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Le patrimoine culturel transmis par la musique cubaine au monde
des instruments de musique peut être considérée
comme importante dans son ensemble. Mais la contribution des tumbadoras
cubains (connus dans le monde entier sous le terme Conga) et des
bongos aux musiques jazz, rock et pop du 20ème siècle
en sont un élément essentiel qui va au-delà
de la simple contribution d'un instrument de musique, pour entrer
dans le domaine des comportements complexes de jeu qui dénotent
de différentes et nouvelles tendances dans les appréciations
esthétiques à la fois des musiciens et du public.
Ce n'est certainement
pas une coïncidence que les deux instruments cubains mentionnés
ci-dessus sont des tambours. Le tambour africain dans le Nouveau
Monde a donné naissance à un nouvel instrument de
musique : le tambour américain. Ceci est arrivé dans
la Caraïbe et tout particulièrement à Cuba.
C'est peut-être
la bonne occasion pour rappeler que les instruments de musique ne
sont pas simplement musicaux. Ils sont des instruments produisant
du son qui permettent à des êtres humains musicaux
de faire de la musique. Par exemple, si vous vous asseyez au piano
sans être doué d'un talent musical, les sons sortant
du piano ne seront pas identifiés comme de la musique. Ceci
pour indiquer que la musicalité n'est pas simplement dans
l'instrument, mais dans l'exécutant assis derrière
l'instrument. Cela s'applique également au jeu des percussions.
Les hommes ont
créé différentes sortes d'instruments de percussion
de par le monde. On trouve des percussions dans pratiquement toutes
les cultures musicales, dans la mesure où l'utilisation de
percussions pour faire de la musique est peut-être le plus
ancien comportement musical humain. Le continent africain a un très
riche patrimoine de percussions et de jeux de percussion. Les tambours
en Afrique sont exceptionnellement importants, de telle façon
que si vous me demandiez de caractériser la musique du continent
entier en ne mentionnant qu'un seul instrument, je dirais, de façon
générale : tambour.
Les Européens
ont toujours eu des percussions très importantes dans leurs
cultures musicales. Toutefois, les principales percussions dans
la musique européenne sont jouées en utilisant des
baguettes. Ce qui est probablement dû à l'obsession
européenne d'homogénéiser le timbre de chaque
instrument depuis le Moyen Age, comme une méthode pour améliorer
la qualité sonore. Un piano peut produire jusqu'à
88 sons différents, qui sont différents en hauteur
mais égaux dans leur spectre harmonique, ce qui veut dire
qu'ils ont le même timbre. Ce critère de prendre l'homogénéisation
du timbre comme un principe de qualité amena les Européens
à placer le piano à une place prédominante,
alors que la clarinette a dû attendre Wolfgang Amadeus Mozart
pour être introduite dans l'orchestre à la fin du 18ème
siècle. Le même critère confère au violon
une place parmi les plus importantes dans les instruments européens,
apparemment parce que le processus d'homogénéisation
du timbre n'a pas eu lieu que pour le violon lui-même, mais
aussi pour d'autres instruments de la même famille, comme
la viole, le violoncelle et la contrebasse. L'homogénéisation
du timbre a été atteinte par ces instruments grâce
à l'utilisation d'un archet pour frotter les cordes.
L'homogénéisation
du timbre n'a jamais été utilisée en Afrique
comme critère dans la fabrication des instruments. Au contraire,
le jeu de percussion a tendance à afficher une large variété
de timbres exécutés sur un seul instrument. C'est
l'utilisation des mains nues au lieu de baguettes pour le jeu de
tambour qui permet au musicien d'obtenir différents timbres,
simplement en changeant la position de la main au moment de frapper
le tambour.
Des millions
d'Africains provenant de centaines d'ethnies différentes
se sont installés dans le Nouveau Monde après sa "découverte"
par les Européens. Ils y ont été emmenés
pour travailler comme esclaves pour transformer la jungle américaine
en un endroit civilisé. Mais ils ont aussi transformé
l'Amérique en leur nouveau chez soi. Ici, ils ont recréé
leurs religions, beaucoup de leurs modes de vie, leurs relations
familiales et même certaines façons de se regrouper
qui ressemblaient à leurs vies en Afrique. De prime importance
était, toutefois, la recréation faite par ces Africains
et leurs descendants de leurs concepts esthétiques et de
leurs formes artistiques, au sein desquelles la musique et la danse
jouaient un rôle dominant.
Beaucoup d'éléments
de nombreuses cultures musicales en Amérique témoignent
d'antécédents africains. Un des plus évidents
est l'utilisation d'instruments de musique percussifs. Dans les
cultures africaines et afro-américaines, les tambours sont
souvent utilisés pour créer un tissage polyrythmique
qui sert de base au chant hétérophonique et à
la danse. Cette attitude musicale très africaine manque complètement
de concepts harmoniques et installe donc l'organisation de la musique
(à laquelle la danse est reliée de près) sur
la structure polyrythmique. La complexité est ici atteinte
par la difficulté de positionner un son dans la polyrythmie
elle-même, et non pas nécessairement par la performance
virtuose du tambour.
Un autre des
traits importants de ces structures polyrythmiques est que la production
de rythmes complexes, segmentés et variables (sur lesquels
se base l'improvisation) est normalement située dans les
registres de tonalité plus bas. Les rythmes réguliers,
fixes et répétitifs (qu'on pourrait appeler "rythmes
d'accompagnement" selon les concepts musicaux européens)
sont dans le registre le plus haut. Cette distribution des registres
selon les différentes fonctions musicales est exactement
à l'opposé de la conception européenne, dans
laquelle l'improvisation et la mélodie principale s'exécute
normalement dans le registre le plus haut, alors que le registre
plus bas est réservé à l'accompagnement.
On trouve toujours
aujourd'hui ces concepts et comportements musicaux nés en
Afrique dans toutes les diverses formes de musique afro-cubaine.
Ils sont faciles à reconnaître dans les tambours Batá
de la Santería, introduite à Cuba par les groupes
ethniques Yoruba. La Santería est une religion cubaine née
des transformations de la religion Orisha amenée par les
esclaves yorubas. Les tambours Batá étaient à
l'origine des instruments de musique sacrés destinés
au culte des Orishas africains, mais ils ont acquis aujourd'hui
une typologie cubaine qui les différencie des originaux africains.
Les esclaves
provenant des régions d'Afrique où vivent les nations
de langage bantou ont eu une grande importance dans la naissance
de la culture musicale afro-cubaine. Un processus de recréation
de leur religion et de leurs musiques a aussi eu lieu à Cuba,
où ces esclaves étaient désignés du
terme générique de Congos. Tout comme les Yorubas,
ils organisèrent leur religion, appelée Regla de Palo,
autour des temples demeures des divinités tutélaires,
ou Tata-nganga. Ces esclaves ont recréé à Cuba
différents ensembles de percussion qui étaient aussi
utilisés en Afrique pour leurs fêtes ou pour leurs
cérémonies religieuses. Parmi ceux-ci, les plus importants
sont les tambours Ngoma, les tambours Makuta et les tambours Yuka.
Tout ceux-ci partagent exactement les mêmes caractéristiques
décrites plus haut pour les tambours Batá des Yorubas.
Même les
tambours recréés à Cuba par les esclaves venant
des anciennes régions du Calabar et du Dahomey, comme les
tambours Biancomeko des groupes Abakuá, ou les tambours Arará,
ont tous en commun ces mêmes approches et comportements musicaux.
C'est la raison pour laquelle je pense qu'ils appartiennent tous
clairement à la même catégorie musicale : la
musique afro-cubaine. Que leurs antécédents africains
soient très différents n'a que peu d'importance. Bien
sûr, si on procède à une observation plus fine,
on constate que les tambours sont différents, que les rythmes
sont différents, que les chants, les danses, et même
les langues utilisées pour chanter sont différents.
Mais le concept esthétique qui guide la création et,
plus tard en Amérique, la recréation de ce type de
musique est strictement le même.
Les chansons
de la musique afro-cubaine ont une structure musicale très
simple. Elles consistent normalement en une alternance entre un
chanteur soliste et un chœur sur un principe responsorial.
Cette caractéristique donne à la musique une structure
musicale ouverte, ou sans fin, où les exposés le plus
importants ont lieu au début.
Tous ces faits
reflètent très bien un autre comportement plus général
ou plus philosophique du peuple africain. Le commencement ou la
naissance est un moment plus important dans la vie que la fin ou
la mort. Ainsi ces chansons afro-cubaines, qui reflètent
la philosophie africaine, font leurs exposés les plus importants
au début, puis continuent par de moins en moins d'importance…
jusqu'à ce qu'elles n'aient plus rien à dire. La chanson
est finie. Personne ne se soucie de la fin.
La façon
européenne de considérer la vie est tout à
fait à l'opposé. Ils se soucient plus, peut-être
trop, de la fin. Cette attitude se reflète dans tous leurs
genres artistiques. Par exemple, si vous manquez les cinq dernières
minutes d'un film hollywoodien ou si vous lisez un livre auquel
il manque les cinq dernières pages, vous ne pouvez pas dire
que vous avez vu le film ou que vous avez lu le livre.
L'idée
du développement du concept de coda dans la musique classique
européenne des 18ème, 19ème et 20ème
siècle reflète également cette attitude philosophique.
Même si vous pardonneriez probablement à un bon musicien
d'avoir fait des erreurs pendant un morceau, vous refuseriez de
le faire si cela arrivait à la toute fin d'une musique conçue
sur le schéma européen.
Ayant à
l'esprit l'importance de la fin, les Européens après
le Moyen Age ont développé des structures musicales
fermées. Structures binaires A-B (marches, contredanses,
chansons), structures ternaires ABA' (menuets sonates, symphonies),
structures en rondo ABA'CA'', et autres, ont toutes une fin, et
c'est un moment très important de l'ensemble de la structure
musicale.
Avec le temps,
quelques uns des principes de base ont commencé à
changer, principalement à cause du nouvel environnement social,
économique, politique et culturel que ces Africains et leurs
descendants ont trouvé dans le Nouveau Monde. De nouvelles
typologies musicales ont été requises pour correspondre
aux besoins de la communication esthétiques selon ce nouveau
contexte. Une nouvelle musique a émergé, sans relâcher
ses liens avec ses divers antécédents.
De nombreuses
personnes voyageant à Cuba ont l'impression que la Rumba
cubaine appartient à la musique afro-cubaine. Peut-être
le fait que la rumba est jouée par seulement trois tambours
(ou boites) et un petit tambour catá, et que ces instruments
supportent avec une structure polyrythmique la voix du chanteur
solo qui alterne avec un petit chœur et bien sûr guide
la danse, ont amené à l'étiqueter de façon
erronée comme musique afro-cubaine.
Les faits historiques
montrent que la rumba n'existait pas en Afrique, et n'est donc pas
la recréation d'une tradition africaine. La Rumba est née
à Cuba, même si on peut constater que certaines de
ses caractéristiques ont leurs antécédents
en Afrique. Mais on constate aussi qu'un bon nombre de ses caractéristiques
témoignent d'un fort antécédent européen.
Si l'on regarde
quelle est la langue utilisée dans la rumba, c'est l'espagnol.
De plus, les rumberos organisent les textes de leurs chansons sur
le modèle de la décima espagnole (un poème
de dix strophes avec un arrangement spécifique des rimes).
Les rumberos utilisent même le terme "decimar" (déclamer
des decimas) pour le fait de chanter une rumba.
Les percussions
utilisées pour jouer une rumba (les congas) sont nées
dans l'environnement de la rumba, dans les bidonvilles de l'ouest
de Cuba. Les premiers objets utilisés comme instruments de
musique étaient des montants d'armoire ou des tiroirs retournés.
Taper sur une bouteille ou une poêle à frire avec une
cuiller était aussi une pratique commune à l'origine.
Plus tard, la structure polyrythmique était assurée
en tapant avec les mains sur des caisses de tailles différentes.
Au fur et à mesure, les caisses furent remplacées
par deux tambours en forme de tonneaux et, peu après, le
nombre de ces tambours fut porté à trois. Chaque tambour
remplissait un rôle bien défini dans la polyrythmie,
et on leur donna le nom générique de tumbadoras.
La rumba conserve
les conceptions polyrythmiques des percussions héritées
d'Afrique, mais elle montre très clairement le glissement
dans le jeu de rythmes segmentés vers le registre plus haut
de l'ensemble instrumental. Dans ce sens, les congas font état
d'un comportement plus proche du jeu du piano que de celui d'un
ensemble de percussions africain.
La structure
musicale des différents types de rumbas dénote également
une fusion entre les manières européennes et africaines
de créer et de jouer la musique. Aujourd'hui toutes les rumbas
ont deux parties principales. La première est toujours une
structure musicale fermée, dans laquelle le chanteur expose
le motif de la chanson. Des structures binaires sont ici généralement
utilisées. La seconde partie montre ses antécédents
africains par une alternance entre un soliste et un chœur,
dans une forme de comportement responsorial. Ces deux parties sont
précédées d'une introduction appelée
diana, et souvent séparées entre elles par un pont
musical de caractère virtuose joué par la percussion
à la tonalité la plus haute.
Toutes ces observations
m'ont amené à la conclusion que la contribution essentielle
faite par les Africains au Nouveau Monde et en particulier à
la Caraïbe ne se trouvait pas dans les vestiges qui survivent
encore dans nos régions, en dépit de leur indéniable
importance en tant que folklore authentique. Les aspects décisifs
de la contribution africaine proviennent plutôt des éléments
musicaux qui ont pu se greffer sur la culture caribéenne
émergeante, particulièrement à un moment dans
l'histoire où de nouvelles manières de créer
et de jouer la musique se dessinaient dans les arts du peuple caribéen.
(trad.
Patrice Beziau / Médiathèque Caraïbe)
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