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2.
Le choix du conjoint chez les « Blancs-Matignon »: lieu
de distinction et de singularisation.
Le
mariage entre « blancs » n’est pas nouveau dans
la région, il est un des traits caractéristiques des
habitants-propriétaires « blancs » des Grands-Fonds
mais aussi des autres « blancs » de la Guadeloupe, à
savoir les « békés » et les cadres administratifs
et industriels métropolitains. Choix qui pouvait souffrir
quelques exceptions. Ce qui, dans les Grands-Fonds, le fait passer
de son statut de comportement normal et majoritaire à celui
de comportement atypique et minoritaire, c’est précisément
que cette forte tendance à épouser des « blancs
» se renverse en faveur des nouveaux libres, « noirs
». Seul un petit nombre de familles « blanches »
donc minoritaires, les « Blancs-Matignon », s’inscrivent
dans la continuité et ne suivant pas la majorité de
leurs pairs, se marginalisent statistiquement et socialement. Il
est indispensable de noter que cette marginalisation se produit
non pas de l’intérieur de la population minoritaire
- qui ne fait que perpétuer une habitude sociale - mais de
l’extérieur, chez la population « blanche »
majoritaire, qui elle opère une rupture avec cette même
habitude sociale. Elle ne se marginalise pas, elle est marginalisée.
Ce
point est essentiel pour comprendre le sentiment identitaire des
quelques individus qui fondent le groupe « Blanc-Matignon
» car, s’ ils fondent quelque chose, ce n’est
qu’un simple regroupement. Nous l’avons dit, ils se
situent dans la continuité avec un passé et une idéologie
de couleur de peau attenante. Par conséquent, l’identité
socio-raciale fondée sur cette idéologie est elle
aussi située dans la continuité. On ne peut donc pas
parler de l’apparition d’une forme sociologique nouvelle
mais de la fidélité à un mode de fonctionnement
social qui n’est plus. Cette fidélité au passé
et cet attachement identitaire vont prendre cependant un aspect
suffisamment exacerbé pour justifier des alliances au sein
de ce qui deviendra vite un entre-soi.
a)
La constitution du groupe et son endogamie: 1856-1916.
Nous
avons vu dans le chapitre sur l’histoire des « blancs
» que les ascendants fondateurs des lignées «
Blancs-Matignon » ne sont pas tous nés au Moule et
que certains y sont domiciliés depuis peu. Nous savons aussi
que la surface agricole disponible par cultivateur est, au lendemain
de l’abolition de l’esclavage, autrement plus importante
que celle des petits-blancs des Grands-Fonds de Sainte-Anne ou de
Morne-à-l’Eau (55).
On peut penser que cette particularité des Grands-Fonds du
Moule a influé sur la migration des ascendants des «
Blancs-Matignon » vers cette région et sur le mariage
avec des « blancs » de cette même région.
Dès lors, en plus d’accroître le patrimoine foncier
plus réduit des habitants-propriétaires originaires
des régions voisines, ces grandes propriétés
assurent aux « Blancs-Matignons » un plus grand isolement,
par la distance géographique, avec les nouveaux libres et
leurs descendants.
Des
30 individus qui se marient entre 1856 et 1886, la première
génération, 4 sont des « blancs » non-«
Blancs-Matignon » (Couppe de Kerloury, Lambert, Prévaul
et Sauvan). Comme les « Blancs-Matignon », ils sont
habitants-propriétaires nés et domiciliés aux
Grands-Fonds à l’exception de Prévaul I. qui
est dit cultivateur né en France.
Cette
génération de mariages suit immédiatement l’abolition
de l’esclavage de 1848, et dans la suite de ce que nous avons
évoqué, force est de constater une absence totale
de mariage avec des « noirs ». Aussi, la faible part
de patronymes « blancs » non-« Blancs-Matignon
» indique simplement que ceux-ci sont déjà massivement
engagés dans des mariages avec les « nouveaux-libres
». Avant l’abolition de l’esclavage, ce processus
de mariage des « blancs » avec les « nouveaux-libres
» étant encore non-amorcé et donc n’absorbant
pas encore le stock de conjoints « blancs », les mariages
avec les ascendants des « Blancs-Matignon » étaient
fréquents. Il s’agissait alors de mariages entre individus
de même classe socio-raciale, celle des « blancs »
habitants-propriétaires. On voit bien là illustrée
l’idée d’une marginalisation venant de l’extérieur
plutôt que d’une auto-marginalisation. Mise en marge
due au solide attachement de sept familles « blanches »
à une idéologie de la couleur de peau qui proscrit
toute union avec des « noirs », à un moment où
il ne reste bientôt que ceux-ci comme seuls conjoints possibles.
A
la génération suivante (1887-1916), le stock de conjoints
« blancs » non-« Blancs-Matignon » est réduit
à zéro. En effet, les 46 individus mariés sont
tous des « Blancs-Matignon ». Ne se marier qu’à
un « blancs » revient alors à se marier à
un parent presque systématiquement consanguin. Sur les 23
mariages de la deuxième génération, 19 sont
dejà consanguins.
Sur
les quinze couples de la génération précédente,
parents théoriques des enfants mariés à la
présente génération, onze apparaissent ici
réellement. Cela signifie que les enfants supposés
des quatre couples de parents manquants ne se sont pas mariés
au Moule. Nous pensons que c’est la conséquence des
mêmes phénomènes observés chez les autres
« blancs » de la région, c’est-à-dire
l’union avec des « nouveaux-libres » mais peut-être
déjà des métis de ceux-ci, et la migration
vers d’autres communes de la Guadeloupe en vue d’une
reconversion socio-professionnelle. A cette époque et dans
la région, nous l’avons vu, tels sont les choix possibles
mis à la disposition des « blancs ». Et telle
a du être l’attitude des enfants des quatre parents
« Blancs-Matignon » manquants.
Bien
que le nombre d’individus qui disparaissent de la première
à la deuxième génération soit restreint
(les mariés de l’une, parents théoriques des
mariés de l’autre), on peut en conclure que la rupture
du groupe des « blancs-Matignon » avec les autres «
blancs » de la région n’est pas totale parce
que la pression qui s’exerce sur ceux-ci et qui détermine
leur comportement, s’exerce aussi sur ceux-là. Pression
qui est d’autant plus accentuée chez les « Blancs-Matignon
» que les mariages entre soi ont pour effet de freiner l’extension
du patrimoine foncier et de le morceler avec l’accroissement
démographique dû aux naissances. Logique interne qui
est encore exacerbée par la logique externe de l’émiettement
du patrimoine foncier en échange d’une main d’oeuvre
et de biens financiers.
Le
départ de quelques membres du groupe « Blancs-matignon
» peut montrer là encore que celui-ci ne s’est
pas constitué tel qu’il est parce que ses membres l’avaient
simplement décidé. Si certains d’entre eux s’en
vont suivre la majorité des « blancs » des Grands-Fonds,
c’est qu’ils se sont quelque peu départis de
l’idéologie de couleur de peau qui jusque là,
faisait d’eux des « Blancs-Matignons ». Parce
qu’être « Blancs-Matignon » ce n’est
pas autre chose qu’être un habitant-propriétaire
« blancs » des Grands-Fonds et de la fin du XIXème
siècle qui ne veut se marier qu’avec un autre «
blanc ».
Ceci
nous amène à réfléchir sur l’emploi
du concept d’endogamie dans le cas des « Blancs-Matignon
» car jusqu’à maintenant, celui-ci a été
utilisé pour qualifier une certaine attitude face au mariage
comme s’il s’agissait là d’une caractéristique
intrinsèque au groupe. Or, on voit depuis peu que les «
Blancs-Matignon » n’existent qu’en tant que ce
sont des « blancs » se mariant entre « blancs
» ni plus ni moins. Nul autre élément ne détermine
leur existence. Ils ne font rien avant leur constitution qu’ils
ne fassent après leur constitution, se marier entre «
blancs ». Et nous l’avons vu cette constitution n’est
autre que la disparition progressive, au cours de la deuxième
moitié du XIXème siècle, de la classe socio-raciale
des habitants-propriétaires « blancs » des Grands-Fonds
autour d’un noyau récalcitrant composé de leurs
derniers représentants. Par conséquent, dire que l’endogamie
des « Blancs-Matignon » leur est constitutive est juste
mais trompeur parce que, les « Blancs-Matignon » étant
précisément ce petit noyau fidèle de «
blancs » habitants-propriétaires des Grands-Fonds,
ils ne font pas autre chose que ce qui avait assuré la reproduction
et la permanence de cette classe jusqu’au milieu du XIXéme
siècle.
De
surcroît, l’emploi du terme endogamie à propos
de cette classe, en général, et de ses derniers représentants,
les «Blancs-Matignon », en particulier, nous semble
impropre car il peut induire l’idée d’une spécificité
ethnique ou culturelle du groupe qui justifierait la pratique qu’il
désigne. Partant, il pourrait rendre opaque voire invisible
le lien, constitutif de cette pratique du mariage, qui existe entre
« blancs » et « noirs », chose que nous
évoquions en introduction à propos des débordements
substantialistes du concept d’ethnie mais que nous développeront
au chapitre suivant. Ce terme est encore maladroit quand on appréhende
le cas des « gens de couleur » qui, habitants-propriétaires
aux Grands-Fonds à l’instar des « blancs »,
ne présentent pas cette obligation de contracter mariage
entre soi.
C’est
pour ces raisons que nous préférons au concept d’endogamie
celui plus restreint d’homogamie. Car c’est bien cette
idée de mariage entre individus qui se ressemblent, en l’occurrence
une ressemblance fondée sur la couleur de peau, que l’on
voit à l’oeuvre chez les « blancs » des
Grands-Fonds en général puis chez les « Blancs-Matignon
».
Cet
émiettement du groupe des « Blancs-Matignon »
de la première à la deuxième génération
lié au départ de quelques-uns de ses membres peut
s’expliquer de plusieurs façons. Les causes que l’on
trouve à propos de la majorité des « blancs
» se retrouvent peut-être pour les « Blancs-Matignon
» dont ils partagent la même condition. Cependant chez
ces derniers, la concentration d’un petit nombre d’individus
sur un même espace pose, d’une génération
à l’autre, le problème de l’exiguïté
de l’espace habitable et celui démographique de la
disproportion possible entre hommes et femmes. Aux problèmes
propres à l’ensemble des « blancs » de
la région vont s’ajouter ceux qui sont spécifiques
aux nouveaux « Blancs-Matignon ».
b)
Repli, isolement et régression économique: 1916-1970.
Cette
période couvre deux générations, la troisième
(1916-1943) et la première partie de la quatrième
(1943-1970), soit une durée de 54 ans.
La
stigmatisation du groupe en « Blancs-Matignon » par
la population extérieure date à peut-être de
ce moment. Un processus d’appauvrissement s’amorce.
Il est décelable dès 1906 par la multiplication dans
les actes de mariage des termes cultivateur ou agriculteur qui se
substituent alors à ceux d’habitant-propriétaire,
de propriétaire et d’habitant.
De
la deuxième génération à la troisième
génération le groupe ne s’émiette pas.
Les 23 couples mariés à l’une sont tous parents
de ceux qui se marient à l’autre. Mais si tous les
individus qui se marient au Moule à la troisième génération
sont les enfants des 23 couples de parents, rien ne nous permet
de dire qu’il s’agit là de tous leurs enfants,
ceux-ci peuvent très bien avoir des germains qui se marient
ailleurs qu’au Moule et donc échappent à notre
recensement. On est néanmoins en mesure d’avancer l’idée
d’une plus grande stabilité du groupe dans les Grands-Fonds
du Moule. Cependant, l’exogamie (le mariage en dehors du groupe
« Blancs-Matignon ») à laquelle étaient
nécessairement contraints les migrants de la deuxième
à la troisième génération s’observe
pour celle-ci dans 8 des 49 mariages. Cette exogamie est nouvelle
depuis la constitution des « Blancs-Matignon ». L’exogamie
comme la migration possible à cette génération
est individuelle et non familiale car tous ceux qui s’inscrivent
dans cette catégorie de mariage ont toujours des germains
qui sont endogames. Elle est ici une homogamie dans six cas au moins,
suivant en cela l’exogamie de la génération
fondatrice. Sur ces six conjoints homogames, deux soeurs bien qu’originaires
de l’île de la Désirade sont domiciliées
au Moule tout comme les autres. Cette homogamie fondée sur
la couleur de peau qui est aussi homochtone, confirme là
encore une prescription du conjoint « blanc » et non
une prescription du conjoint « Blanc-Matignon ». Mais
cette satisfaction idéologique de la blancheur du conjoint
n’empêche par la satisfaction économique que
procure le choix d’un conjoint homotochtone (force de travail
immédiatement disponible, apport d’un nouveau patrimoine
foncier, etc.). Au même titre que l’exogamie avec un
conjoint « blanc » est appelée homogame, l’exogamie
avec un conjoint non-« blanc » sera appelée hétérogame.
Car ceux-ci mettent en avant ce qui est à l’oeuvre
véritablement dans la mentalité « Blanc-Matignon
» quant au choix du conjoint: épouser un « blanc
» et non un autre « Blanc-Matignon » comme le
suggère le concept dualiste d’endogamie-exogamie. En
bref, il ne s’agit pas tant d’épouser un «
Blanc-Matignon » que d’épouser un « blanc
» tout court. Cependant, nous pourrons encore user des termes
d’endogamie et d’exogamie dans notre analyse de la dynamique
matrimoniale des « Blancs-Matignon » d’un point
de vue extérieur, en étant bien conscients que celle-ci
se traduit de l’intérieur en terme d’homogamie
et d’hétérogamie.
L’hétérogamie
est donc pour la troisième génération le fait
de deux mariages, l’un contracté avec un homme domicilié
à Pointe-à-Pitre, et l’autre avec un homme domicilié
au Moule. Si on ignore la couleur de peau du premier, on sait en
revanche que le second est un « noir ». Il y a donc
au moins un cas de mariage hétérogame. Mais cet unique
cas présente des particularités. En effet, née
en 1896, Matignon R.A. ne se marie qu’en 1933 à Capitolin
D.E., cultivateur de son état, né lui en 1890. Son
père est le deuxième mari de sa mère, Roux
V.F., que celle-ci épouse en cette même année
1933, après avoir contracté une union en 1890 avec
le cousin germain de celui-ci. A voir l’âge de la mariée,
elle a 37 ans, on peut imaginer que son union avec un « noir
» ait été liée à un effectif insuffisant
d’hommes « blancs » en âge de se marier.
Contrainte suffisamment forte pour se marier non seulement avec
un « noir » mais de surcroît avec un cultivateur
comme soi, insatisfaction de la raison idéologique et de
la raison socio-économique. Quoi qu’il en soit, l’explication
à ce mariage exceptionnel n’est pas à trouver
dans un changement des mentalités qui ne s’est pas
encore produit puisque les mariages entre « blancs »
sont encore trop majoritaires. On le voit, l’idéologie
qui prescrit de telles unions, est fortement éprouvée
par ce qu’elle génère, une structure démographique
où les effectifs d’hommes et de femmes à marier
peuvent être inégaux et où l’accroissement
de la taille de la population s’inscrit dans un espace statique
qui se micro-parcellise. Dans un tel contexte, ce mariage hétérogame,
d’une fille avec un « noir » normalement proscrit
présente au moins l’avantage de libérer le groupe
d’un de ses membres et ainsi d’éviter une parcellisation
supplémentaire du patrimoine foncier. Aussi, la perte d’une
fille est préférable à la perte d’un
garçon qui aurait diminuer d’autant la main d’oeuvre.
L’argument
démographique peut aussi expliquer les trois cas de remariage
observés à cette génération. En 1933,
le remariage que l’on vient d’aborder de Roux V.F. avec
le cousin germain de son défunt mari et celui du veuf Boucher
F.B. avec la veuve Ramade F.V. en 1927, parents par alliance. Enfin,
le remariage de la veuve Euder S.V. avec le cousin germain de son
ancien mari, conjointe désiradienne qu’il ne s’agit
pas de perdre.
Nous
avons jusqu’à maintenant parlé de la prescription
de se marier à un « blanc » sans aborder son
fonctionnement. Les mariages à cette génération
de deux de nos informateurs « Blancs-Matignon » nous
fournissent pour cela des éléments précieux.
A l’âge de vingt ans, la demoiselle Ramade M.L. épouse
en 1938 Ramade C.A., son cousin germain et issu de germain âgé
de vingt cinq ans. En 1933, Bourgeois C.A. épouse à
seize ans, le cousin issu de germain de sa mère et de son
père, Ramade S.B. âgé de vingt sept ans. Toutes
les deux s’accordent à dire que ce n’est pas
l’amour qui les a poussées au mariage mais leurs parents,
en particulier le père de la première et l’oncle
paternel de la seconde. Les pères, véritables aînés
sociaux, se réservaient l’organisation matrimoniale
du groupe. Détenteurs et divulgateurs de l’idéologie
de la race, ils en étaient aussi les protecteurs et défenseurs
vigilants.
La
première partie de la quatrième génération
de « Blancs-Matignon » (1943-1970) reproduit dans une
large mesure la troisième génération. Cependant
des modifications apparaissent et préfigurent de façon
isolée une situation qui se généralisera à
partir de 1970.
Ces
27 années sont celles de l’entrée de l’archipel
guadeloupéen dans un processus d’assimilation administrative
à la France avec le vote de la loi de départementalisation
le 19 Mars 1946. Ce changement de statut ne prendra effet de manière
tangible qu’à partir des années soixante. Ce
moment marque le début de ce que G. Lawson-Body appelle la
mise en valeur départementale (56),
décisive pour la Guadeloupe en générale, mais
aussi pour l’entrée des Grands-Fonds dans l’
économie salariale. Dès lors, l’île
commence à sortir de son isolement géographique avec
la mise en place d’un véritable réseau routier,
d’un réseau électrique et de l’installation
à grande échelle de l’eau courante. Si cette
période contribue à l’accélération
du procès de dissolution des communautés lignagères
auto-suffisantes des Grands-Fonds (les descendants des «
Nouveaux-Libres »), pour les « Blancs-Matignon »
elle sera aussi synonyme de rupture mais ici avec la pauvreté
(57) et l’endogamie
de ces trois dernières générations.
L’émiettement
du groupe de la première à la deuxième génération
se reproduit ici de la troisième à la quatrième.
Les 41 couples de mariés « Blancs-Matignon »
et les 6 couples exogames homogames qui devraient constitués
les 47 couples théoriques de parents se réduisent
au nombre de 32 sur l’ensemble de la quatrième génération.
Soit 30 couples de parents « Blancs-Matignon » et deux
couples de parents exogames homogames et donc la déperdition
des enfants de 15 couples de parents.
Le départ des Grands-Fonds du Moule de ces quelques membres
de la communauté ne peut plus s’expliquer là
par une émulation des « blancs » des Grands-Fonds
qui ne se réduisent plus maintenant qu’aux «
Blancs-Matignon » eux-mêmes. Les raisons sont à
trouver exclusivement à l’intérieur du groupe.
L’idéologie de couleur qui prescrit un conjoint «
blanc » en est toujours à la source: déséquilibre
fille-garçon, accroissement démographique et un même
espace foncier continuellement micro-parcellisé. Cette logique
qui se maintient en se radicalisant un peu plus chaque fois, se
traduit également par des cas d’hétérogamie
plus nombreux à cette génération qu’à
la précédente où on en dénombrait moins
de deux. Sur les huit cas d’exogamie, on en compte cinq de
ce type. Ils s’appliquent à des filles « Blancs-Matignon
» à deux exception près. Cependant, nous devons
signaler parmi ces cinq cas d’hétérogamie la
présence d’une « Blanc-Matignon » et d’un
« Blanc-Matignon » dits métis. La première,
Roux A., est l’enfant naturelle d’une « Blanc-Matignon
» véritablement « blanche » avec un «
noir » de la région en 1921 avant que celle-ci ne se
marie en 1928 à un « Blanc-Matignon », le père
adoptif. Le second, Matignon M.B., présenté au chapitre
précédent, est singulier puisque c’est l’enfant
légitime d’un couple de « Blancs-Matignon »
tout à fait « blancs ». Ce statut de métis
n’est pas nécessairement la raison du mariage à
une personne « noire » en 1953 pour l’une et en
en 1948 pour l’autre, car une autre fille « Blanc-Matignon
» dite métisse, Bardeur V.M., se marie en 1954 à
un « Blanc-Matignon » « blanc ».
Avant
de revenir sur ces trois cas d’enfants « Blancs-Matignon
» dits métis, on peut terminer la présentation
des trois autres mariages exogames. Ceux-ci sont homogames. Deux
d’entre eux font entrer le patronyme Saint-Prix dans le groupe
en 1966 et en 1970 porté par des filles. Celles-ci ont pour
mère une « Blanc-Matignon » qui vit maritalement
avec leur père, un Saint-Prix dit métis. Le dernier
de ces mariages est contracté en 1962 avec une fille née
à Marie-Galante et domiciliée à Saint-Claude
en Basse-Terre. Elle est le seul de tous les conjoints exogames
a être domiciliée ailleurs qu’au Moule et bien
loin de cette commune. D’après une de nos informatrices,
il y a eu durant les années soixante une migration de quelques
« Blancs-Matignon » vers la commune de Saint-Claude.
Celle-ci pouvait donc constituer un pont avec l’extérieur
et donc avec d’autres « blancs » de l’archipel.
Les
trois cas d’enfants « Blancs-Matignon » dits métis
apportent beaucoup de lumière sur la particularité
de l’idéologie coloriste chez les « Blancs-Matignon
», que les actes de mariage ne pouvaient jusque là
laisser entrevoir. Nous voulons parler de ce qui dans cette idéologie
hiérarchisante fonde les qualités de « blanc
» et de « noir » et le continuum de qualités
intermédiaires qui les séparent. Les guillemets qui
les encadrent sont le signe même de leur nature essentiellement
idéelle et relative. La ligne de couleur (58)
qui immisce une barrière qui se veut immuable entre toutes
les qualités de « gens de couleur » et LA qualité
de « blanc » pure vers laquelle elles tendent sans jamais
la rejoindre, ne semble pas présente chez les « Blancs-Matignon
». Certes, ceux-ci privilégient la qualité de
« blanc », des propos tel que sauver, préserver
la race l’attestent, mais à voir certains d’entre
eux, cette race blanche peut très bien être métisse,
aussi contradictoire que cela puisse paraître. Quand ils nous
apprennent que ces trois individus sont métis, ce n’est
pas pour les exclure du groupe. Au contraire ils sont considérés
comme étant des leurs. Nous ne les avons pas vus personnellement
mais parmi certains « Blancs-Matignon », nous avons
remarquer des signes phénotypiques de métissage (59),
sans qu’ils soient considérés autrement que
« blancs » et qu’ils se considèrent eux-mêmes
autrement que tels.
Dans
notre corpus de mariages, Bardeur V.M. et Matignon M.B. ont en commun
d’avoir des parents légitimes « blancs »,
cousins issus de germains pour les uns et cousins germains et issus
de germains pour les autres. Pourtant, ils sont dits métis,
leurs pères sont donc nécessairement de couleur, ce
que nous savons pour le second de la bouche des « Blancs-Matignon
», comme nous l’avons raconté plus haut. Tous
les deux sont également nés durant le mariage de leurs
mères avec leurs pères adoptifs. Bardeur V.M. naît
en 1936 alors que sa mère est mariée depuis 1920 et
Matignon M.B. naît lui en 1926, sa mère étant
mariée depuis 1905. Ils sont donc tous les deux les fruits
de relations extraconjugales de leurs mères avec des «
noirs ». Selon nous, si l’une a suivi la voie de l’homogamie
et l’autre celle de l’hétérogamie, cela
peut être dû au degré de blancheur plus important
pour la première que pour le second. Elle entre alors dans
la catégorie des « blancs » et lui non. Si les
signes d’une blancheur suffisante sont avérés
(couleur de peau, trait du visage, cheveux) chez un individu il
peut très bien entrer dans la catégorie des «
blancs » tout en étant reconnu comme métis,
c’est-à-dire comme étant aussi marqué,
bien que peu, par des ascendants « noirs ».
Ces
cas déroutants montrent également en quoi Francine
Chartrand dans son article sur les « Blancs-Matignon »
(60) s’est méprise
sur leur idéologie qu’elle a trop rapprochée
de celle des « Békés ». Les raisons de
l’intransigeance de ces derniers à toute union et contact
de quelque nature que ce soit de l’une de leurs femmes avec
un non-« blanc » ne peuvent pas se retrouver chez les
« Blancs-Matignon » dont l’idéologie bien
que nettement racialisante, se révèle néanmoins
beaucoup plus souple. Au chapitre suivant, nous verrons dans le
détail en quoi et pourquoi cette idéologie est si
singulière.
Ces cas mettent en évidence les mutations qu’a du subir
l’idéologie coloriste en oeuvre chez les « Blancs-Matignon
». Pour faire face à la difficulté accrue de
trouver un conjoint prescrit c’est-à-dire « blanc
», en plus du déplacement vers d’autres communes
qui suppose un minimum de ressources, incompatible avec la pauvreté
chronique du groupe contraint ainsi de rester aux Grands-Fonds du
Moule, une autre solution pourra consister à assouplir les
critères de définition de la qualité de «
blanc ». Le nombre de conjoint prescrit peut s’accroître
par l’apport de tous les métis qui peuvent être
dès lors reconnus comme « blancs ». Tel pourra
être le cas des Saint-Prix dont le père fondateur de
la lignée « Blanc-Matignon » est dit métis
et qui va donner au groupe cinq des enfants qu’il a eus avec
sa concubine « Blanc-Matignon ».
La
pression démographique (déséquilibre fille-garçon
et difficulté à donner un lopin de terre à
chacun) semble produire d’autres effets, des cas de naissances
illégitimes. On en compte cinq pour cette période.
Mais deux d’entre elles sont extraconjugales, et ne peuvent
être considérées comme étant le produit
de cette pression démographique. Ce sont deux des trois cas
de « Blancs-Matignon » métis, Matignon M.B. et
Bardeur V.M. qui ont été légitimés par
leur père adoptif. Les trois cas d’enfants illégitimes
sont nés avant le mariage de leur mère avec un «
Blanc-Matignon »: Bourgeois M. est née en 1913, sa
mère se marie en 1919; Ramade L. est née en 1925,
sa mère se marie en 1933, et enfin Roux A., la troisième
« Blanc-Matignon » métisse, est née en
1921 et sa mère se marie en 1921. Ce dernier cas révèle
là encore l’erreur de Francine Chartrand quand elle
dit que les femmes qui ont un enfant avec un « noir »
avant le mariage ne se marient plus dans le groupe.
On
remarquera que ces trois enfants illégitimes ne sont jamais
légitimés par leur père adoptif au contraire
des deux enfants métis extraconjugaux. On comprend maintenant
pourquoi la troisième enfant métisse n’est pas
légitimé par son père adoptif à l’instar
de ceux qui sont de la même condition. Ce n’est pas
sa couleur de peau et son lien de paternité avec un «
noir » qui en est la cause, mais simplement le fait que sa
naissance ait précédé le mariage de sa mère.
Inversement,
on peut mieux comprendre la reconnaissance par leur père
adoptif des deux autres enfants métis. Ils sont nés
durant l’union de leur mère. Il était difficile
dans ce cas d’assumer pour l’époux le statut
extraconjugal de cette naissance. Le reconnaître comme sien
atténue l’opprobre qui peut couvrir son foyer. Nous
avons au sujet de Matignon M.B. des récits venant des «
Blancs-Matignon » qui sont très précieux pour
notre propos.
Ce
cas nous a été conté comme une illustration
de ce qui n’était pas rare de se produire avant la
période d’alliances multipliées avec les «
noirs. Cependant, on nous précise que les concubinages entre
femmes « blanches » et hommes « noirs »
étaient quand même plus fréquents et qu’ils
pouvaient conduire à la naissance d’enfants. Jamais
il n’est question de relation inverse d’un homme «
blanc » avec une femme « noire » comme si celui-ci,
en plus d’être le reproducteur de l’idéologie
coloriste, ne devait pas déroger à l’interdit
qu’elle impose. Situation encore différente à
celle des « Békés » qui ne se privent
pas de relations pré et extraconjugales avec des femmes «
noires ».
S’agissant
de la couleur inattendue de Matignon M.B., et pour satisfaire la
curiosité de ses frères et soeurs, sa mère
aurait invoqué une trop grande grande consommation de café
au lait et de chocolat durant sa grossesse.
c)
Une ouverture tardive aux non-« blancs »: 1972 à
nos jours.
Cette
période marque une vraie rupture avec l’idéologie
du conjoint devant être impérativement « blanc
». Les effets sociaux, économiques et professionnels
de la départementalisation visibles à partir des années
soixante, font éclater la situation qui avait jusque là
préservé une telle idéologie, l’isolement
social des « Blancs-Matignon » qui se caractérise
par: un appauvrissement chronique, un nombre élevé
d’enfants par famille devant se partager un patrimoine foncier
qui ne cesse de se morceler sans s’étendre pour autant.
Sans ces effets, le changement dans la prescription du choix du
conjoint se serait certainement produit mais sous la contrainte.
Ceux-ci ont contribué à modifier les mentalités
et donc rendu volontaire cette impériosité du changement.
Sur
la deuxième période de la quatrième génération,
c’est-à-dire de 1972 à 1982, le choix du conjoint
s’oriente pour moitié vers l’hétérogamie.
Sur les trente mariages, quinze sont hétérogames.
Douze de ceux-ci impliquant des individus étrangers à
la commune nous donnent la mesure de l’éclatement de
l’espace couvert par les « Blancs-Matignon » dans
leur déplacement.
A la
cinquième génération, ce double mouvement spatial
et hétérogame se confirme à l’envie puisque
sur les 42 mariages 32 sont hétérogames et originaires
de l’ensemble de la Guadeloupe voire au-delà. Aussi
le déplacement de certains vers d’autres communes s’accentue
là particulièrement avec l’absence dans les
actes de mariage de 14 couples parents sur les 31 théoriques.
Si
une majorité a suivi cette nouvelle voie, quelques-uns ont
pu au contraire tirer profit du renouveau socio-économique
pour aller chercher ailleurs le conjoint « blanc » qui
devient alors encore plus difficile à trouver dans sa propre
région des Grands-Fonds du Moule. On l’a vu précédemment
deux « petits-blancs » de l’île voisine
de la Désirade(le patronyme Euder) domiciliés au Moule
et une autre de de l’île de Marie-Galante (Bastide)
domiciliée à Saint-Claude ont été des
conjoints. Dorénavant, les communautés de «
petit-blancs » de l’archipel pourront être directement
« démarchées ». C’est en tout cas
de cette façon que l’une de notre informatrice nous
a expliqué l’origine de nombreuses unions avec des
« petits-blancs » de l’île de Saint-Barthélémy
située au nord de la Guadeloupe.
En
effet, parmi les 37 mariages exogames de la cinquième génération,
cinq sont homogames et impliquent des Saint-Barths (trois mariages)
et des Marie-Galantais (deux mariages). On remarque que ce sont
plutôt les mêmes familles qui continuent de se marier
aussi dans l’endogamie « Blanc-Matignon » (cinq
mariages). Familles qui peuvent être d’ailleurs stigmatisées
par d’autres « Blancs-Matignon » comme racistes.
Avec
cette période de modernisation de la Guadeloupe les «
Blancs-Matignon » vont faire leur entrée dans la société
guadeloupéenne. Inversement, cette société
va visiter les « Blancs-Matignon ». Cette rencontre
en mobilisant des « noirs » de niveaux socio-économiques
différents de celui des paysans « noirs » des
Grands-Fonds, renvoit aux « Blancs-Matignon » une autre
image d’eux-mêmes. Image qui ne doit certainement pas
leur être glorieuse (« Blanc-Matignon »= «
blanc » pauvre dégénéré et sauvage).
En intégrant cet espace globale, ils intègrent aussi
le discours et l’idéologie sur la couleur de peau dont
il procède. Idéologie où la couleur de peau
valorisée n’est pas tant la peau « blanche »
que l’infinité de peaux « noires » claires,
et une valorisation qui ne se traduit pas en terme de discrimination
sociale. Enfin, et pour couronner le tout, avec les années
1970, on assiste dans toutes les Amériques noires et donc
aussi en Guadeloupe à une revalorisation du « noir
» (« Black is beautiful ») parallèlement
à un mouvement indépendandiste guadeloupéen
qui fait explicitement des « blancs », les oppresseurs
et des « noirs », les opprimés.
Ils
seront donc doublement repoussés, en tant que « blanc
» et en tant que « Blanc-Matignon ». Dans cette
intégration à la société guadeloupéenne
globale, la haute idée qu’ils se font de leur couleur
de peau ne pourra être qu’ébranlée.
Avant
de terminer, nous devons revenir sur les mariages hétérogames
et sur l'explication qu'en donne Francine Chartrand (61).
Elle
publie son article en 1965, ses recherches sur le terrain sont donc
antérieures. Les mariages hétérogames se multiplient
vers la fin des années 1960, l’auteur n’a donc
pas encore connaissance de ce bouleversement. Jusqu’à
la période où elle effectue ses recherches, les mariages
hétérogames sont minoritaires. Elle va formuler l’hypothèse
selon laquelle ces mariages seraient en partie le fait d’une
hypergamie économique. Celle-ci serait une manière
de compenser le racial (la peau noire du conjoint dévalorisé)
par l’économique (son statut socio-économique
avantageux). Elle s’appuie pour cela sur la constatation que
les niveaux social et économique du conjoint de couleur
ne sont jamais inférieurs à ceux du blanc et qu’ils
sont égaux dans la moitié des cas (62).
Jusque dans les années 1960, nous n’avons, pour notre
part, observé aucune proportion de moitié, de conjoints
hétérogames ayant un statut socio-économique
supérieur à celui du conjoint « Blanc-Matignon
» (63). Dans une écrasante
majorité, ces conjoints hétérogames ont un
statut socio-économique égal au conjoint « Blanc-Matignon
», autrement dit ils sont cultivateurs. Si les présumés
50% de cas de mariage où le conjoint « noir »
a un statut socio-économique supérieur à celui
de son conjoint « Blanc-Matignon », sécurisent
effectivement l’hypothèse d’une hypergamie économique,
celle-ci devient caduque quant aux 50 autres pourcent de mariages
hétérogames. Elle l’est encore plus face à
la montée galopante de mariages hétérogames
dès la fin des années 1960. Car dans une telle perspective,
l’amélioration du niveau de vie des « Blancs-Matignon
» consécutive aux effets de la départementalisation,
aurait du faire disparaître purement et simplement les mariages
avec des non- « blancs ».
Nous
pensons donc que la multiplication de ces mariages est plutôt
le signe d’un changement de mentalité. On ne peut pas
là non plus constater une inégalité des statuts
socio-économiques en faveur des conjoints non- « blancs
». D’ailleurs, la départementalisation a aussi
pour effet de réduire considérablement la stratification
socio-économique avec la constitution d’une vaste classe
moyenne dans laquelle vont se fondre les « Blancs-Matignon
».
Quant
aux mariages hétérogames d’avant les années
1960, ils peuvent s’expliquer par la difficulté accrue
de trouver un conjoint entre soi, seul stock de conjoint «
blanc » dans la région. Et, corollairement du fait
de l’émiettement du patrimoine foncier, l’impossibilité
de céder une portion de ce qui reste bien le seul héritage
possible.
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