accueilTerminologie musicale en Guadeloupe :
ce que le créole nous dit de la musique

Par Marie-Céline LAFONTAINE, ethnologue

Cet article est paru originellement dans Langage et société, N° 32, juin 1985.
Il est publié ici avec l'aimable autorisation de son auteur.

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Depuis quelques années j'effectue un travail de recherche sur les musiques traditionnelles guadeloupéennes au sein d'une communauté- de paysans pauvres de la région de Baie-Mahault, au nord-est de la Guadeloupe proprement dite. La "Guadeloupe" se compose en effet de deux Îles principales: la Guadeloupe proprement dite ou Basse-Terre et la Grande-Terre, séparées par un étroit bras de mer, et formant, avec les petites Îles avoisinantes, ce qu'on appelle l' "Archipel Guadeloupéen".

Le milieu social étudié comprend diverses catégories de travailleurs de la terre (regroupées sous l'appellation de "paysans pauvres") ainsi que d'autres catégories de travailleurs qui, issues des premières, n'ont pas rompu avec elles et avec leurs traditions.

Il s'agit pour les premières, d'ouvriers agricoles, simples coupeurs de canne pour le compte de l'usine; de colons partiaires, paysans auxquels l'usine concède une parcelle de terre, à charge pour eux de la planter en cannes et de vendre à l'usine les produits de leur récolte; enfin de "petits planteurs", paysans propriétaires de cinq hectares de terre au plus (1) (colons et petits planteurs pouvant être également, à titre temporaire, coupeurs de canne pour le compte de l'usine, du fait de l'insuffisance du revenu qu'ils tirent de leur production personnelle). Quant au reste de cette population, il s'agit de petits commerçants, de petits artisans, de gens de service, d'ouvriers de l'industrie (production sucrière, B.T.P., etc.).

Voici les types de musique que ces populations pratiquent et revendiquent spontanément comme leur étant propres, au moins' d'après mes observations sur le terrain.

Le léwoz (2), ensemble de danses et de chants exécutés au son des tambours gwoka ou gwotanbou ("gros-tambour") ou simplement ka (3) soit lors de soirées appelées elles-mêmes léwoz (terme désignant également l'un des rythmes de cette musique), soit le plus souvent, de façon informelle, lors de ce qu'on appelle un kout tanbou (4).

Le kadri (quadrille), ensemble de figures dansées sous la direction d'un "commandeur", membre d'un orchestre dont les principaux instruments, outre diverses percussions, sont l'accordéon et le tanbou d'bas ("tambour de basse") ou ti tanbou ("Petit tambour"). Cette musique est exécutée soit lors de bals dits balakadri ("bals de quadrille") soit de façon informelle, et on parlera dans ce cas de kout kadri ("coup de quadrille").

La bigin (biguine), danse depuis longtemps connue hors des Antilles françaises d'où elle a été exportée et oÙ elle ne survit plus aujourd'hui, sous sa forme originelle, que parmi les populations considérées ici. Sa musique est jouée par les spécialistes des instruments du quadrille et dans les mêmes circonstances, formelles ou informelles, que celui-ci.

Les chanté a véyé (chants de veillées mortuaires) accompagnés de battements de mains et de bruits de gorge rythmiques ("tambour vocal"). Il sont exécutés au cours de la soirée et dans la nuit qui suivent le décès, et lors des "vénérés". Ces derniers sont des cérémonies formellement semblables aux veillées, qui ont lieu dans la soirée du onzième jour et dans la nuit du onzième au douzième jour après le trépas, ou autrement dit le neuvième Jour d'un cycle catholique de prières qui débute le surlendemain de ce trépas.

Il convient d'ajouter que le léwoz et le balakadri, aussi bien que les veillées mortuaires et les "vénérés", assument des fonctions sociales multiples (divertissement, entraide, manifestation de prestige, et, pour les deux premières qui par ailleurs obéissent aux mêmes règles d'organisation, fonctions d'échanges économiques) (5).

L'un des aspects de la recherche en cours est une étude des terminologies visant au recensement et à l'analyse sémantique des termes relatifs à ces musiques. Cette étude, dont les premiers résultats vont être exposés ici, présente à mon sens un triple intérêt: musicologique et linguistique, bien sÛr, d'autant que les recherches sur les langues créoles sont aujourd'hui en plein développement (6), mais aussi eu égard à un débat très actuel en Guadeloupe, dont l'enjeu est la définition ,légitime" de l'identité culturelle. Ni les pratiques musicales, ni les discours de leurs agents n'ont été rigoureusement analysés à l'occasion de ce débat que suscite depuis une quinzaine d'années l'essor du nationalisme guadeloupéen.

J'ai montré ailleurs (7) qu'il existe dans ce débat une forte tendance prônant la dévalorisation, voire l'évacuation, de la biguine et du quadrille et la survalorisation du léwoz et des chants de veillée. Ce point de vue entend se justifier par le biais d'une opposition entre les critères d' "occidentalité "(pour les premières musiques mentionnées) et d' "africanité" (pour les secondes), alors même que les couches populaires qui sont seules à pratiquer indifféremment ces diverses musiques les considèrent toutes comme faisant partie au même titre d'un patrimoine légué par "les anciens" et n'en situent pas l'origine ailleurs qu'en Guadeloupe.

Parmi les termes qu'emploient les membres du groupe social étudié lorsqu'ils parlent de leur musique, il en est huit que j'ai choisi d'analyser. Ce choix se justifie par le fait suivant. Ces huit termes, dont la plupart désignent des pratiques et des instruments musicaux communs aux divers genres considérés, manifestent, outre des significations d'ordre technique, des catégories conceptuelles qui nous permettent, à la différence des autres termes du corpus recueilli de pénétrer la vision du monde de leurs utilisateurs.

Les termes en question, proviennent de différents types d'énoncés (8):

a) des énoncés que j'ai repérés fortuitement dans le contexte de discours tenus lors ou à propos de diverses manifestations musicales ;
b) des énoncés identifiés dans le cadre d'entretiens que j'ai sollicités sur des sujets relatifs à la musique traditionnelle, et au cours desquels les termes retenus pour l'analyse sont apparus spontanément ;
c) des énoncés produits dans les conditions ci-dessus évoquées, mais avec cette différence que le sens des termes a fait l'objet, sur ma demande, d'une explication systématique ainsi que des énoncés produits lors d'entretiens spécialement consacrés à la présente question des terminologies (9).

L'exposé des énoncés où apparaissent les termes retenus sera suivi de commentaires qui fournissent des aperçus sur l'état provisoire de la recherche.

Les termes dont il est question sont les suivants : ka, boula, makyè/makyè, rèpriz, lokans, konté, mizik, tradùi.

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