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Nous
avons vu précédemment la constitution d’un groupe
de « petits-blancs » au rythme des générations
en une forme inédite jusque là dans la région:
un petit nombre d’individus habitants-propriétaires
dispersés dans l’ensemble des Grands-Fonds vont se
concentrer sur un espace restreint de la région, les Grands-Fonds
du Moule, et qui là se marieront entre eux.
Ce
groupe qui amorce sa constitution entre 1856 et 1877 se refermera
hermétiquement sur lui-même de 1887 à 1916,
par le mariage entre eux et entre eux seulement de leurs enfants.
Cette totale fermeture à l’extérieur quant au
choix du conjoint ne sera pas le fait des enfants de l’intégralité
des parents de la première génération puisque
4 des 16 couples de celle-ci verront leurs enfants quitter le Moule
et donc se marier ailleurs.
La
troisième génération (1916-1943) sera celle
de la rupture avec l’endogamie parfaite, 8 mariages exogames
apparaissent sur les 49 recensés. Cependant ces conjoints
exogames sont en majorité « blancs », de la région
et habitant-propriétaires, étant en cela plutôt
homogames qu’exogames. Aussi, le faible émiettement
du groupe, observé de la première à la deuxième
génération, ne se produira pas à la troisième
génération.
Cette
forme que prendra le groupe jouira d’une certaine stabilité
de 1943 à 1970, portion de la quatrième génération
qui est exclusivement constituée du mariage des enfants de
la troisième génération. Quelques véritables
mariages exogames annoncent déjà un changement ( 3
mariages exogames sur les 7 se font avec des non-« blancs
», les 4 autres sont homogamiques) qui se produira progressivement
au cours de la deuxième portion de la quatrième génération
(1972-1982) où coexistent les mariages des enfants de la
troisième génération et ceux des enfants du
début de la quatrième génération. En
effet, 15 des 30 mariages de cette période sont exogames.
L’exogamie totale se multiplie. Ce qui filtrait le choix du
type de conjoint exogame semble avoir disparu. La figure représentative
de ce conjoint est le reflet inversé de ce qui prévalait
jusqu’alors, une couleur de peau non- « blanche ».
La
cinquième génération ne fera que renforcer
à l’extrême ce renversement de processus: sur
les 42 mariages enregistrés de 1982 à 1994, 37 se
feront dans l’exogamie.
Cette
obsession à vouloir rester entre soi, rester entre «
blancs », rester « blancs » qui se manifeste de
1856 à 1970 est non seulement inédite pour la période
et pour la région mais aussi atypique. Nous l’avons
vu avec les travaux de Georges Lawson-Body, au moment où
se constitue le groupe des « Blancs-Matignon », l’effectif
des « blancs » dans les Grands-Fonds dépasse
de loin celui des « Blancs-Matignon ». Ces derniers
n’en représentent, du reste, qu’une infime minorité.
C’est
de cette majorité de « blancs » que les «
Blancs-Matignon » vont précisément se démarquer.
Celle-ci aura une attitude diamétralement opposée:
au lieu de rester entre soi sur un espace restreint et dans la même
activité d’habitant-propriétaire, elle se fondera
dans la population non-« blanche » par voie d’alliance
puis quittera la région vers des horizons professionnels
plus rentables.
Cette
disparition progressive des « blancs » des Grands-Fonds
doit être prise en compte dans l’analyse des facteurs
qui auraient déterminé la constitution puis le renforcement
du groupe des « Blancs-Matignon ».
A.
Les « blancs » des Grands-fonds à la fin du XIXème
siècle: une autre alternative.
La
deuxième moitié du XIXème siècle est
une période rude pour les « blancs » des Grands-Fonds
habitants-propriétaires dont font partie les futurs «
Blancs-Matignon ». La chute du cours du café, culture
principale, amorcée dés la fin du XVIIIème
siècle et l’abolition de l’esclavage en 1848,
sont les deux événements majeurs qui vont bouleverser
définitivement le destin de cette classe socio-raciale mais
aussi de l’ensemble des habitants des Grands-Fonds, en particulier
les « noirs » nouveaux-libres.
Nous
avons abordé déjà la question des difficultés
du café, cependant nous pouvons simplement ajouter que l’abolition
de l’esclavage libérant la main-d’oeuvre des
habitations ne fera qu’aggraver une situation déjà
fort précaire. Situation qui aura déjà poussé
les exploitants « blancs » les plus faibles et donc
ruinés, à vendre leurs habitations avec tous leurs
esclaves aux habitants sucriers qui, avec l’abolition de la
traite sous la Monarchie de Juillet (49),
manquaient de main-d’oeuvre.
Les
esclaves, affranchis par l’abolition, deviennent selon la
terminologie administrative de l’époque des «
nouveaux-libres ». Si en 1818 (50)
il n’y a pas moins de 20740 esclaves recensés aux Grands-Fonds,
et si on se rappelle que les habitations caféières
dans lesquelles ils travaillent se trouvent dans d’extrêmes
difficultés, on devine aisément qu’une demande
en nouveaux esclaves ne pouvait plus se justifier. De toute façon,
une dizaine d’années plus tard, un étau abolitionniste
va se refermer étroitement sur la traite transatlantique
freinant tout accroissement démographique de la population
servile en Guadeloupe. Au contraire, et à cause de cela,
comme nous l’avons dit plus haut, des habitants sucriers des
plateaux de la Grande-Terre vont puiser dans ce réservoir
de main d’oeuvre des Grands-Fonds devenue de plus en plus
inutile aux habitations caféières les plus touchées
par la crise du café. On peut donc penser qu’au lendemain
de l’abolition de l’esclavage en 1848, quarante ans
plus tard, l’effectif de la population des nouveaux libres,
diminué par les ponctions des habitants sucriers mais rehaussé
par l’accroissement naturel, doit se situer autour de 20000
individus. En 1818 et toujours aux Grands-Fonds, la population de
« blancs » s’élève à 2829
et celle des « libres de couleur » à 1853.
Cette imposante population de nouveaux libres va se livrer à
une politique volontaire de constitution d’un patrimoine foncier,
déjà amorcée par les « affranchis »
de la première moitié du XIXème siècle.
Dans
la majorité des cas, ce patrimoine sera constitué
dans leurs anciens lieux de travail et de résidence. En effet,
les habitants-propriétaires, « blancs » comme
« libres de couleur », vont se trouver dans une situation
de pénurie de main d’oeuvre dès l’abolition
de l’esclavage qui va aggraver davantage leur situation financière.
Pour y palier, ils seront amenés à vendre des parties
de leur patrimoine foncier à leurs anciens esclaves contre
le travail agricole de ceux-ci. Plus tard, ces nouveaux-libres qui
auront accumuler un petit patrimoine financier pourront acheter
d’autres portions de terre aux habitants-propriétaires,
transactions qui auront déjà été initiées
par des affranchis avant l’abolition. Le patrimoine foncier
des habitants-propriétaire devenu une véritable monnaie
d’échange, leur assurera, provisoirement en tout cas,
une relative accalmie. Mais leur patrimoine foncier s’émiette
au rythme de ces transactions et on atteint bientôt les limites
du système. Car à moins de vendre l’intégralité
de ce qui reste de son patrimoine et de se réorienter économiquement,
ce patrimoine cesse d’être monnaie d’échange
quand il n’y a plus que l’espace d’habitation
et de subsistance. Les habitants-propriétaires et particulièrement
leurs descendants arrivent donc à un point où ils
ne peuvent rien échanger contre travail et biens financiers.
Et ce travail de la terre, difficile dans les Grands-Fonds, demandant
une main d’oeuvre conséquente, est ce qui garantit
la vie économique voire la subsistance quand il commence
à se faire rare. C’est à ce moment que l’échange
avec les nouveaux libres, jusque là marchand, va se muer
en échange matrimonial. En effet, ce nouveau type d’échange
par les liens de solidarité et de parenté qu’il
entraînera, facilitera la mobilisation d’une main d’oeuvre
nécessaire au travail de la terre pour les cultures vivrières
qui remplacent en importance la culture du café.
Les
descendants des habitants-propriétaires, de « blancs
» qu’ils étaient jusqu’alors, deviendront
métis mais demeureront toujours une classe dominante. Et
ce processus dynamique d’adaptation va enfin se terminer vers
l’extrême fin du XIXème, par un départ
des Grands-Fonds et un abandon de la production agricole du fait
des limites objectives à l’accumulation (51)
inhérentes à celle-ci dans cette région et
à cette époque : les parcelles ou portions effectivement
mises en cultures demeurent généralement petites (inférieures
à deux hectares) en raison de la pénurie de main d’oeuvre,
du caractère rudimentaire des équipements, de la pénibilité
du travail sur les mornes et de la pratique de cycle forestier de
longue durée (52).
Les
espoirs vont se tourner désormais vers le commerce et vers
les emplois de la fonction publique, auxquels mène l’
enseignement secondaire et supérieur. Pour mener à
bien la réalisation financière de ces projets, le
patrimoine foncier va de nouveau servir de monnaie d’échange
mais cette fois-ci dans une active politique de spéculation
où achats et reventes de terre se succéderont à
une cadence frénétique.
B.
L’originalité des « Blancs-Matignon ».
Au
lendemain de l’abolition de l’esclavage, les ancêtres
des « Blancs-Matignon » sont encore partie intégrante
de la classe socio-raciale des habitants-propriétaires «
blancs » et la réponse qu’ils donnent à
la perte de la main d’oeuvre est celle de leur classe. Mais
s’ils vendent aux nouveaux libres des portions de leur terre
contre argent et force de travail, ils s’arrêtent là
dans l’échange avec ces derniers. Nul échange
matrimoniale. C’est bien sur ce point précis que divergent
sept familles de « blancs » qui deviennent dès
lors « Blancs-Matignon » parce que se séparant
définitivement du reste des « blancs » qui se
fondent eux dans le creuset du métissage. Tout ce que ce
choix opère comme changement chez ces « blancs »
au moment où il n’est plus possible de morceler la
terre ( liens d’amitié et de parenté avec les
nouveaux libres, nouvelle disponibilité de la main d’oeuvre,
production agricole marchande, spéculation foncière
et mutation sociale vers le commerce et la fonction publique), sera
autant de distance prise avec les « Blancs-Matignon »
qui commencent alors à s’engouffrer dans un appauvrissement
chronique pour des raisons inverses: refus de procéder à
des échanges matrimoniaux avec les nouveaux libres et leurs
descendants, diminution progressive du nombre de conjoints «
blancs » au fur et à mesure que ceux-ci se marient
aux « noirs » et inversement, choix du conjoint opéré
entre soi, main d’oeuvre de plus en plus insuffisante pour
une production agricole qui sera de moins en moins marchande, morcellement
du patrimoine foncier à chaque héritage aggravé
par un taux de natalité élevé, etc..
1.
Les transactions foncières réalisées par les
« Blancs-Matignon ».
Avant
d’analyser cette fermeture matrimoniale inattendue des «
Blancs-Matignon », nous allons montrer par le tableau suivant
les transactions foncières effectuées par ceux-ci.
Ce tableau a été établi à partir de
la répartition des transactions foncières selon
le groupe ethno-social des lignages d’acquéreurs, par
période et commune-siège (53),
et de l’équivalent pour les cédants, que G.
Lawson-Body a constitué d’après les minutes
notariales conservées aux archives départementales
de la Guadeloupe.
Distribution
des actes et des lieux de transaction foncière selon le patronyme
et la période: les cédants.
(2) : voir note 54.
Le
tableau suivant nous montre que dans ce type de transaction, les
« Blancs-Matignon » sont également acquéreurs.
Distribution
des actes et des lieux de transaction foncière selon le patronyme
et la période: les acquéreurs.
On
note l’absence du patronyme Bardeur dans ces opérations.
On remarque aussi l’énorme poids des actes de vente
(50) par rapport aux actes d’achat (11) et, dans le même
rapport, l’écart séparant le nombre de patronymes
qui réalisent les premiers (7) de celui de ceux qui réalisent
les seconds (4).
Dans les deux tableaux, le patronyme Boucher est celui qui se livre
le plus à ces transactions. Un autre point commun aux deux
tableaux c’est la forte proportion de transactions entre 1875
et 1900, 28 pour les ventes et 5 pour les achats. Avant l’abolition
de l’esclavage de 1848, la tendance à ce type de transaction
est encore très faible (trois pour les cédants et
une pour les acquéreurs).
C’est avec cette date décisive que le mouvement de
morcellement du patrimoine foncier se généralise et
s’amplifie, passant du simple au double de la troisième
(1849-1874) à la quatrième période (1975-1900).
Mais cette forte tendance qu’illustrent ces chiffres (41 actes
de vente de 1849 à 1900) doit être atténuée
par les sept actes d’achats réalisés à
la même période par les patronymes Boucher, Bourgeois
et Ramade réunis. Achats qui indiquent que ces derniers se
sont livrés à des spéculations foncières
à l’instar des autres habitants-propriétaires
des Grands-Fonds mais dans de beaucoup plus faibles proportions
car, ne l’oublions pas, leur patrimoine foncier et financier
est déjà fortement entamé et ils n’ont
pas cet ambitieux et coûteux projet de mutation sociale.
Le
début du XXème marque la fin de ces opérations
d’exploitation financière du patrimoine foncier, seuls
les patronymes Boucher et Ramade vendent encore (6 actes) et seul
Bourgeois achète (3 actes).
On note l’apparition inattendue du patrimoine « petit-blanc
» Saint-Prix avec l’achat d’un terrain au Moule
entre 1875 et 1900.
Avec
ces actes, on apprécie l’importance du patrimoine foncier
des « Blancs-Matignon » et de leurs ascendants et sa
dispersion sur l’ensemble des Grands-Fonds mais aussi sur
l’Est de la Basse-Terre et de la Grande-Terre.
Tous ces actes montrent nettement l’inscription des ascendants
des « Blancs-Matignon » dans le processus d’adaptation
des habitants-propriétaires des Grands-Fonds aux bouleversements
provoqués par l’abolition de l’esclavage. Mais
la part faible accordée aux achats de biens immobiliers signale
déjà, du dehors, une divergence qui s’exprime
dans la sphère du privé, celle du mariage.
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