www.lameca.orgCouleur de peau et parenté
chez les "Blancs-Matignon" de la Guadeloupe :

entre réel et imaginaire

Par Gustav Michaux-Vignes

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IV. Description des actes de mariage.

A. Présentation du corpus.

Ce fichier nettoyé compte 210 actes de mariage, partant de 1816 et se terminant en 1994 soit un total de 420 individus. La première tentation a été pour nous de trouver dans cet ensemble de mariages, les informations qui pouvaient ancrer l'entité « Blancs-Matignon »encore flou dans la réalité.

Sur la période, le nombre de mariages endogames (un « champ » « endogamie-exogamie » a permis de classer les « enregistrements » en endogames ou exogames selon que l'individu « Blanc-Matignon » se mariait avec un autre « Blanc-Matignon », c'est-à-dire au sein des 7 familles, ou en dehors de celles-ci) s'élève à 132 soit 63% des unions et celui des mariages exogames à 78 (37%). Certes, il ne s'agit là de rien d'autre qu’une simple subdivision des mariages en deux catégories qui ne dit pas plus que la lourde fréquence des mariages contractés au sein d'un groupe d'individus appartenant à un nombre limité de familles (7, Saint-Prix, le 8éme patronyme n'intervenant que sur la fin de notre période, il n'est donc pas juste de le comptabiliser dans un calcul qui embrasse une durée de 178 ans).

B. Evolution de l’alliance génération par génération (1816-1994).

La présentation qui va suivre a été possible après avoir établi un deuxiéme type de diagramme de parenté, organisé non plus autour du nom du père mais autour du passage des parents aux enfants; Les mariés de la période qui débute en 1816 étant les parents des mariés de la période suivante, ainsi de suite.

1. 1816-1856: la fin du vaste groupe de « petits-blancs ».

Quand on examine les mariages à partir de 1816 à l'aide de nos diagrammes, on fait le constat d’une caractéristique commune à tous les patronymes, leurs croisements matrimoniaux mutuels commencent de façon relativement nette à la deuxième moitié du XIXème siècle. Avant cette période, chaque patronyme noue de son côté des alliances avec des individus portant des noms de « blancs » habitants-propriétaires de la région des Grands-Fonds, mais différents des sept considérés comme « Blancs-Matignon ». Des mariages entre quelques-unes de ces sept familles peuvent se produire, mais ce n'est qu'à partir du milieu du XIXème siècle qu'ils s'étendent à l'ensemble des familles.

De 1816 à 1855, on compte 12 mariages dont 3 au sein des 7 familles: les couples Boucher-Boucher et Matignon-Bourgeois se marient au Moule en 1816 et Bardeur-Ramade à Morne-à-l’Eau en 1829. Pour cette période, les germains de ces 3 couples et les enfants des deux premiers, se marient avec des individus n’appartenant pas aux 7 familles. Le changement dans le choix du conjoint va se produire chez leurs frères et soeurs à partir de 1856.

2. 1856-1877: la génération fondatrice.

C'est en effet tout au long de ces 21 années que se produit une profonde métamorphose. On passe d'une vaste classe d'habitants-propriétaires blancs à un petit groupe de blancs endogames. Ce changement socio-économique qui s'opère au sein du groupe des blancs de la région et de l'époque, trouve aussi son versant dans l’occupation de l'espace, par un passage du vaste champ délimité par les Grands-Fonds dans leur ensemble à celui exclusivement circonscrit aux Grands-Fonds du Moule.
Voyons mariage après mariage la genèse de ce double mouvement de concentration, social et géographique.

Nous dénombrons 16 mariages de 1856 à 1886 mais nous présenterons uniquement ceux qui unissent la première fois les mêmes familles.

Distribution des individus selon le patronyme et le sexe (1856 et 1886).

(1) : voir note 42

Les alliances fondatrices du groupe, 1856-1877.

1856 ouvre ce mouvement avec le mariage de Jean-Baptiste Bourgeois et de Marie-Françoise Matignon dont la migration de Morne-à-l'Eau vers le Moule remonte avant 1790. Cette alliance première dans le mouvement de naissance des futurs « Blancs-Matignon » est le premier mariage consanguin car le père du marié est l'oncle maternel de la mariée. En effet, celle-ci est issue du mariage entre Jacques F. Matignon et Charlotte V. Bourgeois, la tante de son mari, contracté en 1816. Cette union des familles Matignon et Bourgeois va faire de celles-ci une seule et même famille quand elles s'uniront, en cette deuxième moitié du XIXème siècle, aux 5 autres patronymes. Cette alliance de 1856 fait aussi apparaitre des liens au moins d'amitié entre les familles impliquées et la famille Berlet arrivée au Moule en provenance de Sainte-Anne entre 1844 et 1849 et qui est représentée ici par Arthur Berlet, témoin au mariage.

1861 est l'année des alliances entre les familles Ramade et Matignon (Matignon-Bourgeois pourrait-on dire aussi), et celle des Berlet et des Roux. Un des frères de la précédente Marie-Françoise Matignon, Antoine J. Matignon se marie à Marie M. Ramade née à Morne-à-l'Eau et arrivée au Moule avec sa famille avant fin 1843. Dès lors, la famille Ramade est celle qui va lier, par alliances interposées, toutes ces familles déjà parentes entres elles avec les 4 restantes.

Baptiste M. Roux se marie à Marie J. Berlet. Leurs familles sont arrivées au Moule, pour le premier après 1836 et pour la deuxième après 1844. Là encore la présence du témoin Joseph Matignon, déjà impliqué dans l'alliance précédente, confirme bien les liens d'amitié constatés dès 1856.

En 1862, Joseph Bardeur né à Morne-à-l'Eau et dont la famille est déjà alliée aux Ramade par le mariage en 1829 de son père avec sa mère Désirée Ramade, tante de la Ramade précitée pour l'année 1861, se marie à Marie Palmire Berlet, soeur de Marie Joseph Berlet. Avec ce mariage de 1862 toutes les familles (exceptés les Boucher) sont déjà parentes par alliance puisque depuis la génération de leurs parents, les Bardeur sont unis aux Ramade et que ces derniers sont dès 1861 de la même famille que les Matignon et les Bourgeois. Le mariage Bardeur-Ramade de 1829 qui fait parents entre eux les deux groupes déjà constitués c'est-à-dire Bourgeois, Matignon, Ramade d'un côté et Bardeur, Roux, Berlet de l'autre, trouvera un équivalent en 1874 par le mariage d'Alexis C. Berlet et Théotine J. Ramade, le frère et la soeur de ceux du même nom déjà cités.

Enfin, la famille Boucher fera son apparition en 1877 avec le mariage de la veuve Marie Palmire Berlet et de Eugène Boucher.

On voit que dès 1862, 6 des 7 familles sont déjà alliées. Il faudra attendre 15 ans pour que les Boucher s'unissent à ce groupe. Ainsi, à une exception près, il n'a pas fallu plus de 6 années pour voir se constituer le groupe des futurs « Blancs-Matignon ».

Aussi, toutes ces alliances sont contractées au Moule par des familles dont 4 y sont installées depuis peu (Bardeur et Ramade viennent de Morne-à-l'Eau, Berlet de Sainte-Anne et Roux de Pointe-à-Pitre) à l'exception des Bardeur dont le fils marié au Moule en 1862 repartira avec son épouse dans sa commune de naissance et qui est aussi celle de sa famille, Morne-à-l'Eau. La famille s'installera définitivement au Moule entre 1871 et 1885.

Autre aspect récurrent, tous ces individus sont des propriétaires terriens.

Ce rapprochement de 7 familles sur un espace commun n’est pas synonyme de totale fermeture. On note 4 alliances avec des patronymes étrangers (Lambert, Prévaul, Couppé de Kerloury et Sauvan) (43). Ce qui semble primer c’est d’abord l’alliance des 7 familles que ne menacent en rien ces quelques unions atypiques. Aussi, à l’exception du patronyme Prévaul originaire de la France, les patronymes exogames ont en commun avec les patronymes « Blancs-Matignon » d’être originaires des Grands-Fonds et d’appartenir à la classe des habitants-propriétaires.

On l'a vu, à partir de 1856, des familles de « petits-blancs » constituent une vaste parentèle. Cette forme de regroupement se maintiendra jusqu'à nos jours et ce que l'on appellera plus tard « Blanc-Matignon » n'apparaît que maintenant. Ce qui émerge ici est quelque chose de nouveau sur le plan de la structure sociale. C'est seulement à la génération suivante, celle des enfants de ces quelques individus ayant choisi de s'interallier que l'on pourra étudier la permanence d'un type d’alliance qui tourne le dos au monde extérieur.

Si pour la période 1856-1877 nous n’avons insisté que sur les premiers mariages unissant les mêmes familles entre elles, afin de saisir la constitution progressive du groupe, d’autres mariages ont cependant répété et renforcé ce raprochement déjà amorcé. Ces mariages ont concerné des individus appartenant à la même génération que ceux précédemment présentés sur une période couvrant la première mais se poursuivant jusqu’en 1886. En plus des six mariages fondateurs, on en compte dix.

Tous les mariages de 1856 à 1886.

(1) : voir note 44. (2) : voir note 45.

3. Les premiers enfants du clan (1887-1916).

Distribution des individus selon le patronyme et le sexe (1887-1916).

Sur les 23 mariages de cette génération, seule l’union Matignon-Lambert se démarque par rapport à toutes les autres, contractées au sein des 7 familles. Mais, Lambert étant allié à Berlet une génération auparavant et à Matignon trois générations auparavant, appartient au groupe. On peut donc dire qu’à la deuxième génération, il n'y a pas une seule alliance qui fasse intervenir un individu extérieur à la région et au groupe constitué à la première génération. La fermeture est entièrement consommée.

Tous les mariages (1887-1916).

A la génération des parents nous avons noté quatre unions impliquant des patronymes étrangers: Prévaul, Sauvan, Couppé de Kerloury et Lambert. Les trois derniers étant portés par des femmes, ils n'apparaissent pas à la génération des enfants. Couppé de Kerloury et Lambert sont des patronymes parents, il y a donc deux unions réellement exogames à la génération des parents. Prévaul est le seul parmi ceux-ci à être porté par un homme. Il sera absent des actes de mariage des enfants du groupe. Son acte de mariage avec Marianne Matignon nous dit qu'il est né en France de parents qui y sont domiciliés et qu'il est cultivateur. De tous les conjoints des six frères et soeurs de son épouse il est le seul « blanc » à n’être ni originaire des Grands-Fonds, ni propriétaire.

Les professions qui apparaissent dans les actes de mariage sont habitant-propriétaire (propriétaire d'une habitation et la gérant), propriétaire, habitant (gérant non-propriétaire de l'habitation, et pour les « petits-blancs » de notre étude concerne les enfants qui n'ont pas encore hérité de leurs parents) et cultivateur qui apparaîtra seulement à partir de 1906, signe de l'amorce du processus d'appauvrissement des « Blancs-Matignon » et du morcellement de leurs propriétés.

Cultivateur est précisément la profession qui est mentionnée dans l'acte de mariage d'Isaac Prévaul, ce qui le démarque là aussi des autres conjoints qui sont au moins habitants. A regarder les lignées, on voit nettement que la gérance d'une habitation est laissée au fils, cela coûte moins cher au propriétaire et pour les enfants, c'est peut-être la seule alternative professionnelle, d'autant plus que le groupe des « blancs » commence à se replier sur lui-même. Dans un tel contexte, Isaac Prévaul ne peut pas espérer de sa belle famille la gestion d'une habitation et encore moins son héritage car il y a deux fils donc dejà deux candidats à la profession d'habitant et quatre filles qui doivent trouver époux auprès des autres familles blanches de la région. La cinquième fille de la famille, en épousant Isaac Prévaul libére l'effectif du groupe des blancs d'un élément et donc la difficulté de lui trouver un conjoint blanc dans la région. Le couple n'a alors d'autre alternative que de quitter la région et sa future progéniture ne pourra pas non plus réintégrer le groupe. La condition de propriétaire semble être décisive dans le choix du conjoint qui semble être par ailleurs l’affaire des parents.

Nous notons déjà que sur les 14 unions de la génération précédente, 3 sont absentes ici en qualité de parent: Berlet-Lambert, Berlet-Ramade et Berlet-Bourgeois. Par contre, Berlet-Sauvan, l’une des deux unions exogames de cette génération fondatrice, est présente ici en tant que parent.
A propos de ces 23 mariages contractés exclusivement entre soi on peut avancer la notion d’endogamie dont il nous faudra plus tard étudier la signification. Cette endogamie est souvent synonyme de consanguinité. C’est ce que nous allons maintenant présenter en partant des mariages entre parents les plus proches.

Distribution selon le type de cousinage liant les mariés.

Les plus proches parents mariés entre eux sont représentés par les trois cas d’unions entre cousins germains bilatéraux ( les enfants des unions d’un couple de germains avec un autre autre couple de germains). Ceci concerne deux unions Ramade-Ramade et une union Matignon-Ramade.

Mariage entre cousins germains bilatéraux.

Il existe deux cas d’union entre cousins qui sont d’un côté, germains et de l’autre, issus de germains ( Ramade-Matignon et Matignon-Matignon).

Mariage entre cousins germains et issus de germains.

Il y a sept cas de mariages entre cousins germains monolatéraux ( deux fois Bourgeois-Matignon, Berlet-Ramade, Boucher-Berlet, deux fois Berlet-Berlet et Matignon-Lambert).

Mariage entre cousins germains monolatéraux.

Et enfin un cas d’union entre cousins issus de germains (Matignon-Bardeur).
Nous avons constatés quatre unions de jeunes filles avec un cousin germain de leur père ou de leur mère ( deux fois Ramade-Berlet, Ramade-Bardeur et Ramade-Bourgeois) et une union avec le cousin germain bilatéral de la mère (Ramade-Roux). Nous précisons que de ces cinq mariages, trois ont été contractés avec les enfants des premières unions de cette génération 1887-1916. Ces cinq unions sont aussi celles de cinq frères Ramade.

Mariage avec le cousin germain de la mère.

Enfin, cinq mariages rapprochent des individus parents, par alliance d’un oncle ou d’une tante de l’épouse avec un oncle ou une tante de l’époux (Roux-Matignon et Matignon-Roux, figure 1) ou d’une famille interposée à la génération antérieure (Bardeur-Bourgeois et Matignon-Berlet parents par l’intermédiaire de la famille Ramade, figure 2).

Figure 1

Figure 2

Sur les 23 mariages de cette génération, 19 se font donc entre parents consanguins.

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