L'ASSASSIN ET LE MALHEUREUX Ce divertissement est pratiqué à la Guadeloupe, dans la région de Basse-Terre, principalement. Nos renseignements ont été recueillis auprès des personnes qui ont vu jouer la scène ou qui y ont été eux mêmes acteurs. La reconstitution a été effectuée en nous aidant de ces déclarations verbales et de deux carnets de copies de chansons manuscrites. Des inexactitudes et des contre-sens inhérents à toute tradition orale ont été corrigés. Les variantes principales ont été notées. Le titre rappelle le nom des deux personnages principaux : l'assassin, aussi appelé bourreau et le malheureux, désigné également sous le nom de prince. La scène se passe dans la rue; le dialogue est uniquement en français; la langue est plus ou moins correcte suivant le degré d'instruction des acteurs improvisés qui s'expriment ordinairement en patois créole. Les personnages sont grimés et portent un loup, mais n'ont jamais le visage entièrement recouvert d'un masque. L'assassin est déguisé comme le "bandit de grand chemin" de la légende, armé d'un poignard, le front ceint d'un bandeau rouge. Une barbe "quarantehuitarde" et un vieux casque colonial du modèle "à cloche" complètent son accoutrement qui contraste avec celui du prince, sa future victime. Le prince richement mis, en vêtement de cour de pure fantaisie : toque à panache, cape jetée sur les épaules, culotte bouffante à crevasses, l'épée au côté. Les autres personnages, le médecin en redingote et gibus, les infirmières de la "croix rouge", les magistrats à mortier, le prêtre à la soutane verdie, des agents de police et des gendarmes aux uniformes chamarrés, constituent la suite du prince et sont tour à tour figurants et acteurs. La mise en scène varie suivant l'imagination et les moyens dont disposent les exécutants tous gens du peuple. Analysons ce sketch à émotion forte, dont l'essentiel est constitué par quatre couplets chantés. Le prince se promène entouré de sa cour; tandis qu'ils conversent avec les gens de sa suite, un individu surgit et engage avec lui une discussion qui s'envenime : Premier couplet L'Assassin Deuxième couplet Le Malheureux Troisième couplet L'Assassin Quatrième couplet Le Malheureux Au moment où le prince achève le dernier couplet, l'assassin le frappe d'un coup de poignard. Du sang de boeuf contenu dans une vessie inonde la victime. L'émotion de l'assistance est à son comble; les témoins nous ont avoué qu'enfants, ils avaient peine a caché leur peur. Ce moment psychologique est choisi pour faire la quête. Médecins et infirmières s'affairent auprès du prince étendu sur un tapis hâtivement jeté et lui prodiguent des soins. La police procède à l'arrestation de l'assassin, puis à son interrogatoire que les acteurs s'ingénient à corser par des trouvailles de ce genre : Est-ce bien toi qui a tué le fils du roi ? Moi ?.... Oui, oui, c'est toi, avoue. Non, on .... on... ce n'est pas moi, je n'ai tué qu'un "ouassou" roi saoul) (9) Cette plaisanterie déclenche le fou rire. L'assassin est condamné lors d'un jugement sommaire au cours duquel les juges donnent libre cours à leur verve. Toute la troupe de "masques" repart pour aller jouer plus loin, à un autre carrefour : l'assassin enchaîné, marche en tête, suivi du prince entouré de ses sujets; les gamins, revenus de leurs émotions, encadrent le défilé, ne voulant rien perdre de la scène. La simplicité du thème, à la portée des esprits les plus frustes, la richesse et l'éclat des costumes, le mélange de tragique et de comique, malgré l'absence de décor, expliquent le succès de cette mascarade. Depuis quand ce déguisement est-il en vogue, quel est le texte exact et d'où vient-il? Ce sont autant de points que nous avons essayé d'approfondir sans y parvenir. C'est le propre des récits lorsqu'ils sont admis dans la tradition populaire de devenir anonymes, même lorsqu'ils s'y incorporent tout constitués comme dans le présent cas. Plusieurs personnes ayant dépassé la soixantaine nous ont affirmé que cette scène était déjà en vogue à la Guadeloupe antérieurement à 1900. Le texte en vers ne semble avoir subi que peu de modifications. Les erreurs de versification qu'il contient et les variantes que nous avons relevées sont des déformations courantes qui se retrouvent dans toutes les traditions orales. Il faut en effet, tenir compte du fait que ce texte a été transmis depuis plus d'un demi siècle dans le milieu populaire où le patois créole est plus répandu que le français; ceux qui répètent des mots sans en comprendre exactement le sens ont toujours tendance à les déformer. Le fait remarquable est que le texte n'a pas été "créolisé". Le thème de la scène, étranger aux Antilles, la versification, le vocabulaire recherché, le choix des images sont des indices que ce récit a été importé de France. A quelle époque et dans quelle circonstance? Toute la question est là. Est-ce un extrait d'un mélodrame du dix neuvième siècle apporté aux Antilles par une troupe de comédiens de passage dont les tournées étaient alors plus fréquentes qu'actuellement ? Il ne semble pas, car le sujet de la scène se rattache plutôt à une époque antérieure à 1848. On s'explique difficilement comment ce morceau, joué par des artistes de passage, a pu être admis d'emblée dans le répertoire classique du carnaval antillais. On est amené à supposer qu'il faisait déjà partie en France du répertoire des troupes foraines qui le jouaient sur les "tréteaux". Nous formulons cette hypothèse sans pouvoir l'étayer de preuves certaines. Un antillais, sous-officier d'infanterie coloniale nous a affirmé qu'il avait vu jouer cette scène dans une rue de St-Denis (Seine) au cours de 1939. Ce témoignage recoupé par d'autres permettrait d'approfondir le cas curieux de cette scène admise toute faite par la tradition antillaise...
(1)
- Variante "étranger", donc "malheureux".
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