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à
Solange et à Sonore, paysans sans terre
Le
texte qui suit est l'exposé d'une partie des résultats
des recherches que je mène sur la musique guadeloupéenne.
Ces recherches sont basées sur l'observation concrète
de la production de musiques, qui, fonctionnellement liées
à la vie des couches les plus humbles de la population ne
sont pas encore - ou pas encore totalement - intégrées
au marché capitaliste de l'Art et n'impliquent donc pas un
professionnalisme exclusif (1).
J'ai
partagé quelque temps, sinon le travail, du moins les joies
et les peines d'une communauté, rurale de la Guadeloupe.
Elle a été le lieu d'accueil à l'intérieur
et à partir duquel j'ai pu approfondir ma connaissance des
faits de musique à la Guadeloupe. Car c'est cette insertion
imprévue qui a déterminé de façon spontanée
les conditions et le sens de mon observation. Il m'est en effet
apparu au contact de cette communauté que l'étude
des faits de musique en eux-mêmes et pour eux-mêmes
ne signifiait rien si ceux-ci n'étaient pas reliés
à la vie
des
individus, eux-mêmes situés dans la réalité
sociale et économique. Aussi ne peut-il être question
pour moi ni de la simple description de formes ou de styles musicaux
isolés entre eux et des contextes vivants dans lesquels ils
se donnent, à la seule fin d'éventuelles comparaisons
qui en feraient des objets morts semblables à ceux que dissèque
un entomologiste dans son laboratoire ; ni de la distinction formelle
entre les traditionnelles catégories du rural et de l'urbain.
LE
PAYS PROFOND
«
... la culture se vit mais ne se morcelle pas. Elle ne se met pas
entre lame et lamelle » (2).
Déjà
presque agonisante au moment où je m'y suis trouvée
(19761977), la communauté en question vit ses derniers jours
comme un bateau ivre dans la faillite de l'économie agricole
de la Guadeloupe. Toute une mémoire de ce pays est en train
de mourir là. Pour mieux saisir l'importance de ce que je
vais rapporter, il est nécessaire de situer le contexte général
dans lequel s'inscrivent les faits de musique que j'ai étudiés
à partir de cette communauté.
La
société guadeloupéenne a été
constituée à l'origine par le pouvoir colonial dans
la logique du capitalisme marchand, avec, pour objectif initial,
la production de denrées rares à destination de la
métropole Elle a ensuite été transformée,
depuis la départementalisation, en zone de consommation de
produits importés métropolitains. Cette mutation s'est
traduite par le déclin du secteur agricole et le déplacement
des activités du secteur primaire au secteur tertiaire avec
pour corollaire le développement d'une petite et moyenne
bourgeoisie. Cependant, le secteur productif, quoiqu'en déclin,
reste fondamentalement organisé comme par le passé.
L'économie agricole de la Guadeloupe reste une économie
de plantation dont le « type idéal » est celui
de la Société Anonyme Sucrière. C'est en effet
dans et contre la dépendance de la grande plantation qui
la domine que la petite exploitation individuelle s'est développée
et continue d'exister. A cette typologie des plantations viennent
se superposer différents types de travailleurs agricoles.
En
la matière, la dichotomie principale est celle qui oppose
les ouvriers agricoles dont les aspirations seraient « ordinairement
liées à l'action politique », et les petits
propriétaires « dont toute la philosophie sociale est
vraisemblablement dominée par l'orgueil de posséder
des terres » (3).
Cependant, les oppositions autour desquelles s'articule cette typologie
ne sont pas absolues, ne serait-ce que du fait du cumul et de l'alternance
des statuts professionnels dans l'agriculture. Ainsi, par exemple,
les petits paysans qui sont nombreux à ne pouvoir vivre que
du seul produit de leur exploitation sont obligés de s'embaucher
durant la récolte de la canne à sucre comme salariés
de la plantation (4).
Entre
ces deux types extrêmes vient s'intercaler la catégorie
spécifique des « colons partiaires ». Entre autres
clauses définies par le « contrat de coloriage »
figurait à l'origine celle de la jouissance d'une case (5)
attribuée à titre gratuit par l'usine au preneur.
Aujourd'hui, la situation est plus floue : les « colons »
ne sont pas tous logés dans ces conditions, de même
que parmi les « travailleurs casés », on trouve
aussi des travailleurs agricoles. Cette clause particulière
répondait à la nécessité de fixer une
main-d'œuvre qui s'était raréfiée du fait
de la désertion du travail de la terre par les anciens esclaves,
et de l'échec de la tentative de l'immigration indienne comme
palliatif à ce problème : en effet, les ouvriers agricoles
venaient s'installer dans les cases abandonnées par les immigrants
indiens et l'usiné se les attachait en échange par
le contrat de colonage. Si bien qu'aujourd'hui où le déclin
du secteur sucrier et la diminution concomitante du nombre de ses
salariés ne nécessite plus la constitution de réservoirs
de main-d'œuvre, les grands domaines sucriers des S.A. métropolitaines
ont encore conservé, quelquefois, l'image de la plantation
coloniale, en étant répartis comme par le passé
en habitations, avec leurs terres où vivent, travaillent
et souvent meurent leurs salariés.
La
communauté (6) se
situe sur une de ces habitations. Elle se présente comme
une unité de résidence d'un seul tenant divisée
en unités de production de base (cellules domestiques), parmi
d'autres unités de résidence identiques, réparties
de proche en proche sur les terres de l'habitation. Elle se composait
en 1977 d'une vingtaine de personnes : 9 enfants et 12 adultes,
ces derniers tous colons ou ouvriers agricoles, ou les deux. L'établissement
d'un débit d'alcool à titre de revenu complémentaire
par l'un de ses résidents et sa proximité avec la
maison de « l'économe » où les salariés
viennent toucher leur paye chaque quinzaine, font de la communauté
un lieu de rencontre privilégié de toutes les catégories
de salariés agricoles de « l'habitation » en
général et de petits propriétaires de toutes
sortes avoisinants. Elle est aussi devenue un lieu de passage de
nombreux membres des classes moyennes et de la petite bourgeoisie
(dont moi) du fait de la prestigieuse renommée de l'un de
ses membres dont les talents de musicien sont connus hors des limites
de l'île.
Aujourd'hui,
l'usine-mère a fermé ses portes. Le nombre d'habitants
de la communauté s'est augmenté de l'arrivée
de dominicains ayant quitté leur île pour fuir la misère
qui a suivi le cyclone de 1979. Le nombre des heures de travail
a encore diminué jusqu'à la dérision. Deux
ou trois ont émigré dans l'île ou en France.
D'autres viennent d'atteindre l'âge de la retraite mais n'ont
pas encore où aller. Les terres avoisinantes vont être
- sont déjà, paraît-il - vendues. Et on attend,
sans savoir trop quoi. Je revois le calme de cet après-midi
terne et la soudaine splendeur d'une tache de soleil ayant crevé
les nuages et filtré à travers les arbres, sur cet
endroit, au moment précis où l'un des hommes, comme
sortant d'un long monologue intérieur, laisse tomber ces
mots : « J..., sé kon on moun mô. Yo ka nomé
non a-i toujou mé i ja mô (7).
» Il est encore jeune ; il ne semble pas croire lui-même
ce qu'il dit. Dans ses yeux, il y a comme une interrogation. Un
peu plus loin, d'autres commentent la grève en cours : «
Nou di yo kon sa yo pé brilé nou la, nou pé
ké sôti (8).
» Ils ont toujours été de toutes les grèves,
de tous les combats : ils n'ont rien à perdre.
.../...
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