www.lameca.orgCouleur de peau et parenté
chez les "Blancs-Matignon" de la Guadeloupe :

entre réel et imaginaire

Par Gustav Michaux-Vignes

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III. Les conditions de vie économique des « petits-blancs ».

Un exemple d'habitation caféière : La Grivelière de la commune de Vieux-Habitants
(Plans tirés de l’article de Marie-Claude Houin-Perrouillet, « Un domaine caféier à la Guadeloupe: La Grivelière », L’Homme, 1978, tome 8, n°1, pp.28-29.)


Penchons nous sur cette activité agricole que menaient les « petits-blancs » et pour laquelle ils se sont déplacés jusqu’aux Grands-Fonds; l'exploitation des cultures dites secondaires, à savoir autres que la culture principale de la canne-à-sucre.

A cette époque, les « blancs » ne sont pas localisés à la seule région des Grands-Fonds du Moule mais à l'ensemble géographique de la région et cela pour cause, leurs effectifs démographiques sont de très loin supérieurs à ceux d'aujourd'hui. Selon l'« Etat Nominatif des Citoyens... » de 1796-1797, on y compte 1519 blancs. A cette date, période de l’âge d'or des cultures secondaires: sur 826 habitations, les blancs en possèdent 624 soit 75,5 %, les 202 habitations restantes sont réparties entre les « gens de couleur » (166) et les « noirs affranchis » (36). Ces deux dernières classes d'habitants-propriétaires ont respectivement pour effectifs, 744 personnes et 149 personnes. Aussi, la population globale des Grands-Fonds s'élève à 20 075 personnes. La classe des habitants-propriétaires qui compte 2412 personnes ne représente donc que 12 % de l'ensemble de la population. L'immense majorité de la population des Grands-Fonds, c'est-à-dire les 17 663 personnes restantes sont des cultivateurs (11 014 esclaves), des domestiques (489 « esclaves de maison ») et enfin des charrons, des charpentiers et des couturières (72 « esclaves à talents ») qui sont tous répartis dans les habitations à raison de 10 540 esclaves (toutes catégories confondues) chez les propriétaires blancs soit 60 % d'entre eux et une moyenne de 17 esclaves par habitation, 901 esclaves chez les propriétaires « gens de couleur » soit 5 % et 5 esclaves par habitation, 134 esclaves chez les propriétaires « noirs affranchis » soit moins de 1 % et 4 esclaves par habitation.

On constate donc que durant toute cette phase de rentabilité des cultures secondaires qui accorde aux Grands-Fonds une place de choix dans l'économie de l'île, les habitations de « blancs » sont non seulement les plus nombreuses mais aussi les plus riches (à en voir le nombre d'esclaves et la superficie, même s'il s'agit d'unités de petites dimensions), érigeant ainsi leurs propriétaires en véritable élite économique de la région. Cette élite blanche dont l'effectif l'inscrit en minorité (13 %) par rapport à la majorité de la population, elle de couleur, reproduit en cela et dans l'espace délimité par les Grands-Fonds, la situation de « minorité dominante » décrite par Edith Kovats-Beaudoux à propos des « Békés » (17) de la Martinique.

Il n'y a pas encore de « Blancs-Matignon » mais ce que l'on peut se risquer à appeler une classe socio-raciale, une communauté socio-économique d'autant plus homogène et continue que les contraintes naturelles des cultures secondaires (café et cacao) lui imposent de se concentrer dans la partie centrale des Grands-Fonds.

Les nombreux « petits-blancs » de la région, dont faisaient partie les ancêtres des « Blancs-Matignon », n'étaient pas tous propriétaires de petites habitations et le cas échéant pouvaient mener de front d'autres activités (maitre de forge, charpentier, entrepreneur, marchand etc) (18). Ils pouvaient être aussi selon l'appellation de l'époque, « habitant » c'est-à-dire gérant non-propriétaire. Quand ces activités rapportaient un revenu suffisant, ceux qui les exerçaient étaient souvent tentés de constituer un patrimoine foncier dans les Grands-Fonds. Cela leur assurait un revenu suplémentaire (par la spéculation ou l'exploitation agricole) non négligeable en ces temps d'équilibre économique précaire. Aussi, patrimoine foncier et prestige social ne sont pas indifférents dans cette idéologie « de la vieille société paysanne métropolitaine », dont est imprégnée la colonie toute entière. (19)

Chez ces « petit-blancs » toujours « en quête des meilleurs conditions pour la réalisation de leur projet» (20), la mobilité géographique est de mise. Les membres porteurs des patronymes qui nous intéressent sont à cet égard d'assez bons exemples. Avant de se concentrer dans les Grands-Fonds du Moule, ils ont eu des itinéraires fort variés. Cette mobilité d'installation s'accompagne aussi d'une mobilité incessante, au sein des membres d'une même famille, entre les Grands-Fonds et les bourgs.
Avant d'aborder le thème des petites habitations et des cultures secondaires, il nous faut insister sur un point soulevé par B. Lawson-Body à propos des « petits-blancs », qui remet en question toute tentative de penser ce groupe comme uniforme. C'est la très « grande diversité des statuts sociaux entre les membres des groupes de parenté où se recrutent les petits-blancs ». Les alliances semblent mettre en évidence une certaine préférence dans le choix du conjoint, phénomène constaté par l'auteur et par nous même au cours de notre analyse de la genèse de la parentèle « Blanc-Matignon ».

Au vu des listes d'habitations secondaires fournies par les deux recensements, l' exploitation des cultures secondaires semble être le lot de toute personne libre (21) habitant les Grands-fonds, exception faite des « nègres marrons » (22) de la région. La reproduction sociale de ces habitants-propriétaires, dont font partie les ascendants des « Blancs-Matignon », est de fait, tributaire des aléas économiques, sociaux, climatiques qui peuvent affecter directement ou indirectement la valeur marchande et l'exploitation de ces cultures.

L'histoire de ces cultures secondaires se fait en deux temps. La période qui va de 1650 à 1720 (23) est celle de l'installation dans les Grands-Fonds et des tatonnements dans leur mise en valeur. La phase de croissance, jusqu'à 1830 pour le café et 1930 pour le cacao. La période qui va suivre sera marquée par leur déclin.

Du fait des caratéristiques physiques des sols, relativement variés dans la région des Grands-Fonds, le cacao et le café qui exigent des terres humides et ombragées, se développeront principalement dans les Grands-Fonds des Abymes, de Morne-à-l'Eau, du Moule et dans la partie centrale des Grands-Fonds de Sainte-Anne. Dans cet espace central plus humide les « fonds » (bas des mornes) profonds conviendront parfaitement. Par contre, le coton se trouvera plutôt dans les zones périphériques de la région, plus sèches c'est-à-dire le Gosier et la partie orientale des Grands-Fonds. (24)

L'âge d'or des cultures secondaires telles le coton, le café et le cacao, va marquer les décennies 1770-1780. Selon un recensement effectué en 1790, ces cultures occupent 34% de la superficie totale cultivée de l'archipel guadeloupéen soit 17551 hectares contre 22620 hectares pour la canne. Elles représentent 45% des exportations en valeur à destination de la Métropole contre 54% pour la canne (25). Le même recensement précise que 35% des terres cultivées en cacao et 41% en café sont en Grande-Terre. Sachant que le seul endroit de cette île convenant à de telles cultures est circonscrit à la partie centrale des Grands-Fonds, on constate l'ampleur de la participation de cet espace géographique à l'alimentation de la métropole en produits de ce type et son importance dans l'économie de la colonie.

A partir de l' « Etat Nominatif des Citoyens... », on peut dire que ce sont les « petits-blancs » habitants-propriétaires qui contribuèrent le plus massivement à cette importante activité agricole. Sur 826 habitations recensées, environ 624 appartiennent à des « petits-blancs », 166 à des « gens de couleur » et 36 à des « noirs affranchis » soit, 76% des habitations aux mains de la première catégorie contre 20% pour la deuxième et 4% pour la troisième. En outre, cette population de « petits-blancs » propriétaires se trouve plutôt concentrée dans la zone de prédilection du café et du cacao. En effet, 86% des habitations appartenant à des « petits-blancs » ( soit 532 habitations) se trouvent, dans un ordre décroissant, à Sainte-Anne, aux Abymes, à Morne-à-l'Eau et au Moule.

Si les habitations de plus grande taille se trouvent plutôt aux mains des « petits-blancs » (toujours d'après les « Etats Nominatifs des Citoyens... ») - on compte 16 à 25 individus dans 33% des habitations de ce groupe et dans 7% des habitations appartenant aux « gens de couleur » et « noirs affranchis » confondus - le plus gros de cette population « blanche » se rencontre dans des habitations de taille modeste; 67% de ces habitations comptent moins de quinze personnes (26). Cette faible population à l'intérieur de la petite habitation, convient parfaitement au travail relativement limité que requièrent les cultures secondaires et notamment le café, lequel ne nécessite qu'une fois l'an seulement, une main-d'oeuvre abondante pour la récolte des cerises de café. Cette pauvreté des moyens humains propre au travail du café s'accompagne également d'une installation industrielle très peu onéreuse. Autant de choses dont s'accommode fort bien le petit-propriétaire qui ne dispose pas de moyens financiers conséquents.

Si nous n'insistons pas sur le cacao, c'est parce que cette culture n'a pas eu autant d’importance que le café. Son rôle dans la reproduction sociale du groupe des habitants-propriétaires semble avoir été infime; en 1790, les Grands-Fonds participent à 19% de la production cacaoyère de la colonie contre 48% pour la Côte-sous-le-Vent (partie est de l'île de la Basse-Terre). Cette faible part du cacao dans les Grands-Fonds, qui, à l'instar du café demande peu de capitaux et d'installation (27), s'explique par la trop forte teneur en calcaire des sols des Grands-Fonds, leur inclinaison violente et leur faible profondeur. Autant d’éléments incompatibles avec la culture de cet arbre (28). Mais de manière générale, « la culture du cacao ne fut jamais pratiquée sur une large échelle » (29) en Guadeloupe.

La pérennité du niveau économique du groupe des « petits-blancs » sera assurée jusqu’aux années 1820 qui marquent le déclin de la culture du café. Et cela en dépit des déséquilibres causés par les effets de la révolution française en Guadeloupe (1794-1802).

Deux types de causes sont en présence; des causes internes et des causes externes au cercle de l'habitation caféière.

L'épuisement progressif des sols est un des facteurs endogènes préeminents. Au fur et à mesure de l'exploitation agricole des Grands-Fonds, un processus d'érosion physique des sols s'est déclenché, de façon d'autant plus active sur ces mornes calcaires, typiques de la région. Inéluctablement, l'humus et le milieu ombragé et humide nécessaires au développement du café s'en sont trouvés menacés (30). Si on ajoute à cet impitoyable processus, l'absence d'entretien des arbres sous la période révolutionnaire (1794-1802) (31), on comprendra mieux la vulnérabilité du café à toute une variété d'agressions: larves de papillon, champignons (rouille du caféier), parasites. Enfin, tout cela sera couronné par le cyclone dévastateur de 1825 (32).

Dans la colonie, le café étant une culture secondaire exclusivement d'exportation, il en découle une extrème sensibilité aux mouvements du commerce extérieur de la métropole et plus généralement aux fluctuations des cours mondiaux. Aussi, la faiblesse de leurs moyens financiers et la précarité de leur situation ne permettent pas aux petits-blancs de lutter efficacement (33) contre toute cette adversité.

C'est ainsi que le café des Grands-Fonds, déjà fort fragilisé, perdra définitivement son importance économique avec le développement, dès la première moitié du XIXème siècle, de nouvelles zones de plantations caféières offrant un produit moins cher et de meilleure qualité ( Java, Ceylan, le Brésil). Cette augmentation très notable de la production mondiale entrainera une non moins notable baisse des prix qui, à la fin de la décennie 1820, fera perdre toute sa rentabilité au café de la colonie et, bien evidemment des Grands-Fonds (34).

La part des cultures secondaires dans la superficie totale cultivée et dans les exportations en valeur pour la métropole, qui, comme nous l'avons vu, était respectivement en 1790 de 34% et 45%, passera en 1847 de 11% et 2%. Par conséquent, dès cette moitié du XIXème siècle, les habitants-propriétaires caféiers sont considérablement appauvris.

Cette période concorde avec 1848, date de l'abolition de l'esclavage, qui elle même serait, d'après B. Lawson-Body, l'origine de la constitution des « Blancs-Matignon » (35).

Selon cet auteur, face à l'effondrement des cultures secondaires et « le problème de la disponibilité de la main d'oeuvre de l'ancienne classe servile » (36) créée par l'abolition de l'esclavage, l'attitude générale des « petits-blancs » des Grands-Fonds va consister à se rabattre sur l'ultime source de revenu possible, la terre comme produit de spéculation foncière. A mesure que se poursuivra cette dilapidation de son patrimoine foncier, le groupe disparaitra de la région des Grands-Fonds jusqu'au début du XXème siècle aussi bien par le déplacement géographique que par le métissage amorcé dès le XVIIIème siècle grâce à une « tradition des alliances avec les autres groupes ethniques » (37). Cependant, cette règle générale aux « petits-blancs » aurait eu pour exception une autre alternative, celle des ancêtres des « Blancs-Matignon », qui va se définir elle, par un repli géographique dans la région des Grands-Fonds du Moule accompagné d'un repli sur soi manifesté par une forte endogamie.

Quelque soit le mécanisme de constitution des « Blancs- Matignon », la concentration de ce substrat endogame des « petits-blancs » d'alors sur un espace restreint, celui des Grands-Fonds du Moule et dans une activité agricole en voie d'extinction dans la région, n'a pu le conduire qu'à une progressive paupérisation. D'habitant-propriétaire exploitant les cultures secondaires, il est passé au stade du micro-propriétaire spécialisé dans les cultures vivrières, au même titre que les nombreux noirs affranchis de 1848, ont investi les Grands-Fonds pour échapper au travail de la canne.

Le début de l'isolement de ces « petits-blancs », parallèlement à leur appauvrissement dans l'exploitation des cultures vivrières sur des parcelles de terre morcelées au rythme des héritages successifs à l'intérieur du groupe et de ses familles à la progéniture toujours nombreuse, va se poursuivre jusqu'à la décennie 1960. Guy Lasserre nous donne une idée de la pauvreté des « Blancs-Matignon » au cours des années 1950: « leurs propriétés ont entre 2 et 4 hectares par famille, ils entretiennent leurs cultures vivrières (igname, malanga, maïs, haricot, carotte, poireau, navet, choux, laitue, épinard, oignon, etc) font un peu d'élevage, de canne et de banane » (38). Et les ressources des petits-propriétaires aux Grands-Fonds dont font partie les « Blancs-Matignon » sont très réduites; en 1952 elles s'élèvent à 44 370 francs par personne et par an contre 60 000 francs pour les petits-paysans du pays sucrier (39).

Une perspective historique sur les « Blancs-Matignon » leur confère une toute autre figure que celle que nous livre leur groupe aujourd’hui: à peu près 300 blancs qui depuis les années 60 sortent péniblement d'une grande pauvreté. Cette situation contemporaine est fort éloignée de la situation de leurs ancêtres au XVIIIème et XIXème siècles.

Le passage d’une classe d’habitant-propriétaire à celle des « Blancs-Matignon » sera maintenant analysé par l’étude de la parenté.

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