Séminaire d'Ethnomusicologie caribéenne : Sommaire

Les Enregistrements d’Alan Lomax dans les Petites Antilles en 1962

Anna Lomax
(The Association for Cultural Equity)

 

Il nous reste encore beaucoup à apprendre sur la façon de mettre la magnifique technologie de communication de masse au service de chacune des branches de la famille humaine.” Alan Lomax, 1960

Le texte de cette communication fait référence à des éléments visuels et audio (entre crochets "[...]") disponibles sur un diaporama powerpoint que vous pouvez voir et écouter en suivant ce lien : diaporama Anna Lomax (format .pps, XXX Mo)

Permettez-moi de saluer les autorités ici présentes, et aussi vous tous qui venez accueillir cet acte de rapatriement de la musique et du patrimoine oraux de vos îles. Je voudrais remercier le Conseil Général de la Guadeloupe, en particulier Odile Broussillon, directrice-adjoint de la Direction des Affaires Culturelles et du Patrimoine et directrice de la Mediathèque Caraibe, ainsi que Gustav Michaux-Vignes, chargé de la Musique à la Médiathèque Caraïbe; et mes collègues Rosita Sands de l'Université Columbia de Chicago, et Dominique Cyrille de l'Université Lehman de New-York, d’avoir participé à cette collaboration entre l'Association pour l'Equité Culturelle de New York et le Centre de Recherche sur les Musiques Noires de Chicago.

[Visual: Cat Island, Bahamas] Sur fond de photos et de musique, je voudrais vous parler quelques instants du travail d’Alan Lomax dans la Caraibe et sur l’importance que j’accorde plus que jamais aujourd’hui à ce travail. Les recherches d’Alan Lomax dans la Caraibe ont commencé au milieu des années trente aux Bahamas et en Haiti en collaboration avec l'écrivain et anthropologue Zora Neale Hurston, [Visual: Zora Neale Hurston] pour le compte de la Bibliothèque du Congrès, la Bibliothèque Nationale des Etats-Unis.

Alan Lomax a commencé ses recherches musicologiques avec son père, en 1933, à l’âge de 18 ans, dans le sud des Etats Unis. Ils étaient tous deux originaires du Texas – ce qui prouve que cet Etat produit quand même de temps en temps des gens très bien, en dehors des bandits ! Lomax père et fils travaillaient pour la Bibliotheque Nationale. En 10 ans, ils ont créé une vaste collection de folklore oral. [Visual: Photo of Jelly Roll Morton] En 1938, Alan a enregistré l’histoire de la vie et la musique du grand compositeur de jazz, Jelly Roll Morton de la Nouvelle Orléans — une ville qui pourrait être considerée comme partie intégrante de la Caraibe. Ensuite, Alan a travaillé pendant des années en Europe, enregistrant des disques, et écrivant et produisant des émissions à la radio. Il a aussi edité, pour Columbia Records, la première série de musique mondiale, avec deux volumes sur l’Afrique. En 1960, à l’Université de Columbia à New York, il a commencé une étude comparative de la musique mondiale.

[Visual: Map of recordings made in the Caribbean, 1935 through 1967] Lomax est arrivé dans la Caraibe en 1962 avec en tête deux buts prioritaires. Premièrement, il croyait que l’étude compréhensive de la musique qu’il proposait démontrerait plusieurs lignes d’unité stylistique africaine — celle-ci constituant un des thèmes les plus forts et represéntatifs de la culture de la région, ainsi que sa grande diversité et creativité syncrétique.

A l’époque, une des aspirations de la politique d’émancipation post-coloniale était le rêve de conféderer toutes les îles de la région. Alan et ses collègues dans la région croyaient que sa documentation constituerait une source fondamentale, et qu’elle rendrait un grand service à la nouvelle Caraibe naissante. [Visual: Letter to University of West Indies]
Le deuxième but préponderant du projet était alors la création d’une fondation d’identité culturelle dans la région, par l’établissement sur place des archives centrales des traditions musicales — auxquelles Lomax, avec d’autres, contribueraient. Ce serait un centre de préservation et de promotion de la culture orale — un centre de documentation pour les chercheurs, mais aussi un centre d’édition, avec des droits pour les artistes. Les hauts lieu du savoir de la région – les universités des West Indies à Trinidad et à la Jamaique – seraient les dépositaires de ces archives.

Pendant six mois, Alan a enregistré dans presque toutes les Petites Antilles. Il l’a fait avec la collaboration des chercheurs de la région, en particulier l’anthropologue Trinidadien, J.D. Elder. [Visual: folklorist Dr. Jacob D. Elder (1914–2003), Trinidad 1962] Ensemble, ils ont cherché à inclure dans leur projet tous les genres de musique importants – enregistrant la plupart des genres locaux, tout en cherchant les styles les plus anciens comme les chants de travail, et les berceuses, captant aussi les styles urbains populaires, comme le jing ping, la biguine, le steel band, et le calypso.

[Click to begin automatic visual sequence under talking: Boat pulling in Dominica; Shango in Grenada; Ballad singer in St. Barthelemy; East Indian tassa drumming; Stick fighting, Trinidad; Women singing bele’ songs; Carnival maskers, Port of Spain; String band, La Floretta, Grenada; Procession, Wesley, Dominica; Fife and drum, Brick Kiln, Nevis; String band with boom pipe and other percussion, Gingerland, Nevis; School children playing ring game, Massacre, Dominica —keep on screen] Ces enregistrements ont été effectués dans des tout petits hameaux, des maisons, des bateaux, dans les bois, ou en pleine ville dans les rues. Quand c’était possible, Lomax a essayé de capter des cérémonies entières — comme des enterrements; des veillées; les danses des grands tambours pour les ancêtres à Carriacou; un mariage Indien à Port-of-Spain; un cycle Gwoka en Guadeloupe. Il était particulièrement interessé — entre autres — par les chants de travail traditionnels avec des racines clairement africaines. Il enregistrait les chants de rameurs et de marins au moment du remorquage des bateaux, et ceux qui accompagnaient le sciage des bûcherons ou celles des maçons construisant les maisons, ou encore celles des paysans lors de la récolte de la moisson. Il a recueilli des danses aux tambours et des tubes de bambou; des chansons Yoruba Shango; des ballades francaises anciennes, des gigues, rondeaux, et quadrilles créoles; des hymnes et des chants Yoruba; la musique des tambours tassa et des bhajans Indiens; des combats aux bâtons; des jeux de Noel de Nevis et Saint Kitts; des calypsos; les steel-bands; et les anciennes traditions carnavalesques. Et sur chaque île, il y avait les petits orchestres de village tres variés et inventifs.

[Visual: Brown Girl in the Ring] Lomax et Elder se sont concentrés aussi sur les jeux et rondes pour enfants et adultes et les ont assemblés dans un livre et un CD, avec une étude d’Elder consacrée à la socialisation des enfants de la Caraibe à travers ces jeux.

[Visual: Alan Lomax and villagers from La Plaine, Dominica, listening to recordings] Ces enregistrements Caribéens ont été parmi les premiers réalisés en stéréo dans ce domaine. Lomax avait la conviction que les études des chercheurs, ainsi que l’influence des médias et des nouvelles techonologies devraient aider à lier la culture locale et régionale à ses origines. Il n’utilisait l’équipement d’enregistrement le plus hautement professionel et achetait les hauts-parleurs les plus puissants du moment afin que les membres des communautés qu’ il visitaient puissent entendre leur propre musique rejouée en stéréo.

[Visual: Tapes from Caribbean field trip] De nombreux chemins s’ouvrent à l’exploration de la musique des cinq îles créolophones que nous déposons aujourd’hui a la Médiathèque Caraïbe, chacune offrant une multiplicité de thèmes. Mais notre temps est court; alors nous allons écouter des exemples brefs, mais qui illustrent la musique venant de chaque île.

Guadeloupe
[Visual: Farmer with ox and hay cart, Lasserre, Morne-à-l’Eau, Guadeloupe, July 1962] En Guadeloupe Lomax a effectué les premiers enregistrements de Gwoka — comme vous le savez une musique de danse basée sur le jeu des tambours et provenant à l’origine des lieux de production de sucre, associée plus tard à la résistance a l’esclavage, et puis renovée et reintroduite ces dernières décennies. Les enregistrements Gwoka faits par Lomax a Lasserre, Morne-à-l’Eau, captent sa forme la plus ancienne, jouée par un groupe appellé Les Roses. Ce groupe est mené par Turenne Joseph Valcy. [Visual: titles only; Audio: “Pa Lage” (Lewoz / Gwoka) - Turenne Joseph Valcy, Guy Dorvan (lead vocals); Turenne Joseph Valcy, Pierre Ramier, Clébert Dorvan, Marc Alphonse, Robert Alphonse dit « Guy », Ramon Flanbert (backing vocals & drums). Lasserre, Morne-à-l’Eau, Guadeloupe, July 16, 1962]

[Visual: Berthilie Lauzane with drums] Le groupe nous joue un autre rythme Gwoka, le toumblak:
[Audio: Toumblak drumming -Les Roses. Lasserre, Morne-à-l’Eau, Guadeloupe, July 16, 1962 — keep Bertolie visual on screen]

Encore le groupe Les Roses, chantant et jouant le tambour accompagnant le travail, lors d’un koudmen. Notez le chevauchement rapide et la forte vocalisation créés par l’attachante texture musicale de cette chanson. [Visual: titles only; Audio: “Adolin Do La, Bwa Kasé” (Work song) - Les Roses. Lasserre, Morne-à-l’Eau, Guadeloupe, July 16, 1962]

[Visuals: Devotional song to Kali, Edouard Souprayen and others, Capesterre Belle-Eau, Guadeloupe, July 1962; 2 photos] A Capesterre Belle-Eau, dans une petite communauté originaire de Madras en Inde, Lomax a enregistré une cérémonie dediée à la déesse Kali. A l’autel, un prêtre chante une prière accompagnée par un choeur, des cymbals, et un matalon (un tambour cylindrique à deux têtes). Ensuite, une chevre est sacrifiée. [Audio: Devotional song to Kali (Kali Ceremony) - Edouard Souprayen, Grand Prètre, Benjamin Govindin, and others. Capesterre Belle-Eau, Guadeloupe, July 15, 1962]

Martinique
[Visual: Francius Laurence (accordion), Paulimy Laurence (chac chac), Bernard Karaman (tambourine), Le François, Martinique, June 1962] Dans le commerce des Antilles francaises, la Martinique a eu une culture urbaine très active — ainsi qu’une culture de plantations — tirant son origine dans le 18ème siècle au moins, avec le mélange des influences musicales de la ville et la de campagne. En Martinique, Lomax a été guidé par le célèbre musicien et empresario Loulou (Louis) Boilaville, qui l’a tout d’abord dirigé vers Pérou, Sainte-Marie, dans la région du Nord Atlantique, où il a découvert des talents extraordinaires centrés autour de la famille Grivalliers. [Visual: Home of Raoul Grivalliers, Pérou, Sainte-Marie, Martinique, June 1962]
Il est difficile choisir parmi de nombreux et très bons bèlè, danmnyè, biguines, improvisations, contes, énigmes, et chants de travail qui ont été jouées les 17 et 20 juin, mais voici un court extrait d’un kont sur Ti Jan, un brave garçon, intelligent et plein de ressources qui se montre plus malin que son méchant roi et réussit par lui prendre son argent et sa fille — tout cela raconté dans une forme africaine, en alternant récit et chant avec la participation du groupe. [Visual: Kont – Raoul Grivalliers (at microphone), Florent Baratini (tanbou bèlè). Pérou, Sainte Marie, Martinique, June, 1962] [Audio: “Ti Jan” (Kont) - Malcousu Florius, story and lead vocals, with chorus. Pérou, Sainte-Marie, Martinique, June 20, 1962]

[Visual: Loulou Boislaville, Ravine Vilaine, Fort-de-France, Martinique, June 1962]
Le 19 juin, au François et à Fort de France, Lomax a enregistré des petits orchestres jouant des formes urbaines de biguine, quadrille, mazouk et autres danses populaires du passé, et notamment cette valse créole, “Fleur des Antilles”, composée par Loulou Boislaville: [Audio: “Fluer des Antilles” (Valse créole) - Hurard Coppet (clarinet), Raymond Laugetty (trombone), Georges Sainte-Rose (violin), Maurice Charlery (guitar) Sully Londas (bass), Marcel Longrais (drumset), Emile Grebeau (cha-cha). Ravine Vilaine, Fort-de-France, Martinique, June 19, 1962. Composed by Loulou Boislaville]

Dominique
[Visual: Hilton Sorhando (banjo), Benort Zavier (chac chac), Renold Pascal (boom pipe) – La Plaine, Dominica, June 1962] Avec une variété de microcosmes culturels cachés dans ses montagnes et sur ses côtes, de toutes ces îles, la Dominique semble, par sa musique, répresénter le plus l’Afrique. Dix jours durant, Lomax a enregistré dans huit communautés dominicaises. Mahaut nous donne ce charmant bèlè, sous la direction d’Antonia Henry. [Visual: Title screen] [Audio: “Edward” (Bèlè) Antonia Henry (chantwell), with Samuel Louis, Delice Williams, Rosanise Roberts, James Benjamin, Margaret dudley, Heney Jolly, Ewen chevalier (vocals); Relief Roberts, Cyril George (drums)]

Les instruments musicaux de la Caraibe sont nombreux -- arc musical, bambou frappé, tubes, boli, cuatro, baha, gourde, toutes sortes de tambours, des bâtons, des tiges, et des outils de travail comme la scie qui fait la percussion dans ce chant de travail provenant de La Plaine. [Visuals: Sawing sequence] [Audio: “Di Yo Pa Hele Pou Nou” (Sawing song), Raphael Hurtaut, and chorus, working with saws, La Plaine, Dominica, June 25, 1962]

St. Barthélémy
[Visual: Quadrille – Constan Magras (tambourine), George Blauchard (bois), Manuel Magras (accordion, Louis Greaux (chac chac)] Par contraste, St. Barthélémy a conservé, apparemment intactes, certaines formes des danses et chansons françaises de la période mediévale jusqu’au 18ème siècle — en particulier des ballades non-accompagnées, avec des sons lugubres mais aussi remplies d’ironie créole, comme celle-ci qui raconte l’histoire de l’amant tricheur — le rossignol dans le bois: [Visual: Felix Gump singing ballad, Flamands, St. Barthélémy, July 7, 1962] [Audio: “Rossignol dan Bois” (Ballad) - Félix Gump. Flamands, St. Barthelemy, July 7, 1962]

St. Lucie
[Visual: View of Au Leon hamlet, St. Lucia]
Avec l’accord du Centre de Recherches Folkloriques de St. Lucie, les enregistrements de cette île sont inclus dans les archives remises au Conseil Général de la Guadeloupe. Lomax était assisté à Saint-Lucie par Gordon Doubred, Harold Simmons, et Dunstan St. Omer. Ils l’ont accompagné à Anse-La Raye, Roseau, Gros Islet, Vieux Fort et Au Leon. Pour conclure cet exposé, voici un très bel exemple de Au Leon — l’une des nombreuses chansons avec des jeux de claquements de mains dont les adultes raffolaient à l’epoque – “Elena.” [Visual: Clapping game, St. Lucie, July 1962] [Audio: “Elena”, Philomene Estephane and six women. Au Leon, St. Lucia, July 21, 1961]

Conclusion
[Visual: Caribbean Voyage CD series] J’ai ecouté moi-même plusieurs fois cette musique et mon admiration ne fait que croître. L’industrie de la musique commerciale a puisé dans cette source, et l’a usé jusqu’a la corde, mais sans jamais égaler la qualité et l’innovation des oeuvres originales. Une vie entière d’étude musicale ne suffirait pas pour produire une telle beauté.

[Visual: Raphael Urtault, Dixon Athanase, and saw pit workers, La Plaine, Dominica, June 1962] Des monuments en pierre et acier ont toujours representé les riches et les puissants, et parce que se sont des objets tangibles, durables et beaux, nous les admirons. Mais considérez ceci: les chansons, les contes, les danses, tous emplis d’une imagination débordante, contenus dans ces enregistrements, sont des monuments encore plus grands – non pas consacrés à l’honneur, la vanité, ou le pouvoir de quelques privilegiés. Mais au contraire, ils sont la réponse créative du peuple aux plus profondes expériences de la vie. Cela est particulièrement évident dans la Caraïbe, où une culture, belle, puissante et inventive a été purement façonnée par l’imagination humaine, la tradition, le travail, la vie sociale, et les matériaux naturels disponibles.

[Visual: Berthilie Lauzane, Lasserre, Morne-à-l’Eau, July 16, 1962]
Ainsi, aujourd’hui, la vraie question n’est pas la documentation elle-même, mais l’héritage caribéen de ces créateurs, morts ou vivants. Au contraire de la pierre, la peinture, et les livres, la tradition orale est évanescente, et pour cette raison la documentation est essentielle. Mais elle devrait être mise-a-l’oeuvre d’une façon plus active, aussi bien par les études que par les archives. Nous aimerions que vous profitiez de cette documentation au maximum, et de la même facon qu’elle a été utilisée avec succès dans d’autres pays — dans les écoles, à la radio, dans les programmes publiques, dans les lieux touristiques. Et surtout, recherchez et encouragez les artistes traditionnels actuels et amenez les dans vos écoles pour qu’ils enseignent — comme eux seuls savent le faire — à vos enfants et à vos jeunes, directement et de façon suivie, les contes et récits, les jeux, les chansons, les rythmes, et les instruments musicaux de votre histoire.
[Visual: Photo of Alan and world map]

 

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