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Pour
mon intervention ce jour, j’ai choisi de vous parler d’un
musicien Martiniquais dont l’essentiel de la carrière
s’est déroulée dans les années 70-80.
Il s’agit d’Eugène Mona, un chanteur et flutiste
de talent, décédé en 1991 juste après
avoir enregistré un neuvième album qui devait marquer
son retour sur les scènes locales.
Le cadre du festival Gwoka, dédié cette année
à l’apport Indien dans les sociétés créoles,
me semble approprié pour pencher sur aspect de la musique
de ce musicien qui me semble peu ou mal connu.
Mona s’était
fait le chantre de l’identité martiniquaise et au cours
des années 70 et 80, sa musique a fortement contribué
à la définir. Certains l’appelaient le ‘nègre
debout’, on le disait ‘poto mitan’, symbole vivant
de l’identité martiniquaise. Lui s’était
nommé créole dès le début des années
80, bien avant la parution de l’Éloge rédigé
par Bernabé, Chamoiseau et Confiant. Mona avait choisi la
musique comme moyen d’expression privilégiée
et fait de la tradition martiniquaise son système de référence.
Le contenu littéraire de la musique de Mona ayant été
l‘objet de plusieurs études, c’est tout particulièrement
à la façon dont des éléments rythmiques
provenants des divers répertoires traditionnels de la Martinique
ont été recombinés dans la musique de Mona
dont je veux vous entretenir aujourd’hui. Il a exprimé
en musique sa vision de l’identité créole martiniquaise
en créant un univers sonore qui entremêlait, juxtaposait
et faisait se succéder tout à la fois les origines
Européennes, Africaines et aussi Indiennes. Ainsi après
une évocation rapide des caractéristiques distinctives
de chaque répertoire musical de la Martinique, je me pencherai
sur les modalités de leur utilisation par Mona, en comparant
des extraits de ses compositions à d’autres exemples
prélevés dans les repertoires traditionnels. J’espère,
ce faisant, mettre en évidence son ancrage dans la tradition
locale tout en apportant un éclairage nouveau sur sa musique
en tant représentation métaphorique d’une identité
créole Martiniquaise.
Avant d’aller
plus loin, je crois nécessaire de souligner ce que j’entends
par ‘tradition martiniquaise’. Pour résumer je
dirais qu’il s’agit de l’ensemble des répertoires
musicaux créés par les autochtones et qui contiennent
un nombre variable d’éléments prélevés
dans des traditions plus anciennes, qu’elles soient Africaines,
Indiennes ou Européennes. Ces musiques ne sont généralement
pas contemplatives et ont souvent une fonction qui dépasse
le simple divertissement bien que cette notion soit présente
à l’esprit de ceux qui y recourrent. Elles accompagnent
le travail et la danse. Elles sont un medium très prisé
par les vivants pour communiquer entre eux et pour établir
un contact avec le monde spirituel. Il va sans dire que la musique
européenne classique n’en fait pas partie, bien qu’elle
soit souvent utilisée par les Martiniquais. Certaines de
ses caractéristiques telles que l’utilisation du système
tonal, ddes principes de l’harmonie qui confère une
importance spécifique au supérius, etc se retrouvent
dans la musique martiniquaise et en particulier dans le répertoire
urbain, mais les caractéristiques générales
de la tradition martiniquaise sont bien différentes. Car,
si l’on peut y trouver des mélodies en forme de chanson,
une partie importante du répertoire local consiste en des
chants en style responsorial. Et c’est la polyrythmie par
étagement et non pas l’harmonie qui en est un principe
fondamental, comme c’est d’ailleurs le cas pour la beaucoup
d’autres musiques Afro-Caribbéennes.
En effet, les
ensembles qui jouent la musique des Créoles sont dominés
par les instruments à fonction rythmique. Chacun développe
des lignes et séquences rythmiques qui lui sont particulières
et l’équilibre naît de la superposition des phrases
dont les membres se répondent et se complètent. Et
tous les instruments organisent leurs phrasé en général
autour de l’ostinato du tibwa, une paire de bâtonnets
jouant la séquence rythmique qui indique le tempo et le mètre
du morceau. Dans les quadrilles et les musiques du répertoire
urbain, où l’on a recours aux instruments Européens,
les lignes mélodiques contribuent souvent à la polyrythmie.
Dans la haute-taille, le joueur de tambour utilise aussi sa voix
pour créer des mélorythmes par lesquels il communique
avec les danseurs. Il utilise son instrument, le tambour circulaire
sur cadre dit tanbou dibass, pour compléter les rythmes parlés.
Par contre dans les musiques bèlè ce sont les tambours
coniques qui émettent les séquences rythmiques caractéristiques.
Les rythmes forment parfois des messages que certains tenants de
la tradition savent décoder. On accorde, par exemple aux
tambours de ladja le pouvoir de calmer ou d’exciter, de galvaniser
ou d’affaiblir les lutteurs selon leurs affinités avec
les tambouyés. Les musiques rituelles des Indo-Créoles
de la Martinique qui elles aussi accordent une place importante
au rythme émis par le moyen de tambours tapou, créent
l’environnement propice à la venue de la déesse
Maldévilin. La musique rituelle des tamouls, celle avec laquelle
les afro-Créoles sont le plus habitués n’est
pas polyrythmique, mais le type de fonction qu’elle exerce
–établir la communication avec le monde spirituel-
ne leur est pas entièrement étrangère. En effet,
les rythmes et la danse bélia sont parfois exécutés
par les Afro-Créoles pour exprimer un vœux, ou formuler
une prière.
De plus, les Martiniquais ayant tendance à ne pas mélanger
les genres, la musique des veillées de Noël par exemple,
fortement imprégné du langage musical français,
reste principalement entendue durant la période Noël.
Les rythmes et danses bèlè sont réservés
au swarés bèlè. Les quadrilles tels la Haute-taille
ou les lanciers ne se dansent pas pendant les zouks et ainsi de
suite. Or, à l’intérieur des répertoires,
chaque forme est caractérisée par un rythme particulier
qui est interprété par des instruments précis.
Par exemple, le tambour conique et le tibwa pour le bèlè
du nord, la cellule de base est exprimée au tibwa tandis
que le tambour roule des variations rythmiques différentes
selon le type de bèlè. Le violon ou l’accordéon
pour les quadrilles, les tambours tapous pour la musique tamoule.
L’univers des contes traditionnels est caractérisé
par un type spécifique d’échange sur mode responsorial
entre le conteur et son auditoire. Ainsi, pour la plupart des Martiniquais,
le simple énoncé d’une phrase mélodique
ou d’une séquence rythmique, l’utilisation d’instruments
de musique particuliers ou le recours à des formules onomatopéïques
renvoie immédiatement à un contexte précis.
L’auditeur se remémore ainsi des événements,
des gestes et des situations, tout un ensemble d’éléments
qui ne sont pas à caractère musical et qui sont différents
pour chaque individu, mais qui pour lui deviennent inséparables
de la musique entendue.
Mona, avait
une connaissance profonde de tous ces aspects de la musique Martiniquaise
et les a réutilisés dans sa musique, qui conformément
à la tradition, n’était pas contemplative. Elle
pouvait servir de support à la danse et véhiculait
presque toujours des messages à double sens souvent. Ses
textes imagés, écrits dans un mélange caractéristique
de français et de créole, rappelaient le langage quotidien
des Martiniquais. Il s’inspirait d’expressions populaires
courantes pour créer des métaphores compréhensibles
par la majorité et réutilisait, selon un système
fréquent dans les chants traditionnels d’apport Africain,
des fragments mélodiques empruntés à d’autres
airs pour amplifier le sens de ses mots. Son orchestre se composait
principalement d’instruments à percussion pris pour
la plupart dans la tradition martiniquaise. Ainsi il pouvait incorporer
la plupart des rythmes locaux dans ses compositions et les utiliser
pour renforcer le sens de ses textes auxquels il accordait un soin
extrême.
Utilisation
des rythmes
C’est ainsi que dans ses appels à lutter contre la
corruption ou l’injustice, il se servait des patrons rythmiques
du ladja, la lutte dansée martiniquaise, joués au
tanbou bèlè.
Mais en tant
que musicien professionnel, donc vivant principalement de son art,
des spectacles et de la vente de ses disques, Mona ne faisait pas
que reproduire l’usage conventionnel des rythmes et genres
musicaux, il les réinterprétait à sa guise,
les entremêlait ou les juxtaposait et toujours dans le but
de transmettre un message compréhensible pour les Martiniquais.
Par exemple, je l’ai dit tout à l’heure, dans
la tradition afro-créole martiniquaise les rythmes sont parfois
parlés-avec des mots pas seulement des onomatopées-
comme c’est l’usage dans les contes des veillées
traditionnelles ou dans les haute-tailles du sud de l’île.
Cet usage est récupéré et quelque peu varié
chez Mona, qui ne se contente pas de simplement copier les anciens.
En voici deux exemples; le premier vient d’un ladja et le
second d’une bidjin bèlè. Traditionnellement
ces deux genres ne contiennent pas de rythmes parlés, mais
Mona les rajoute à son chant pour renforcer la portée
de son message.
En général,
les instruments de musique traditionnels dont Mona compose son orchestre
sont utilisés selon les principes traditionnels Afro-Martiniquais.
Par exemple dans son orchestre, les formules rythmiques du chacha
-le hochet Martiniquais- sont en général les mêmes
que l’on entend dans toutes les pièces du répertoire
urbain et dans les quadrilles. La remarque vaut pour les tibwa,
le tanbou dibass et tous les instruments de fabrication locale en
général.
Mais il lui
est aussi arrivé d’utiliser les instruments de fabrication
locale pour interpréter d’autres rythmes que ceux que
la tradition leur a assigné. Comme on peut l’entendre
ici.
Contrairement
à la plupart de ses autres compositions, il n’y a pas
(ou très peu) de polyrythmes dans ces extraits où
pourtant Mona utilise les mêmes instruments que d’habitude.
Dans «Ralé ralé», il parle de la vie misérable
de ceux qui travaillent pour le béké. Malgré
les différences que la sonorité plus grave des tanbou
dibass introduisent, il est possible d’y reconnaître
des patrons rythmiques tamouls un peu modifiés, car c’est
bien d’emprunts à la tradition Indo-Créole qu’il
s’agit ici. Les exemples suivants, enregistrés il y
a quelques années en Martinique, vous permettront d’en
juger.
L’emploi
de ces patrons rythmiques tamouls modifiés me semble une
expansion du contenu sémantique des paroles du premier chant,
exactement comme il fait avec les rythmes Afro-Créoles. Cette
modification, involontaire à mon sens, est certainement due
au fait qu’il n’y avait pas de Tamouls dans l’orchestre
de Mona.
Quoiqu’il en soit, en Martinique, les indiens comme les noirs
ont fait la triste expérience du travail dans les champs
de cannes pour le compte des propriétaires de plantation,
ce à quoi Mona fait allusion dans le corps du chant «Ou
travay ba béké, djol ou kay an bavé»
(Tu travailles pour le béké; tu en baveras). En outre,
les emprunts que Mona ait fait à la tradition Indo-créole
proviennent du répertoire des rituels, le seul que les Martiniquais
en général connaissent plus ou moins pour les avoir
entendus lors des cérémonies de ‘bondyé
kouli’ auxquels beaucoup ont assisté.
Pour ma part,
il fait peu de doute que mona ait effectivement voulu introduire
les sonorités Tamoules dans sa musique en signe de l’unification
des Martiniquais. Et s’il est vrai que sa musique est essentiellement
basée sur une conception Afro Caribéenne de la musique,
et je pense en particulier à sa recréation des patrons
mélodiques et rythmiques, des formules littéraires
et des expressions courantes dans le parler martiniquais sa musique
reste aussi la seule -à ma connaissnce- qui ait essayé
de dépasser les clivages et d’englober tous ceux qui
contribuent au patchwork Créole Martiniquais. Cette approche
présentait le double avantage de rendre ses messages accessibles
à la majorité tout en satisfaisant son public. Car,
en musicien défenseur du patrimoine local, il lui était
important de respecter les critères locaux de composition
musicale. De cette façon il pouvait éveiller les consciences,
et remplir la mission dont il se sentait investi.
Références
-Cyrille, Dominique. 1998. Maestro Créole Eugène Mona.
Fort-de-France, Sim’LN.
-Cyrille, Dominique. 1988. Quadrilles Nègres. mémoire
de Maîtrise non publié. Université Paris-IV-
Sorbonne, Paris, France.
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