www.lameca.orgCouleur de peau et parenté
chez les "Blancs-Matignon" de la Guadeloupe :

entre réel et imaginaire

Par Gustav Michaux-Vignes

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2. Le choix du conjoint chez les « Blancs-Matignon »: lieu de distinction et de singularisation.

Le mariage entre « blancs » n’est pas nouveau dans la région, il est un des traits caractéristiques des habitants-propriétaires « blancs » des Grands-Fonds mais aussi des autres « blancs » de la Guadeloupe, à savoir les « békés » et les cadres administratifs et industriels métropolitains. Choix qui pouvait souffrir quelques exceptions. Ce qui, dans les Grands-Fonds, le fait passer de son statut de comportement normal et majoritaire à celui de comportement atypique et minoritaire, c’est précisément que cette forte tendance à épouser des « blancs » se renverse en faveur des nouveaux libres, « noirs ». Seul un petit nombre de familles « blanches » donc minoritaires, les « Blancs-Matignon », s’inscrivent dans la continuité et ne suivant pas la majorité de leurs pairs, se marginalisent statistiquement et socialement. Il est indispensable de noter que cette marginalisation se produit non pas de l’intérieur de la population minoritaire - qui ne fait que perpétuer une habitude sociale - mais de l’extérieur, chez la population « blanche » majoritaire, qui elle opère une rupture avec cette même habitude sociale. Elle ne se marginalise pas, elle est marginalisée.

Ce point est essentiel pour comprendre le sentiment identitaire des quelques individus qui fondent le groupe « Blanc-Matignon » car, s’ ils fondent quelque chose, ce n’est qu’un simple regroupement. Nous l’avons dit, ils se situent dans la continuité avec un passé et une idéologie de couleur de peau attenante. Par conséquent, l’identité socio-raciale fondée sur cette idéologie est elle aussi située dans la continuité. On ne peut donc pas parler de l’apparition d’une forme sociologique nouvelle mais de la fidélité à un mode de fonctionnement social qui n’est plus. Cette fidélité au passé et cet attachement identitaire vont prendre cependant un aspect suffisamment exacerbé pour justifier des alliances au sein de ce qui deviendra vite un entre-soi.

a) La constitution du groupe et son endogamie: 1856-1916.

Nous avons vu dans le chapitre sur l’histoire des « blancs » que les ascendants fondateurs des lignées « Blancs-Matignon » ne sont pas tous nés au Moule et que certains y sont domiciliés depuis peu. Nous savons aussi que la surface agricole disponible par cultivateur est, au lendemain de l’abolition de l’esclavage, autrement plus importante que celle des petits-blancs des Grands-Fonds de Sainte-Anne ou de Morne-à-l’Eau (55). On peut penser que cette particularité des Grands-Fonds du Moule a influé sur la migration des ascendants des « Blancs-Matignon » vers cette région et sur le mariage avec des « blancs » de cette même région. Dès lors, en plus d’accroître le patrimoine foncier plus réduit des habitants-propriétaires originaires des régions voisines, ces grandes propriétés assurent aux « Blancs-Matignons » un plus grand isolement, par la distance géographique, avec les nouveaux libres et leurs descendants.

Des 30 individus qui se marient entre 1856 et 1886, la première génération, 4 sont des « blancs » non-« Blancs-Matignon » (Couppe de Kerloury, Lambert, Prévaul et Sauvan). Comme les « Blancs-Matignon », ils sont habitants-propriétaires nés et domiciliés aux Grands-Fonds à l’exception de Prévaul I. qui est dit cultivateur né en France.

Cette génération de mariages suit immédiatement l’abolition de l’esclavage de 1848, et dans la suite de ce que nous avons évoqué, force est de constater une absence totale de mariage avec des « noirs ». Aussi, la faible part de patronymes « blancs » non-« Blancs-Matignon » indique simplement que ceux-ci sont déjà massivement engagés dans des mariages avec les « nouveaux-libres ». Avant l’abolition de l’esclavage, ce processus de mariage des « blancs » avec les « nouveaux-libres » étant encore non-amorcé et donc n’absorbant pas encore le stock de conjoints « blancs », les mariages avec les ascendants des « Blancs-Matignon » étaient fréquents. Il s’agissait alors de mariages entre individus de même classe socio-raciale, celle des « blancs » habitants-propriétaires. On voit bien là illustrée l’idée d’une marginalisation venant de l’extérieur plutôt que d’une auto-marginalisation. Mise en marge due au solide attachement de sept familles « blanches » à une idéologie de la couleur de peau qui proscrit toute union avec des « noirs », à un moment où il ne reste bientôt que ceux-ci comme seuls conjoints possibles.

A la génération suivante (1887-1916), le stock de conjoints « blancs » non-« Blancs-Matignon » est réduit à zéro. En effet, les 46 individus mariés sont tous des « Blancs-Matignon ». Ne se marier qu’à un « blancs » revient alors à se marier à un parent presque systématiquement consanguin. Sur les 23 mariages de la deuxième génération, 19 sont dejà consanguins.

Sur les quinze couples de la génération précédente, parents théoriques des enfants mariés à la présente génération, onze apparaissent ici réellement. Cela signifie que les enfants supposés des quatre couples de parents manquants ne se sont pas mariés au Moule. Nous pensons que c’est la conséquence des mêmes phénomènes observés chez les autres « blancs » de la région, c’est-à-dire l’union avec des « nouveaux-libres » mais peut-être déjà des métis de ceux-ci, et la migration vers d’autres communes de la Guadeloupe en vue d’une reconversion socio-professionnelle. A cette époque et dans la région, nous l’avons vu, tels sont les choix possibles mis à la disposition des « blancs ». Et telle a du être l’attitude des enfants des quatre parents « Blancs-Matignon » manquants.

Bien que le nombre d’individus qui disparaissent de la première à la deuxième génération soit restreint (les mariés de l’une, parents théoriques des mariés de l’autre), on peut en conclure que la rupture du groupe des « blancs-Matignon » avec les autres « blancs » de la région n’est pas totale parce que la pression qui s’exerce sur ceux-ci et qui détermine leur comportement, s’exerce aussi sur ceux-là. Pression qui est d’autant plus accentuée chez les « Blancs-Matignon » que les mariages entre soi ont pour effet de freiner l’extension du patrimoine foncier et de le morceler avec l’accroissement démographique dû aux naissances. Logique interne qui est encore exacerbée par la logique externe de l’émiettement du patrimoine foncier en échange d’une main d’oeuvre et de biens financiers.

Le départ de quelques membres du groupe « Blancs-matignon » peut montrer là encore que celui-ci ne s’est pas constitué tel qu’il est parce que ses membres l’avaient simplement décidé. Si certains d’entre eux s’en vont suivre la majorité des « blancs » des Grands-Fonds, c’est qu’ils se sont quelque peu départis de l’idéologie de couleur de peau qui jusque là, faisait d’eux des « Blancs-Matignons ». Parce qu’être « Blancs-Matignon » ce n’est pas autre chose qu’être un habitant-propriétaire « blancs » des Grands-Fonds et de la fin du XIXème siècle qui ne veut se marier qu’avec un autre « blanc ».

Ceci nous amène à réfléchir sur l’emploi du concept d’endogamie dans le cas des « Blancs-Matignon » car jusqu’à maintenant, celui-ci a été utilisé pour qualifier une certaine attitude face au mariage comme s’il s’agissait là d’une caractéristique intrinsèque au groupe. Or, on voit depuis peu que les « Blancs-Matignon » n’existent qu’en tant que ce sont des « blancs » se mariant entre « blancs » ni plus ni moins. Nul autre élément ne détermine leur existence. Ils ne font rien avant leur constitution qu’ils ne fassent après leur constitution, se marier entre « blancs ». Et nous l’avons vu cette constitution n’est autre que la disparition progressive, au cours de la deuxième moitié du XIXème siècle, de la classe socio-raciale des habitants-propriétaires « blancs » des Grands-Fonds autour d’un noyau récalcitrant composé de leurs derniers représentants. Par conséquent, dire que l’endogamie des « Blancs-Matignon » leur est constitutive est juste mais trompeur parce que, les « Blancs-Matignon » étant précisément ce petit noyau fidèle de « blancs » habitants-propriétaires des Grands-Fonds, ils ne font pas autre chose que ce qui avait assuré la reproduction et la permanence de cette classe jusqu’au milieu du XIXéme siècle.

De surcroît, l’emploi du terme endogamie à propos de cette classe, en général, et de ses derniers représentants, les «Blancs-Matignon », en particulier, nous semble impropre car il peut induire l’idée d’une spécificité ethnique ou culturelle du groupe qui justifierait la pratique qu’il désigne. Partant, il pourrait rendre opaque voire invisible le lien, constitutif de cette pratique du mariage, qui existe entre « blancs » et « noirs », chose que nous évoquions en introduction à propos des débordements substantialistes du concept d’ethnie mais que nous développeront au chapitre suivant. Ce terme est encore maladroit quand on appréhende le cas des « gens de couleur » qui, habitants-propriétaires aux Grands-Fonds à l’instar des « blancs », ne présentent pas cette obligation de contracter mariage entre soi.

C’est pour ces raisons que nous préférons au concept d’endogamie celui plus restreint d’homogamie. Car c’est bien cette idée de mariage entre individus qui se ressemblent, en l’occurrence une ressemblance fondée sur la couleur de peau, que l’on voit à l’oeuvre chez les « blancs » des Grands-Fonds en général puis chez les « Blancs-Matignon ».

Cet émiettement du groupe des « Blancs-Matignon » de la première à la deuxième génération lié au départ de quelques-uns de ses membres peut s’expliquer de plusieurs façons. Les causes que l’on trouve à propos de la majorité des « blancs » se retrouvent peut-être pour les « Blancs-Matignon » dont ils partagent la même condition. Cependant chez ces derniers, la concentration d’un petit nombre d’individus sur un même espace pose, d’une génération à l’autre, le problème de l’exiguïté de l’espace habitable et celui démographique de la disproportion possible entre hommes et femmes. Aux problèmes propres à l’ensemble des « blancs » de la région vont s’ajouter ceux qui sont spécifiques aux nouveaux « Blancs-Matignon ».

b) Repli, isolement et régression économique: 1916-1970.

Cette période couvre deux générations, la troisième (1916-1943) et la première partie de la quatrième (1943-1970), soit une durée de 54 ans.

La stigmatisation du groupe en « Blancs-Matignon » par la population extérieure date à peut-être de ce moment. Un processus d’appauvrissement s’amorce. Il est décelable dès 1906 par la multiplication dans les actes de mariage des termes cultivateur ou agriculteur qui se substituent alors à ceux d’habitant-propriétaire, de propriétaire et d’habitant.

De la deuxième génération à la troisième génération le groupe ne s’émiette pas. Les 23 couples mariés à l’une sont tous parents de ceux qui se marient à l’autre. Mais si tous les individus qui se marient au Moule à la troisième génération sont les enfants des 23 couples de parents, rien ne nous permet de dire qu’il s’agit là de tous leurs enfants, ceux-ci peuvent très bien avoir des germains qui se marient ailleurs qu’au Moule et donc échappent à notre recensement. On est néanmoins en mesure d’avancer l’idée d’une plus grande stabilité du groupe dans les Grands-Fonds du Moule. Cependant, l’exogamie (le mariage en dehors du groupe « Blancs-Matignon ») à laquelle étaient nécessairement contraints les migrants de la deuxième à la troisième génération s’observe pour celle-ci dans 8 des 49 mariages. Cette exogamie est nouvelle depuis la constitution des « Blancs-Matignon ». L’exogamie comme la migration possible à cette génération est individuelle et non familiale car tous ceux qui s’inscrivent dans cette catégorie de mariage ont toujours des germains qui sont endogames. Elle est ici une homogamie dans six cas au moins, suivant en cela l’exogamie de la génération fondatrice. Sur ces six conjoints homogames, deux soeurs bien qu’originaires de l’île de la Désirade sont domiciliées au Moule tout comme les autres. Cette homogamie fondée sur la couleur de peau qui est aussi homochtone, confirme là encore une prescription du conjoint « blanc » et non une prescription du conjoint « Blanc-Matignon ». Mais cette satisfaction idéologique de la blancheur du conjoint n’empêche par la satisfaction économique que procure le choix d’un conjoint homotochtone (force de travail immédiatement disponible, apport d’un nouveau patrimoine foncier, etc.). Au même titre que l’exogamie avec un conjoint « blanc » est appelée homogame, l’exogamie avec un conjoint non-« blanc » sera appelée hétérogame. Car ceux-ci mettent en avant ce qui est à l’oeuvre véritablement dans la mentalité « Blanc-Matignon » quant au choix du conjoint: épouser un « blanc » et non un autre « Blanc-Matignon » comme le suggère le concept dualiste d’endogamie-exogamie. En bref, il ne s’agit pas tant d’épouser un « Blanc-Matignon » que d’épouser un « blanc » tout court. Cependant, nous pourrons encore user des termes d’endogamie et d’exogamie dans notre analyse de la dynamique matrimoniale des « Blancs-Matignon » d’un point de vue extérieur, en étant bien conscients que celle-ci se traduit de l’intérieur en terme d’homogamie et d’hétérogamie.

L’hétérogamie est donc pour la troisième génération le fait de deux mariages, l’un contracté avec un homme domicilié à Pointe-à-Pitre, et l’autre avec un homme domicilié au Moule. Si on ignore la couleur de peau du premier, on sait en revanche que le second est un « noir ». Il y a donc au moins un cas de mariage hétérogame. Mais cet unique cas présente des particularités. En effet, née en 1896, Matignon R.A. ne se marie qu’en 1933 à Capitolin D.E., cultivateur de son état, né lui en 1890. Son père est le deuxième mari de sa mère, Roux V.F., que celle-ci épouse en cette même année 1933, après avoir contracté une union en 1890 avec le cousin germain de celui-ci. A voir l’âge de la mariée, elle a 37 ans, on peut imaginer que son union avec un « noir » ait été liée à un effectif insuffisant d’hommes « blancs » en âge de se marier. Contrainte suffisamment forte pour se marier non seulement avec un « noir » mais de surcroît avec un cultivateur comme soi, insatisfaction de la raison idéologique et de la raison socio-économique. Quoi qu’il en soit, l’explication à ce mariage exceptionnel n’est pas à trouver dans un changement des mentalités qui ne s’est pas encore produit puisque les mariages entre « blancs » sont encore trop majoritaires. On le voit, l’idéologie qui prescrit de telles unions, est fortement éprouvée par ce qu’elle génère, une structure démographique où les effectifs d’hommes et de femmes à marier peuvent être inégaux et où l’accroissement de la taille de la population s’inscrit dans un espace statique qui se micro-parcellise. Dans un tel contexte, ce mariage hétérogame, d’une fille avec un « noir » normalement proscrit présente au moins l’avantage de libérer le groupe d’un de ses membres et ainsi d’éviter une parcellisation supplémentaire du patrimoine foncier. Aussi, la perte d’une fille est préférable à la perte d’un garçon qui aurait diminuer d’autant la main d’oeuvre.

L’argument démographique peut aussi expliquer les trois cas de remariage observés à cette génération. En 1933, le remariage que l’on vient d’aborder de Roux V.F. avec le cousin germain de son défunt mari et celui du veuf Boucher F.B. avec la veuve Ramade F.V. en 1927, parents par alliance. Enfin, le remariage de la veuve Euder S.V. avec le cousin germain de son ancien mari, conjointe désiradienne qu’il ne s’agit pas de perdre.

Nous avons jusqu’à maintenant parlé de la prescription de se marier à un « blanc » sans aborder son fonctionnement. Les mariages à cette génération de deux de nos informateurs « Blancs-Matignon » nous fournissent pour cela des éléments précieux. A l’âge de vingt ans, la demoiselle Ramade M.L. épouse en 1938 Ramade C.A., son cousin germain et issu de germain âgé de vingt cinq ans. En 1933, Bourgeois C.A. épouse à seize ans, le cousin issu de germain de sa mère et de son père, Ramade S.B. âgé de vingt sept ans. Toutes les deux s’accordent à dire que ce n’est pas l’amour qui les a poussées au mariage mais leurs parents, en particulier le père de la première et l’oncle paternel de la seconde. Les pères, véritables aînés sociaux, se réservaient l’organisation matrimoniale du groupe. Détenteurs et divulgateurs de l’idéologie de la race, ils en étaient aussi les protecteurs et défenseurs vigilants.

La première partie de la quatrième génération de « Blancs-Matignon » (1943-1970) reproduit dans une large mesure la troisième génération. Cependant des modifications apparaissent et préfigurent de façon isolée une situation qui se généralisera à partir de 1970.

Ces 27 années sont celles de l’entrée de l’archipel guadeloupéen dans un processus d’assimilation administrative à la France avec le vote de la loi de départementalisation le 19 Mars 1946. Ce changement de statut ne prendra effet de manière tangible qu’à partir des années soixante. Ce moment marque le début de ce que G. Lawson-Body appelle la mise en valeur départementale (56), décisive pour la Guadeloupe en générale, mais aussi pour l’entrée des Grands-Fonds dans l’ économie salariale. Dès lors, l’île commence à sortir de son isolement géographique avec la mise en place d’un véritable réseau routier, d’un réseau électrique et de l’installation à grande échelle de l’eau courante. Si cette période contribue à l’accélération du procès de dissolution des communautés lignagères auto-suffisantes des Grands-Fonds (les descendants des « Nouveaux-Libres »), pour les « Blancs-Matignon » elle sera aussi synonyme de rupture mais ici avec la pauvreté (57) et l’endogamie de ces trois dernières générations.

L’émiettement du groupe de la première à la deuxième génération se reproduit ici de la troisième à la quatrième. Les 41 couples de mariés « Blancs-Matignon » et les 6 couples exogames homogames qui devraient constitués les 47 couples théoriques de parents se réduisent au nombre de 32 sur l’ensemble de la quatrième génération. Soit 30 couples de parents « Blancs-Matignon » et deux couples de parents exogames homogames et donc la déperdition des enfants de 15 couples de parents.
Le départ des Grands-Fonds du Moule de ces quelques membres de la communauté ne peut plus s’expliquer là par une émulation des « blancs » des Grands-Fonds qui ne se réduisent plus maintenant qu’aux « Blancs-Matignon » eux-mêmes. Les raisons sont à trouver exclusivement à l’intérieur du groupe. L’idéologie de couleur qui prescrit un conjoint « blanc » en est toujours à la source: déséquilibre fille-garçon, accroissement démographique et un même espace foncier continuellement micro-parcellisé. Cette logique qui se maintient en se radicalisant un peu plus chaque fois, se traduit également par des cas d’hétérogamie plus nombreux à cette génération qu’à la précédente où on en dénombrait moins de deux. Sur les huit cas d’exogamie, on en compte cinq de ce type. Ils s’appliquent à des filles « Blancs-Matignon » à deux exception près. Cependant, nous devons signaler parmi ces cinq cas d’hétérogamie la présence d’une « Blanc-Matignon » et d’un « Blanc-Matignon » dits métis. La première, Roux A., est l’enfant naturelle d’une « Blanc-Matignon » véritablement « blanche » avec un « noir » de la région en 1921 avant que celle-ci ne se marie en 1928 à un « Blanc-Matignon », le père adoptif. Le second, Matignon M.B., présenté au chapitre précédent, est singulier puisque c’est l’enfant légitime d’un couple de « Blancs-Matignon » tout à fait « blancs ». Ce statut de métis n’est pas nécessairement la raison du mariage à une personne « noire » en 1953 pour l’une et en en 1948 pour l’autre, car une autre fille « Blanc-Matignon » dite métisse, Bardeur V.M., se marie en 1954 à un « Blanc-Matignon » « blanc ».

Avant de revenir sur ces trois cas d’enfants « Blancs-Matignon » dits métis, on peut terminer la présentation des trois autres mariages exogames. Ceux-ci sont homogames. Deux d’entre eux font entrer le patronyme Saint-Prix dans le groupe en 1966 et en 1970 porté par des filles. Celles-ci ont pour mère une « Blanc-Matignon » qui vit maritalement avec leur père, un Saint-Prix dit métis. Le dernier de ces mariages est contracté en 1962 avec une fille née à Marie-Galante et domiciliée à Saint-Claude en Basse-Terre. Elle est le seul de tous les conjoints exogames a être domiciliée ailleurs qu’au Moule et bien loin de cette commune. D’après une de nos informatrices, il y a eu durant les années soixante une migration de quelques « Blancs-Matignon » vers la commune de Saint-Claude. Celle-ci pouvait donc constituer un pont avec l’extérieur et donc avec d’autres « blancs » de l’archipel.

Les trois cas d’enfants « Blancs-Matignon » dits métis apportent beaucoup de lumière sur la particularité de l’idéologie coloriste chez les « Blancs-Matignon », que les actes de mariage ne pouvaient jusque là laisser entrevoir. Nous voulons parler de ce qui dans cette idéologie hiérarchisante fonde les qualités de « blanc » et de « noir » et le continuum de qualités intermédiaires qui les séparent. Les guillemets qui les encadrent sont le signe même de leur nature essentiellement idéelle et relative. La ligne de couleur (58) qui immisce une barrière qui se veut immuable entre toutes les qualités de « gens de couleur » et LA qualité de « blanc » pure vers laquelle elles tendent sans jamais la rejoindre, ne semble pas présente chez les « Blancs-Matignon ». Certes, ceux-ci privilégient la qualité de « blanc », des propos tel que sauver, préserver la race l’attestent, mais à voir certains d’entre eux, cette race blanche peut très bien être métisse, aussi contradictoire que cela puisse paraître. Quand ils nous apprennent que ces trois individus sont métis, ce n’est pas pour les exclure du groupe. Au contraire ils sont considérés comme étant des leurs. Nous ne les avons pas vus personnellement mais parmi certains « Blancs-Matignon », nous avons remarquer des signes phénotypiques de métissage (59), sans qu’ils soient considérés autrement que « blancs » et qu’ils se considèrent eux-mêmes autrement que tels.

Dans notre corpus de mariages, Bardeur V.M. et Matignon M.B. ont en commun d’avoir des parents légitimes « blancs », cousins issus de germains pour les uns et cousins germains et issus de germains pour les autres. Pourtant, ils sont dits métis, leurs pères sont donc nécessairement de couleur, ce que nous savons pour le second de la bouche des « Blancs-Matignon », comme nous l’avons raconté plus haut. Tous les deux sont également nés durant le mariage de leurs mères avec leurs pères adoptifs. Bardeur V.M. naît en 1936 alors que sa mère est mariée depuis 1920 et Matignon M.B. naît lui en 1926, sa mère étant mariée depuis 1905. Ils sont donc tous les deux les fruits de relations extraconjugales de leurs mères avec des « noirs ». Selon nous, si l’une a suivi la voie de l’homogamie et l’autre celle de l’hétérogamie, cela peut être dû au degré de blancheur plus important pour la première que pour le second. Elle entre alors dans la catégorie des « blancs » et lui non. Si les signes d’une blancheur suffisante sont avérés (couleur de peau, trait du visage, cheveux) chez un individu il peut très bien entrer dans la catégorie des « blancs » tout en étant reconnu comme métis, c’est-à-dire comme étant aussi marqué, bien que peu, par des ascendants « noirs ».

Ces cas déroutants montrent également en quoi Francine Chartrand dans son article sur les « Blancs-Matignon » (60) s’est méprise sur leur idéologie qu’elle a trop rapprochée de celle des « Békés ». Les raisons de l’intransigeance de ces derniers à toute union et contact de quelque nature que ce soit de l’une de leurs femmes avec un non-« blanc » ne peuvent pas se retrouver chez les « Blancs-Matignon » dont l’idéologie bien que nettement racialisante, se révèle néanmoins beaucoup plus souple. Au chapitre suivant, nous verrons dans le détail en quoi et pourquoi cette idéologie est si singulière.
Ces cas mettent en évidence les mutations qu’a du subir l’idéologie coloriste en oeuvre chez les « Blancs-Matignon ». Pour faire face à la difficulté accrue de trouver un conjoint prescrit c’est-à-dire « blanc », en plus du déplacement vers d’autres communes qui suppose un minimum de ressources, incompatible avec la pauvreté chronique du groupe contraint ainsi de rester aux Grands-Fonds du Moule, une autre solution pourra consister à assouplir les critères de définition de la qualité de « blanc ». Le nombre de conjoint prescrit peut s’accroître par l’apport de tous les métis qui peuvent être dès lors reconnus comme « blancs ». Tel pourra être le cas des Saint-Prix dont le père fondateur de la lignée « Blanc-Matignon » est dit métis et qui va donner au groupe cinq des enfants qu’il a eus avec sa concubine « Blanc-Matignon ».

La pression démographique (déséquilibre fille-garçon et difficulté à donner un lopin de terre à chacun) semble produire d’autres effets, des cas de naissances illégitimes. On en compte cinq pour cette période. Mais deux d’entre elles sont extraconjugales, et ne peuvent être considérées comme étant le produit de cette pression démographique. Ce sont deux des trois cas de « Blancs-Matignon » métis, Matignon M.B. et Bardeur V.M. qui ont été légitimés par leur père adoptif. Les trois cas d’enfants illégitimes sont nés avant le mariage de leur mère avec un « Blanc-Matignon »: Bourgeois M. est née en 1913, sa mère se marie en 1919; Ramade L. est née en 1925, sa mère se marie en 1933, et enfin Roux A., la troisième « Blanc-Matignon » métisse, est née en 1921 et sa mère se marie en 1921. Ce dernier cas révèle là encore l’erreur de Francine Chartrand quand elle dit que les femmes qui ont un enfant avec un « noir » avant le mariage ne se marient plus dans le groupe.

On remarquera que ces trois enfants illégitimes ne sont jamais légitimés par leur père adoptif au contraire des deux enfants métis extraconjugaux. On comprend maintenant pourquoi la troisième enfant métisse n’est pas légitimé par son père adoptif à l’instar de ceux qui sont de la même condition. Ce n’est pas sa couleur de peau et son lien de paternité avec un « noir » qui en est la cause, mais simplement le fait que sa naissance ait précédé le mariage de sa mère.

Inversement, on peut mieux comprendre la reconnaissance par leur père adoptif des deux autres enfants métis. Ils sont nés durant l’union de leur mère. Il était difficile dans ce cas d’assumer pour l’époux le statut extraconjugal de cette naissance. Le reconnaître comme sien atténue l’opprobre qui peut couvrir son foyer. Nous avons au sujet de Matignon M.B. des récits venant des « Blancs-Matignon » qui sont très précieux pour notre propos.

Ce cas nous a été conté comme une illustration de ce qui n’était pas rare de se produire avant la période d’alliances multipliées avec les « noirs. Cependant, on nous précise que les concubinages entre femmes « blanches » et hommes « noirs » étaient quand même plus fréquents et qu’ils pouvaient conduire à la naissance d’enfants. Jamais il n’est question de relation inverse d’un homme « blanc » avec une femme « noire » comme si celui-ci, en plus d’être le reproducteur de l’idéologie coloriste, ne devait pas déroger à l’interdit qu’elle impose. Situation encore différente à celle des « Békés » qui ne se privent pas de relations pré et extraconjugales avec des femmes « noires ».

S’agissant de la couleur inattendue de Matignon M.B., et pour satisfaire la curiosité de ses frères et soeurs, sa mère aurait invoqué une trop grande grande consommation de café au lait et de chocolat durant sa grossesse.

c) Une ouverture tardive aux non-« blancs »: 1972 à nos jours.

Cette période marque une vraie rupture avec l’idéologie du conjoint devant être impérativement « blanc ». Les effets sociaux, économiques et professionnels de la départementalisation visibles à partir des années soixante, font éclater la situation qui avait jusque là préservé une telle idéologie, l’isolement social des « Blancs-Matignon » qui se caractérise par: un appauvrissement chronique, un nombre élevé d’enfants par famille devant se partager un patrimoine foncier qui ne cesse de se morceler sans s’étendre pour autant. Sans ces effets, le changement dans la prescription du choix du conjoint se serait certainement produit mais sous la contrainte. Ceux-ci ont contribué à modifier les mentalités et donc rendu volontaire cette impériosité du changement.

Sur la deuxième période de la quatrième génération, c’est-à-dire de 1972 à 1982, le choix du conjoint s’oriente pour moitié vers l’hétérogamie. Sur les trente mariages, quinze sont hétérogames. Douze de ceux-ci impliquant des individus étrangers à la commune nous donnent la mesure de l’éclatement de l’espace couvert par les « Blancs-Matignon » dans leur déplacement.

A la cinquième génération, ce double mouvement spatial et hétérogame se confirme à l’envie puisque sur les 42 mariages 32 sont hétérogames et originaires de l’ensemble de la Guadeloupe voire au-delà. Aussi le déplacement de certains vers d’autres communes s’accentue là particulièrement avec l’absence dans les actes de mariage de 14 couples parents sur les 31 théoriques.

Si une majorité a suivi cette nouvelle voie, quelques-uns ont pu au contraire tirer profit du renouveau socio-économique pour aller chercher ailleurs le conjoint « blanc » qui devient alors encore plus difficile à trouver dans sa propre région des Grands-Fonds du Moule. On l’a vu précédemment deux « petits-blancs » de l’île voisine de la Désirade(le patronyme Euder) domiciliés au Moule et une autre de de l’île de Marie-Galante (Bastide) domiciliée à Saint-Claude ont été des conjoints. Dorénavant, les communautés de « petit-blancs » de l’archipel pourront être directement « démarchées ». C’est en tout cas de cette façon que l’une de notre informatrice nous a expliqué l’origine de nombreuses unions avec des « petits-blancs » de l’île de Saint-Barthélémy située au nord de la Guadeloupe.

En effet, parmi les 37 mariages exogames de la cinquième génération, cinq sont homogames et impliquent des Saint-Barths (trois mariages) et des Marie-Galantais (deux mariages). On remarque que ce sont plutôt les mêmes familles qui continuent de se marier aussi dans l’endogamie « Blanc-Matignon » (cinq mariages). Familles qui peuvent être d’ailleurs stigmatisées par d’autres « Blancs-Matignon » comme racistes.

Avec cette période de modernisation de la Guadeloupe les « Blancs-Matignon » vont faire leur entrée dans la société guadeloupéenne. Inversement, cette société va visiter les « Blancs-Matignon ». Cette rencontre en mobilisant des « noirs » de niveaux socio-économiques différents de celui des paysans « noirs » des Grands-Fonds, renvoit aux « Blancs-Matignon » une autre image d’eux-mêmes. Image qui ne doit certainement pas leur être glorieuse (« Blanc-Matignon »= « blanc » pauvre dégénéré et sauvage). En intégrant cet espace globale, ils intègrent aussi le discours et l’idéologie sur la couleur de peau dont il procède. Idéologie où la couleur de peau valorisée n’est pas tant la peau « blanche » que l’infinité de peaux « noires » claires, et une valorisation qui ne se traduit pas en terme de discrimination sociale. Enfin, et pour couronner le tout, avec les années 1970, on assiste dans toutes les Amériques noires et donc aussi en Guadeloupe à une revalorisation du « noir » (« Black is beautiful ») parallèlement à un mouvement indépendandiste guadeloupéen qui fait explicitement des « blancs », les oppresseurs et des « noirs », les opprimés.

Ils seront donc doublement repoussés, en tant que « blanc » et en tant que « Blanc-Matignon ». Dans cette intégration à la société guadeloupéenne globale, la haute idée qu’ils se font de leur couleur de peau ne pourra être qu’ébranlée.

Avant de terminer, nous devons revenir sur les mariages hétérogames et sur l'explication qu'en donne Francine Chartrand (61).

Elle publie son article en 1965, ses recherches sur le terrain sont donc antérieures. Les mariages hétérogames se multiplient vers la fin des années 1960, l’auteur n’a donc pas encore connaissance de ce bouleversement. Jusqu’à la période où elle effectue ses recherches, les mariages hétérogames sont minoritaires. Elle va formuler l’hypothèse selon laquelle ces mariages seraient en partie le fait d’une hypergamie économique. Celle-ci serait une manière de compenser le racial (la peau noire du conjoint dévalorisé) par l’économique (son statut socio-économique avantageux). Elle s’appuie pour cela sur la constatation que les niveaux social et économique du conjoint de couleur ne sont jamais inférieurs à ceux du blanc et qu’ils sont égaux dans la moitié des cas (62). Jusque dans les années 1960, nous n’avons, pour notre part, observé aucune proportion de moitié, de conjoints hétérogames ayant un statut socio-économique supérieur à celui du conjoint « Blanc-Matignon » (63). Dans une écrasante majorité, ces conjoints hétérogames ont un statut socio-économique égal au conjoint « Blanc-Matignon », autrement dit ils sont cultivateurs. Si les présumés 50% de cas de mariage où le conjoint « noir » a un statut socio-économique supérieur à celui de son conjoint « Blanc-Matignon », sécurisent effectivement l’hypothèse d’une hypergamie économique, celle-ci devient caduque quant aux 50 autres pourcent de mariages hétérogames. Elle l’est encore plus face à la montée galopante de mariages hétérogames dès la fin des années 1960. Car dans une telle perspective, l’amélioration du niveau de vie des « Blancs-Matignon » consécutive aux effets de la départementalisation, aurait du faire disparaître purement et simplement les mariages avec des non- « blancs ».

Nous pensons donc que la multiplication de ces mariages est plutôt le signe d’un changement de mentalité. On ne peut pas là non plus constater une inégalité des statuts socio-économiques en faveur des conjoints non- « blancs ». D’ailleurs, la départementalisation a aussi pour effet de réduire considérablement la stratification socio-économique avec la constitution d’une vaste classe moyenne dans laquelle vont se fondre les « Blancs-Matignon ».

Quant aux mariages hétérogames d’avant les années 1960, ils peuvent s’expliquer par la difficulté accrue de trouver un conjoint entre soi, seul stock de conjoint « blanc » dans la région. Et, corollairement du fait de l’émiettement du patrimoine foncier, l’impossibilité de céder une portion de ce qui reste bien le seul héritage possible.

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