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La
Jamaïque rurale est culturellement beaucoup plus complexe et
plus variée que la plupart des gens ne le pensent, y compris
les Jamaïcains eux-mêmes. Relativement peu de Jamaïcains
savent que dans la partie Est de l’île, plus précisément
dans les communes de St. Thomas et de Portland, vivent deux “nations”
distinctes. Lorsque je parle de “nations,” je me sers
d’un terme que les membres de ces groupes utilisent pour se
définir eux-mêmes. L’un de ces groupes est connu
sous le nom de “Nation Bongo” ou “Nation Kongo”.
L’autre groupe est la “Nation Marron” , dont les
membres se font aussi appeler parfois la “Nation Kyatawud”.
Ces deux groupes
de Jamaïcains ont des histoires différentes. Les Marrons
de cette partie de l’île sont les descendants directs
de ces célèbres guerriers africains des 17ème
and 18ème siècles qui se sont échappés
des plantations esclavagistes britanniques et se sont battus pour
leur liberté, obligeant le gouvernement colonial britannique
à leur réclamer un traité de paix en 1739.
Leur chef et fondatrice était Queen Nanny, qui est devenue
une héroïne nationale, et dont on trouve le portrait
sur le billet de 500 $ jamaïcains. L’autre groupe, la
Nation Bongo, descend principalement de travailleurs africains sous
contrat qui sont arrivés à la Jamaïque beaucoup
plus tard que les Marrons; les ancêtres fondateurs de la Nation
Bongo commencèrent à arriver seulement dans les années
1840, quelques années après l’abolition de l’esclavage,
et plus d’un siècle après les luttes de libération
des Marrons.
Il est assez
intéressant de constater qu’à la Jamaïque
il y a encore des groupes de gens qui sont fiers de revendiquer
leur appartenance à des “nations” distinctes
d’origine africaine. Mais ce qui est encore plus intéressant,
c’est qu’entre ces deux groupes, la Nation Marron et
la Nation Bongo, s’est développé un sentiment
d’affinité et d’identité commune fondée
sur une longue histoire de rencontres et d’échanges
culturels. Bien que leurs ancêtres soient originaires de différentes
parties d’Afrique et soient arrivés à la Jamaïque
à différentes périodes, une fois que les circonstances
les ont rapprochés, ils ont su reconnaître les uns
chez les autres certaines similitudes culturelles pouvant servir
de base à des échanges harmonieux. La musique et la
danse ont joué un rôle particulièrement important
dans ce processus. Mais avant de comprendre l’importance de
la culture musicale commune développée à la
Jamaïque par ces deux nations Afro-jamaïcaines, il nous
faut les replacer chacune dans leur contexte.
J’ai mentionné
que les ancêtres des Marrons et les ancêtres de la Nation
Bongo venaient de régions d’Afrique différentes.
Les comptes-rendus historiques et les indices linguistiques actuels
donnent à penser que les premiers Marrons, bien qu’originaires
d’un grand de régions d’Afrique de l’Ouest
différentes et de différentes ethnies, étaient
menés par des individus parlant l’Akan et venant des
régions qui correspondent au Ghana et à la Côte
d’Ivoire actuels. Il semble que les traditions culturelles
Akan apportées par ces leaders aient fini par dominer la
nouvelle culture d’inspiration Africaine instaurée
par les Marrons à la Jamaïque. Les ancêtres fondateurs
de la Nation Bongo, contrairement aux Marrons, venaient d’une
région plus au Sud de l’Afrique, principalement de
la région Congo-Angola d’ Afrique Centrale. Ces origines
différentes sont clairement reflétées dans
les traditions culturelles et musicales actuelles des deux peuples.
Les Marrons
parlent toujours une langue rituelle appelée Kromanti, dont
le nom est dérivé de Cormantin, sur la côte
du Ghana actuel. Le vocabulaire de cette langue vient principalement
de langues Akan , telles que l’Asante-Twi et le Fanti. Les
membres de la Nation Bongo ont également leur propre langue
rituelle, que l’on appelle la langue Bongo ou Kongo, principalement
dérivée du Kikongo et d’autres langues Bantou
toutes proches, tel le Kimbundu. Ces deux langues rituelles, la
langue Kromanti des Marrons et la langue Kongo de la Nation Bongo,
sont complètement distinctes et mutuellement inintelligibles.
Les traditions musicales centrales des deux groupes sont également
très différentes. Tout comme leur langue rituelle,
la musique sacrée des Marrons s’appelle le Kromanti.
La musique sacrée de la Nation Bongo est appelée Kumina
– ou, parfois, Kumeika, ou Kodongo. Ces deux traditions musicales,
Marron et Bongo, sont tout à fait distinctes l’une
de l’autre; elles utilisent différentes sortes de tambours,
sur lesquels sont joués différents styles et différents
rythmes, et leurs chants sont chantés dans des langues rituelles
différentes.
Les Marrons et les Bongos sont bien conscients de leurs différences
musicales et culturelles, et ils en parlent souvent. Cependant,
ils soulignent aussi que leurs musiques sont “très
similaires” – parfois ils vont même jusqu’à
dire qu’elles sont “presque semblables”. En fait,
en dépit de leurs origines culturelles différentes,
les membres des deux nations revendiquent parfois leur appartenance
à une même “famille” et disent qu’ils
font vraiment partie d’une “même nation.”
Il existe même une histoire qui raconte que les deux groupes
sont les descendants de deux sœurs africaines qui ont été
séparées à leur arrivée en Jamaïque.
Il n‘existe pas de contradiction entre ces affirmations simultanées
de similitude et de différence. Ce quelles expriment, c‘est
une reconnaissance d‘Africanité partagée, une
affinité culturelle profonde sous-jacente aux spécificités
musicales et culturelles qui distinguent ces deux peuples. Ce sens
d‘unité culturelle s‘est développé
au cours du 19ème siècle, lorsque les Marrons ont
émigré de leurs communautés montagnardes vers
la région des plantations côtières où
étaient concentrés les Africains du Centre, en train
de se regrouper pour former la Nation Bongo . Alors que les Marrons
se retrouvaient ainsi exposés à la tradition Kumina
et accueillis en son sein en tant que compatriotes africains, un
processus d‘échange culturel s‘est mis en place.
Il s‘en est suivi la création d‘une nouvelle
zone de chevauchement musical et culturel basée dans la partie
Est de la Jamaïque. Aujourd‘hui, ce passé d‘échanges
musicaux est surtout évident dans les dizaines de chansons
qui sont communes aux Marrons et aux Kumina appartenant à
la Nation Bongo. La plupart de ces chansons partagées sont
reconnues comme étant la propriété commune
des deux “nations.” Et elles appartiennent toutes à
ce qu’on pourrait appeler un niveau plus créole, ou
afro-créole, de culture (par opposition aux catégories
« plus profondes » de chants de chaque nation). Par
exemple, elles sont toutes chantées dans le créole
Jamaïcain appelé Patwa au lieu des langues rituelles
dérivées d’Afrique des deux nations, et elles
sont le plus souvent associées avec les parties des cérémonies
les plus « légères », les moins intenses
spirituellement, plutôt qu’avec les aspects faisant
appel à des ancêtres plus anciens et plus puissants.
Dans les cérémonies
Kumina de la Nation Bongo, ces chants appartiennent au genre musical
appelé “bailo,” caractérisé par
une musique réservée au divertissement et au plaisir
plutôt qu’à des intentions spirituelles élevées.
De la même façon, chez les Marrons, quand ces chants
sont joués au cours de cérémonies Kromanti,
ils sont invariablement rythmés par des styles de percussion
que les musiciens Marrons définissent comme « plus
légers » - des styles comme le Tambu, John Thomas,
ou le Sa Leone, qui sont utilisés principalement pour le
divertissement et non pour invoquer les ancêtres. D’ailleurs,
il est très probable que la plupart des styles Marrons «
plus légers », qui sont plus proches de la structure
rythmique du Kumina qu’aucun autre style de percussions Marron,
est en fait né d’interactions et d’échanges
musicaux entre les batteurs Marrons et Kumina depuis le 19eme siècle.
C’est particulièrement vrai pour le style Marron appelé
Tambu. Ce qui est très intéressant, c’est que
le nom Tambu est également utilisé par les membres
de la Nation Bongo pour leur propre musique et danse Kumina, lorsqu’elles
sont pratiquées sans intention spirituelle particulière,
uniquement pour le plaisir.
Pratiquement,
que signifie cette zone de chevauchement, ce pont musical qui existe
entre les Nations Marron et Bongo ? Premièrement, cela permet
aux adeptes Marrons et Kumina, qui se rencontrent parfois par hasard
dans les cérémonies Kumina, d’utiliser la musique
pour établir rapidement des liens sociaux les uns avec les
autres, et de cultiver un sentiment de connexion spirituelle. D’ailleurs,
joués d’une certaine façon, le printing, comme
on appelle les tambours Marrons en langue Kromanti, et le ngoma,
comme on appelle les tambours Kumina en langue Kongo, peuvent être
utilisés pour invoquer les esprits des ancêtres de
l’une ou l’autre nation. Le territoire musical commun
attribué aux ancêtres Marrons et Bongos il y a plus
d’un siècle est encore perçu comme un espace
d’harmonie et de sentiment communautaire. Ce sentiment est
renforcé par l’aisance avec laquelle les batteurs peuvent
apprendre les styles les uns des autres, sans parler de toutes les
chansons communes qui n’ont pas besoin d’être
réapprises pour qu’un membre d’une des nations
puisse prendre part aux cérémonies de l’autre.
De nombreux
batteurs Marrons m’ont parlé de ce sentiment de connexion
avec la Nation Bongo et sa tradition Kumina, connexion basée
sur la musique. Un grand batteur Kromanti, qui était aussi
un joueur accompli de Kumina, m’a expliqué que personne
ne lui avait appris à jouer le Kumina; il s’était
rendu à des cérémonies Kumina à différents
endroits, et s’était contenté d’observer
et d’apprendre en écoutant. Ce n’était
pas difficile, a-t-il ajouté, puisque les façons de
jouer Marron et Kumina sont très proches, et qu’il
savait déjà jouer du tambour Kromanti. Après
tout, a-t-il ajouté les Marrons et la Nation Bongo sont "comme
frère et sœur." Et c’est pourquoi les Marrons
ont un équivalent du Kumina qu’ils jouent sur les tambours
Kromanti Marrons, un style qu’ils appellent Tambu. Un autre
batteur Kromanti a expliqué ce que cela représentait,
pour un musicien Marron, de s’asseoir sur un tambour Kumina
pour la première fois. “C’est exactement comme
quand tu sais conduire un gros camion,” dit-il. “Et
puis un jour tu te retrouves à conduire une estafette. Et
bien, quand tu t’assieds au volant, tu sais déjà
comment ça marche, tu n’as pas besoin d’apprendre.
La conduite sera peut-être un peu différente, un peu
plus légère. Il suffit de s’y habituer, mais
tu peux la conduire.”
Ce qui est aussi
remarquable au sujet de cette zone de chevauchement musicale c’est
que, alors même qu’elle encourage la perception d’une
identité commune fondée sur un sentiment d’Africanité
partagée, elle permet dans le même temps aux membres
des deux groupes de préserver des identités distinctives,
en tant que représentants de nations apparentées et
pourtant différentes, avec des traditions musicales et culturelles
qui leurs sont propres. D’ailleurs, quelques batteurs sont
capables de si bien s’adapter aux autres styles que même
des joueurs expérimentés ne peuvent plus identifier
à quelle nation ils appartiennent en se basant sur leur façon
de jouer. Par exemple, quand ils jouent le Kumina, les batteurs
Marrons révèlent généralement leur identité
Marron à la façon dont ils “mek bar” –
c’est à dire, la façon dont ils pressent leurs
talons sur la tête du tambour pour changer la tonalité.
Puisque les tambours Marron Kromanti se jouent en position verticale,
sans l’usage des pieds, les batteurs Marrons ont tendance
à faire moins attention à cette technique du talon
et sont donc moins à même de reproduire les subtiles
nuances de timbre auxquelles on s’attend de la part d’un
maître batteur Kumina. Les différences de motifs rythmiques
traditionnellement joués par les batteurs Marrons au contraire
des Kumina – même lorsqu’ils jouent à l’intérieur
de la zone musicale commune– permettent aussi de garder les
identités musicales des joueurs musical séparées.
Etant donnée que la rythmique d’accompagnement des
styles des deux nations, Tambu and Kumina, sont compatibles avec
les phrases typiques des solos de l’une ou l’autre nation,
les « marqueurs» (solistes) peuvent jouer avec des tambours
accompagnateurs de l’autre nation sans avoir à faire
de changement majeur, et leur manière de jouer s’harmonise
toujours. Même si leur façon de jouer peut sembler
quelque peu « étrangère » aux auditeurs
appartenant à l’autre nation, la musique qui en résulte
et intègre les éléments des deux parties «
fonctionne» quand même.
Je trouve que
nous sommes ici en présence d’un excellent exemple
d’utilisation de la musique et de sa dimension spirituelle
pour construire des passerelles culturelles au sein de la Diaspora
africaine. Tout comme, de nos jours, les peuples des deux côtés
de l’Atlantique continuent à se reconnaître et
à tirer parti d’un patrimoine musical largement partagé,
les Africains dans les Amériques des siècles derniers
utilisaient leurs sensibilités musicales communes pour aider
à combler les différences, même quand ils maintenaient
parfois les traditions musicales plus spécifiques à
leurs ethnies qu’eux-mêmes ou leurs ancêtres avaient
transplantées ou recréées dans cet hémisphère.
Nous savons, bien sûr, que le cas de la Jamaïque est
loin d’être unique; quelque soit le lieu des Amériques
où des Africains de différentes nations se sont rencontrés,
ils ont construits des passerelles musicales inter ethniques. Il
existe d’innombrables preuves de ce processus dans des endroits
comme Haïti, Cuba, ou le Brésil, qui possèdent
chacun ses propres fusions musicales inter africaines. Mais ce qui
est particulièrement intéressant dans ce cas jamaïcain,
c’est qu’il montre que même après la fin
de l’esclavage officiel, les nouveaux arrivants africains
pouvaient toujours compter sur une Africanité largement partagée,
qui se manifestait dans la musique ou dans d’autres sphères
culturelles, pour forger des liens sociaux durables avec des Jamaïcains
arrachés au continent africain depuis plusieurs générations.
De fait, le
Kumina, bien que demeurant la musique ethniquement spécifique
des communautés de descendants d’Afrique Centrale à
l’Est de la Jamaïque, en est également arrivé
à servir de véhicule pour une identité africaine
bien plus vaste à la Jamaïque– un processus qui
peut être considéré comme une extension du genre
de transculturation musicale qui se produit depuis longtemps entre
les Marrons et la Nation Bongo. Au début du mouvement Rastafari,
avant l’émergence de ce que l’on appelle le Nyabinghi,
les chants et les tambours du Kumina
ont joué un rôle important dans la démarche
des Rastas tentant de recréer l’Afrique en Jamaïque.
Parmi les générations suivantes de Rastas, le Kumina
a été remplacé par une nouvelle fusion musicale
appelée Nyabinghi, elle-même en partie basée
sur les rythmes Kumina. Et, aujourd’hui, le Kumina continue
d’être employé pour recréer l’Afrique
en Jamaïque, même à travers la musique dancehall
la plus moderne. Nous allons terminer avec un enregistrement populaire
résolument moderne dans lequel le D.J. Jamaïcain Determination
rappe sur un rythme de dancehall appelé le “Kumina
riddim.” (rythme Kumina ). Ce n’est que l’un des
nombreux albums sortis en 2003 qui utilisent cette nouvelle version
du “Kumina riddim.”
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