| Introduction
“Our Latin
Thing”
21 août
1971.
“Hello, hello, okay: everybody happy? YEAH! Everybody hot?
YEAH! (frappe le clave trois fois)
pa pa pa -- pa pá, pa pa pa -- pa pá,
pa pa pa -- pa pá
Vous entendez
le clave, qu’est-ce qui se passe? Cheo Feliciano donne le
signal et Ricardo (Rey) fait scintiller ses dix doigts magiques
les touches, libérant ces envolées sonores qui nous
touchent au plus profond de notre être. Nos cheveux se dressent,
des frissons chauds et froids courent le long de notre colonne vertébrale.
Tout l’orchestre démarre. Les trompettes nous percent
les tympans d’un plaisir indescriptible, on veut embrasser
le monde entier. On saute de joie, on siffle, on danse. (Voix-off
du film ‘Our Latin Thing” 1971).
Le film “Our
Latin Thing” Nuestra Cosa Latina, Notre Chose Latine (1971)
tourné au club Cheetah près du Bronx à New
York, a montré pour la première fois aux Latino-Américains
vivant hors des Etats-Unis la réalité de la vie à
New York, la Grosse Pomme. ‘Our Latin Thing’ a été
le premier documentaire sur la salsa en tant qu’expression
de l’identité sociale urbaine Latino-Américaine.
On y voyait le célèbre Barrio et ses vieux immeubles
délabrés, insalubres, pleins de chair humaine entassée
dans chaque centimètre carré, des hardes rapiécées
en train de sécher aux fenêtres. Il nous montrait toute
la détresse et l’isolement dont on avait toujours refusé
de croire qu’ils puissent exister dans la ‘capitale
du monde’(Calvo Ospina 1995:79). Le film décrivait
également l’émergence de quelque chose que les
Portoricains avaient recherché tout au long des années
60: un son nouveau, similaire aux motifs harmoniques et rythmiques
du “son” Cubain, mais qui marquait la naissance d’un
nouveau style.
En l’espace d’une seule décennie, les années
70, la musique salsa est devenue le style et l’expression
musicale favoris des habitants des centres urbains dans toute l’Amérique
Latine. La popularité internationale sans précédent
de la salsa était le résultat d’une confluence
entre plusieurs conditions sociales et événements
historiques distincts: le dilemme portoricain du statut colonial,
les mouvements des droits civiques et de la « Black Pride
» (fierté noire) aux Etats-Unis, la révolution
cubaine avec son impact et ses retombées considérables,
la migration urbaine et la nécessité d’une alternative
latine à l’hégémonie du rock anglais.
Pour les Portoricains en particulier, mais aussi pour les Latinos
en général, la salsa représentait une espèce
de libération des dilemmes culturels et politiques de cette
époque, une libération qui était expérimentée
à différents niveaux:
1) Premièrement,
comme d’autres genres musicaux, la salsa représentait
un refuge pour les Latinos après le travail ou le week-end;
à la maison ou dans les clubs de danse, elle offrait une
libération du corps et de l’esprit à travers
l’expérience de la musique et de la danse,
2) Deuxièmement, la salsa remettait en question les hiérarchies
oppressives des valeurs culturelles et musicales, c’était
la musique du peuple pour le peuple, et
3) Troisièmement, la salsa offrait de nouvelles possibilités
aux Portoricains de se libérer de leur dépendance
et de leur identification avec les Etats Unis, une liberté
culturelle qui résonnait aussi dans les cœurs des musiciens
et des publics des villes de toute l’Amérique Latine.
Mon analyse
de la salsa en tant qu’instrument de libération se
fonde sur le travail du théoricien culturel Anglo-Jamaïcain
Stuart Hall qui étudie de quelle façon la culture
populaire répond aux problèmes des relations de pouvoir.
Il écrit:
“Le rôle du ‘populaire’ dans la culture
populaire est de fixer l’authenticité des formes populaires,
les enracinant dans l’expérience des communautés
populaires dont elles tirent leur force, nous permettant de les
considérer comme des expressions d’une vie sociale
subalterne qui résiste au fait d’être constamment
rabaissée et marginalisée.” (Hall 1996:469).
Parce que la
salsa est née d’un secteur de la société
brutalement marginalisé et qu’elle a néanmoins
gagné une immense popularité et une totale acceptation
dans diverses couches de la société, pas seulement
dans les classes inférieures, je soutiens que c’est
un parfait exemple de “résistance au fait d’être
constamment rabaissé et marginalisé.” La salsa
a remis en question ce concept d’inférieur et de marginal
en étant acceptée dans chaque foyer de l’Amérique
Latine urbaine.
Stuart Hall
exprime aussi son intérêt pour “… les stratégies
culturelles qui peuvent faire une différence… et changer
les dispositions du pouvoir.” (Hall 1996:468). De la même
façon, je m’attache à montrer comment la salsa
a fait une telle différence.
Mais, qu’est-ce que la salsa? La salsa est une musique de
danse qui emprunte ses formes, qu’elles soient musicales ou
lyriques, à la vaste musique populaire vernaculaire Afro-Caribéenne,
plus particulièrement au “son” cubain, à
la rumba et à la guaracha. Elle a grandit dans les Barrios
de New York pendant la fin des années 60 et pendant les années
70, grâce à des musiciens portoricains qui réarrangeaient
et recombinaient les genres musicaux cubains et portoricains. Elle
est devenue un mouvement de changement social et de reconnaissance
nationale. Ses paroles chantaient la lutte des pauvres et les choses
de la vie même. Par exemple, les paroles de Anacaona, de Cheo
Feliciano parlent de la princesse Taína qui, d’après
la légende, a résisté et combattu l’asservissement
par les espagnols.
La
Salsa en tant que libération
1) Libération
du corps et de l’esprit à travers la danse.
Ce qui a été
filmé au Cheetah, et ensuite diffusé internationalement,
était l’une des activités favorites des Latinos
en général et des Portoricains en particulier –
la danse.
Dans ce cas précis, il s’agissait de danser sur la
musique la plus populaire du moment, jouée et produite par
leurs compatriotes portoricains/latinos. L’acte libérateur
de la danse est merveilleusement exprimé dans un dicton populaire
vénézuélien, “Y quién me quita
lo bailao” (et qui peut me prendre ce que j’ai dansé
?). Pour des groupes de gens sous le joug du colonialisme, ce sentiment
de liberté est particulièrement fort, et devient souvent
une question de survie.
De plus, danser
la salsa n’est pas chose facile (et je m’en rappelle
chaque fois que je l’enseigne!). Et tout le plaisir vient
justement de cette difficulté, de la maîtrise d’une
relation sophistiquée entre le son, le rythme et le corps.
La salsa se danse en couple, et elle est d’autant plus énergisante
et plaisante lorsque le couple est en parfaite coordination avec
les rythmes de la musique. Le lien qui unit les danseurs et les
auditeurs lors d’un spectacle de salsa est exprimé
dans le concept d’afinque , l’entrelacement étroit
des différentes strates rythmiques, des mélodies et
des harmonies dans un groupe de salsa et la relation intime entre
danseur et musicien. C’est la qualité la plus importante
dans un groupe, car c’est celle qui pousse le public à
écouter et à danser avec enthousiasme.
Un groupe de
salsa tente de jouer de cette façon entrelacée et
de faire ainsi l’expérience du plaisir que produit
cette communication musicale, une valeur importante de la communauté
dont la salsa est issue. Lorsqu’un groupe de salsa joue afincao
il prend le pouvoir sur les oreilles de ses auditeurs et sur les
corps de ses danseurs, créant ainsi une communion magique
entre public, danseurs et musiciens.
Outre l’afinque,
le nouveau style appelé salsa était caractérisé
par de nouvelles sonorités (instruments agressifs), et un
son impétueux qui était rude, aussi rude que la vie
dans les Barrios de New York et d’autres grandes villes. Le
spécialiste vénézuélien de la salsa
César Miguel Rondón, identifie le pianiste portoricain
Eddie Palmieri comme l’une des figures centrales dans la transition
de l’ancien son latin vers ce qui allait devenir la salsa:
Rondon décrit la façon dont Palmieri arrangeait les
trombones de manière spécifique “d’une
façon qui semblait toujours âpre et agressive”.
Le son des trombones ne pouvait reproduire les “constructions
sonores des orchestres de jazz” et “la musique a cessé
d’être ostentatoire pour devenir rebelle, la pompe a
fait place à la violence” (Rondón,1980:25).
La création d’un style musical qui soit en harmonie
avec notre expérience de vie est épanouissante d’une
façon essentielle et profondément humaine, comme l’explique
l’ethnomusicologue Stephen Feld:
Le style est plus qu’un simple reflet statistique du lieu
ou de l’époque, plus que des choix modélisés
faits sous la contrainte. Ce sont les ressources humaines elles-mêmes
qui sont mises en scène pour matérialiser la réalité
de la vie sociale sous forme sonore. Le style est lui-même
la réalisation, la cristallisation de l’implication
personnelle et sociale; c’est la façon dont la performance
et l’engagement imprime une marque humainement signifiante
sur l’expression sonore. Le style est une émergence,
le moyen par lequel une connaissance nouvellement créative
se développe à partir d’une expérience
participative ludique, apprise, ou ordinaire. (Feld 1988: 107)
Et une telle
réalisation de style est particulièrement libératrice
pour des gens qui n’ont pratiquement aucun contrôle
sur les institutions culturelles et les symboles de leur société.
Stuart Hall souligne l’importance du style dans la musique
noire (par distinction au répertoire), arguant que:
Dans le répertoire noir, le style …est devenu lui-même
le sujet de ce qui se passe. Et il indique de quelle façon,
chassés d’un monde logocentrique …les membres
de la diaspora noire ont trouvé la forme profonde, la structure
profonde de leur vie culturelle dans la musique.” (Hall 1996:470)
La salsa incorporait
la substance de la vie quotidienne du barrio, la cosa cotidiana.
Dans la salsa nous entendions notre rumba , notre plena, notre bomba,
notre seis, notre son, notre guaracha, notre cumbia, notre gaita,
nos problèmes quotidiens de sentiment et de vie sociale,
aussi bien que le plaisir et la joie de vivre. On entendait ça
dans le monde entier, et c’était notre vie, avec notre
musique, avec notre danse. Quand la salsa a conquis le devant de
la scène, d'innombrables Portoricains et Latinos partout
se sont reconnus dans ses sonorités, dans son style.
2) Libération
des hiérarchies oppressives des formes culturelles et musicales.
Cela a conduit
à la deuxième forme de libération—la
validation de notre style à travers des enregistrements,
des vidéos, et des manifestations communautaires qui nous
ont libérés des hiérarchies oppressives des
formes culturelles et musicales. Le 17 août, 1971 au Cheetah
Night Club à New York, des centaines de gens, principalement
des Latinos et des Africain Américains, dansaient au son
de la salsa des Fania All Stars, avec un groupe comprenant certains
des meilleurs musiciens latins de la scène New Yorkaise.
Fania a enregistré et filmé cet événement,
l’a baptisé “Our Latin Thing,” l’a
diffusé dans le monde, et était loin de se douter
des ramifications que ce produit allait connaître. Car, comme
l’a dit Calvo Ospina: “La réussite de Fania ne
reposait pas tant sur le film lui-même, mais plutôt
sur son impact en tant que document social, l’expression joyeuse
d’une réalité difficile.” (Calvo Ospina
1995:79). Ce qu’il y avait d’extraordinaire au sujet
du spectacle de 1971 au Cheetah, c’était justement
son aspect “ordinaire”, puisque ce spectacle représentait,
incarnait et symbolisait notre chose latine, notre vie quotidienne,
la cosa cotidiana. A travers ce spectacle et le film qui en a été
tiré, la salsa a donné forme et reconnaissance à
la culture du barrio. Une reconnaissance encore réaffirmée
par son succès international, puisqu’ont jouait de
la salsa dans des millions de foyers et lors des tournées
internationales des Fania All Stars qui les ont menés jusqu’en
Australie.
A travers cette
représentation de la vie urbaine du barrio, la cosa cotidiana,
la salsa défiait un système de valeur oppressif qui
ignorait (et continue d’ignorer) la valeur d’une telle
expérience. Je me revois en train de répéter
ma sonate de Kavalevski au piano lorsque j’étudiais
la musique à l’Université de Porto Rico au milieu
des années 70, et je me souviens m’être fait
réprimander pour m’être égarée
dans une envolée de salsa. J’ai entendu plus d’une
fois frapper à la porte, et une voix me dire “allons,
allons Marisol, ne te laisse pas distraire par ces histoires de
salsa, concentres-toi sur la musique.”
En plus de cette
validation, la salsa permettait la formation de nouvelles alliances.
Elle bousculait les hiérarchies culturelles, non seulement
en opposant la culture latino à la culture anglo-saxonne,
mais aussi en incorporant le style africain, défiant ainsi
une société raciste. La popularité de la salsa
suivait de près les mouvements des droits civiques et du
Black Power, et plaisait aux Portoricains qui rejetaient violemment
le racisme qui avait parfois dressé les Portoricains noirs
et blancs les uns contre les autres dans la jungle sans merci de
New York. Ceux qui rejetaient ainsi le racisme affirmaient et cultivaient
les liens entre Latinos et Noirs, à travers des genres musicaux
qui ont précédé la salsa, comme le boogaloo
et le Latin soul (voir Flores 2000).
Deux novateurs portoricains dont la musique a pavé le chemin
de cette nouvelle intégration raciale de la salsa ont été
le chanteur Ismael Rivera et le joueur de timbales Rafael Cortijo,
qui ont pris la bomba et la plena afro-portoricaine au rythme desquelles
ils avaient grandit dans leur île et les ont incorporés
dans l’ensemble conjunto de style cubain. Ils étaient
de Santurce, le plus grand et l’un des plus important Barrios
portoricains. Ismael Rivera se souvient de la façon dont
le mouvement black power retentissait dans la communauté
des années 60:
…Nous jouions devant des foules immenses le week-end et on
faisait notre truc … …et les gens venaient nous voir
et ça leur plaisait… Je ne sais pas, ils disaient qu’on
jouait d’une manière différente … Je ne
sais pas… Ca devait être la faim….
… Je parle
de faim parce que ça ressemblait à de la colère,
avec une force, une volonté désespérée
d’échapper au ghetto, inconsciemment…vous comprenez…
C’était l’époque de la révolution
des noirs à Puerto Rico… Roberto Clemente… Peruchín
… Romaní … Les noirs entraient à l’université…Paff…
Et Cortijo et son groupe accompagnaient cette faim, ce mouvement…
Je veux dire, ce n’était pas prémédité,
vous savez, ce sont des choses qui arrivent parfois et à
Porto Rico c’est ce qui se passait à ce moment-là.
C’était l’affaire du peuple, des noirs, c’était
comme s’ils ouvraient nos cages, et elles s’ouvraient
sur la colère, et Clemente a commencé à multiplier
les succès [dans la haute société] et on y
est entrés, vous voyez, avec notre musique. (Berríos-Miranda
1999:23) (cité par Figueroa Hernández 1993:17)
En adoptant
la musique d’Ismael et Cortijo, et la salsa en général,
les Portoricains ont entamé une nouvelle relation avec leur
héritage africain, un héritage cultivé et facilité
par la salsa.
La salsa s’adressait aussi à une expérience
urbaine qui traversait les frontières raciales, qui unissait
les noirs et les blancs dans leur expérience partagée
du déracinement, de l’aliénation, des privations
et de la dévalorisation culturelle. Lorsque les Portoricains
ont immigré à New York pour améliorer leur
sort, le choc a été brutal. New York ne ressemblait
en rien à Porto Rico, et encore moins à l’image
qu’on leur avait brossé de ce qui les attendait. Et
cela a été une des expériences les plus dégradantes
que les Portoricains ont eu à endurer dans leur histoire
en tant que peuple. Dans ces circonstances, la musique est devenue
non seulement importante mais essentielle, “une façon
de survivre” (Calvo Ospina 53). Tout ce qui jouait en leur
faveur dans cette lutte était leur fierté et leur
Barrio, plus un immense désir d’échapper à
ce cercle de misère humaine. Dans ce contexte, la salsa est
devenue un élément de l’équation du ‘salut’.
3) La
salsa a libéré les Portoricains de leur dépendance
et de leur identification avec les Etats Unis, une liberté
culturelle qui résonnait au cœur des musiciens et des
publics des villes de toute l’Amérique Latine.
En dépit des similitudes de la vie urbaine à travers
l’Amérique Latine, et la joie partagée que ressentaient
les habitants du barrio en voyant leur vie et leur culture représentés
dans la salsa, la relation des Portoricains à la salsa était
unique à cause de leur statut colonial. L’expérience
Portoricaine de l’immigration urbaine étaient aggravée
non seulement par la perte de leur environnement natal et des visages
qui leur étaient familiers, mais surtout par la perte de
leur langue. Leur sentiment de déracinement et de dévalorisation
était particulièrement insoutenable. Pendant 100 ans
de domination coloniale par une culture complètement différente
de la leur, la passion du peuple portoricain pour la musique et
la danse l’a néanmoins aidé à préserver
et à réinventer une identité distincte. La
troisième forme de libération que je vais examiner
est donc la plus évidente : la libération politique
pour un peuple colonisé.
Pendant les
années 60, le monde fut le témoin d’une série
d’événements internationaux d’envergure:
la révolution cubaine, la montée des mouvements des
Droits Civiques et de Black Pride (fierté noire) aux Etats
Unis, la Guerre Froide contre les pays du bloc de l’Est, le
processus de décolonisation en Afrique et dans la Caraïbe
anglophone, et la prolifération des mouvements de libération
en Amérique Latine. Inspiré par ces événements,
les indépendantistes Portoricains ont cherché à
attirer l’attention de l’Assemblée des Nations
Unies sur la situation coloniale de Porto Rico. Les Portoricains
vivant dans l’île se sont mobilisés pendant les
années 70 pour protester contre le colonialisme et réclamer
de meilleures conditions de vie, alors que la croissance urbaine
s’accélérait. Et à New York de nombreux
Portoricains s’identifiaient au combat des Noirs Américains
contre la ségrégation et pour l’égalité
sociale. (voir note en bas de page sur la relation entre les Portoricains
et les Africains Américains dans l’armée.)
A ce carrefour
culturel et avec la création de la salsa et le succès
international sans précédent qui a suivi, les Portoricains
ont senti qu’ils n’avaient pas besoin de s’identifier
à la musique du colonisateur étranger. Les portoricains
étaient portoricains, drôles, excellents musiciens,
issus d’une culture riche, et non de la colonie des Etats-Unis,
non d’une petite île sans ressources naturelles, non
pas les opprimés pauvres, sans emploi et drogués des
grandes métropoles. Les portoricains avaient créé
la salsa et le monde l’adorait.
Alors que les connotations politiques de la salsa étaient
particulièrement importantes pour les portoricains, elles
résonnaient aussi fortement chez les autres peuples d’Amérique
Latine. En plus des “rythmes les plus excitants du monde”,
comme le disait le pianiste Eddie Palmieri, les paroles de la salsa
dénonçaient les injustices politiques et économiques,
les inégalités sociales et raciales, l’exploitation,
l’oppression et l’asservissement. Et parce que les gens
pouvaient écouter ces messages tout en se distrayant, cette
façon d’écouter en s’amusant autant pénétrait
les âmes et les consciences de la population latino-américaine.
Les textes des salsas élevaient la conscience des latinos
dans un esprit d’exaltation. Ruben Blades, par exemple, dénonçait
l’impérialisme américain quand il chantait,
“Si lo ves que viene, palo al tiburón, En la unión
está la fuerza, y nuestra salvación”(si vous
le voyez approcher, abattez ce requin; c’est dans l’unité
que nous trouverons notre force et notre salut); Tite Curet Alonso
célébrait la fierté d’être noir:
Las Caras Lindas de Mi Gente Negra, son un desfile de melaza en
flor, Que cuando pasan frente a mi se alegra, de su negrura todo
el corazón”(Les beaux visages de mon peuple noir, sont
une parade de mélasse en fleur, et, lorsqu’ils passent
devant moi, mon cœur se réjouit à la vue de leur
noirceur).
La salsa était
libératrice à tous ces titres : en tant qu’expérience
exaltante de synchronisme en mouvement, en tant que symbole de la
vie du barrio et de la fierté culturelle Latino et en tant
qu’affirmation de résistance politique et d’indépendance,
et sa force était de combiner toutes ces expériences
au même moment, comme le soir du Cheetah en 1971. L’expérience
de la salsa en tant que libération était la base de
sa popularité dans toute l’Amérique Latine,
mais elle était particulièrement importante pour les
nationalistes et les partisans de l’indépendance portoricains
pris dans l’étau du contrôle colonial.
La
salsa en tant que mouvement de changement social et politique
Certains Cubains
ont défini la salsa comme “Música cubana mal
toca’a,” (de la musique cubaine mal jouée)(cit.
Cabrera Infante, Nat Chediak) et ces allégations cubaines
ont été confortées par les travaux d’ethnomusicologues
américains à la fin des années 80 et 90. Plus
récemment, les cubains du Sud de la Floride ont utilisé
leurs ressources financières et leur puissance médiatique
dans un effort tendant à revendiquer la salsa comme une musique
cubaine, une force qui est personnifiée par le succès
de la chanteuse cubano-américaine Gloria Estefan, et par
la fascination que suscite l’histoire et la culture cubaine
chez de nombreux Anglo-Américains, comme on l’a vu
dernièrement avec le succès du CD et du film Buena
Vista Social Club. J’en suis venue à penser, néanmoins,
que cette promotion de la salsa comme étant une musique cubaine,
et le ressentiment que cela a engendré au sein de la communauté
portoricaine, ne se limite pas à une simple compétition
entre deux nations. Il s’agit probablement avant tout de discréditer
la salsa des années 70, pas seulement parce qu’elle
était portoricaine , mais parce qu’elle était
libératrice.
Plusieurs incidents
récents ont enflammé le ressentiment des portoricains
envers l’establishment musical Cubano-Americain à Miami.
En 1997, par exemple, un spectacle du chanteur de salsa portoricain
Andy Motañez lors du festival Calle Ocho de Miami a été
annulé parce que les organisateurs étaient offensés
par les relations amicales que Montañez entretenait avec
Sylvio Rodriguez, un célèbre chanteur de nueva trova
du Cuba socialiste. Les portoricains, en représailles, se
sont rendus en masse à l’aéroport International
Muñoz Marin à San Juan pour chahuter Celia Cruz (qui
avait déclaré plus tôt que la salsa n’était
rien de nouveau, une simple version de la musique de danse traditionnelle
cubaine). En 2001, le pionnier de la salsa Willie Colón a
publié une lettre dans le New York Times qui dénonçait
la création d’une cérémonie séparée
pour les Grammy awards Latins comme étant un complot des
cubains de Miami pour marginaliser les musiciens portoricains (Les
Grammies 2002 semblent lui donner raison).
Ces récents
développements dans le monde de la musique latine m’ont
attristée, sans me surprendre pour autant. On peut comprendre
l’antipathie des exilés cubains envers les chansons
de salsa des années 70 dont les paroles exprimaient de la
sympathie avec les idéaux du monde socialiste qui réclamait
justice pour les déshérités : Siembra de Ruben
Blades, Justicia de Eddie Palmieri, et La Libertad Lógico,
Indestructible de Ray Barreto et tant d’autres chansons de
salsa. La salsa, en tant que création des défavorisés
pour les défavorisés, a donné voix à
une communauté internationale de personnes qui sympathisaient
avec beaucoup des changements sociaux que les cubains avaient fuit
après la révolution. Il n’est donc pas surprenant
que les exilés cubains aisés et politiquement conservateurs,
pour qui le message d’anti-impérialisme et de conscience
de classe de la salsa constitue une menace, tentent de discréditer
la salsa au profit de la “vraie” musique cubaine.
Quelque soit ce que la salsa est devenue suite à sa commercialisation,
sa popularité au-delà des frontières sociales,
et sa réappropriation par les cubains, elle demeure une force
de libération pour les Portoricains, et pour tant de Latinos
qui, grâce à la salsa ont fait le serment de soutenir
et de défendre haut et fort leur manera de vivir.
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