignon » est
déjà en soi un jugement. Et la rencontre d’un
« Blanc-Matignon » réel est celle aussi de l’imaginaire
et du réel et partant, la rencontre du « Blanc-Matignon
» avec ce jugement négatif porté sur lui. On
peut le comprendre, cela n’a rien de réjouissant pour
lui et même si on évite de faire part du jugement populaire,
l’expérience passée lui a suffisamment montré
que la rencontre avec quelqu’un de l’extérieur
s’accompagne de la projection sur lui de cette image populaire
peu flatteuse.
Face
à notre demande de prise de contact avec lui et surtout face
à ce qui la motive, un intérêt savant précisément
pour l’entité « Blanc-Matignon » dont il
sait trop bien qu’à ce stade nous ne pouvons en avoir
qu’une connaissance populaire, une attitude de refus nous
sera opposée.
Celle-ci
prendra plusieurs formes: le refus de tout contact; le déni
de ce qui se dit sur eux, accompagné d’une justification
de leur situation par la contrainte de l’isolement géographique:
il n’y a à leur situation que des causes externes,
nulle trace de la volonté et du choix du groupe; l’aveu
de ne rien savoir ou de ne rien avoir d’intéressant
à dire et à raconter; et enfin, l’indifférence
de celui qui ne se sent pas concerné. Nous devons dire que
le refus irréductible a été exceptionnel et
le contact a toujours été courtois.
Avant
d'entreprendre notre recherche, ne connaissant pas de « Blancs-Matignon
» personnellement, nous avons été continuellement
prévenus de l'extrême difficulté que nous rencontrerions
à prendre le moindre contact avec l'un d'eux. Il nous était
cependant précisé qu' étant de couleur blanche,
notre entreprise en serait facilitée.
Nous
avons d'abord cherché à savoir quels étaient
les noms considérés comme « Blanc-Matignon ».
Aux cadastres de Pointre-à-Pitre, nous avons pu enlever les
plans cadastraux des sections de la commune du Moule où sont
installés les « Blancs-Matignon ». Là
nous avons rencontré par hasard un agent, originaire des
Grands-Fonds du Moule, voisine des « Blancs-Matignon »
qui a pu nous livrer la liste des patronymes du groupe. Elle s'ajoutait
à celle fournie par le dossier réalisé dans
le journal hebdomadaire que nous avons évoqué précédemment.
Ainsi
munis de la carte patronymique et géographique des «
Blancs-matignon », nous avons pris rendez-vous avec Madame
le Maire de la commune du Moule afin de lui faire prendre connaissance
de notre recherche dans sa commune et aussi pour lui demander l'autorisation
d'avoir accès au service de l'Etat-Civil. Là encore
le hasard a voulu que l’une de ses employées municipales
présentes dans le bureau était une « Blanc-Matignon
». Après s’être étonné de
la coincidence de ma recherche avec le récent dossier paru
dans le journal hebdomadaire TV-Magazine (cf.
annexes), et de ce subi intérêt pour les «
Blancs-Matignon », elle m’a immédiatement présenté
à son employée après l’avoir décrite
comme une parfaite représentante de ceux-ci. Notre contact
avec les « Blancs-Matignon » était pris.
Cette
dame nous a ensuite présenté son mari, « Blanc-Matignon
» et agent technique de la Mairie qui lui nous a introduits
dans le groupe, à raison d’un représentant par
famille. C’est lui aussi qui nous a fait visiter les sections,
difficiles à trouver, où sont domiciliés les
« Blancs-Matignon ».
Notre
terrain se dessinait donc au gré des rendez-vous que nous
avons pris avec ces premiers informateurs et avec d’autres
que ceux-ci pouvaient nous donner. Le terrain idéal de l’observateur
partageant le cadre de vie des observés nous a été
interdit. Nos contacts ont toujours été limités
par les « Blancs-Matignon » eux-mêmes au strict
cadre de l’entretien. Si nos demandes d’entrevue n’ont
été que rarement rejetées, toujours elles étaient
prisonnières des limites de temps impartis par nos informateurs,
exprimées par toute une série de non-dits courtois.
A l’exception des personnes âgées, beaucoup plus
disponibles, nous ne pouvions voir nos informateurs qu’en-dehors
de leurs heures de travail donc en fin de journée ou pendant
leurs jours de repos.
Les
premiers rendez-vous n’ont jamais été difficiles
à justifier, il s’agissait de leur demander de m’éclairer
de leur connaissance sur le groupe sinon sur leur parentèle.
Les rendez-vous suivants par contre ne se justifiaient plus dès
lors que nos informateurs avaient conscience de nous avoir «
tout » dit. Nous pouvions alors leur proposer de prendre connaissance
des résultats de nos recherches généalogiques,
chaque fois plus avancés. C’est donc sous la forme
d’un échange implicite - notre présence parmis
eux pour faire de l’observation et capter toutes sortes d’informations
formelles et informelles contre l’approfondissement de leur
connaissance généalogique - que nous avons pu assurer
à notre terrain une certaine durée dans le temps.
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