www.lameca.orgCouleur de peau et parenté
chez les "Blancs-Matignon" de la Guadeloupe :

entre réel et imaginaire

Par Gustav Michaux-Vignes

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INTRODUCTION

A la Guadeloupe, dans la région des Grands-Fonds et particulièrement dans les Grands-Fonds de la commune du Moule (sections la Source, Rousseau, Kerlory, Matignon et Massey), vit une communauté de «blancs», communément appelés les «Blancs-Matignon». Le touriste plus que l'autochtone est toujours frappé par la présence inattendue de ce petit groupe, environ 400 personnes, perdu dans cette zone rurale assez en retrait des grosses agglomérations de l'île. Sa surprise est d'autant plus franche que pour voir le premier «Blanc-Matignon», il faut traverser des espaces habités presque exclusivement de « noirs ». Ce contraste, essentiellement perceptif qui nourrit la surprise du touriste et qui est exploité par la totalité de la littérature touristique, est aussi l'impression qui lui restera quand le dernier «blanc» croisé, les « noirs » seront de nouveau partie intégrante du paysage désormais familier de la Guadeloupe rurale.

Cette impression tenace de décalage ne s'arrête pas au regard du touriste saturé de stéréotypes. Elle trouve aussi un écho dans celui du guadeloupéen où les images des «Blancs-Matignon» que donne son discours dépasse la réalité de façon toujours trop caricaturale.

Cette représentation a été aussi la mienne, en tant que guadeloupéen; elle a motivé le choix d'un tel sujet. Au fur et à mesure de l’approche du terrain, émergeait l'impression très déroutante que le passage de l'imaginaire «Blanc-Matignon» au réel «Blanc-Matignon » se faisait sous le signe de la rupture. Plus on approchait le réel désigné, plus on avait l'impression qu'il n'existait pas dans les termes définis par ceux qui le désignaient.

Cette représentation populaire des « Blancs-Matignon » aujourd’hui et en Guadeloupe se décline sur un plan diachronique et synchronique: c'est une histoire fragmentaire qui insiste exclusivement sur l'origine des « Blancs-Matignon » et qui propose selon le locuteur deux thèses opposées. Les ancêtres des « Blancs-Matignon » sont tantôt des aristocrates (appelés « grands-blancs » ou « Békés ») qui se seraient réfugiés dans les « Grands-Fonds » pour échapper à la guillotine abolitionniste de la Convention, tantôt des roturiers (« petits-blancs » pauvres venus en Guadeloupe comme « engagés » c’est-à-dire après avoir signé un contrat leur imposant de travailler trois ans sur une plantation en échange de l’achat de leur traversée transatlantique). Et sous son aspect synchronique, cette représentation populaire dépeint les « Blancs-Matignon » comme une petite communauté de « blancs » très pauvres, dégénérés et « tarés » par une pratique frénétique d’unions consanguines.

Tout dans ces représentations conduisait à étudier ce groupe comme un «isolat ». La définition de ce concept est double, cependant il s’agit toujours d’une unité endogame . Dans une première définition, le modèle du voisinage, cette unité est un sous-ensemble parmi d’autres sous-ensembles au sein d’une population globale. C’est l’existence de barrières géographiques ou sociales qui, limitant le choix du conjoint, conduisent à la constitution de ces unités. Cela s’applique autant au système des castes de L’Inde qu’aux grandes villes modernes. Dans une deuxième définition, le modèle de l’île, l’unité endogame (1) se confond avec une population globale de petite taille et isolée. La population de l’île de Pitcairn en est le modèle idéal.

On voyait bien se détacher un groupe de « blancs » endogame et isolé à un point tel que son repérage géographique se confondait avec le contraste perceptif de la couleur de ses membres par rapport à la population globale « noirs » au sein de laquelle il s’insère.

Sur le terrain, les choses se montraient tellement contrastées que le recours à la notion d'isolat se révélait désormais inopérant. Elle pouvait à peine servir à la définition du groupe car elle ne disait pas plus que la première observation sur le terrain et, surtout outil de la génétique des populations, elle ne pouvait nous introduire au monde symbolique de la représentation mentale de l’être-humain. Car il devenait de plus en plus clair que les « Blancs-Matignon » ne pouvaient être sans l'existence même des « noirs ». C'est-à-dire sans le paradigme de la couleur de la peau dont l'opposition noir/blanc est non seulement constitutive du groupe des « Blancs-Matignon » mais de l'ensemble de la société guadeloupéenne. Autrement dit, l'idée première d'étudier les « Blancs-Matignon » comme un groupe d’individus non seulement physiquement séparé du reste de la population mais soulevant une problématique qui lui serait propre, était évacuée. Apparaissait plutôt l'idée des « Blancs-Matignons » pris comme entité réelle certes mais surtout imaginaire et soulevant avec puissance des questions, pour le coup, éminemment guadeloupéennes. Celles qui touchent à la problématique de la couleur de la peau.

Nommer et définir.

Quelque soit l'étude anthropologique que l'on peut mener sur une population, il faut avant tout chercher à la définir. Dire ce qu'elle est, ce qui fait ce qu'elle est, c'est-à-dire plus qu'une simple communauté de personnes. En somme, il s'agit de savoir si ce regroupement de personnes est temporaire et fortuit, à la manière d'une foule, ou s'il est le produit de processus sociologiques fédérateurs. Pour ce faire, il est essentiel de mettre cette quête de définition à sa place, celle de l'extériorité inhérente à l'observateur. Sans aborder le problème de la relativité de l'observation qui se trouve immédiatement impliqué à ce stade de notre problématique, c'est avant tout la caractéristique essentiellement humaine de la chose observée qui doit interpeller celui qui l'observe. Car, à la difficulté de trouver une définition fidèle au phénomène perçu mais aussi susceptible de satisfaire l'exigence théorique et toute abstraite que nous commande la discipline anthropologique, s'adjoint le regard posé par la population observée sur elle-même. Cette conscience de soi doit être absolument prise en compte par la recherche d'une définition au risque de se désolidariser de la réalité intrinsèque de la population. Cette question de l'identité de la population, que nous introduisons ici, prend dans notre cas l'aspect d'une véritable problématique.

Quand, au début de notre recherche, nous avons pris conscience que « Blancs-Matignon », le seul terme qui désigne notre population, provient mais aussi est employé exclusivement par des non-« Blancs-Matignon », nous nous sommes rendus compte de l’erreur qui consisterait à étudier une population, les « Blancs-Matignon » donc, qui d'une certaine manière, n'existeraient que dans les représentations de personnes n'en faisant jamais partie. En quelque sorte, cette appellation doit être interprétée de la façon suivante: n'est pas un « Blanc-Matignon » celui qui en prononce le nom. Interprétée inversement - est un « Blanc-Matignon » celui qui refusera d'en prononcer le nom.
Aussi, les « Blancs-Matignon » ne se nomment pas, seuls semblent exister un sentiment minimaliste d’appartenance aux « blancs » de la région des Grands-Fonds et bien sûr, du fait des nombreux inter-mariages à l’intérieur du groupe, un sentiment familial où son prochain est désigné par le lien qui l’unie à soi (cousin, oncle, etc).

Cet acte d'attribution révèle deux éléments distincts et fondamentaux. D'abord, le capital lourdement péjoratif (nous reviendrons plus tard sur les différents niveaux sémantiques du terme) qu'il renferme et qui ainsi donc, l'enracinant dans le regard de celui qui dit mais ne se désigne pas, informe plus sur les représentations que le locuteur se fait de ces « blancs » et par contraste de lui-même. Ensuite, du fait de son usage et de son lieu de fabrication, ce terme qui prend une apparence abusivement ethnique, fonctionne inversement; comme on pourrait s'y attendre, il ne sert pas à un groupe à se désigner mais à d'autres à le désigner. Et c'est cette ambiguité qui rend notre démarche elle aussi ambigüe car à étudier un groupe dont les contours sont dessinés de l'extérieur, ce qu'illustre le terme « Blanc-Matignon », nous jouons le jeu de ceux qui l'emploient, leurs voisins « noirs ».

Ce processus de création d'une catégorie d'attribution à l'extérieur de l'entité désignée, est un cas limite de constitution de termes ethniques telle que Jean-Loup Amselle et Elikia M'Bokolo (2) le définissent. En effet, nous disent-ils, les africanistes...ont pris conscience que bien des ethnies supposées traditionnelles sont des créations coloniales issues d'un coup de force venu traduire en langage savant des stéréotypes répandus dans les populations voisines (3) (souligné par nous). Ici comme là, le terme ethnique met en relief avant tout deux aspects: une certaine représentation du réel et non le réel lui-même, et cela du dehors. Certes, dans notre cas seules existent la population désignée et la population au sein de laquelle elle s’insère. L'ethnologue et sa batterie de concepts et aussi les enjeux géopolitiques de la population à « ethnifier » font défaut mais il n'y a pas moins d'enjeux, qu'il nous reste d'ailleurs à identifier et qui justifient l'apparition de la catégorie d'attribution « Blanc-Matignon ».

Sur cette question des enjeux cachés derrière le terme ethnique, il nous est dit d'ailleurs que ...la cristallisation d'« ethnie » renvoie depuis toujours à des processus de domination politique, économique ou idéologique d'un groupe sur l'autre... (4) (souligné par nous).

Malgré tout, on peut déjà noter qu'en se penchant sur la situation des « Blancs-Matignon », on inclut d'emblée la population qui les enserre. Pour avoir cette fonction de désigner les « blancs » des Grands-Fonds par un terme qu'elle a elle-même créé, celle-ci est toujours déjà présente. Et nous même devons la prendre en considération car entre elle et les « Blancs-Matignons », il semble exister une interaction constitutive de ces derniers eux-mêmes. Adhérer immédiatement au terme « Blanc-Matignon », le prendre pour ce qu'il n'est pas, un terme ethnique, ne pas l'interroger, nous conduirait donc à une véritable imposture où l'élément réel ne serait plus qu'un reflet travesti de lui-même.

Dans notre définition, le lien fort particulier unissant les « Blancs-Matignon » à leur population voisine ne nous autorise pas à faire un usage par trop abusif de ce terme ethnique. Sans revenir sur ce que nous venons de dire, nous savons à quel point la dimension exagérément substantiviste des catégories ethniques pose problème. L'idée de spécificité qu'elle induit et qui clot le groupe désigné sur lui-même, le soustrayant de l'histoire et de toute interaction avec l'extérieur ne peut plus nous satisfaire. Dans notre cas, passer à côté de l'interaction - « Blancs-Matignon »/population environnante - nous ferait passer à côté des processus constitutifs du groupe des « petits-blancs » lui-même. Aussi, à désigner ces « petits-blancs » par l'appellation « Blanc-Matignon », on se fait moins ethnologue qu' acteur social guadeloupéen voire folkloriste.

Il est maintenant clair qu’une définition acceptable du groupe des « Blancs-Matignon » est à trouver ailleurs que dans la signification populaire que ce terme recouvre car celui-ci ne peut que nous conduire à une impasse. Si on ne peut employer cette appellation que par défaut, il faut cependant lui donner une définition et un statut satisfaisants pour la présente étude. Une définition qui, à l’opposé de son acception vernaculaire constitutive, reflète la réalité du groupe et, autant que faire se peut, l’image qu’il a de lui-même. Ici, l’absence de toute revendication et discours identitaire laisse place à une discrétion déroutante pour l’ethnologue, contrairement à ce qui s’observe par exemple chez les « cadjins » du Sud-Ouest de la Louisiane qui crient leur identité à grand renfort de festivals et de marketing (5) et où l’ehtnologue peut appuyer sa recherche de définition sur un matériau disponible. Si l’identité d’un groupe se constitue dans une opposition avec celui qu’il considére « autre », dans le cas des « Blancs-Matignon » l’absence d’un discours sur soi dirigé vers l’extérieur, nous autorise-t-elle à penser qu’il n’existe pas d’identité communautaire? Il semble que ce soit l’endogamie pratiquée par ce petit nombre de « blancs » dans le contexte particulier de la Guadeloupe qui lui rend impossible la construction de tout discours identitaire. La définition du groupe n’est plus à trouver que dans le seul espace de « parole » qu’il se donne, celui délimité par le choix du conjoint, le domaine de l’alliance. Ce que le groupe donne à voir, un petit nombre de « blancs » parents entre eux, commence et s’arrête dans l’alliance. C’est dans cette approche empirique que l’on peut définir de façon minimaliste les « Blancs-Matignon » et dire qu’il s’agit d’un réseau de parentèle.

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