| “Il
nous reste encore beaucoup à apprendre sur la façon
de mettre la magnifique technologie de communication de masse au
service de chacune des branches de la famille humaine.”
Alan Lomax, 1960
Le
texte de cette communication fait référence
à des éléments visuels et audio (entre
crochets "[...]") disponibles sur
un diaporama powerpoint que vous pouvez voir et écouter
en suivant ce lien : diaporama Anna Lomax
(format .pps, XXX Mo)
Permettez-moi
de saluer les autorités ici présentes, et aussi vous
tous qui venez accueillir cet acte de rapatriement de la musique
et du patrimoine oraux de vos îles. Je voudrais remercier
le Conseil Général de la Guadeloupe, en particulier
Odile Broussillon, directrice-adjoint de la Direction des Affaires
Culturelles et du Patrimoine et directrice de la Mediathèque
Caraibe, ainsi que Gustav Michaux-Vignes, chargé de la Musique
à la Médiathèque Caraïbe; et mes collègues
Rosita Sands de l'Université Columbia de Chicago, et Dominique
Cyrille de l'Université Lehman de New-York, d’avoir
participé à cette collaboration entre l'Association
pour l'Equité Culturelle de New York et le Centre de Recherche
sur les Musiques Noires de Chicago.
[Visual: Cat
Island, Bahamas] Sur fond de photos et de musique, je voudrais vous
parler quelques instants du travail d’Alan Lomax dans la Caraibe
et sur l’importance que j’accorde plus que jamais aujourd’hui
à ce travail. Les recherches d’Alan Lomax dans la Caraibe
ont commencé au milieu des années trente aux Bahamas
et en Haiti en collaboration avec l'écrivain et anthropologue
Zora Neale Hurston, [Visual: Zora Neale Hurston] pour le compte
de la Bibliothèque du Congrès, la Bibliothèque
Nationale des Etats-Unis.
Alan Lomax a
commencé ses recherches musicologiques avec son père,
en 1933, à l’âge de 18 ans, dans le sud des Etats
Unis. Ils étaient tous deux originaires du Texas –
ce qui prouve que cet Etat produit quand même de temps en
temps des gens très bien, en dehors des bandits ! Lomax père
et fils travaillaient pour la Bibliotheque Nationale. En 10 ans,
ils ont créé une vaste collection de folklore oral.
[Visual: Photo of Jelly Roll Morton] En 1938, Alan a enregistré
l’histoire de la vie et la musique du grand compositeur de
jazz, Jelly Roll Morton de la Nouvelle Orléans — une
ville qui pourrait être considerée comme partie intégrante
de la Caraibe. Ensuite, Alan a travaillé pendant des années
en Europe, enregistrant des disques, et écrivant et produisant
des émissions à la radio. Il a aussi edité,
pour Columbia Records, la première série de musique
mondiale, avec deux volumes sur l’Afrique. En 1960, à
l’Université de Columbia à New York, il a commencé
une étude comparative de la musique mondiale.
[Visual: Map
of recordings made in the Caribbean, 1935 through 1967] Lomax est
arrivé dans la Caraibe en 1962 avec en tête deux buts
prioritaires. Premièrement, il croyait que l’étude
compréhensive de la musique qu’il proposait démontrerait
plusieurs lignes d’unité stylistique africaine —
celle-ci constituant un des thèmes les plus forts et represéntatifs
de la culture de la région, ainsi que sa grande diversité
et creativité syncrétique.
A l’époque,
une des aspirations de la politique d’émancipation
post-coloniale était le rêve de conféderer toutes
les îles de la région. Alan et ses collègues
dans la région croyaient que sa documentation constituerait
une source fondamentale, et qu’elle rendrait un grand service
à la nouvelle Caraibe naissante. [Visual: Letter to University
of West Indies]
Le deuxième but préponderant du projet était
alors la création d’une fondation d’identité
culturelle dans la région, par l’établissement
sur place des archives centrales des traditions musicales —
auxquelles Lomax, avec d’autres, contribueraient. Ce serait
un centre de préservation et de promotion de la culture orale
— un centre de documentation pour les chercheurs, mais aussi
un centre d’édition, avec des droits pour les artistes.
Les hauts lieu du savoir de la région – les universités
des West Indies à Trinidad et à la Jamaique –
seraient les dépositaires de ces archives.
Pendant six
mois, Alan a enregistré dans presque toutes les Petites Antilles.
Il l’a fait avec la collaboration des chercheurs de la région,
en particulier l’anthropologue Trinidadien, J.D. Elder. [Visual:
folklorist Dr. Jacob D. Elder (1914–2003), Trinidad 1962]
Ensemble, ils ont cherché à inclure dans leur projet
tous les genres de musique importants – enregistrant la plupart
des genres locaux, tout en cherchant les styles les plus anciens
comme les chants de travail, et les berceuses, captant aussi les
styles urbains populaires, comme le jing ping, la biguine, le steel
band, et le calypso.
[Click to begin
automatic visual sequence under talking: Boat pulling in Dominica;
Shango in Grenada; Ballad singer in St. Barthelemy; East Indian
tassa drumming; Stick fighting, Trinidad; Women singing bele’
songs; Carnival maskers, Port of Spain; String band, La Floretta,
Grenada; Procession, Wesley, Dominica; Fife and drum, Brick Kiln,
Nevis; String band with boom pipe and other percussion, Gingerland,
Nevis; School children playing ring game, Massacre, Dominica —keep
on screen] Ces enregistrements ont été effectués
dans des tout petits hameaux, des maisons, des bateaux, dans les
bois, ou en pleine ville dans les rues. Quand c’était
possible, Lomax a essayé de capter des cérémonies
entières — comme des enterrements; des veillées;
les danses des grands tambours pour les ancêtres à
Carriacou; un mariage Indien à Port-of-Spain; un cycle Gwoka
en Guadeloupe. Il était particulièrement interessé
— entre autres — par les chants de travail traditionnels
avec des racines clairement africaines. Il enregistrait les chants
de rameurs et de marins au moment du remorquage des bateaux, et
ceux qui accompagnaient le sciage des bûcherons ou celles
des maçons construisant les maisons, ou encore celles des
paysans lors de la récolte de la moisson. Il a recueilli
des danses aux tambours et des tubes de bambou; des chansons Yoruba
Shango; des ballades francaises anciennes, des gigues, rondeaux,
et quadrilles créoles; des hymnes et des chants Yoruba; la
musique des tambours tassa et des bhajans Indiens; des combats aux
bâtons; des jeux de Noel de Nevis et Saint Kitts; des calypsos;
les steel-bands; et les anciennes traditions carnavalesques. Et
sur chaque île, il y avait les petits orchestres de village
tres variés et inventifs.
[Visual: Brown
Girl in the Ring] Lomax et Elder se sont concentrés aussi
sur les jeux et rondes pour enfants et adultes et les ont assemblés
dans un livre et un CD, avec une étude d’Elder consacrée
à la socialisation des enfants de la Caraibe à travers
ces jeux.
[Visual: Alan
Lomax and villagers from La Plaine, Dominica, listening to recordings]
Ces enregistrements Caribéens ont été parmi
les premiers réalisés en stéréo dans
ce domaine. Lomax avait la conviction que les études des
chercheurs, ainsi que l’influence des médias et des
nouvelles techonologies devraient aider à lier la culture
locale et régionale à ses origines. Il n’utilisait
l’équipement d’enregistrement le plus hautement
professionel et achetait les hauts-parleurs les plus puissants du
moment afin que les membres des communautés qu’ il
visitaient puissent entendre leur propre musique rejouée
en stéréo.
[Visual: Tapes
from Caribbean field trip] De nombreux chemins s’ouvrent à
l’exploration de la musique des cinq îles créolophones
que nous déposons aujourd’hui a la Médiathèque
Caraïbe, chacune offrant une multiplicité de thèmes.
Mais notre temps est court; alors nous allons écouter des
exemples brefs, mais qui illustrent la musique venant de chaque
île.
Guadeloupe
[Visual: Farmer with ox and hay cart, Lasserre, Morne-à-l’Eau,
Guadeloupe, July 1962] En Guadeloupe Lomax a effectué les
premiers enregistrements de Gwoka — comme vous le savez une
musique de danse basée sur le jeu des tambours et provenant
à l’origine des lieux de production de sucre, associée
plus tard à la résistance a l’esclavage, et
puis renovée et reintroduite ces dernières décennies.
Les enregistrements Gwoka faits par Lomax a Lasserre, Morne-à-l’Eau,
captent sa forme la plus ancienne, jouée par un groupe appellé
Les Roses. Ce groupe est mené par Turenne Joseph Valcy. [Visual:
titles only; Audio: “Pa Lage” (Lewoz / Gwoka) - Turenne
Joseph Valcy, Guy Dorvan (lead vocals); Turenne Joseph Valcy, Pierre
Ramier, Clébert Dorvan, Marc Alphonse, Robert Alphonse dit
« Guy », Ramon Flanbert (backing vocals & drums).
Lasserre, Morne-à-l’Eau, Guadeloupe, July 16, 1962]
[Visual: Berthilie
Lauzane with drums] Le groupe nous joue un autre rythme Gwoka, le
toumblak:
[Audio: Toumblak drumming -Les Roses. Lasserre, Morne-à-l’Eau,
Guadeloupe, July 16, 1962 — keep Bertolie visual on screen]
Encore le groupe
Les Roses, chantant et jouant le tambour accompagnant le travail,
lors d’un koudmen. Notez le chevauchement rapide et la forte
vocalisation créés par l’attachante texture
musicale de cette chanson. [Visual: titles only; Audio: “Adolin
Do La, Bwa Kasé” (Work song) - Les Roses. Lasserre,
Morne-à-l’Eau, Guadeloupe, July 16, 1962]
[Visuals: Devotional
song to Kali, Edouard Souprayen and others, Capesterre Belle-Eau,
Guadeloupe, July 1962; 2 photos] A Capesterre Belle-Eau, dans une
petite communauté originaire de Madras en Inde, Lomax a enregistré
une cérémonie dediée à la déesse
Kali. A l’autel, un prêtre chante une prière
accompagnée par un choeur, des cymbals, et un matalon (un
tambour cylindrique à deux têtes). Ensuite, une chevre
est sacrifiée. [Audio: Devotional song to Kali (Kali Ceremony)
- Edouard Souprayen, Grand Prètre, Benjamin Govindin, and
others. Capesterre Belle-Eau, Guadeloupe, July 15, 1962]
Martinique
[Visual: Francius Laurence (accordion), Paulimy Laurence (chac chac),
Bernard Karaman (tambourine), Le François, Martinique, June
1962] Dans le commerce des Antilles francaises, la Martinique a
eu une culture urbaine très active — ainsi qu’une
culture de plantations — tirant son origine dans le 18ème
siècle au moins, avec le mélange des influences musicales
de la ville et la de campagne. En Martinique, Lomax a été
guidé par le célèbre musicien et empresario
Loulou (Louis) Boilaville, qui l’a tout d’abord dirigé
vers Pérou, Sainte-Marie, dans la région du Nord Atlantique,
où il a découvert des talents extraordinaires centrés
autour de la famille Grivalliers. [Visual: Home of Raoul Grivalliers,
Pérou, Sainte-Marie, Martinique, June 1962]
Il est difficile choisir parmi de nombreux et très bons bèlè,
danmnyè, biguines, improvisations, contes, énigmes,
et chants de travail qui ont été jouées les
17 et 20 juin, mais voici un court extrait d’un kont sur Ti
Jan, un brave garçon, intelligent et plein de ressources
qui se montre plus malin que son méchant roi et réussit
par lui prendre son argent et sa fille — tout cela raconté
dans une forme africaine, en alternant récit et chant avec
la participation du groupe. [Visual: Kont – Raoul Grivalliers
(at microphone), Florent Baratini (tanbou bèlè). Pérou,
Sainte Marie, Martinique, June, 1962] [Audio: “Ti Jan”
(Kont) - Malcousu Florius, story and lead vocals, with chorus. Pérou,
Sainte-Marie, Martinique, June 20, 1962]
[Visual: Loulou Boislaville, Ravine Vilaine, Fort-de-France, Martinique,
June 1962]
Le 19 juin, au François et à Fort de France, Lomax
a enregistré des petits orchestres jouant des formes urbaines
de biguine, quadrille, mazouk et autres danses populaires du passé,
et notamment cette valse créole, “Fleur des Antilles”,
composée par Loulou Boislaville: [Audio: “Fluer des
Antilles” (Valse créole) - Hurard Coppet (clarinet),
Raymond Laugetty (trombone), Georges Sainte-Rose (violin), Maurice
Charlery (guitar) Sully Londas (bass), Marcel Longrais (drumset),
Emile Grebeau (cha-cha). Ravine Vilaine, Fort-de-France, Martinique,
June 19, 1962. Composed by Loulou Boislaville]
Dominique
[Visual: Hilton Sorhando (banjo), Benort Zavier (chac chac), Renold
Pascal (boom pipe) – La Plaine, Dominica, June 1962] Avec
une variété de microcosmes culturels cachés
dans ses montagnes et sur ses côtes, de toutes ces îles,
la Dominique semble, par sa musique, répresénter le
plus l’Afrique. Dix jours durant, Lomax a enregistré
dans huit communautés dominicaises. Mahaut nous donne ce
charmant bèlè, sous la direction d’Antonia Henry.
[Visual: Title screen] [Audio: “Edward” (Bèlè)
Antonia Henry (chantwell), with Samuel Louis, Delice Williams, Rosanise
Roberts, James Benjamin, Margaret dudley, Heney Jolly, Ewen chevalier
(vocals); Relief Roberts, Cyril George (drums)]
Les instruments
musicaux de la Caraibe sont nombreux -- arc musical, bambou frappé,
tubes, boli, cuatro, baha, gourde, toutes sortes de tambours, des
bâtons, des tiges, et des outils de travail comme la scie
qui fait la percussion dans ce chant de travail provenant de La
Plaine. [Visuals: Sawing sequence] [Audio: “Di Yo Pa Hele
Pou Nou” (Sawing song), Raphael Hurtaut, and chorus, working
with saws, La Plaine, Dominica, June 25, 1962]
St. Barthélémy
[Visual: Quadrille – Constan Magras (tambourine), George Blauchard
(bois), Manuel Magras (accordion, Louis Greaux (chac chac)] Par
contraste, St. Barthélémy a conservé, apparemment
intactes, certaines formes des danses et chansons françaises
de la période mediévale jusqu’au 18ème
siècle — en particulier des ballades non-accompagnées,
avec des sons lugubres mais aussi remplies d’ironie créole,
comme celle-ci qui raconte l’histoire de l’amant tricheur
— le rossignol dans le bois: [Visual: Felix Gump singing ballad,
Flamands, St. Barthélémy, July 7, 1962] [Audio: “Rossignol
dan Bois” (Ballad) - Félix Gump. Flamands, St. Barthelemy,
July 7, 1962]
St. Lucie
[Visual: View of Au Leon hamlet, St. Lucia]
Avec l’accord du Centre de Recherches Folkloriques de St.
Lucie, les enregistrements de cette île sont inclus dans les
archives remises au Conseil Général de la Guadeloupe.
Lomax était assisté à Saint-Lucie par Gordon
Doubred, Harold Simmons, et Dunstan St. Omer. Ils l’ont accompagné
à Anse-La Raye, Roseau, Gros Islet, Vieux Fort et Au Leon.
Pour conclure cet exposé, voici un très bel exemple
de Au Leon — l’une des nombreuses chansons avec des
jeux de claquements de mains dont les adultes raffolaient à
l’epoque – “Elena.” [Visual: Clapping game,
St. Lucie, July 1962] [Audio: “Elena”, Philomene Estephane
and six women. Au Leon, St. Lucia, July 21, 1961]
Conclusion
[Visual: Caribbean Voyage CD series] J’ai ecouté moi-même
plusieurs fois cette musique et mon admiration ne fait que croître.
L’industrie de la musique commerciale a puisé dans
cette source, et l’a usé jusqu’a la corde, mais
sans jamais égaler la qualité et l’innovation
des oeuvres originales. Une vie entière d’étude
musicale ne suffirait pas pour produire une telle beauté.
[Visual: Raphael
Urtault, Dixon Athanase, and saw pit workers, La Plaine, Dominica,
June 1962] Des monuments en pierre et acier ont toujours representé
les riches et les puissants, et parce que se sont des objets tangibles,
durables et beaux, nous les admirons. Mais considérez ceci:
les chansons, les contes, les danses, tous emplis d’une imagination
débordante, contenus dans ces enregistrements, sont des monuments
encore plus grands – non pas consacrés à l’honneur,
la vanité, ou le pouvoir de quelques privilegiés.
Mais au contraire, ils sont la réponse créative du
peuple aux plus profondes expériences de la vie. Cela est
particulièrement évident dans la Caraïbe, où
une culture, belle, puissante et inventive a été purement
façonnée par l’imagination humaine, la tradition,
le travail, la vie sociale, et les matériaux naturels disponibles.
[Visual: Berthilie
Lauzane, Lasserre, Morne-à-l’Eau, July 16, 1962]
Ainsi, aujourd’hui, la vraie question n’est pas la documentation
elle-même, mais l’héritage caribéen de
ces créateurs, morts ou vivants. Au contraire de la pierre,
la peinture, et les livres, la tradition orale est évanescente,
et pour cette raison la documentation est essentielle. Mais elle
devrait être mise-a-l’oeuvre d’une façon
plus active, aussi bien par les études que par les archives.
Nous aimerions que vous profitiez de cette documentation au maximum,
et de la même facon qu’elle a été utilisée
avec succès dans d’autres pays — dans les écoles,
à la radio, dans les programmes publiques, dans les lieux
touristiques. Et surtout, recherchez et encouragez les artistes
traditionnels actuels et amenez les dans vos écoles pour
qu’ils enseignent — comme eux seuls savent le faire
— à vos enfants et à vos jeunes, directement
et de façon suivie, les contes et récits, les jeux,
les chansons, les rythmes, et les instruments musicaux de votre
histoire.
[Visual: Photo of Alan and world map]
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