| RÉSUMÉ:
La musique "traditionnelle" de la Caraïbe n’est
ni homogène ni figée. Plutôt, la culture orale
musicale d’une période donnée dans le temps
est le résultat de couches culturelles accumulées
dans cet endroit, ce secteur social et ce contexte de performance.
Cet article examine des études de cas réalisées
au cours de voyages sur le terrain en République Dominicaine
et à Porto Rico, et dans lesquels, dans le contexte des rituels
populaires religieux, les genres et les styles musicaux d’origine
européenne et africaine peuvent coexister au cours du même
événement sans se mélanger. Ainsi, certaines
cultures musicales “traditionnelles” des communautés
caribéennes peuvent être perçues comme étant
bi-musicales par nature. Cet article invite le lecteur à
reconsidérer ce que signifie musique caribéenne “traditionnelle”,
ainsi que le concept même de “traditionalisme.”

Dans son film
“Deconstructing Harry,” Woody Allen dit: “La tradition
n’est qu’une illusion de la permanence.” La musique
“traditionnelle” de la Caraïbe, vue depuis l’époque
actuelle fait donc simplement référence à des
pratiques plus anciennes. Le terme implique des pratiques principalement
issues des sociétés paysannes, c’est-à-dire,
où l’on pratique une agriculture de subsistance, parce
qu’elles sont considérées comme des gardiennes
plus fiables des pratiques anciennes que le milieu urbain. Néanmoins,
les vieilles “traditions ” musicales ne sont pas figées.
Elles sont plutôt le produit de nombreuses années de
contacts et d’évolution culturels, pré- et post-conquête,
et d’une dialectique constante entre ville et campagne et
entre pratiques lettrées et non lettrées.
Les “traditions”
musicales orales caribéennes découlent d’origines
diverses en ce qui concerne le groupe ethnique, la classe sociale,
les pratiques, lettrées ou non lettrées, et l’époque.
Il en résulte une histoire vivante des traditions musicales
caribéennes, dans laquelle le passé est imbriqué
dans le présent. Une performance musicale est un “objet”
temporel, qui, depuis les cent vingt dernières années,
a pu être capturé électroniquement aux fins
d’analyse. Comme un rocher dont un géologue historien
peut étudier la stratigraphie pour reconstruire son développement,
un morceau de musique, un style, ou un ensemble de musique “traditionnelle
” (c’est-à-dire non lettrée) peut être
étudié par le musicologue historien. D’autres
aspects de la culture peuvent aussi être soumis à une
analyse historique formelle —plus particulièrement
la culture du langage et la culture matérielle (qui comprend
la nourriture en tant que culture matérielle comestible!)
La stratigraphie
musicale caribéenne
Le biculturalisme,
ou le multiculturalisme, dont les formes musicales font partie,
semblent être une conséquence commune de la conquête
et de vastes mouvements de populations. Par exemple, parmi les populations
amérindiennes des Petites Antilles, où les Arawaks
ont été conquis à la suite d’incursions
par les Caraïbes, les chroniqueurs européens ont découvert
que les hommes parlaient le Caraïbe, la langue des conquérants,
alors que les femmes parlaient l’Arawak, la langue des conquis.
La culture musicale refléterait probablement les mêmes
différences. Même aujourd’hui, on trouve, une
autre forme de multiculturalisme dans la culture musicale des Kunas
de Panama. Une caractéristique fondamentale de la culture
musicale Kuna est la façon dont l’éclectisme
et l’innovation y sont encouragés. Cette attitude peut
être attribuée à leur position géographique
au carrefour des Amériques, qui, pendant des millénaires,
a facilité les contacts avec diverses autres cultures (Smith
1985). Pour les Kunas, la conquête européenne semble
avoir simplement apporté une source bienvenue d’idées
musicales nouvelles.
Dans le cas
des contacts entre Amérindiens, Européens et Africains
qui se sont produits aux Amériques, mes découvertes
dans la Caraïbe hispanique indiquent que les rituels populaires
religieux représentent le contexte musical le plus conservateur,
ce qui correspond aux théories de Melville Herskovits. Si
l’on pousse plus avant ses observations, les contextes religieux
ne conservent pas seulement les traditions africaines, mais aussi
les traditions européennes, amérindiennes, et peut-être
même également d’autres traditions. J’ai
trouvé au moins deux pratiques ethniques coexistant côte
à côte, même dans un unique morceau, dans les
contextes religieux —mais également dans d’autres
genres. Dans les contextes religieux, la musique, faisant partie
de la liturgie populaire, est par conséquent plus lente à
changer. Donc, je soutiens que la bi- ou multi musicalité
est plus commune dans les contextes sacrés, les styles, et
les genres des pratiques religieuses populaires, tant catholiques
que protestantes.
Au contraire,
l’hybridation d’éléments musicaux d’origines
ethniques diverses dans l’évolution de nouveaux styles,
genres, et instrumentations, se produit également dans la
musique jouée dans d’autres contextes, plus particulièrement
la musique de danse profane. La musique utilisée à
des fins de distraction permet certaines modifications sans mettre
en péril son objectif social.
Le temps,
l’espace, et le rôle des hommes et des femmes dans les
rituels populaires religieux
Dans les contextes
populaires religieux, le résultat des contacts culturels
n’est pas toujours une fusion, mais plutôt la coexistence
de composantes, qui demeurent discernables en tant que caractéristiques
subtiles. C’est le cas avec la musique la plus sacrée
d’origine européenne autant qu’africaine. Toutefois,
dans le cas des musiques religieuses les moins sacrées, comme
les Salves non liturgiques, l’évolution est bien sûr
permise. La Salve con pandero ou la Salve con palos semblent être
le résultat d’une fusion de traditions diverses. Leur
rythme de base, proche de la dénommée “habanera”
(que l’on prétend en fait être originaire de
l’île d’Hispaniola), semble être un dénominateur
commun. Le degré d’orthodoxie musicale d’un genre
particulier paraît être déterminé par
la fonction sociale de la musique.
Au cours des
manifestations religieuses populaires, les composantes musicales
d’origines ethniques différentes sont assignées
respectivement à différentes positions spatiales et
temporelles à l’intérieur du cadre physique
et de la procédure rituelle, et elles présentent des
associations spécifiques entre hommes et femmes. En ce qui
concerne la différentiation temporelle, dans les manifestations
populaires catholiques de la Caraïbe, il semble exister une
répartition temporelle qui révèle une progression
de l’européen/lettré vers l’africain/non-lettré
et du sacré vers le moins sacré ou le non liturgique.
Par exemple, à Hispaniola, les rituels populaires religieux
Haïtiens et Dominicains (cérémonies vodoun et
fêtes des saints dominicaines ou velación, respectivement)
commencent par une prière d’inspiration européenne
et une prière chantée, soit française soit
espagnole (le cantique et le rosaire chanté et les Salves
liturgiques de la Virgen [Salve Regina] ). Certains collègues
du Ghana ont souligné qu’il s’agit là
d’un concept Ouest Africain, et pas simplement du produit
des contacts culturels dans le Nouveau Monde. Là-bas, ils
disent qu’ils « mettent ce qui est nécessaire
[c’est-à-dire obligatoire] avant ce qui est important
[c’est-à-dire agréable] ».
Dans le contexte
caribéen, il semble y avoir également une progression
dans les rituels populaires, depuis le rituel le plus purement européen,
africain, ou amérindien vers le rituel et la musique “créole”
(dans le sens d’hybride, développé dans le Nouveau
Monde). Un cas de rituel dans lequel la musique sacrée d’inspiration
africaine précède la musique profane et créole/hybride
est la Danse du Big Drum de Carriacou, un rituel dédié
à la commémoration des ancêtres, documenté
par l’ethnomusicologue Lorna McDaniel (1998). D’abord,
les “danses de la nation” sont exécutées
par les descendants de divers groupes ethniques africains. Ensuite,
ayant accompli cette obligation sacrée, les participants
exécutent des“danses créoles” récréatives.
On peut retrouver
un modèle similaire chez les Protestants afro caribéens.
Par exemple, dans l’enclave afro nord-américaine de
Samaná, en République Dominicaine (occupée
en 1824-25), le service traditionnel de l’église (Méthodiste
et Africaine Méthodiste Épiscopale-A.M.E.) utilise
des hymnes d’origine anglaise ou anglo-américaine.
Le service formel se termine ou est suivi par des spirituals spontanés
(appelés “hymnes”), de musique religieuse non-lettrée
(Davis 1981 et 1983). Sur l’île anglophone de Montserrat,
le même modèle temporel du sacré /européen
suivi par le profane /africain est associé à la veillée.
Dobbin (1986:41), observant un événement spécifique,
rapporte: “Les hymnes [probablement Anglicans ou Méthodistes]
n’étaient chantés que jusqu’à minuit,
heure à laquelle tout cérémonial chrétien
disparaissaient, remplacé par des jeux et des chansons populaires.”
Par conséquent, que ce soit dans le rituel populaire catholique
de la Caraïbe hispanique ou dans le rituel protestant de la
Caraïbe anglophone (des sectes non-pentecôtistes), pour
des célébrations organisées en l’honneur
des déités ou des morts, il semble exister une progression
temporelle dans le contexte rituel, des pratiques d’influence
européenne et lettrée vers des pratiques d’influence
africaine et non-lettrée.
La relation
spatiale entre les deux composantes culturelles est également
significative. Dans le catholicisme populaire, la place de la musique
d’influence européenne est près de l’autel,
le site sacré d’influence européenne. Les tambours
sont joués la plupart du temps loin de l’autel, dans
la chapelle populaire, au site sacré africain, le pilier
central (poteau-mitan)—ou à l’extérieur,
même si les tambours peuvent être tirés jusqu’à
l’autel à des moments rituels. Dans l’enclave
afro-Porto Ricaine de Loíza Aldea pendant la fête carnavalesque
de St. James (Fiesta de Santiago Apóstol), le site du rosaire
chanté et celui de la danse de la bomba sont éloignés
de plus d’un mile (de Medianía Baja à Medianía
Alta).
La dynamique
masculin/féminin est associé à la fois avec
les dimensions spatiales et temporelles des rituels, ainsi qu’avec
les genres musicaux. Les femmes sont associées à l’autel,
aux prières et aux prières chantées d’origine
européenne que l’on y accomplit. Les hommes sont associés
aux longs tambours (palos).
Bi-musicalité
individuelle
À la
différence de certaines sociétés dans lesquelles
la bi-musicalité reflète exclusivement une division
entre hommes et femmes (ou d’autres formes de divisions sociales),
la bi-musicalité caribéenne est commune, tant sur
le plan individuel que collectif. C’est-à-dire que,
dans le secteur principalement rural qui pratique la religion populaire,
tous les genres font partie de la culture musicale générale,
bien que des individus puissent ne pas participer activement à
tous. D’autre part, certains musiciens, particulièrement
des hommes, peuvent bien sûr participer activement à
plus d’une tradition musicale. Ils peuvent chanter le Salve
Regina sacré hispanique sans accompagnement à un moment,
puis se retrouver à jouer des longs tambours la minute d’après.
Kenneth Bilby a constaté le même phénomène
en Jamaïque (1985:203).
Conclusion
Mes observations
de bi-musicalité dans les “traditions” musicales
caribéennes représentent la culture musicale dans
la tranche de temps comprenant les trente-quatre dernières
années. Durant cette période, j’ai pu observer
que la tendance est de s’éloigner de la bi-musicalité
et de se rapprocher de la synthèse. Cette tendance comporte
un éloignement de l’orthodoxie dans les pratiques musicales
et autres pratiques religieuses populaires, qu’elles soient
d’origine européenne, africaine, résiduelle
amérindienne ou autre. Musicalement, cela implique la disparition
croissante de gammes modales, de structure antiphonale, et de caractéristiques
vocales particulières. En ce qui concerne la danse, la danse
des tambours dominicaine (baile de palos), est traditionnellement
une baile de respeto (danse de respect) semi sacrée, et donc
dansée sans que l’homme et la femme ne s’étreignent
et avec le minimum de contact corporel entre eux. Avant le début
de ma période d’observation, une nouvelle tendance
a vu le jour, qui était de la danser en s’étreignant.
Dans le domaine des sexes, la tendance est également à
l’éloignement de rôles spécifiques masculins/féminins
dans les associations de genres et les performances vocales et instrumentales.
En conclusion, je prévois que la Caraïbe continuera
de perdre ses “traditions” musicales faites de spécificité
d’ethnie, de classe, et de sexe, et développera une
culture musicale hybride, “créole“, avec ses
nombreuses variantes en changement constant.
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Références
Citées
Bilby,
Kenneth M.
1994
The Caribbean as a musical region. In Caribbean Contours, edited
by Sidney W. Mintz and Sally Price, pp. 181-218. Baltimore and London:
The Johns Hopkins University Press.
McDaniel,
Lorna
1995
The Big Drum ritual of Carriacou: praisesongs for re-memory of flight.
Gainesville, Florida: University Press of Florida.
Davis,
Martha Ellen
1981
La cultural musical religiosa de los "americanos" de Saman·.
Boletín del Museo del Hombre Dominicano 15, pp. 127-169.
1994
"Bi-musicality" in the cultural configurations of the
Caribbean. Black Music Research Journal 14:2, pp. 145-160.
Dobbin,
Jay B.
1986
The Jombee dance: A study of trance ritual in the West Indies. Columbus:
The Ohio State University Press.
Smith,
Sandra.
1985
A form of pre-Colombian musicianship? Paper presented at the Thirtieth
Annual Meeting, Society for Ethnomusicology, Vancouver, British
Columbia, Canada
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