| Sur
la côte nord-est de l’Amérique du Sud, sur les
territoires du Suriname et de la Guyane Française bordant
la mer des Caraïbes vivent six peuples Marrons : les Saramaka,
les Ndyuka, les Paramaka, les Aluku, les Matawai, et les Kwinti.
Descendants d’esclaves africains qui avaient fui les plantations
Hollandaises au cours des 17ème et 18ème siècles,
ils sont demeurés jusqu’à très récemment
relativement isolés dans les forêts tropicales de l’intérieur.
Les Marrons du Suriname ont longtemps joué le rôle
d’un symbole fort de la survivance culturelle africaine dans
les Amériques. Les musiques profondément africaines
des Marrons – des genres tels que sêkêti, awasa,
susa, papa, et kumanti – forment une partie importante de
cet héritage culturel africain. Tous ces genres traditionnels
sont encore très vivants et demeurent aussi indispensables
que jamais aux contextes et aux événements sociaux
auxquels ils sont associés.
Mais les choses
ont bien changé au cours des dernières décennies,
aussi bien dans le domaine de la musique que dans d’autres
sphères. Ces dernières années, alors qu’un
nombre croissant de Ndjuka et de Marrons Saramaka ont immigré
des forêts de l’intérieur vers les villes côtières,
les musiciens Marrons ont fait une entrée remarquée
dans l’industrie du disque locale, transformant complètement
la musique populaire urbaine du Suriname, connue sous le nom de
kaseko. Dans le même temps, tout un ensemble de genres musicaux,
créoles de la côte et internationaux, ont voyagé
vers l’intérieur des terres où ils ont contribué
à de nouveaux développements. (Il faut noter qu’au
Suriname, le terme “Créole” a une signification
très spécifique, qui se réfère aux gens
de la côte d’origine africaine dont les ancêtres,
contrairement aux Marrons, sont restés sur les plantations
jusqu’à l’émancipation en 1863). L’un
des développements récents les plus intéressants
est un style néo-traditionnel appelé aleke –
une forme hybride qui a fini par devenir la musique Marron la plus
populaire parmi les jeunes. L’Aleke offre l’exemple
intéressant d’une musique qui ne peut être catégorisée
franchement comme étant soit "traditionnelle" soit
"populaire," mais se trouve plutôt à l’intersection
des deux genres.
Etant donné
que l’aleke englobe une grande variété de styles,
je maintiens qu’il doit être considéré
comme un continuum musical plutôt que comme un style musical
séparé et autonome. Cette notion de "continuum"
social ou culturel est courante dans les sciences sociales. En anthropologie,
par exemple, le " continuum populaire-urbain" un modèle
élaboré par Robert Redfield continue de resurgir de
temps en temps sous différentes formes. Plus récemment,
la socio-linguistique nous a apporté le concept du "
continuum post-créole ", utilisé pour décrire
le genre de variation complexe qui caractérise le langage
de tous les jours dans certaines zones créolophones de la
Caraïbe. Dans cet exposé, j’étendrai le
concept de continuum à l’analyse de phénomènes
musicaux, et j’entends l’utiliser pour explorer la relation
qui existe entre les évolutions musicales récentes
et le paysage social en mutation dont les peuples Marrons comme
les Aluku, les Ndyuka, et les Saramaka font partie.
Un bref rappel
historique de l’aleke : ce nouvel hybride est né d’un
genre musical qui existait auparavent chez les Marrons Ndyuka appelé
loonsei. Le loonsei, bien qu’étant un style néo-traditionnel,
basé sur le tambour, est lui-même un style hybride.
Il constitue une fusion entre des chants et styles de percussions
Ndyuka plus anciens avec des éléments musicaux introduit
par les travailleurs étrangers qui sont arrivés en
territoire Marron vers la fin du 19ème siècle, pendant
la ruée vers l’or qui déferlait alors vers l’intérieur
des Guyanes. Beaucoup de ces travailleurs venaient d’îles
diverses, francophones et anglophones, de la Caraïbe, comme
St. Lucie, la Martinique, la Dominique et Barbade, d’autres
venaient des côtes du Suriname et de la Guyane Française.
Entre la fin du 19ème et le début du 20ème
siècle, de nombreux Marrons ont aussi immigré vers
les régions côtières comme ouvriers saisonniers
et des rencontres musicales inter-culturelles se sont produites
là aussi. Vers la fin des années cinquante ou le début
des années soixante, sous l’influence d’une musique
et d’une danse créole du Suriname connue sous le nom
de kawina, le loonsei s’est transformé en un nouveau
style appelé “aleke”.
Depuis sa création
au milieu du 20ème siècle, l’aleke a subit de
nombreuses transformations. La trajectoire de ce nouvel hybride
peut se résumer ainsi : l’aleke a débuté
comme la Musique des jeunes Marrons Ndyuka, dont certains passaient
une partie de l’année à vivre et à travailler
hors de leur territoire, mais gardaient des liens étroits
avec leurs villages traditionnels. Au tout début, cette musique
était jouée dans des contextes traditionnels, en même
temps que d’autres styles Ndyuka plus anciens tels que l’awasa,
le songe, et le susa, et, comme d’autres emprunts ou innovations
avant elle, elle a fini par être incorporée dans ces
contextes. Ainsi "traditionalisée," elle a gardé
son rapport privilégié avec les jeunes et a continué
à servir de véhicule à une identité
générationnelle.
Ensuite, l’aleke s’est répandu chez les Paramaka
et les Aluku, dont les cultures musicales coïncident en grande
mesure avec celles des Ndyuka. Ces peuplades Marron voisines ont
également "traditionalisé" et « indigenisé
» l’aleke, en l’incorporant à des contextes
sociaux similaires, comme les danses funéraires, tout en
mainetenant son rapport privilégié avec les jeunes.
La prochaine
évolution majeure a été impulsée par
les jeunes Marrons Ndyuka vivant sur la côte, qui ont adopté
l’aleke comme une expression de leur identité de citadins
« modernes ». Pendant les années soixante-dix,
ils ont transformé l’ensemble des instruments utilisés
pour jouer cette musique, créant un nouveau genre de tambour
appelé ‘tambour aleke’ (aleke doon), et lui ajoutant
un ensemble tambour-basse et cymbales. Le nouveau tambour aleke,
fabriqué en partie sur le modèle de la conga cubaine,
était beaucoup plus long que le tambour Ndyuka apinti traditionnel,
mais s’accordait de la même façon que ce dernier.
La combinaison basse- cymbale, appelée dyas, était
inspirée par la batterie. Ces jeunes novateurs urbains ont
aussi modifié certains éléments de la musique
elle-même, faisant des expériences avec divers styles
populaires, comme le kaseko, le kawina, le reggae, et le zouk.
Ensuite, cette
nouvelle forme d’aleke a remonté le fleuve jusqu’aux
villages traditionnels des Ndyuka, des Paramaka, et des Aluku, où
elle a été adoptée pour servir de nouvelle
expression locale d’identité générationnelle
Finalement, l’aleke, sous sa version la plus moderne, est
devenu une musique enregistrée. En pénétrant
dans les studios de Paramaribo et sur le marché local, l’aleke
s’est définitivement affirmé comme une musique
moderne. Cette transformation en une forme de musique populaire
vendue sur cassettes et sur CD aux côtés d’autres
styles très différents a augmenté ses chances
d’être utilisé comme expression des identités
multiples que peuvent revendiquer les Marrons aujourd’hui.
Celles-ci comprennent, par exemple, des identités ethniques
spécifiques telles que Ndyuka ou Aluku, aussi bien que des
identités plus larges, telles que pan-Marron, Afro-Surinamien,
Afro-Guyanais-Français, ou Afro-Caribéen, sans parler
de l’identité plus vaste de la diaspora noire vers
laquelle ces peuples marrons se sentent de plus en plus attirés,
ainsi que d’autres identités basées sur des
paires d’opposés comme “forêt” contre
“côte,” “rural” contre “urbain,”
“traditionnel” contre “moderne,” et “local”
contre “international.”
Il est important
de préciser que ces liens changeants entre style musical
et identité sociale ne s’excluent pas l’un l’autre;
les nouvelles évolutions qui ont marqué l’aleke
n’ont pas effacé celles qui leur avait précédé.
Plutôt, cette succession de transitions musicales et sociales
traversée par l’aleke au fil des ans a engendré
un ensemble de moyens d’identifications connexes qui perdurent
dans divers contextes.
J’ai pris
conscience de cette variabilité en travaillant sur le terrain
dans différentes régions de Guyane Française
et du Suriname pendant les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix.
Au contact de contextes différents, il m’est très
vite apparu que les nouvelles formes d’aleke coexistaient
avec les plus anciennes, et que mêmes les formes similaires
pouvaient avoir des significations différentes pour les Marrons
vivant dans des endroits différent. Dans les villages Marrons
Aluku en amont du fleuve où j’ai travaillé dans
les années 80, on entendait encore les anciennes formes d’aleke
au cours de cérémonies funéraires nocturnes,
jouées sur les tambours traditionnels apinti, et dansés
en cercle. Mais dans certains de ces mêmes villages, il y
avait aussi des jeunes orchestres d’aleke qui jouaient sur
les longs tambours modernes et les dyas, à l’occasion
de fêtes où les couples dansaient à l’occidentale,
serrés l’un contre l’autre. C’est à
cause de ce genre de variations qu’il est préférable
de décrire l’aleke comme un continuum stylistique que
comme un style en temps que tel.
Ce vaste continuum
de possibilités stylistiques, toutes regroupées dans
une même catégorie appelée ‘aleke,’
rend cette nouvelle musique particulièrement adaptable aux
changements de terrain politiques et sociaux. L’existence
d’un tel continuum signifie que, en affirmant leur identité,
les joueurs d’aleke peuvent puiser dans un répertoire
englobant aussi bien les caractéristiques des styles plus
anciens ou plus modernes, dont certains sont spécifiques
à une ethnie donnée, alors que d’autres sont
communs aux trois peuples Marrons de l’Est, les Ndyuka, les
Aluku, et les Paramaka. Les extrémités temporelles
du continuum stylistique, la plus ancienne et la plus moderne, l’une
considérée "traditionnelle" et l’autre
"moderne", représentent des potentialités
qui peuvent être utilisées pour exprimer différents
niveaux d’identification selon les besoins ou les motivations.
La mise en exergue des formes plus anciennes du continuum correspond
à une perspective d’intériorisation, alors que
le choix de caractéristiques plus modernes est davantage
compatible avec un regard porté vers l’extérieur.
Ce qui rend
ce continuum particulièrement intéressant c’est
que les caractéristiques des deux extrémités
peuvent être combinées afin de concilier efficacement
les notions de "tradition" et de "modernité."
Curieusement, le continuum stylistique de l’aleke a continué
de s’étendre aux deux extrémités, le
côté traditionnel, ethniquement spécifique incorporant
des influences de styles Marrons ancestraux tels que l’awasa
et le kumanti, et le côté moderne, plus général
s’inspirant du kaseko surinamien et d’autres formes
récentes de musique populaire caribéenne et afro-américaine.
Prenons un moment
pour étudier quelques exemples spécifiques de cette
dynamique socio-musicale – cette manipulation créative
de caractéristiques stylistiques au fil d’un continuum
possibilités.
[JOUER ET COMMENTER BRIEVEMENT LES EXEMPLES SUIVANTS ]
1) Ex. de style aleke “ancien” (“traditionnel”),
enregistré pendant une cérémonie puu baaka
dans la capitale Ndyuka de Diitabiki, Suriname. (1991)
2) Ex. d’enregistrement en studio d’un groupe aleke
“nouveau style” (Fondering, “Ai Da Fondering”)
(1993)
3) Ex. d’enregistrement en studio d’aleke style fonki
(funky). (Super Watra Meti , “La Bamba”) (1993)
4) Ex. d’enregistrement en studio d’aleke style reggae.
(Sapatia, “No Worry Gi Den Babylon”). (1995)
5) Ex. d’enregistrement en studio d’aleke “numérique”.
(Luciën Misiedjan, “Te Din Uma Weri fu Den Man”)
(fin des années quatre-vingt-dix)
6) Ex. d’aleke avec accompagnement au clavier et harmonisations
vocales . (Benkina) (milieu des années quatre-vingt-dix)
7) Ex. de transition aleke / kaseko: (Bigi Ting, “Atentelin”).
(début des années quatre-vingt-dix)
8) Transition vers: (Yakki Famiri, “Apempelen”). (début
des années quatre-vingt-dix)
9) Ex. d’aleke-kaseko avec une influence zouk. (Yakki Famiri,
“Soekoe”). (1999)
10) Ex. d’enregistrement en studio d’aleke “nouveau
style” au tambour avec de fortes influences religieuses traditionnelles
Papa (comprenant des expressions en langue ésotérique
Papa). (Bigi Ting, “Dyuka Kriki”).
Les événements
les plus récents ont permis à l’aleke de traverser
l’Atlantique jusqu’en Hollande. Dès le début
des années quatre-vingt dix, de nombreuses villes néerlandaises
avaient déjà leurs propres groupes et associations
d’aleke, créés par des immigrants Ndyuka. Certains
de ces groupes basés en Hollande ont commencé à
commercialiser leur musique sur compact disques (en plus des cassettes),
et l’aleke est maintenant représenté et diffusé
dans la métropole de nombreuses autres façons. Dans
le contexte néerlandais, on s’est emparé de
l’aleke, ainsi que d’autres signes culturels diacritiques
Ndyuka, non seulement comme marqueur ethnique, mais aussi comme
un foyer de revitalisation culturelle et un outil permettant de
résister à l’assimilation culturelle.
Conclusion
L’existence
d’un continuum musical tel que nous le trouvons dans l’aleke
soulève des questionnements intéressants, non seulement
au sujet de concepts comme ceux de " Musique traditionnelle
" et de " Musique populaire" (souvent considérées
comme des catégories séparées sinon opposées),
mais aussi certaines autres dichotomies connexes telles que rural/urbain,
populaire/commercial, et local/international. Le cas guyanais suggère
que l’application de ce concept de continuum à d’autres
cadres musicaux pourrait conduire à des analyses plus fines
tenant compte de la multidimensionalité des relations existant
entre la musique et la société dans un monde de plus
en plus soumis aux changements d’ordre politiques et économiques.
Comme nous l’avons vu, une musique donnée peut n’être
ni "traditionnelle" ni "populaire" au sens conventionnel
du terme, mais plutôt fluctuer le long d’un continuum
stylistique, dont les différents points sont reliées,
non seulement les uns aux autres, mais aussi à un éventail
de contextes et de domaines, ruraux et urbains, locaux et mondiaux,
traditionnels et commerciaux. Cette manière de conceptualiser
des genres musicaux distincts mais apparentés—comme
autant de points situés socialement sur un continuum stylistique
plutôt que comme des traditions séparées et
autonomes, se révélera sans doute tout aussi utile
dans d’autres parties du monde Afro-Atlantique où d’importantes
confrontations et transformations d’ordre politique et économique
ont contribué à éroder les limites qui séparaient
l’ancien et le nouveau. En particulier, cette notion de continuum
musical peut nous aider à mieux comprendre le processus par
lequel les musiques régionales de la diaspora africaine,
comme celles des Marrons Guyanais (dont la langue créole
et la culture musicale s’entrecroisent de manières
complexes avec celles de la Caraïbe anglophone) – se
retrouvent progressivement liées au monde plus vaste de la
Musique Noire.
|