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La
musique joue en Haïti un rôle singulier dans la répartition
et la négociation du pouvoir. Du fait, notamment, de la pauvreté
et de l’analphabétisme, mais aussi d’un héritage
culturel africain, la musique populaire véhicule l’information,
constitue, pour les pauvres et les sans-pouvoir, un moyen d’expression
critique, et contribue à former l’opinion et le consensus
populaires. Mais, de leur côté, l’état
et l’élite, en usant tant du patronage que de la censure,
ont joué un rôle notable dans le développement
musical, et ont su utiliser à leurs propres fins la capacité
de la musique à emporter l’adhésion des foules.
Le
renversement de la dictature de Duvalier (qui porte le nom populaire
de "dechoukaj") et les luttes de pouvoir qui
s’ensuivirent dans l’élite, le peuple et l’armée
(1987-1995), constituent un cas idéal pour étudier
la manière dont la musique populaire joue en contrepoint
du discours politique et commente les rapports de pouvoir.
Je
vais commencer par examiner les moyens dans la musique populaire
Haïtienne pour exprimer la puissance afin de construire une
grammaire politico-musicale d’Haïti.
Grammaire
politico-musicale d’Haïti.
Le
mouvement dit "indigèniste", qui naquit durant
l’occupation américaine des années 1915-1934,
s’opposa à l’hégémonie des mulâtres
clairs et inspira une redécouverte des racines africaines
de la culture haïtienne. L’incorporation plus ou moins
directe ou allusive de la musique traditionnelle paysanne en milieu
populaire urbain a accompagné le mouvement "indigèniste"
et s’est poursuivie dans l’œuvre, plus récemment,
des artistes mizik rasin. De ce fait, elle est donc presque
toujours un acte politique. Pour commenter le présent, ces
artistes puisent dans les significations qui constituent les couches
sédimentaires de la musique traditionnelle, se référant
implicitement aux origines africaines, à l’esclavage,
au colonialisme, à l’oppression de classe. Le résultat
est un traditionalisme de résistance qui a introduit des
manières de dire paysannes dans la musique commerciale urbaine.
On
dit d’une personne qu’elle a un moun pa l (littéralement
"quelqu’un pour elle") pour signifier qu’elle
peut s’appuyer sur quelqu’un de plus haut placé.
Beaucoup des Haïtiens pratiquent des stratégies d’alliance
et de relations pour se lier à des personnages plus puissants.
Il existe ainsi des éloges chantés appelés
ochan, Ces chants rendent hommage aux patrons, aux chefs
et même aux loa (esprits). Ils sont généralement
beaucoup plus "européens" dans leur mélodie,
leur rythme et leur texte que la plupart des répertoires
haïtiens. Ils négocient un contrat, offrant aux puissants
le soutien du groupe des faibles en échange de protection.
Example, l’ochan traditionnel, Dessalines mouri kite peyi
a pou nou, qui concerne le Général Dessalines,
un général et héros de la révolution
Haïtienne.
Ex
: ochan : "Desalin mouri"
Desalin
mouri kite peyi a se pou nou
W ap sonje byen depi lontan
Pou aprann de Desalin
Avèk zanm yo a lamen
Oriyo nanpwen lafwa (x2)
W ap mache ewa a libète o
Se pèp la ki resèvwa pou antre de Desalin
W ap salye a libetè
Bien
sûr, il y a des chansons honorifiques ou tributaires qui ne
sont pas des ochan. Haïti a une longue histoire de littérature
et de chansons commandés, qui rendrent hommage aux personnages
puissant. Par exemple, pendant les années trente, sous le
Président Stenio Vincent, toutes les bann a pye (les groupes
dan la rue) et les orchestres jouaient cette morceau, Merci Papa
Vincent. Cet exemple vient de l’année trente-six.
Ex:
Chant tributaire: "Merci Papa Vincent"
Se
moun ki renmen pèp-la,
Response: Se Stenio Vincent
Ki moun ki bay komès an detay-la? …
Si genyen yon moun ki pi bon….
Nap jwi yon gwo monyouman….
Annou rele
Refrain:
Mèsi papa Vincent
Il
est un homme qui aime le peuple
C’est Stenio Vincent
Qui a nous donné le petit commerce?
Si nous avons un homme qui est plus bon…
Il est un monument
Nous appellons
Refrain:
Merci Papa Vincent
Un
chan pwen (chanson décapante) est une chanson qui
censure, récrimine, critique et dénigre, en général
indirectement. Son propos n’est pas d’informer le public
d’un événement, mais de donner un sens à
celui-ci, de produire des figures rhétoriques qui font apparaître
l’humour ou la tragédie d’une situation. Les
euphémismes, mots à double sens, métaphores,
messages codés, et allusions de toute sorte en font un texte
très dense. Par exemple, la chanson, "Anndjelik-o",
composé durant la première occupation américaine,
s’occupe d’un homme qui demande à sa femme de
retourner dans la maison de sa mère. Mais les gens de la
rue entendaient que Angélique pouvait substituer aux Américains,
et donc le chanson est un grand "allez vous en"
aux Américains.
Andjelik
o Andjelik o, Ale kay manman ou [deux fois]
Ale kay manman ou, cheri, Pa vin ban m dezagreman
Un
koudyay (coup de théâtre) est, en Haïti
d’aujourd’hui, une fête des rues, patronnée
par un personnage ou un parti important qui fournit la musique et
la boisson lorsqu’il souhaite faire régner une ambiance
de réjouissances délirantes. Un koudyay administre
la preuve du soutien dont dispose un leader en tournée, démontre
son enracinement local, intimide les opposants, et incite les gens
à penser à autre chose qu’à leurs problèmes.
Les koudyay ont un effet politique puissant dans ce pays
si pauvre, où les masses ont désespérément
besoin de prendre un peu de bon temps.
Le
carnaval lui même fonctionne comme un koudyay national
offert par l’État, au cours duquel les groupes jouent
leurs ochan au maire et au Président. Néanmoins,
l’ambiance de koudyay qui y règne, le présence
de chansons de type chan pwen, et le fait que, pendant
quelques jours, des dizaines de milliers de pauvres sont maîtres
de la rue font de cet événement une menace potentielle
pour l’État et pour l’élite. Ce n’est
pas sans mal que l’État parvient à "coopter",
à réguler et à contrôler la "critique"
émanant du carnaval.
Le
carnaval et le koudyay tirent une grande partie de leur
pouvoir politique de l’atmosphère chargée d’émotions
qui les caractérisent. Le but étant de se mettre soi-même,
et bien sûr la collectivité, dans un état qui
est anraje (excité), dèbode (à
ras-bord), et antyoutyout (totalement abandonné).
Les manifestations carnavalesques sont chofe ("chauffées")
à travers une série d’escalades vécues
comme une sorte de mouvement de balancement (on dit des groupes
et des objets rituels utilisés dans les seremoni vodou
qu’ils sont balanse, balancés pour les chauffer
spirituellement). Pendent le carnaval et le koudyay, l’énergie
de la foule peut être exprimée par une violence ritualisée
comme dans le concours de poussée appelé gagann
ou le mouvement incontrôlé appelé lese frape.
Lorsque la foule ressent une telle sensation de puissance et d’émotions
exacerbées, elle est capable d’embrasser un message,
peut être de changement social, et de s’engager totalement
dans sa mise en oeuvre.
Ces
figures vont passer, entre les années trente et les années
quatre-vingt-dix, de leur lieu d’origine rural à la
musique populaire urbaine. L’humour, la ruse et l’obscénité
(betiz) sont associés à un loa puissant
appelé Papa Gede, le gardien du passage entre la vie et la
mort. Il est donc le maître du Koudyay, Carnaval,
et chan pwen.
Je
vais examiner maintenant comment la musique a frayé son chemin
dans les événements politiques qui ont accompagné
et suivi le renversement du duvaliérisme, en observant particulièrement
ces pratiques traditionnelles porteuses de sens politico-musical.
Le
Carnaval et le renversement du duvaliérisme
François
Duvalier avait su utiliser l’exubérance et les sentiments
anti-élite du carnaval pour légitimer sa domination.
Mais la crise de l’État qui se fait jour à partir
de 1980 a eu pour effet de susciter une opposition plus explicite.
La chanson angaje occupait une place centrale pour la première
fois depuis l’instauration de la dictature des Duvalier en
1957. C’était 1985 que Beethova Obas écrivit
une chanson de style "racines" qui devint un tube clandestin.
Alors qu’éclataient des émeutes de la faim,
la chanson, appelée "Plezi mizè" (les plaisirs
de la misère), décrivait les festivités rara
comme un répit à la misère dans l’existence
quotidien du paysan :
"Plezi
mizè" (les plaisirs de la misère)--Beethova
Obas, 1985
De
vaksin, de tanbou
Ayisyen anraje…
Vant timoun yo ap kòde
Denmen lè bann ap pase
Na bliye vant kòde
Deux vaksin, deux tambours
Les Haïtiens enragés…
Et le ventre des enfants est tout noué
Demain, quand le rara va passer
Nous oublierons les ventres noués
Les
groupes de mini-djaz furent quelque peu protégés
de la répression par leur popularité, de même
que par le caractère allusif, métaphorique ou allégorique
des chansons. Les chansons du carnaval diffusaient des messages
politiques codés qui ne pouvaient être compris que
si l’on était au courant des surnoms, rumeurs, plaisanteries
et insultes qui circulent par le teledjol (le bouche-à-oreille).
Par exemple, une expression fréquente du carnaval, "ban
nou pase" (laissez-nous passer), somme la foule d’ouvrir
un passage pour un bann madigra qui se rend au carnaval.
Un chanson chantée au carnaval 1985 par le mini djaz Dixie
Band est un pwen rageur contre Jean-Claude Duvalier, exigeant
qu’il s’écarte du chemin du peuple.
Tonnè
boule m, bannou pase!
Si w pa rale kò w
M ap kraze w!
Kraponnaj sa a
Mwen pa pran ladan l!
Ma manje w wi
Ma devore w wi!
Toto brikabrak! Cho biznis!
Ou son ou dasomann
Retire kò w!
Le
tonnerre me brûle, laissez-nous passer !
Si tu ne t’écartes pas
Je te briserai!
Je ne me laisserai pas prendre à tes duperies
Je te mangerai, oui!
Je te dévorerai, oui!
Toto bric-à-brac, Monsieur Show Biz!
Tu n’es qu’un resquilleur
Va-t-en!
Durant
les mois suivants, on peut entendre la chanson suivante dans les
rues.
Jan
Klòd Divalye
Ranje kò w
N ap dechouke w
Nou pa pè gaz
Nou gen sitwon
Jean-Claude
Duvalier
Prépare-toi
Nous allons te déraciner
Nous n’avons pas peur du lacrymogène
Nous avons des citrons [pour en contrecarrer l’effet]
En
réponse aux manifestations, le gouvernement ferma la station
indépendante et critique Radio Soleil le 5 décembre
1985. Après la fermeture de Radio Soleil, Jean-Michel Daudier
écrivit une chanson de protestation contre la censure, "Lè
m pa wè solèy la" (quand je ne vois pas
le soleil). La chanson, inspirée de la théologie de
la libération, fait de la station un instrument de la volonté
divine et un élément essentiel de la survie spirituelle
d’Haïti. Circulant sous forme de cassettes pirates, elle
fut diffusée dans de nombreuses émissions de radio
et devint l’hymne de l’Operasyon dechoukaj
(opération déracinement), le mouvement pour l’élimination
de la dictature:
Refrain:
Lè m pa wè soley-la
Mwen paka leve, paka kanpe
Paka mache, paka kouri
Kè pa kontan, mwen pa sa vi
Refrain
Quand je ne vois pas le soleil
Je ne peux pas me lever, je ne peux pas rester debout
Peux pas marcher, peux pas courir
Mon cœur n’est pas content, je ne sais pas vivre
Jean-Claude
et sa famille quittèrent Haïti une semaine avant le
carnaval de 1986. On estime généralement que l’approche
de la fête précipita cette décision, tant le
carnaval semblait présenter de risques pour sa sécurité.
Le
dechoukaj
Les
forces "populaires" ont utilisé le mot dechoukaj
(déracinement), pour marquer que la dictature avait enfoncé
profondément ses racines dans la société et
la culture haïtiennes. Les musiciens engagés distribuèrent
à profusion leurs conseils au mouvement populaire et leurs
commentaires des événements politiques de la période.
Un
de ces musiciens, le troubadour engagé Manno Charlemagne
chantait "Ayiti pa fore" (Haïti n’est
pas une forêt), pour lancer des insultes à Michèle
Bennet Duvalier, la femme du dictateur, aux tontons macoutes (la
force de représailles des Duvaliers) et au CNG (Conseil du
gouvernement national). Le gouvernement avait officiellement aboli
les tontons macoutes mais nombre d’entre eux avaient changé
d’uniforme pour se glisser tranquillement dans les rangs de
l’armée et de la police.
Lè
w fè sa m’a pè w
Paske w se Makout ou konprann
Ou ka kraponnen mwen
Ou rale Uzi-w-la, Mwen relaks sou w
Ou rale baton gayak la
Mwen pi "cool" sou w
Tone kraze m Michèl Benèt
I am sorry for you
Se nan videyo wa gade pèp ayisyen
Ou voye papa w a achte twa bonm
Pou vin bonbade lajenès an Ayiti
Ki deklere ke dechoukaj la poko fini
Konsèy Gouvenman chaje tonton makout
Quand
vous le faites, j'ai peur de vous
Parce que vous êtes Tonton Macoute,
Vous croyez que vous pouvez me dénaturer
Vous tirez l’Uzi, mais je me délasse
Vous tirez le grand bâton
Mais je deviens plus "cool"
Tonnerre, Michèle Bennet
I am sorry for you
Vous regardez le peuple haïtien à la vidéo
Vous envoyez votre papa acheter trois bombes
Pour venir bombarder la jeunesse d’Haïti
Qui déclare que le dechoukaj n’est pas encore fini
Car le CNG grouille de tontons macoutes
La
nouvelle Constitution fixa les élections à novembre
1987 et interdit aux « duvaliéristes notoires »
de se présenter, mais le mouvement populaire se méfiait
des complots duvaliéristes. Les chanteurs engagés
Frères Parent publièrent "Veye-yo"
(Surveillez-les). Bientôt, le refrain en fut adopté
par une organisation politique de l’opposition.
Veye yo, se pou nou veye yo
Kandida de zouzou
Ansyen divalyis
Ansyen tonton makout
Restavèk Meriken
Il
faut les surveiller..
Les candidats des grosses légumes
Les anciens duvaliéristes
Les anciens tontons macoutes
Les laquais des Américains
Leurs
craintes furent justifiées en juillet 1987, lorsque des paysans
armés de machettes par des propriétaires terriens
et par l’armée attaquèrent des militants du
mouvement Tèt Ansanm près de la ville de Jan Rabel.
Une compilation des concerts donnés par les groupes rattachés
à ce mouvement fut publiée à la fin de cette
même année. La chanson-titre, "Nou se lavalas"
(nous sommes le déluge), renvoie aux pluies diluviennes qui
emportent tout à la mer, que ce soit la terre arable ou les
ordures. L’image est celle d’une force irrépressible
de nettoyage, et la chanson fournira plus tard au père progressiste
Jean-Bertrand Aristide le nom de son mouvement.
Également,
le jour de l’élection, des attachés attaquèrent
les bureaux de vote, et le général Namphy annula les
élections et en promit de nouvelles, conduites par les militaires.
Ce massacre, perpétré peu avant Noël, reçut
son commentaire le plus poignant de Beethova Obas, dans sa chanson
"Nwèl amè" (Noël amer).
Brigadye
bwaze... moun ap kriye
Brigan yo lage kaki gwoble
Kot Tonton Nwèl souple?
Les
policiers s’enfuient... Les gens crient
Les brigands sont lâchés, vêtements kaki
Où est le Père Noël s’il vous plaît?
"Cette
année nous n’avons pas peur"
Un
nouveau mouvement de musique racines, issue de la crise de l’identité
nationale liée à la chute des Duvalier, a joué
un rôle central dans les événements politiques.
On peut faire remonter son origine à la fin des années
soixante-dix, lorsque le reggae jamaïcain, le rastafarisme
et Bob Marley renforcèrent la conscience africaine et inspirèrent
aux musiciens de la classe moyenne un intérêt plus
profond pour le vaudou. Les militants se laissèrent pousser
des dreadlocks et se mirent à porter des chapeaux de paille,
des sandales et des jeans retroussés, dans le style de Kouzen
Zaka, un loa de l’agriculture. Selon Lolo Beaubrun,
du groupe Boukman Eksperyans "Il y a eu du changement en Haïti,
même dans la mentalité des gens, …. Tout ça
fait partie du mouvement que Boukman a aidé à lancer
avec Foula et Sanba-yo. Après 1986, les jeunes ont commencé
à se lasser du konpa traditionnel. Ils voulaient une musique
nouvelle pour se représenter …." (entretien, 1990).
En
janvier 1990, le général Prosper Avril, alors président
d’Haïti, annonça une campagne de répression
contre l’opposition. Boukman Eksperyans enregistra alors une
chanson rara pour le carnaval, appellé "Kè-m
pa sote" (Mon coeur ne saute pas, autrement dit : je n’ai
pas peur), qui parlait de "ces types", des "assassins",
sans préciser qu’il s’agissait du gouvernement.
Donc, en censurant cette chanson, le gouvernement aurait admis publiquement
qu’il en était la cible.
Sanba
sa fè mal o
Ma rele sanba ma rele
Sanba sa fè mal o
Gade sa nèg-yo fè mwen
Sanba san-m ap koule
Yo ban m chay-la pote
M pa sa pote l
Chay-la lou wo ma roule….
Pinga pale nan zafè moun yo woy…
Kè-m pa sote woy
Kè-m pa sote woy
Kè-m pa sote ane-sa
Boukman nan kanaval,
Kè-m pa sote woy….
Balendjo, Ogoun wo
Se pa manje ranje ki pou touye
Chwal Balendjo
Balendjo O ou o (x4)…..
Sa w gen la atò?
Bann sendenden, Bann magouye
Bann paranoy
On
y trouve également un morceau vaudou à l’esprit
de la guerre, Ogou Balendjo, avec des vers traditionnels affirmant
que "le poison ne peut nuire à ceux qui sont possédés
par Ogou Balendjo". Et aussi des insultes aux autorités
: magouyè (tricheurs), sendenden (idiots),
paranoye (paranoïaques).
"Kè-m
pa sote" de Boukman entra dans le répertoire du
carnaval et des orchestres rara de la ville et de la campagne. Peu
après le carnaval, une jeune fille fut tuée d’un
coup de feu par des militaires, et l’opposition lança
une grève nationale. "Kè-m pa sote"
devint l’hymne de cette grève, qui se transforma en
soulèvement populaire exigeant le départ d’Avril.
Celui-ci démissionna et fut remplacé à titre
provisoire par un juge à la Cour suprême, Ertha Pascal-Trouillot.
Celle-ci avait pour tâche de préparer des élections
pour décembre 1990.
Le
18 octobre, le père Jean-Bertrand Aristide déclara
sa candidature contre celle du tonton macoute Roger Lafontant et
plusieurs autres.. Citant la chanson "Nou se lavalas",
il appela son mouvement "Lavalas" et en tira le slogan
: "Yon sèl nou fèb, ansanm nou fò, ansanm
ansanm nou se lavalas" (Seuls nous sommes faibles, ensemble
nous sommes forts, unis nous sommes le déluge).
Les
candidats ont été nombreux à diffuser par la
radio des jingles en style rara, en vue de toucher des
masses d’électeurs rurales. La commission électorale
elle-même expliqua le mécanisme de l’élection,
la nouvelle Constitution et la possibilité de contrôle
populaire au moyen d’une chanson de style rara "Sèz
desann" (16 décembre). Le mot loa apparaît
deux fois, la première simplement dans le sens de «
loi », la deuxième avec le double sens de "loi"
et de "divinité", par son association avec le mot
monte, qui signifie à la fois "élever"
et "posséder":
…Sèz
desanm,
Pou deside al vote
Pou peyi a aleliya
Pou bagay yo ka chanje
Konstitisyon se manman lwa
Si yo pa respekte l
Ya fè lwa nou monte l
…16
décembre
Choisis de voter
Pour chanter Alleluia à Haïti
Pour que les choses changent
La Constitution est la mère de la loi
S’ils ne la respectent pas
Notre loi l’élèvera [Les esprits la posséderont]
La
campagne du mouvement Lavalas faisait écho aux thèmes
de la chanson de Boukman Eksperyans , proclamant "Kè-m
pa sote ak Titid" (Je n’ai pas peur avec Aristide).
Après la victoire écrasante d’Aristide, il y
eut encore une tentative avortée de coup d’État
de Roger Lafontant pour empêcher l’installation du vainqueur.
L’installation du nouveau président suivit immédiatement
du carnaval. La chanson la plus populaire du Carnaval, "Manman
poul la" (Maman poule), était un pwen
du groupe racines Koudyay dirigé contre la présidente
intérimaire sortante Ertha Pascal-Trouillot, qui n’était
guère aimée des partisans d’Aristide, qui la
tenaient pour responsable de la tentative de putsch. Elle était
traitée dans cette chanson d’une "maman poule"
(c’est-à-dire imbécile) qui avait laissé
entrer les duvaliéristes (dont le symbole était la
pintade) dans la "cage" nationale, c’est-à-dire
le palais présidentiel.
Manman
Poul la Trouillot
Manman Poul la
Gade pintad ki te
Antre nan kòlòj nou
La
mère de poule (imbécile) Trouillot
La mère de poule
Regardez la pintade qui
Est entrée dans notre cage
Carrefour
dangereux
Face
aux subterfuges de l’élite, aux critiques de l’étranger
et aux rumeurs de complots contre Aristide, les partisans de ce
dernier recoururent à des moyens désespérés
pour tenter de sauver le gouvernement fragile. Ils brandissaient
des pneus pour laisser entendre aux membres de l’élite
qu’ils auraient à subir le Pè Lebrun
(un pneu enflammé passé autour du cou) s’ils
s’opposaient au changement social. Manno Charlemagne composa
une chanson sur le Pè Lebrun et la chanta au Palais.
L’un des dirigeants du coup d’État du 30 septembre
1991 affirmera plus tard que cette provocation a contribué
à susciter celui-ci.
Avant
le coup d’État, l’armée, la police et
les attachés (anciens tontons macoutes) procédèrent
à des arrestations massives, des exécutions, des passages
à tabac et des tortures. Le gouvernement "defakto"
exila Aristide, et Manno Charlemagne fut arrêté deux
fois avant de chercher asile à l’ambassade d’Argentine.
Deux des chansons du groupe Boukman Eksperyans, "Kalfou
danjere" (carrefour dangereux) et "Nwel innosan"
(Noël innocent) furent qualifiées de "violentes"
par les autorités et interdites de carnaval et de télévision.
Lors d’un concert, les attachés armés
de fusils mitrailleurs essaient d’empêcher le groupe
de chanter ces chansons et aussi "Kè-m pa sote".
Un
autre groupe racines, Ram, dirigé par Richard A. Morse, d’origine
haïtienne-américaine, publia "Fey"
(feuille), chanson fondée sur un chant vaudou traditionnel.
Le proverbe sur la feuille qui tombe est un avertissement : il ne
faut pas considérer que quelqu’un est fini simplement
parce qu’il est mal en point. Et le texte plus tard dans la
chanson sur le garçon obligé de quitter le pays fut
interprété comme une allusion à l’exil
d’Aristide :
…
Jou w wè m tonbe
Se pa jou a m koule….
Yon sèl piti gason-m-nan
Yo fè l kite peyi al ale
…
Le jour où vous me voyez tomber
N’est pas le jour où je coule….
Le seul petit garçon que j’avais
Ils lui ont fait quitter le pays
Le
groupe Ram créa en 1992 un chant de carnaval, intitulé
"Anbago", sur l’embargo imposé par
l’OEA et les États-Unis contre le régime "defakto".
Il contenait un vers tiré d’un vieux chant rara
"Kote moun yo ?" (Où sont les gens ?).
Dans le contexte, cette question suggérait de nouvelles significations.
Comme Morse raconte en parlant d’une concert, "Tout le
monde chantait ‘Où sont les gens ?’ mais, quatre
mois après le coup d’État, ça voulait
dire : où sont les gens qui pourraient nous tirer de là,
comme Aristide qui a quitté le pays, où sont les membres
de nos familles que nous avons perdus, où sont ceux qui devraient
se dresser et parler, et qui ont peur ? Les militaires étaient
bien embêtés, mon vieux, et ils ont coupé la
sono" (entretien 1995).
Les
militaires organisèrent des koudyay pour protester
contre l’embargo. Mais alors, le 18 septembre, un accord de
dernière minute avec les États-Unis permit aux forces
américaines de débarquer sans opposition. Le 15 octobre,
le président Aristide, qui est lui-même guitariste
et compositeur, revenait au pays, et dans son discours au Palais
national, diffusé au monde entier, il usa une fois encore
d’allusions musicales (Aristide 1995) :
Nap
relaks sou konpa….
Balanse sou konpa demokrasi a
Dousman, kalmaman, koul
Kadanse, balanse, koul
Nous
nous relaxons dans le konpa….
Le konpa de la démocratie, ça balance
Doucement, calmement, cool
Dansez, balancez, soyez cool
À
l’été de 1995, Manno Charlemagne fut élu
maire de Port-au-Prince sur la liste "Bo tab-la" (au bord
de la table). "Bo tab-la" était le titre
de sa composition pour le carnaval 1995. L’expression faisait
écho à des paroles d’Aristide selon lesquelles
l’époque était révolue où les
riches mangeaient autour de la table tandis que les pauvres ramassaient
les miettes par terre.
Conclusion
Ainsi,
la musique a été étroitement mêlée
aux événements politiques de cette décennie
en Haïti. Les chansons de carnaval, avec les armes musicales
du chan pwen, betiz, koudyay, ochan,
ont contribué à produire un climat et un consensus
national qui ont miné la dictature et contraint Jean-Claude
Duvalier à l’exil, et elles ont joué un rôle
dans la chute d’un gouvernement militaire. Ce sont des titres
de chansons qui ont fourni les noms de trois des principaux mouvements
politiques de la période. Des musiciens progressistes ont
servi le Président et conquis des sièges à
l’Assemblée. Et les chefs du coup d’État
de 1991 ont soutenu que c’était l’attitude d’un
musicien qui avait provoqué leur action.
J’ai
essayé d’analyser en profondeur les expressions de
la culture populaire sans jamais perdre de vue le contexte politique
dans lequel elles se déploient. Dans le domaine de la musique,
il ne faut pas se contenter du texte chanté, mais faire entrer
dans le champ de l’observation l’exécution même
du morceau : le style musical (rara traditionnel ou style
vaudou) peut contenir autant et plus de signification politique
que le texte lui-même. Par ailleurs, les effets politiques
d’une exécution musicale peuvent résider moins
dans la musique elle-même que dans l’événement
que celle-ci anime. La musique et les musiciens d’Haïti
sont depuis longtemps immergés dans la politique, affûtant
leur rhétorique et produisant du sens politique par le texte
de leurs chansons et par le pouvoir évocateur du son musical. |