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"Balakadri" ou Le bal de quadrille au commandement de la Guadeloupe :
un sens, une esthétique, une mémoire.

Par Marie-Céline LAFONTAINE, ethnologue

Cet article est paru originellement dans Présence Africaine, N° 121-122, 1er et 2ème trimestres 1982, pp 72-108. Il est publié ici avec l'aimable autorisation de son auteur.

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à Solange et à Sonore, paysans sans terre

Le texte qui suit est l'exposé d'une partie des résultats des recherches que je mène sur la musique guadeloupéenne. Ces recherches sont basées sur l'observation concrète de la production de musiques, qui, fonctionnellement liées à la vie des couches les plus humbles de la population ne sont pas encore - ou pas encore totalement - intégrées au marché capitaliste de l'Art et n'impliquent donc pas un professionnalisme exclusif (1).

J'ai partagé quelque temps, sinon le travail, du moins les joies et les peines d'une communauté, rurale de la Guadeloupe. Elle a été le lieu d'accueil à l'intérieur et à partir duquel j'ai pu approfondir ma connaissance des faits de musique à la Guadeloupe. Car c'est cette insertion imprévue qui a déterminé de façon spontanée les conditions et le sens de mon observation. Il m'est en effet apparu au contact de cette communauté que l'étude des faits de musique en eux-mêmes et pour eux-mêmes ne signifiait rien si ceux-ci n'étaient pas reliés à la vie

des individus, eux-mêmes situés dans la réalité sociale et économique. Aussi ne peut-il être question pour moi ni de la simple description de formes ou de styles musicaux isolés entre eux et des contextes vivants dans lesquels ils se donnent, à la seule fin d'éventuelles comparaisons qui en feraient des objets morts semblables à ceux que dissèque un entomologiste dans son laboratoire ; ni de la distinction formelle entre les traditionnelles catégories du rural et de l'urbain.

LE PAYS PROFOND

« ... la culture se vit mais ne se morcelle pas. Elle ne se met pas entre lame et lamelle » (2).

Déjà presque agonisante au moment où je m'y suis trouvée (19761977), la communauté en question vit ses derniers jours comme un bateau ivre dans la faillite de l'économie agricole de la Guadeloupe. Toute une mémoire de ce pays est en train de mourir là. Pour mieux saisir l'importance de ce que je vais rapporter, il est nécessaire de situer le contexte général dans lequel s'inscrivent les faits de musique que j'ai étudiés à partir de cette communauté.

La société guadeloupéenne a été constituée à l'origine par le pouvoir colonial dans la logique du capitalisme marchand, avec, pour objectif initial, la production de denrées rares à destination de la métropole Elle a ensuite été transformée, depuis la départementalisation, en zone de consommation de produits importés métropolitains. Cette mutation s'est traduite par le déclin du secteur agricole et le déplacement des activités du secteur primaire au secteur tertiaire avec pour corollaire le développement d'une petite et moyenne bourgeoisie. Cependant, le secteur productif, quoiqu'en déclin, reste fondamentalement organisé comme par le passé. L'économie agricole de la Guadeloupe reste une économie de plantation dont le « type idéal » est celui de la Société Anonyme Sucrière. C'est en effet dans et contre la dépendance de la grande plantation qui la domine que la petite exploitation individuelle s'est développée et continue d'exister. A cette typologie des plantations viennent se superposer différents types de travailleurs agricoles.

En la matière, la dichotomie principale est celle qui oppose les ouvriers agricoles dont les aspirations seraient « ordinairement liées à l'action politique », et les petits propriétaires « dont toute la philosophie sociale est vraisemblablement dominée par l'orgueil de posséder des terres » (3). Cependant, les oppositions autour desquelles s'articule cette typologie ne sont pas absolues, ne serait-ce que du fait du cumul et de l'alternance des statuts professionnels dans l'agriculture. Ainsi, par exemple, les petits paysans qui sont nombreux à ne pouvoir vivre que du seul produit de leur exploitation sont obligés de s'embaucher durant la récolte de la canne à sucre comme salariés de la plantation (4).

Entre ces deux types extrêmes vient s'intercaler la catégorie spécifique des « colons partiaires ». Entre autres clauses définies par le « contrat de coloriage » figurait à l'origine celle de la jouissance d'une case (5) attribuée à titre gratuit par l'usine au preneur. Aujourd'hui, la situation est plus floue : les « colons » ne sont pas tous logés dans ces conditions, de même que parmi les « travailleurs casés », on trouve aussi des travailleurs agricoles. Cette clause particulière répondait à la nécessité de fixer une main-d'œuvre qui s'était raréfiée du fait de la désertion du travail de la terre par les anciens esclaves, et de l'échec de la tentative de l'immigration indienne comme palliatif à ce problème : en effet, les ouvriers agricoles venaient s'installer dans les cases abandonnées par les immigrants indiens et l'usiné se les attachait en échange par le contrat de colonage. Si bien qu'aujourd'hui où le déclin du secteur sucrier et la diminution concomitante du nombre de ses salariés ne nécessite plus la constitution de réservoirs de main-d'œuvre, les grands domaines sucriers des S.A. métropolitaines ont encore conservé, quelquefois, l'image de la plantation coloniale, en étant répartis comme par le passé en habitations, avec leurs terres où vivent, travaillent et souvent meurent leurs salariés.

La communauté (6) se situe sur une de ces habitations. Elle se présente comme une unité de résidence d'un seul tenant divisée en unités de production de base (cellules domestiques), parmi d'autres unités de résidence identiques, réparties de proche en proche sur les terres de l'habitation. Elle se composait en 1977 d'une vingtaine de personnes : 9 enfants et 12 adultes, ces derniers tous colons ou ouvriers agricoles, ou les deux. L'établissement d'un débit d'alcool à titre de revenu complémentaire par l'un de ses résidents et sa proximité avec la maison de « l'économe » où les salariés viennent toucher leur paye chaque quinzaine, font de la communauté un lieu de rencontre privilégié de toutes les catégories de salariés agricoles de « l'habitation » en général et de petits propriétaires de toutes sortes avoisinants. Elle est aussi devenue un lieu de passage de nombreux membres des classes moyennes et de la petite bourgeoisie (dont moi) du fait de la prestigieuse renommée de l'un de ses membres dont les talents de musicien sont connus hors des limites de l'île.

Aujourd'hui, l'usine-mère a fermé ses portes. Le nombre d'habitants de la communauté s'est augmenté de l'arrivée de dominicains ayant quitté leur île pour fuir la misère qui a suivi le cyclone de 1979. Le nombre des heures de travail a encore diminué jusqu'à la dérision. Deux ou trois ont émigré dans l'île ou en France. D'autres viennent d'atteindre l'âge de la retraite mais n'ont pas encore où aller. Les terres avoisinantes vont être - sont déjà, paraît-il - vendues. Et on attend, sans savoir trop quoi. Je revois le calme de cet après-midi terne et la soudaine splendeur d'une tache de soleil ayant crevé les nuages et filtré à travers les arbres, sur cet endroit, au moment précis où l'un des hommes, comme sortant d'un long monologue intérieur, laisse tomber ces mots : « J..., sé kon on moun mô. Yo ka nomé non a-i toujou mé i ja mô (7). » Il est encore jeune ; il ne semble pas croire lui-même ce qu'il dit. Dans ses yeux, il y a comme une interrogation. Un peu plus loin, d'autres commentent la grève en cours : « Nou di yo kon sa yo pé brilé nou la, nou pé ké sôti (8). » Ils ont toujours été de toutes les grèves, de tous les combats : ils n'ont rien à perdre.

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