| Cet
exposé est consacré à la présentation
d’enregistrements réalisés par Alan Lomax à
la Martinique, à Saint-Barthélémy et à
la Guadeloupe en juin et juillet 1962. Ces trois îles colonisées
par les Français au XVIIème siècle et devenues
Départements d’Outre Mer en 1946 ont néanmoins
subi des formes différentes de colonialisme. C’est
ainsi qu’aujourd’hui les populations de chacune de ces
îles -ou groupe d’îles dans le cas de la Guadeloupe,
tout en partagent certains apects de leur culture, présentent
aussi leurs particularismes distinctifs. Cette diversité,
cette richesse culturelle des Franco-Caribéens est mise en
évidence dans la variété des documents enregistrés
par Alan Lomax. Un nouveau CD intitulé «We will play
love Tonight, The French Caribbean» tiré d’un
des chants de gwoka enregistrés Nou kai chanté lanmou
oswala, doit bientôt paraître chez Rounder Records dans
la série ‘Caribbean Voyage’. Ce CD est impatiemment
attendu par plusieurs personnes dans les Antilles françaises
qui s’intéressent à la restitution de leur passé
historique.
Alan Lomax est
arrivé en Martinique à la mi-juin 1962. Il y a visité
quelques communes le long de la côte Atlantique et a rencontré
des tenants de la tradition locale. Dans le nord Atlantique dans
la région de Sainte-Marie, Lomax a enregistré plusieurs
extraits du répertoire bèlè, ce qui inclut
des chants de travail, des titims et bien sûr la danse bèlè.
Il a rencontré des musiciens de carnaval a Fort de France
qui lui ont interprété des pièces du répertoire
urbain; des biguine-vidés, quelques mazouks des plus connues
et des valses créoles. Il s’est aussi rendu au François
où il a recueilli des extraits de Haute-taille, un quadrille
à commandement qui n’existe que dans cette partie de
l’île.
Les semaines suivantes, au cours du mois de Juillet 1962 Lomax est
allé à Saint-Barthélémy pour y rencontrer
un petit groupe de musiciens dont les noms de famille semblent les
rattacher aux premiers colons Bretons arrivés là en
1659. C’est ainsi qu’un groupe de musiciens amateurs
parmi lesquels des Maugras, des Blanchard et des Gréaux lui
ont chanté diverses ballades et chants de marins en français
qui parlent de personnages et de lieux étrangers à
la Caraïbe, mais qui sont bien plus familiers aux Français
d’Europe, et particulièrement aux Normands et aux Bretons.
En outre, Lomax a aussi enregistré des biguines et des mazouks
qui provenaient de la Guadeloupe et de la Martinique.
La Guadeloupe est la troisième île qu’il a visitée
vers la mi-juillet 62. Il y a recueilli bon nombre de chants et
de morceaux au tambour gwoka, quelques extraits de musique religieuse
kali des indo-créoles, descendants des engagés venus
du sud de l’Inde au milieu du XIXe siècle.
Lomax a ainsi enregistré un répertoire riche et varié
durant son voyage en Caraïbe française et ce répertoire
illustre savamment la diversité des franco-Caribéens
et la richesse de leur culture. Je me propose au cours de cet exposé
d’en souligner certains aspects particulièrement intéressants
je crois, pour tous ceux qui veulent retrouver les traces du passé
récent et de l’histoire régionale en général.
La Mosaïque
des Caraïbes françaises
Saint Barthélémy
occupe une place unique à plus d’un titre. À
l’époque coloniale l’économie de l’île
n’était pas basée sur la culture de la canne
à sucre et nombre des colons Européens demeurèrent
simples paysants. En conséquence peu de Noirs étaient
esclaves sur l’île, ce qui fait qu’aujourd’hui
la population est essentiellement blanche ou faiblement métissée.
Bien que l’île fut devenue suédoise pendant l’essentiel
du XIXe siècle, précisément de 1784 à
1877, plusieurs familles peuvent encore remonter à leurs
origines françaises, descendants des dix premières
familles de colons qui s’y sont installées en 1659.
Et ce, en dépit des déportations consécutives
à des périodes de troubles avec les Anglais.
Une partie du matériel sonore ramené de Saint Barthélémy
par Lomax révèle ce lien. Comme par exemple le chant
«Rossignol dans bois» qui figure sur la piste 16 du
CD à paraître. Ce chant tonal, de structure strophique
et de rhythme binaire, est typique des anciennes ballades françaises.
Il est interprété par M. Félix Gumps âgé
de 68 ans au moment de l’enregistrement.
Ce chant que
vous venez d’entendre est radicalement différent des
autres pièces traditionnelles enregistrées par Lomax
dans les grandes îles de la Guadeloupe et à la Martinique.
En effet, des milliers d’hommes et de femmes kidnappés
sur les côtes d’Afrique de l’Ouest y ont été
acheminés et réduits en esclavage, et au fil du temps
ces Africains se sont mélangés aux autres individus
venus d’ailleurs eux aussi. C’est ainsi que certaines
caractéristiques de la musique européenne se sont
greffées sur les musiques d’origine Africaine qui dominent
les répertoires musicaux des îles sœurs. Cependant
en Martinique et en Guadeloupe dans les années cinquante,
les travailleurs Indiens arrivés depuis moins d’un
siècle n’étaient pas encore intégrés
à la population créole. Les traditions religieuses
des Indiens passaient pour de la sorcellerie auprès de la
population noire, comme on peut l’entendre sur la piste nº
9 du CD; An vwè malabala, an lévé! A cette
époque en effet, les Guadeloupéens et Martiniquais
noirs évitaient les contacts avec les Indiens d’une
façon générale et les traditions gwoka et bèlè
ne faisaient que cohabiter avec la musique des Indiens sans se mélanger
vraiment.
Il en est résulté une mosaïque de genres musicaux
que l’on peut percevoir à travers les enregistrements
de Lomax. Car outre la ballade française dont j’ai
parlé tout à l’heure, le CD contient quelques
extraits de musique religieuse Indo-Créole de Guadeloupe
enregistrée en Grande-Terre. Cet extrait, comme vous pouvez
l’entendre, diffère radicalement des chants Afro-Créoles
par la langue, le contour mélodique, les instruments de musique
et le type d’accompagnement rythmique. Et je voudrais ajouter
que cet enregistrement est, à ma connaissance, le premier
de qualité qui ait été réalisé
dans les Antilles Françaises car personne jusqu’alors
n’avait accordé suffisamment d’intérêt
à ces traditions pour le faire. C’est une des raisons
pour lesquelles je crois juste de saluer le travail d’Alan
Lomax.
Par contre l’enregistrement
nº 4 du CD est un chant de travail dans lequel l’influence
Africaine est très évidente. On y entend un bel exemple
de bouladjel. Ce type de vocalisation qui imite les sons et patterns
rythmiques des percussions guadeloupéennes est surtout utilisé
là où le tambour est absent, comme par exemple dans
les veillées mortuaires.
Guadeloupe
Martinique, à la recherche du passé historique
Outre le créole,
les répertoires musicaux Afro-Caribéens de Martinique
et de Guadeloupe contiennent beaucoup d’éléments
comparables, dont le bouladjèl, souvent appelé mizik
bouch en Martinique. Ce type d’accompagnement était
courant dans la Martinique des années 60, maintenant il est
une rare occurrence. La remarque vaut pour les Titims bwa sèch
qui sont sur la piste 22 du CD.
Ces devinettes
étaient connues de tous lors de la visite de Lomax, mais
aujourd’hui peu de jeunes gens s’en souviennent. C’est
une des conséquences imprévues de la départementalisation.
Dans les années cinquante et soixante les sommes massives
envoyées par la France pour le développement de ses
anciennes colonies ont causé de profonds bouleversements
dans les sociétés locales. C’est un processus
que l’anthropologue Richard Price a particulièrement
bien décrit dans son livre «Le bagnard et le colonel»
publié en 1998. A la même époque, le retrait
des capitaux de l’industrie de la canne et la fermeture des
usines de sucre qui s’en est suivie a provoqué un exode
massif des campagnes vers les zones urbaines.
Or, à l’époque, le changement de statut politique
répondait au désir d’une majorité d’habitants
des colonies françaises de la Caraibe. Nombre de Saint-Barts
avaient vécu la présence Suédoise entre 1784
et 1877 comme une occupation et, de leur côté les noirs
de la Martinique et de la Guadeloupe luttaient pour l’intégration
depuis la Révolution française. Ainsi en Martinique
et en Guadeloupe, quand dans les années 50 les anciens paysans
délaissèrent leurs campagnes pour s’installer
en ville, ils évitèrent de transmettre à leurs
enfants les traditions qu’ils avaient eux même apprises
de leurs parents par souci d’intégration. Ils ont volontairement
mis de côté les chants et les contes, les danses et
les coups de tambour qui ne leur semblaient plus nécessaires
dans le nouvel environnement urbain.
Mais, depuis les années soixante-dix, leurs enfants et maintenant
leurs petits enfants aussi, se perdent en conjectures et regrettent
la fracture qui s’est installée dans la transmission
de leur patrimoine culturel. A la Martinique par exemple, beaucoup
se sont mis en quête de leur histoire et de leur passé
récent. C’est ce vide-là que les enregistrements
de Lomax contribuent à combler aujourd’hui.
Ainsi en 1962,
quand Alan Lomax s’est rendu dans la Caraïbe française
pour recueillir des extraits de musique populaire c’est certainement
parce qu’il avait pressenti l’urgence d’enregistrer
des traditions musicales menacées par l’entrée
de la grande région Caraïbe dans l’ère
post coloniale. Il est cependant moins évident qu’il
ait saisi toute l’importance que ces vestiges d’un passé
révolu revêteraient pour beaucoup de Franco Caribéens
d’aujourd’hui embarqués à la recherche
d’un passé sans cesse fuyant. Comme Aimé Césaire
l’a dit un jour à Richard Price : «Tout est en
voie de changement ou de disparition. Nous avons besoin d’ethnologues
comme vous pour enregistrer ce qui est en train de disparaître
à jamais» (1998 ; 206, n36).
Et alors que pour les Ethnomusicologues qui se penchent sur les
musiques Caribéennes les enregistrements de Lomax sont un
outil servant à l’exploration de la culture musical
régionale, pour beaucoup de franco-Caribéens, il s’agit-là
d’une trace sonore d’un passé qu’on avait
cru perdu pour toujours.
Références
- Bonniol, Jean-Luc. 1983. Contrepoint Créole. Les Temps
Modernes. 441-442, 2048-2071. Avril-Mai.
- Price, Richard. 1998. Le bagnard et le Colonel. Paris, L’Harmattan.
- Cyrille, Dominique et Julian Gerstin. Forthcoming (CD) We Will
Play Love Tonight; the French Caribbean. Caribbean Voyage CD series,
Rounder Records.
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