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INTRODUCTION
A
la Guadeloupe, dans la région des Grands-Fonds et particulièrement
dans les Grands-Fonds de la commune du Moule (sections la Source,
Rousseau, Kerlory, Matignon et Massey), vit une communauté
de «blancs», communément appelés les «Blancs-Matignon».
Le touriste plus que l'autochtone est toujours frappé par
la présence inattendue de ce petit groupe, environ 400 personnes,
perdu dans cette zone rurale assez en retrait des grosses agglomérations
de l'île. Sa surprise est d'autant plus franche que pour voir
le premier «Blanc-Matignon», il faut traverser des espaces
habités presque exclusivement de « noirs ». Ce
contraste, essentiellement perceptif qui nourrit la surprise du
touriste et qui est exploité par la totalité de la
littérature touristique, est aussi l'impression qui lui restera
quand le dernier «blanc» croisé, les «
noirs » seront de nouveau partie intégrante du paysage
désormais familier de la Guadeloupe rurale.
Cette impression tenace de décalage ne s'arrête pas
au regard du touriste saturé de stéréotypes.
Elle trouve aussi un écho dans celui du guadeloupéen
où les images des «Blancs-Matignon» que donne
son discours dépasse la réalité de façon
toujours trop caricaturale.
Cette représentation a été aussi la mienne,
en tant que guadeloupéen; elle a motivé le choix d'un
tel sujet. Au fur et à mesure de l’approche du terrain,
émergeait l'impression très déroutante que
le passage de l'imaginaire «Blanc-Matignon» au réel
«Blanc-Matignon » se faisait sous le signe de la rupture.
Plus on approchait le réel désigné, plus on
avait l'impression qu'il n'existait pas dans les termes définis
par ceux qui le désignaient.
Cette
représentation populaire des « Blancs-Matignon »
aujourd’hui et en Guadeloupe se décline sur un plan
diachronique et synchronique: c'est une histoire fragmentaire qui
insiste exclusivement sur l'origine des « Blancs-Matignon
» et qui propose selon le locuteur deux thèses opposées.
Les ancêtres des « Blancs-Matignon » sont tantôt
des aristocrates (appelés « grands-blancs » ou
« Békés ») qui se seraient réfugiés
dans les « Grands-Fonds » pour échapper à
la guillotine abolitionniste de la Convention, tantôt des
roturiers (« petits-blancs » pauvres venus en Guadeloupe
comme « engagés » c’est-à-dire après
avoir signé un contrat leur imposant de travailler trois
ans sur une plantation en échange de l’achat de leur
traversée transatlantique). Et sous son aspect synchronique,
cette représentation populaire dépeint les «
Blancs-Matignon » comme une petite communauté de «
blancs » très pauvres, dégénérés
et « tarés » par une pratique frénétique
d’unions consanguines.
Tout dans ces représentations conduisait à étudier
ce groupe comme un «isolat ». La définition de
ce concept est double, cependant il s’agit toujours d’une
unité endogame . Dans une première définition,
le modèle du voisinage, cette unité est un sous-ensemble
parmi d’autres sous-ensembles au sein d’une population
globale. C’est l’existence de barrières géographiques
ou sociales qui, limitant le choix du conjoint, conduisent à
la constitution de ces unités. Cela s’applique autant
au système des castes de L’Inde qu’aux grandes
villes modernes. Dans une deuxième définition, le
modèle de l’île, l’unité endogame
(1) se confond avec une population
globale de petite taille et isolée. La population de l’île
de Pitcairn en est le modèle idéal.
On voyait bien se détacher un groupe de « blancs »
endogame et isolé à un point tel que son repérage
géographique se confondait avec le contraste perceptif de
la couleur de ses membres par rapport à la population globale
« noirs » au sein de laquelle il s’insère.
Sur le terrain, les choses se montraient tellement contrastées
que le recours à la notion d'isolat se révélait
désormais inopérant. Elle pouvait à peine servir
à la définition du groupe car elle ne disait pas plus
que la première observation sur le terrain et, surtout outil
de la génétique des populations, elle ne pouvait nous
introduire au monde symbolique de la représentation mentale
de l’être-humain. Car il devenait de plus en plus clair
que les « Blancs-Matignon » ne pouvaient être
sans l'existence même des « noirs ». C'est-à-dire
sans le paradigme de la couleur de la peau dont l'opposition noir/blanc
est non seulement constitutive du groupe des « Blancs-Matignon
» mais de l'ensemble de la société guadeloupéenne.
Autrement dit, l'idée première d'étudier les
« Blancs-Matignon » comme un groupe d’individus
non seulement physiquement séparé du reste de la population
mais soulevant une problématique qui lui serait propre, était
évacuée. Apparaissait plutôt l'idée des
« Blancs-Matignons » pris comme entité réelle
certes mais surtout imaginaire et soulevant avec puissance des questions,
pour le coup, éminemment guadeloupéennes. Celles qui
touchent à la problématique de la couleur de la peau.
Nommer
et définir.
Quelque
soit l'étude anthropologique que l'on peut mener sur une
population, il faut avant tout chercher à la définir.
Dire ce qu'elle est, ce qui fait ce qu'elle est, c'est-à-dire
plus qu'une simple communauté de personnes. En somme, il
s'agit de savoir si ce regroupement de personnes est temporaire
et fortuit, à la manière d'une foule, ou s'il est
le produit de processus sociologiques fédérateurs.
Pour ce faire, il est essentiel de mettre cette quête de définition
à sa place, celle de l'extériorité inhérente
à l'observateur. Sans aborder le problème de la relativité
de l'observation qui se trouve immédiatement impliqué
à ce stade de notre problématique, c'est avant tout
la caractéristique essentiellement humaine de la chose observée
qui doit interpeller celui qui l'observe. Car, à la difficulté
de trouver une définition fidèle au phénomène
perçu mais aussi susceptible de satisfaire l'exigence théorique
et toute abstraite que nous commande la discipline anthropologique,
s'adjoint le regard posé par la population observée
sur elle-même. Cette conscience de soi doit être absolument
prise en compte par la recherche d'une définition au risque
de se désolidariser de la réalité intrinsèque
de la population. Cette question de l'identité de la population,
que nous introduisons ici, prend dans notre cas l'aspect d'une véritable
problématique.
Quand,
au début de notre recherche, nous avons pris conscience que
« Blancs-Matignon », le seul terme qui désigne
notre population, provient mais aussi est employé exclusivement
par des non-« Blancs-Matignon », nous nous sommes rendus
compte de l’erreur qui consisterait à étudier
une population, les « Blancs-Matignon » donc, qui d'une
certaine manière, n'existeraient que dans les représentations
de personnes n'en faisant jamais partie. En quelque sorte, cette
appellation doit être interprétée de la façon
suivante: n'est pas un « Blanc-Matignon » celui qui
en prononce le nom. Interprétée inversement - est
un « Blanc-Matignon » celui qui refusera d'en prononcer
le nom.
Aussi, les « Blancs-Matignon » ne se nomment pas, seuls
semblent exister un sentiment minimaliste d’appartenance aux
« blancs » de la région des Grands-Fonds et bien
sûr, du fait des nombreux inter-mariages à l’intérieur
du groupe, un sentiment familial où son prochain est désigné
par le lien qui l’unie à soi (cousin, oncle, etc).
Cet
acte d'attribution révèle deux éléments
distincts et fondamentaux. D'abord, le capital lourdement péjoratif
(nous reviendrons plus tard sur les différents niveaux sémantiques
du terme) qu'il renferme et qui ainsi donc, l'enracinant dans le
regard de celui qui dit mais ne se désigne pas, informe plus
sur les représentations que le locuteur se fait de ces «
blancs » et par contraste de lui-même. Ensuite, du fait
de son usage et de son lieu de fabrication, ce terme qui prend une
apparence abusivement ethnique, fonctionne inversement; comme on
pourrait s'y attendre, il ne sert pas à un groupe à
se désigner mais à d'autres à le désigner.
Et c'est cette ambiguité qui rend notre démarche elle
aussi ambigüe car à étudier un groupe dont les
contours sont dessinés de l'extérieur, ce qu'illustre
le terme « Blanc-Matignon », nous jouons le jeu de ceux
qui l'emploient, leurs voisins « noirs ».
Ce
processus de création d'une catégorie d'attribution
à l'extérieur de l'entité désignée,
est un cas limite de constitution de termes ethniques telle que
Jean-Loup Amselle et Elikia M'Bokolo (2)
le définissent. En effet, nous disent-ils, les africanistes...ont
pris conscience que bien des ethnies supposées traditionnelles
sont des créations coloniales issues d'un coup de force venu
traduire en langage savant des stéréotypes répandus
dans les populations voisines (3)
(souligné par nous). Ici comme là, le terme ethnique
met en relief avant tout deux aspects: une certaine représentation
du réel et non le réel lui-même, et cela du
dehors. Certes, dans notre cas seules existent la population désignée
et la population au sein de laquelle elle s’insère.
L'ethnologue et sa batterie de concepts et aussi les enjeux géopolitiques
de la population à « ethnifier » font défaut
mais il n'y a pas moins d'enjeux, qu'il nous reste d'ailleurs à
identifier et qui justifient l'apparition de la catégorie
d'attribution « Blanc-Matignon ».
Sur
cette question des enjeux cachés derrière le terme
ethnique, il nous est dit d'ailleurs que ...la cristallisation
d'« ethnie » renvoie depuis toujours à des processus
de domination politique, économique ou idéologique
d'un groupe sur l'autre... (4)
(souligné par nous).
Malgré
tout, on peut déjà noter qu'en se penchant sur la
situation des « Blancs-Matignon », on inclut d'emblée
la population qui les enserre. Pour avoir cette fonction de désigner
les « blancs » des Grands-Fonds par un terme qu'elle
a elle-même créé, celle-ci est toujours déjà
présente. Et nous même devons la prendre en considération
car entre elle et les « Blancs-Matignons », il semble
exister une interaction constitutive de ces derniers eux-mêmes.
Adhérer immédiatement au terme « Blanc-Matignon
», le prendre pour ce qu'il n'est pas, un terme ethnique,
ne pas l'interroger, nous conduirait donc à une véritable
imposture où l'élément réel ne serait
plus qu'un reflet travesti de lui-même.
Dans
notre définition, le lien fort particulier unissant les «
Blancs-Matignon » à leur population voisine ne nous
autorise pas à faire un usage par trop abusif de ce terme
ethnique. Sans revenir sur ce que nous venons de dire, nous savons
à quel point la dimension exagérément substantiviste
des catégories ethniques pose problème. L'idée
de spécificité qu'elle induit et qui clot le groupe
désigné sur lui-même, le soustrayant de l'histoire
et de toute interaction avec l'extérieur ne peut plus nous
satisfaire. Dans notre cas, passer à côté de
l'interaction - « Blancs-Matignon »/population environnante
- nous ferait passer à côté des processus constitutifs
du groupe des « petits-blancs » lui-même. Aussi,
à désigner ces « petits-blancs » par l'appellation
« Blanc-Matignon », on se fait moins ethnologue qu'
acteur social guadeloupéen voire folkloriste.
Il
est maintenant clair qu’une définition acceptable du
groupe des « Blancs-Matignon » est à trouver
ailleurs que dans la signification populaire que ce terme recouvre
car celui-ci ne peut que nous conduire à une impasse. Si
on ne peut employer cette appellation que par défaut, il
faut cependant lui donner une définition et un statut satisfaisants
pour la présente étude. Une définition qui,
à l’opposé de son acception vernaculaire constitutive,
reflète la réalité du groupe et, autant que
faire se peut, l’image qu’il a de lui-même. Ici,
l’absence de toute revendication et discours identitaire laisse
place à une discrétion déroutante pour l’ethnologue,
contrairement à ce qui s’observe par exemple chez les
« cadjins » du Sud-Ouest de la Louisiane qui crient
leur identité à grand renfort de festivals et de marketing
(5) et où l’ehtnologue
peut appuyer sa recherche de définition sur un matériau
disponible. Si l’identité d’un groupe se constitue
dans une opposition avec celui qu’il considére «
autre », dans le cas des « Blancs-Matignon » l’absence
d’un discours sur soi dirigé vers l’extérieur,
nous autorise-t-elle à penser qu’il n’existe
pas d’identité communautaire? Il semble que ce soit
l’endogamie pratiquée par ce petit nombre de «
blancs » dans le contexte particulier de la Guadeloupe qui
lui rend impossible la construction de tout discours identitaire.
La définition du groupe n’est plus à trouver
que dans le seul espace de « parole » qu’il se
donne, celui délimité par le choix du conjoint, le
domaine de l’alliance. Ce que le groupe donne à voir,
un petit nombre de « blancs » parents entre eux, commence
et s’arrête dans l’alliance. C’est dans
cette approche empirique que l’on peut définir de façon
minimaliste les « Blancs-Matignon » et dire qu’il
s’agit d’un réseau de parentèle.
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