| En
1989 je me suis rendu à Trinidad, La Mecque du steelband,
pour jouer avec le Pandemonium steelband à l’occasion
du concours annuel du Panorama. Ce qui m’a le plus impressionné
lors de cette première visite, c’est à quel
point le Panorama avait influencé la pratique musicale du
steelband. Tous les membres de mon groupe venaient répéter
pendant environ cinq heures chaque soir durant les six semaines
comprises entre le Nouvel An et le carnaval, et pourtant, ils n’apprenaient
qu’un seul morceau. L’arrangement pour steelband de
Clive Bradley du calypso “Somebody,” était un
morceau de bravoure de 10 minutes qui mettait même à
l’épreuve la virtuosité des meilleurs instrumentistes
du groupe, et que tout le monde apprenait complètement par
coeur. Personne n’improvisait, et personne, à part
Bradley, ne participait à la composition de la musique. Tout
le monde se concentrait uniquement sur le perfectionnement de cet
opus monumental, sur ces 10 minutes de gloire pendant lesquelles
il serait joué sur scène devant des milliers de personnes.
Plus je rencontrais
de monde, plus je lisais les journaux, plus j’écoutais
la radio et la télévision, et plus j’entendais
de critiques contre le Panorama : les juges étaient incompétents,
la compétition était truquée au profit de quelques
groupes, toutes les musiques étaient composées selon
la même «recette gagnante», les sponsors commerciaux
contrôlaient les groupes de quartiers, les arrangeurs et les
accordeurs célèbres n’avaient aucune loyauté,
les steelbands ne jouaient plus dans les rues pour les défilés,
ils jouaient trop vite, les musiciens n’apprenaient qu’un
seul morceau... et la seule chose qui intéressait tout le
monde, c’était l’argent; tout cela était
devenu trop «commercial ». Je commençais penser
que le steelband et le carnaval n’étaient plus ce qu’ils
étaient par le passé, et je me demandais si je n’étais
pas arrivé à Trinidad 20 ans trop tard.
J’ai donc
été très amusé de lire une autre critique,
écrite par le calypsonian Duke of Albany 40 ans avant ma
visite à Trinidad. Plein de nostalgie pour le passé,
il trouvait qu’auparavant “le calypso n’étant
pas aussi commercialisé qu’aujourd’hui, il régnait
un plus grand sentiment de joie à tous les niveaux”
. Il semble donc que la compétition, la commercialisation,
et les récriminations, faisaient partie du Carnaval de Trinidad
depuis toujours, et que cela n’avait jamais empêché
les gens de l’apprécier. Dans le présent article,
j’entends démontrer qu’à Trinidad, les
concours sont utilisés pour contrôler l’expression
artistique, mais qu’ils créent également des
opportunités. Je parlerai des travaux des experts qui ont
identifié cet aspect créatif de la compétition
comme l’un des principes fondamentaux du carnaval et de la
culture humaine en général, et j’argumenterai
que, dans les performances jugées officiellement, cette impulsion
créatrice est encouragée ou réprimée
selon le degré de participation de toutes les personnes présentes.
J’espère que ces observations s’avèreront
intéressantes et utiles pour les acteurs culturels de toute
la Caraïbe qui travaillent à la promotion des arts à
travers l’organisation de concours.
Contrôle
et Résistance
Le spécialiste
du calypso Gordon Rohlehr décrit de quelle manière,
en 1919, le journal Argos de Port of Spain a parrainé une
compétition pour les groupes de carnaval, offrant des prix
en numéraires destinés à inciter les participants
à améliorer les costumes et la musique. Ils s’inquiétaient
de ce que leur manifestation ne soit pas gâchée par
des “stickfightings“ [combats aux bâtons] ou d’autres
pratiques propres au Carnaval “jamette”, [« de
bas étage »] qui étaient considérées
comme une menace pour l’ordre et la décence. Les règles
du concours encourageaient la recherche d’une certaine sophistication
dans la musique, interdisant explicitement l’usage des percussions
en bambou, appelées “bamboo tamboo.” Leur annonce
disait en substance:
Nous exigeons
un comportement exemplaire... et interdirons formellement le rassemblement
de groupes pratiquant les combats aux bâtons et autres choses
de ce genre.... Ceux qui utilisent des bambous et des bouteilles
ne seront pas autorisés à concourir. Les groupes qui
participent au concours de musique devront avoir au moins huit morceaux
ou dix instrumentistes et leurs membres devront être vêtus
uniformément.
La compétition
de l’Argos était parrainée par un certain nombre
de professionnels et de commerçants qui cherchaient, d’après
Rohlehr, à abolir les «Ole Mas» [c’est-à-dire
: vieux masques, vieux déguisements] des va-nu-pieds et à
les remplacer par les «Pretty Mas » [beaux costumes]
des gens respectables”.
Cependant, on
peut aussi juger la compétition de l’Argos de 1919
d’une façon plus positive, si l’on considère
que ses sponsors organisaient cette manifestation comme une alternative
au concours de carnaval élitiste organisé par le Guardian
dans le Queen’s Park Savannah. Dans cette perspective, le
concours de l’Argos était censé défendre
et promouvoir les arts du peuple. Cette stratégie remonte
au moins aux années 1890, lorsque les créoles français
avaient parrainé des concours de carnaval mettant en scène
des déguisements et des musiques traditionnels que les autorités
coloniales britanniques voulaient interdire purement et simplement.
À la suite des révoltes du carnaval de 1891, les créoles
français des classes supérieures en particulier, et
les « jamettes » des classes inférieures se sont
retrouvés unis dans leur opposition à la répression
policière contre le carnaval et à la législation
anti-carnaval. Les concours, qui encourageaient le perfectionnement
des costumes et la musique tout en décourageant certains
des éléments les plus vulgaires et les plus indisciplinés,
sont devenues une stratégie efficace de défense du
Carnaval . Ces concours étaient parrainés par les
commerçants et les créoles français qui cherchaient
à améliorer la qualité des costumes et des
performances afin de protéger le carnaval contre les efforts
que les Anglais déployaient pour l’abolir. Par conséquent,
en plus de contrôler l’expression musicale, les premiers
concours de carnaval servaient à légitimer certaines
expressions culturelles, à les défendre et à
les valoriser, ainsi qu’à créer des opportunités
pour des groupes dont la musique n’aurait pas été
acceptée autrement.
Dès 1919,
le Carnaval était bien établi, et plus du tout menacé
d’abolition. Néanmoins, les hommes d’affaires
associés au journal Argos s'alarmaient de ce que le concours
organisé par le journal concurrent, le Guardian, donnait
une représentation par trop élitiste des arts du Carnaval.
Le concours de l’Argos représentait un positionnement
culturel de la classe moyenne de couleur (symbolisée par
son emplacement en centre ville et son ouverture à des artistes
issus de classes sociales inférieures) qui était différent
de celui des créoles français ou des autorités
coloniales britanniques. Dans les années qui suivirent, ce
secteur de la classe moyenne imposa des priorités de plus
en plus pressantes de nationalisme culturel, largement exprimées
dans les concours et autres efforts faits pour “améliorer”
et par là même aider à légitimer le carnaval
en tant que “festival national.” En 1939, par exemple,
on a créé un“Comité d’Amélioration
du Carnaval”, dont l’un des objectifs principaux était
“d’élever le calypso.” Ce premier comité
a servi de modèle au “Comité pour le Développement
du Carnaval” créé en 1956, rebaptisé
plus tard “Commission Nationale du Carnaval”. Ces organisations
étaient à l’origine de la création du
concours du Roi du Calypso en 1953 et du concours de steelband Panorama
en 1963, qui demeurent aujourd’hui encore deux pièces
centrales du Carnaval.
De la
rue à la scène
L’une
des transformations les plus importantes dans le Carnaval de Trinidad
pendant la deuxième moitié du 20ème siècle
implique ce que Tom Turino (2000) décrit comme un changement
de style de performance, le passage d’un mode de participation
à un mode de représentation. La musique, jouée
jusqu’alors par des groupes de Carnaval issus de la communauté,
c’est-à-dire avec pratiquement toutes les personnes
présentes en train de chanter et de danser, et ce quelque
soient leurs compétences musicales, s’est transformée
en quelque chose que des “musiciens” jouaient sur scène
devant un “public” assis. Turino associe ce mode de
représentation à des valeurs cosmopolites et à
un objectif de contrôle, soutenant qu’il tend à
favoriser l’uniformité et la planification au détriment
de l’individualité et de la spontanéité
(2000:138). Des préoccupations similaires ont été
exprimées par des intellectuels trinidadiens comme John Stewart,
qui écrit que “sous le patronage et le contrôle
de la classe moyenne créole dirigeante, le Carnaval a évolué
pour devenir un événement à grand spectacle.”
(1986:309). D’autre part, il convient de ne pas surestimer
le pouvoir de transformation d’un tel cadre cosmopolite ou
de classe moyenne, puisque la compétition en tant que telle
n’est pas un mode de performance exclusivement cosmopolite.
D’ailleurs, nombre de pratiques courantes dans les performances
de style participatif du carnaval «jamette» subsistent
dans les compétitions mises en scène d’aujourd’hui.
Ces incursions de pratiques populaires participatives font des concours
de carnaval officiels un terrain où s’affrontent des
priorités et des valeurs diverses.
Par exemple,
les racines de que l’on appelle aujourd’hui calypso
remontent à la tradition plus ancienne du chantwel, qui,
en plus de dynamiser la musique pour les défilés de
carnaval dans les rues, provoquait des confrontations avec les autres
groupes de quartiers. Des chantwels rivaux échangeaient insultes
et fanfaronnades dans les chansons, des joutes qui dégénéraient
parfois en bagarres physiques à coups de bâtons. Ce
style de rivalité verbale, appelé picong à
Trinidad, a continué même quand les chantwels ont commencé
à chanter sur scène devant un public assis, dans les
années 1910. Des années 1910 aux années 1930,
les “batailles de picong” entre chanteurs individuels
ou groupes rivaux étaient monnaie courante dans les tentes
de calypso. Même de nos jours, les calypsonians composent
souvent des chansons où ils attaquent un autre calypsonian,
par exemple, initiant ainsi une bataille qui se livrera sur plusieurs
fronts et plusieurs saisons de Carnaval, les chansons de chaque
année répondant à celles de l’année
précédente. Les calypsonians sont aussi supposés
faire des commentaires sociaux et politiques incisifs (Rohlehr 1990,
Regis 1999), lesquels sont généralement assénés
sur un ton particulièrement combatif.
Il est à
noter que le public des tentes de calypso répond aux insultes,
aux critiques et aux blagues du calypsonian, même si l’objet
de sa vindicte est absent. Ils accueillent une réplique particulièrement
savoureuse par des gesticulations, des éclats de rire et
en criant “kaiso!” pour exprimer leur approbation. Parfois,
un picong peut même se développer entre le calypsonian
sur la scène et un membre du public suffisamment téméraire
pour contredire ou défier l’artiste. Ce genre de comportement
est incompatible avec le mode de performance cosmopolite dit de
représentation, mais il influence fortement le style de performance
des calypsos dans les tentes, un style largement repris dans les
compétitions officielles. Ces comportements participatifs
sont donc appréciés autant dans la tradition des chantwels
que dans la tradition moderne des compétitions officielles,
où les réactions actives du public obligent les artistes
à tenir compte de ses goûts. La nature des performances
de calypso contemporaines est donc tout autant conditionnée
par une interaction ludique et créative entre les artistes
et le public que par les critères officiels de jugement.
La compétition
en tant que facteur d’opportunité
La “valeur
de contrôle” des concours officiels est atténuée
non seulement par l’incursion des modes de performance participatifs,
mais aussi par la possibilité d’organiser des concours
alternatifs. La capacité d’un concours à légitimer
certaines valeurs culturelles dépend de son aptitude à
attirer les foules, et l’hégémonie d’un
concours établi peut être amoindrie par la création
d’une autre manifestation qui s’assure la participation
de certains artistes et de leur public. Par exemple, bien que la
compétition de l’Argos ait exclu les « tamboo
bamboo » en 1919, la pratique en est demeurée populaire
dans le carnaval, et un concours a même été
organisé en 1939 du “meilleur groupe bambou”
(Stuempfle 1995:34). On peut bien sûr retracer différentes
lignées de concours de Carnaval (par exemple, le concours
du meilleur groupe bambou en 1939, qui remonte au concours de l’Argos,
qui remonte au concours du Guardian) ce qui révèle
l’occurrence régulière de nouveaux concours
«séparatistes» défiant les vieilles orthodoxies.
Dans le carnaval de Trinidad, l’organisation de concours alternatifs
a donc constitué une réponse constante à ce
qui est perçu comme des inégalités ou des distorsions
dans les compétitions institutionnalisées.
L’un des
exemples les plus célèbres de cette tendance fut le
boycott par les calypsonians du concours de carnaval organisé
par le journal Guardian en 1957, boycott mené par le Mighty
Sparrow. Sparrow remporta un autre concours, ce qui força
l’année suivante les sponsors à corriger certaines
inégalités en matière de récompenses
financières, lesquelles favorisaient la Reine du Carnaval
au détriment des calypsonians. Plus récemment, les
problèmes du Panorama ont également conduit à
la création de compétitions alternatives, dont le
Pan Ramajay, qui présente des improvisations dans de petits
ensembles de dix musiciens maximum. L’organisateur du Pan
Ramajay, Ainsworth Mohammed, a attribué sa popularité
croissante au fait qu’il “égalise le terrain
de jeu” (1993 p.c.), en retirant l’avantage aux steelbands
célèbres. Cette opinion rejoint les observations de
Roberto da Matta, qui soutient que les concours de carnaval défendent
un idéal égalitaire:
La notion même
de compétition, d’un concours entre égaux, est
incompatible avec les systèmes sociaux hiérarchisés
et peut donc être vue comme devant en être bannie. Dans
ces systèmes, personne ne devrait avoir la possibilité
de s’élever par concours, ce qui place la performance
au-dessus d’autres critères plus importants (comme
la naissance, le lieu de résidence, la couleur de peau, etc.).
Mais, dans le carnaval, tout passe par la compétition, à
tel point que l’idiome de la société est transformé.
D’un langage et d’un style hiérarchique, nous
passons à un code compétitif et égalitaire,
puisque ces concours ouvrent des opportunités pour tous.
(1991:112).
La création
d’opportunité par la compétition prend un sens
particulier pour nombre de Trinidadiens par rapport à l’industrie
mondiale de la musique, dans laquelle le soca et le calypso sont
de plus en plus impliqués. Par exemple, lorsque j’ai
présenté un colloque sur le carnaval et la compétition
à l’Université des West Indies en mars 2000,
les étudiants étaient surtout intéressés
par une discussion sur le pouvoir des médias. Beaucoup avaient
le sentiment que les dirigeants des stations de radio, en particulier,
que ce soit par ignorance passive ou par simple désintérêt
pour la musique du Carnaval, ou au contraire à travers une
corruption active et le versement de pots-de-vin, faisaient la promotion
de chansons de soca simplistes et stéréotypées
par appât du gain, au détriment de formes de musique
moins commerciales. Si l’on considère l’implication
historique et contemporaine du secteur privé dans le parrainage
des concours de carnaval, on aurait pu s’attendre à
ce que ces étudiants aient une interprétation tout
aussi cynique de manifestations comme les concours du Soca Monarch
ou du Ragga Soca Monarch, à cause de l’implication
des promoteurs de disques et de concerts. Pourtant, ils avaient
plutôt tendance à défendre le point de vue opposé,
selon lequel les concours officiels représentent une alternative
à la “commercialisation,” et ouvrent des opportunités
aux artistes créatifs.
Les étudiants
de UWI ont pris l’exemple particulier du concours Pan Kaiso,
créé en 1999 par Pan Trinbago en réponse à
la tendance à promouvoir la musique soca «de fête»,
des refrains “sur deux accords” qui n’offrent
pas le genre de richesse harmonique et mélodique nécessaire
à un arrangement pour steelband réussi. Pour contrer
les pressions commerciales exercées sur les calypsonians
par les stations de radio et les disc-jockeys, le concours Pan Kaiso
a introduit une motivation financière et de prestige pour
inciter les calypsonians à composer pour le steelband. En
un sens, ceci ne faisait que rétablir une relation qui fleurissait
déjà dans les années 1950 et 1960, lorsque
les steelbands jouaient un rôle plus important que les D.J.
dans la promotion de la musique de carnaval, et que les calypsonians
devaient écrire au moins un morceau pour steelband chaque
année s’ils voulaient que leur musique soit entendue
dans les défilés. Néanmoins, plutôt que
de favoriser le style musical de cette époque, le concours
Pan Kaiso récompense l’innovation et l’émergence
de nouvelles opportunités pour la musique de steelband. Au
contraire de certaines compétitions dont l’objectif
est clairement conservateur (comme le concours de calypso extempo,
qui présentent des improvisations, ou les concours “ole
mas” pour les personnages de carnaval traditionnels) le Pan
Kaiso est donc conçu comme un véhicule pour un certain
type d’ innovation et de créativité qui ne sont
pas soutenus par les medias commerciaux. Par conséquent,
malgré leurs critiques dénonçant l’excès
de compétition dans le Carnaval moderne, nombre de Trinidadiens
considèrent les concours comme un instrument positif permettant
de répondre à certains problèmes spécifiques.
Ils pensent que les compétitions organisées égalisent
les chances, permettent de promouvoir des communautés et
des formes d’art marginalisées par ailleurs, de remettre
en question les définitions officielles de ce qu’est
la culture nationale, et de résister aux pressions des stéréotypes
imposés par le marché.
Règles
et Hiérarchies: la Compétition en tant que Jeu
Jusqu’ici,
j’ai soutenu que le contrôle exercé par une élite
sur une expression musicale donnée pouvait être atténué
dans les compétitions officielles qui bénéficient
d’une large participation du public; j’ai également
argué que ces concours pouvaient être un outil de résistance
autant que domination. Néanmoins, en dépit de ces
aspects opposés de la compétition, il s’agit
toujours d’une activité très organisée
qui impose certaines contraintes à l’expression musicale.
L’un des paradoxes du carnaval en général est
la méticulosité avec laquelle on prépare et
on organise un événement dont on dit communément
qu’il défie les structures et les limitations de la
société ordinaire. Par exemple, Victor Turner souligne
les règles élaborées et la hiérarchie
qui règnent dans l’école de samba Mangueira
à Rio de Janeiro, et note que “cela demande un ordre
incroyable pour créer «un beau désordre»”
(1987:84). Si le Carnaval, sous son meilleur jour, est défini
par un fort lien communautaire ou un “flot” dont nous
pouvons faire l’expérience comme une expression spontanée,
“les gens ont besoin de règles et de structure pour
s’exprimer librement. Mais ici, les règles surgissent
du groupe, plutôt que de lui être imposé de l’extérieur
…. [la structure de Mangueira appartient] au domaine des ludus
et non à un ordre politico-économique” (ibid.).
Le jeu (ludus)
est un mode distinct d’expérience humaine qui est lié
fondamentalement aux concours et aux festivals dans toutes les cultures,
comme le dit Johann Huizinga, un théoricien qui fait autorité
sur le sujet:
Si l’on
résume les caractéristiques du jeu nous pourrions
le définir comme une activité libre qui se démarque
consciemment de “ la vie ordinaire ” comme n’étant
“pas sérieuse,” tout en absorbant complètement
et intensément le joueur. C’est une activité
qui n’est liée à aucun intérêt
matériel et dont on ne peut tirer aucun profit. Il existe
dans ses propres limites de temps et d’espace, d’après
des règles définies et de manière ordonnée.
Il encourage la formation d’un groupe social tendant à
s’entourer de secret et à souligner sa différence
du monde ordinaire par des déguisements ou d’autres
moyens.
La fonction de jeu… peut être déduite dans une
grande mesure des deux aspects fondamentaux où nous le retrouvons:
comme une compétition pour quelque chose ou une représentation
de quelque chose.” (1950:13)
Huizinga suggère
que “les deux formes constamment récurrentes dans lesquelles
la civilisation se développe et joue sont le rituel sacré
et le concours festif ” (ibid:48). Il cite la tendance des
sociétés humaines à s’organiser en moitiés
rivales, et le dualisme qui imprègne de nombreuses cosmologies,
comme une preuve du penchant humain fondamental à représenter
le monde en termes de rivalité et de compétition (ibid:53-54).
La tendance
à structurer des groupes sociaux autour du jeu et de la rivalité
est un phénomène commun dans le carnaval. A Trinidad,
par exemple, les steelbands représentent des communautés
de quartiers. Les confrontations violentes qui se sont produites
entre steelbands de la fin des années 1940 au début
des années 1960 (Stuempfle 1995: 60-64, 110-112; Goddard
1991:53-58 ) étaient des manifestations particulièrement
intenses d’une espèce de rivalité inter-groupe
qui a une longue histoire dans le Carnaval de Trinidad. Quand les
Britanniques sont arrivés à Trinidad pour la première
fois autour de 1800, l’historien du carnaval John Cowley rapporte
qu’ils ont été alarmés de découvrir
que les esclaves des planteurs français étaient organisés
en groupes appelés régiments ou convois. Chaque convoi
possédait une hiérarchie élaborée d’officiels
portant des titres tels que Roi, Reine, Dauphin, Ambassadeur, et
Premier Ministre (Cowley 1996:13). Avec l’émancipation
en 1838, ces convois investirent les rues à l’époque
du carnaval, et Cowley relate une confrontation entre les Damas
et les Wartloos (dont il suppose qu’ils s’identifient
respectivement avec les Français et les Anglais, Wartloo
venant de Waterloo), qui a commencé par des chants et des
déguisements pour s’achever en bataille rangée
(ibid:30-32). Et même si les groupes de «stickfighters»
[combattants aux bâtons] se sont unis contre le Capitaine
Baker lors des émeutes de Canboulay en 1881, la cause de
violence la plus commune à cette époque était
la rivalité entre groupes. Comme dans les convois, ces groupes
de «stickfighters» avaient également des rois
et des reines, ainsi que des hiérarchies de musiciens spécialisés,
comme les chantwels et les batteurs. Par conséquent, dès
les premières années du carnaval de Trinidad, les
spectacles de rue étaient régis par des règles
élaborées d’engagement et d’expression.
L’importance d’élaborer des règlements
n’est donc pas l’apanage du carnaval moderne. Les concours
de carnaval imposent clairement des contraintes à la performance,
mais de telles contraintes sont exigées par les festivités
populaires tout autant que par le contrôle d’une élite.
Panorama
Les dynamiques
du concours du Panorama, par exemple, sont guidées par les
intérêts de plusieurs groupes distincts: les priorités
de certains nationalistes culturels et des calypsonians sont exprimés
par l’exigence que les steelbands jouent uniquement du calypso;
les valeurs coloniales britanniques sont aussi représentées
dans les attitudes de certains juges ayant reçu une formation
officielle; les entreprises apportent un soutien financier vital
aux steelbands; les musiciens se dépassent pour faire étalage
de leur pouvoir et de leur brio; et une foule composée de
milliers de personnes fait connaître ses préférences.
On peut donc se demander sont les quels intérêts qui
vont prévaloir dans le choix d’un gagnant?
Les critères
selon lesquels les juges notent officiellement les concurrents ont
inclus, au fil des ans, des catégories telles que : “arrangement,”
“interprétation,” “tonalité,”
“rythme,” “phrasé,” et “équilibre.”
Dans les extraits vidéo filmés au Panorama, il est
aisé de voir que ces critères sont loin de décrire
la richesse de ses performances. Il y a aussi de l’exubérance,
de l’agressivité, du théâtre, de la danse,
des costumes, et bien plus.
Le premier extrait
montre la réaction des fans à la performance des Desperados
lors de la finale du Panorama de 1994. À noter : l’accoutrement
militaire d’un fan, un reflet de la grande popularité
des déguisements militaires, et de l’identification
indirecte avec le pouvoir de la musique. Le second extrait est celui
des Trinidad All Stars lors de la même compétition.
C’est une chanson intitulée “Earthquake”
(tremblement de terre) et leur représentation musicale d’un
tremblement de terre leur a permis de conquérir la faveur
du public. La dernière partie montre le porte-drapeau des
Pamberi chauffant l’atmosphère à la fin de leur
performance.
La musicologue
trinidadienne Pat Bishop affirme que les juges sont bien plus influencés
par les réactions de la foule que par d’autres critères
mesurables. Si elle a raison, les musiciens de steelband sont guidés
autant par l’opinion de leurs pairs que par les critères
des juges du Panorama. D’ailleurs, avant le Panorama, les
compétitions entre steelbands étaient régies
par ce que l’arrangeur Ray Holman se plait à appeler
“les pandits du steelband”, de grands hommes avec de
grosses voix qui attendaient d’entendre les steelbands jouer
dans Charlotte Street le lundi matin du carnaval, et se disputaient
ensuite pour savoir qui était le meilleur. Le pionnier du
steelband Neville Jules des Trinidad All Stars m’a aussi expliqué
qu’avant le Panorama, certains concours officiels étaient
organisés; cependant, les groupes attachaient moins d’importance
aux décisions des juges qu’au consensus populaire .
Étant donné ce souci de l’opinion publique,
il paraît évident que le contenu des performances du
Panorama ne peut être expliqué uniquement par la liste
des critères appliqués par les juges. Par conséquent,
nous devons nous demander dans quelle mesure la conception d’un
concours peut exercer un contrôle sur la performance.
Je suis sûr
que peu de gens auraient pu prévoir, au début du concours
du Panorama en 1963, à quoi la musique ressemblerait aujourd’hui.
Par exemple, ceux qui pensaient que les steelbands joueraient uniquement
de la musique “locale” dans le Panorama, plutôt
que de souscrire aux valeurs coloniales d’excellence musicale,
auraient probablement été surpris de voir les arrangeurs
de steelband employer des formes de thème et de variation,
d’écriture en contrepoint, et de cadences Beethovenesques
dans leurs arrangements de calypso. Les calypsonians qui avaient
espéré que le Panorama servirait à promouvoir
leur musique ont été scandalisés quand Ray
Holman a commencé à composer ses propres morceaux
pour le Panorama en 1972. Ceux qui pensaient que la “tonalité”
des instruments se trouverait améliorée en l’incluant
dans les critères de jugement n’auraient pu anticiper
à quel point le style résolument agressif du Panorama
en viendrait à préférer le volume à
la douceur, pas plus qu’ils n’auraient pu imaginer les
extraordinaires effets sonores produits par les dissonances et les
glissandos chromatiques de Boogsie Sharpe. Tous ces éléments
sont la preuve d’une énergie créatrice qui adapte
les modèles communautaires de festivités à
des circonstances nouvelles, et qui génère également
des modèles entièrement nouveaux.
Conclusion
Dans cet article,
j’ai exposé la problématique de la relation
entre les concours de carnaval à Trinidad et le contrôle
d’une élite, en soulignant qu’il a toujours existé
de multiples hégémonies à Trinidad, ce qui
entraîne que chaque opposition peut être équilibrée
par une nouvelle alliance, et chaque restriction par une nouvelle
opportunité. J’ai aussi suggéré que les
performances dans les concours organisés sont régies
par bien davantage que le format et les critères officiels
; les musiciens réagissent tout autant aux appréciations
de leurs pairs au Panorama, et aux modèles de rivalité
et de compétition qui précèdent le Panorama.
Cela ne veut pas dire que les formes artistiques des classes inférieures
à Trinidad ne sont pas influencées par les hégémonies
coloniales ou nationalistes. Alors que la compétition est
sous bien des aspects une impulsion naturelle associée aux
festivités communautaires, Frank Gunderson note que, “A
cause de l’impressionnant potentiel de communication qu’ils
recèlent pour les communautés, les concours de musique
sont souvent la cible de tentatives d’appropriation par des
forces sociales plus vastes qui inclent les impératifs du
gouvernement et des religions organisées.” (2000:17).
Pour comprendre en quoi une telle appropriation élitiste
peut affecter les traditions de performance communautaires, il peut
être utile de considérer les concours organisés
comme des compétitions qui n’opposent pas seulement
les participants, mais aussi d’autres éléments.
Qui sponsorise la compétition? Qui détermine le gagnant?
Qui assiste aux performances et quelle influence exerce t’il?
Finalement,
l’impact des compétitions officielles repose sur la
participation. Ce sont les personnes qui participent qui vont décider
de la nature de la performance. Si une compétition organisée
se déroule devant un public composé des amis et des
voisins des concurrents, elle aura un caractère particulier,
mais si elle se déroule devant un public de touristes, ou
de musiciens formés au conservatoire, elle peut avoir un
caractère tout à fait différent. Le fait qu’une
performance se déroule sur scène, où elle devient
un objet esthétique offert à la contemplation d’un
public passif, est un formidable outil de contrôle et de transformation.
Par conséquent, si le carnaval et d’autres traditions
caribéennes de performance doivent maintenir des connections
vitales avec les communautés dont elles sont issues, ces
communautés doivent continuer à y participer activement.
(Society of Ethnomusicology, Austin Texas, November 1999)
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