Le carnaval à Cuba
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II. Histoire du carnaval à Cuba
4. Origines africaines. Traditions noires et Cabildos de Nación


SOMMAIRE :
Les nombreuses ethnies des esclaves cubains
Les cabildos de nación
Les Cabildos Havanais
Permissivité et interdictions
Les Cabildos dans le reste de l’île
La fin progressive des cabildos
Les Cabildos carabalí et la société « secrète » abakuá
De l’importance des Abakuá dans les orchestres de carnaval havanais
Le Día de Reyes
Cabildos et mouvements révolutionnaires ou indépendantistes
Masques et personnages caractéristiques des carnavals anciens
Comparsas de Cocoriocos, Peludos, Mamarrachos, Negros Curros et Mojigangas
Coros de Clave et Comparsas de Negros Curros

On ne peut évoquer les comparsas noires de Cuba sans citer les anciens cabildos de nación, associations légales d’esclaves qui étaient autorisées à défiler dans les villes le 6 janvier ou Día de los Santos Reyes (le Jour des Rois-Mages ou Épiphanie). Certains auteurs pensent qu’à l’occasion du Jour des Rois les cabildos noirs célébraient plus particulièrement le Roi Melchior, personnage biblique africain. On retrouvera le saint patronnage de Melchior dans les noms de certains cabildos noirs plus loin dans cet article.

La notion de cabildo en Espagne se rapproche des notions de conseil urbain et d’association officielle étatisée. En 1524, l’empereur Charles Quint a défini une administration coloniale pour les immenses territoires d’Amérique, créant deux institutions régissant les colonies espagnoles depuis l’Espagne et Séville : le Consejo de Indias (Conseil des Indes) et les Casas de Contratación (Chambres de Commerce) ; et six autres chargées d’administrer localement en Amérique : les Virreinatos (vice-royautés), Capitanías Generales (Capitaineries Générales), Gobernaciones (Gouvernements), Audiencias (Tribunaux), Consulados (Consulats) e Cabildos.

Dans les colonies espagnoles, un cabildo dépendait directement de l’Etat espagnol et constituait une manière d’échapper à l’autorité locale du gouverneur de la province ou des Capitaineries Générales. « Ainsi, Hernán Cortés établit-il le cabildo de La Villa Rica de la Vera Cruz, ce qui lui permit de se libérer de l’autorité du gouverneur de Cuba (i)». « Le cabildo fut l’organisme le plus typique de l’Amérique coloniale. Toute ville en possédait un pour assurer son ravitaillement, entreprendre des travaux publics, percevoir les impôts municipaux et régir l’enseignement. Les membres du cabildo étaient choisis par les habitants blancs de l’endroit. Les candidats devaient être espagnols ou créoles (nés en Amérique de parents européens), tenir pignon sur rue, savoir lire et écrire et être mariés. Les attributions du cabildo étaient de fait plus grandes dans les villes éloignées de la résidence du vice-roi, du gouverneur ou de l’audiencia (du tribunal) (ii)». Les cabildos avaient un fonctionnement démocratique, et leurs principaux membres étaient élus. Leur origine est plus spécifiquement castillane, et ils furent une des premières institutions hispano-américaines. Ils étaient également indépendants du Roi dans le sens où tous leurs membres étaient choisis localement. Leur compétence était locale et urbaine.

C’est ce type-même d’institution qui sera également créé pour les esclaves : les cabildos de nación. Réservés aux esclaves bozales (nés en Afrique), ils sont dits ‘de nación’ car ils nécessitent une origine commune à un groupe d’esclave. Ce type d’institution sera primordial pour la conservation des traditions, des langues, des religions et de la musique de chaque nation africaine présente à Cuba.

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Les nombreuses ethnies des esclaves cubains

Déterminer la provenance géographique précise des esclaves importés en Amérique n’est pas chose aisée : dans les registres officiels où étaient consignées les importations d’esclaves, on les nommait non par leur ethnie d’origine, mais par le nom du lieu où ils avaient été achetés en Afrique, ce qui fausse considérablement les données. On dénombre à Cuba huit grands groupes ethniques africains, chaque groupe comprenant des subdivisions, et par ordre d’importance (iii) :

-Les esclaves dits Congo : Bacongo, Ambundu, Bambala, Bangui, Kuba et Mongo, essentiellement de l’ancien Zaïre, du Congo (Brazzaville), de l’Ouganda, du Gabon, de l’Angola et de la Zambie. On leur attribue les très nombreux qualificatifs de mayombe, mumbala, cabenda, mondongo, mumboma, musundi, real, angola, angunga, etc…

-Les esclaves dits Lucumí ou plus tard Yoruba : ethnies Edo, Nupe, Wari, Yoruba, Mossi, du Nigeria et du Bénin. On leur attribue les qualificatifs de bini, tacuá, guari, egwaddo, ifé, ejibo, eyó, iyesa, iyesa moddu, ketu, oba, oyó, nago, etc…

-Les esclaves dits Carabalí : Ibo, Iyó (Ijaw), Ekoi, Ibibio, Hausa, essentiellement du Nigeria, du Cameroun, de Guinée Équatoriale ou du Tchad. On trouve de très nombreux noms tels : carabalí ápapa, bibi, oro, isuama, bras, briche, efí, brícamo, etc…

-Les esclaves dits Arará : essentiellement des Ewé et des Fons du Ghana, du Togo, du Bénin et du Nigeria. On trouve de nombreux noms de: arará majino (Mahi), arará dajomé (Dahomey), arará cuevano, arará savalu (Savalou), etc…

-Les esclaves dits Mandinga : des Cono, Bambara, Gola, Susu, Malinké ou Fulbé, essentiellement de Sierra Leone, de Guinée, du Liberia, du Mali, de la Côte d’Ivoire, de la Gambie, du Sénégal, de Guinée-Bissau, du Nigeria (nord), du Cameroun (nord), du Niger, du Bénin (nord), du Cap-Vert, du Ghana, du Tchad, de Mauritanie ou du Togo. Ces esclaves sont souvent de religion islamique.

-Les esclaves dits Gangá : Pepel, Kisi ou Wolof, essentiellement de Guinée Bissau, de Sierra Leone, de Guinée, du Liberia, du Sénégal, de la Gambie, du Mali, de la Mauritanie. On trouve les noms de kisi, temne, iola, iolof, jolof, etc…

-Les esclaves dits Mina : Akán, Achanti, Fanti ou Berbères, essentiellement du Ghana, du Liberia, du sud du Maroc, de l’Algérie ou de la Tunisie.

-Les esclaves dits Macuá : ou Malagasi (de Madagascar), esclaves venant de l’est de l’Afrique, du Mozambique, du Malawi, de la Tanzanie, d’Afrique du Sud ou du Zimbabwe.

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Les cabildos de nación

Le premier cabildo de nación apparu à Cuba – du moins le premier dont on trouve la trace – est le Cabildo Shango, fondé en 1568 à La Havane, soit 48 ans après l’arrivée des premiers esclaves à Cuba en 1520. Ce cabildo aurait, comme son nom l’indique, été visiblement créé pour et/ou par des esclaves lucumí (ou yoruba), ce qui atteste de l’ancienneté de la présence des esclaves yoruba sur le territoire cubain, même si l’essentiel des esclaves yoruba ne sera importé qu’au cours du XIXe siècle. En 1755, l’évêque Pedro Agustín Morel de Santa Cruz, premier dignitaire de l’église à avoir été autorisé par le roi à s’installer à La Havane, officialise l’existence des cabildos de nación. La rue Obispo à La Havane sera baptisée ainsi en son honneur.

Il existe à propos des cabildos noirs une réflexion commune à beaucoup de penseurs : les Espagnols auraient favorisé leur création pour entretenir une certaine rivalité "native" existant entre les différentes nations voisines en Afrique, ce qui en faisait des ennemis impossibles à réconcilier, et donc moins susceptibles de fomenter des rebellions en s’alliant contre les blancs.

Chaque cabildo (iv) possédait sa propre hiérarchie : la plupart avaient à leur tête un "roi" et une "reine", et un mayor de plaza, situé en dessous du roi, trois capatanes ou capitanes (capitaines) et trois madrinas ou matronas (marraines ou matrones), chacun de ces dignitaires étant élu. Chaque cabildo avait également son propre système financier, et une trésorerie lui permettant de financer par exemple l’achat d’un local, les soins à prodiguer à tel ou tel esclave, les funérailles de tel ou tel autre, le rachat éventuel d’un esclave de haut-rang récemment arrivé d’Afrique, l’organisation de fêtes religieuses avec tout ce qu’elles impliquaient : nourriture, boissons, herboristerie, etc…

Curieusement, non seulement les Africains imitèrent les systèmes hiérarchiques en vigueur chez les Blancs, et en particulier ceux de l’armée espagnole, mais ils en adoptèrent également les vêtements et les uniformes de haut-rang, sans doute animés par un désir de légitimité vis-à-vis des colons, ou pire encore, d’une reconnaissance de la supériorité des Blancs, qui ne cessaient pourtant de nier leur culture et de les considérer comme des sauvages "primitifs".

Le cabildo, par son statut laïc, était par essence indépendant de l’église : les missionnaires catholiques n’y intervenaient pas, leur mission de conversion ne dépassant pas le cadre de la paroisse. À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, considérés comme dangereux à une époque où commenceront à s’affirmer indépendantisme et abolitionnisme, les cabildos subiront des pressions et commenceront à disparaître ou à se confondre avec de simples associations placées cette fois sous le patronage d’un saint catholique : les cofradías (confréries de noirs libres). Ces dernières étant cette fois incluses dans les diocèses se substitueront peu à peu aux anciens cabildos, surtout après l’abolition de l’esclavage en 1880. Ortiz signale dès 1858 à La Havane la création de la cofradía de Nuestra Señora de los Remedios, de noirs libres.

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Les Cabildos Havanais


Quartiers de La Havane.

« Au milieu du XVIIIe siècle (v), presque tous les cabildos avaient leur propre local (…), originellement tous situés dans l’enceinte de la vieille Havane », c’est-à-dire à l’intérieur de la muralla. Le projet de construire la muralla, enceinte fortifiée protègeant la ville, fut élaboré au début du XVIIe siècle, de nombreux esclaves ayant participé à son édification. Les travaux commencèrent effectivement en 1674 et furent achevés en 1740. La fermeture des portes de la muralla s’effectuait chaque soir à 20 heures (puis, plus tard, à 21 heures), annoncée par un coup de canon (ou cañonazo). La portion de la ville anciennement enfermée dans la muralla se nomme aujourd’hui Habana Vieja.

Ortiz (vi) signale l’existence d’anciens cabildos havanais intramuros comme :
-le Cabildo Arará Magino, au n°171 de la rue Compostela, face à la rue Conde, fondé en 1691 ;
-le Cabildo Ápapa (cabildo carabalí), rue Bernaza ;
-le Cabildo Ápapa chiquito (cabildo carabalí), rue Egido ;
-le Cabildo Mandinga, rue Habana ;
-le Cabildo Oro (cabildo carabalí), au coin des rues Progreso et Monserrate.
La Havane a compté en tout 20 cabildos carabalí, alors que Santiago n’en comptait que trois, Camagüey quatre et Matanzas un seul.

Le Cabildo Congo Real havanais était, lui, situé rue Florida, dans le quartier de Chávez, extra-muros ; En 1866 est fondé l’important Cabildo Yemayá à Regla, de l’autre côté de la baie. Ce cabildo aura ses propres processions, chaque mois de septembre, dans les rues de Regla, accompagnée par des tambours batá, une tradition qui durera jusqu’en 1961 : le 8 septembre était en effet le jour de la vierge portant le nom de Nuestra Señora de Regla, associée à l’oricha lucumí Yemayá. Dès le début du XIXe siècle, à l’ancien ermitage de Monserrate, situé entre les rues Obispo et O’Reilly, en plein centre de la Vieille Havane, qui sera détruit en 1836 pour être reconstruit extramuros au XVIIIe siècle (Avenida de Italia, à la limite des quartiers de Colón et de Dragones), on accueillait également les cabildos de la ville en procession.

La Havane aurait compté au XIXe siècle, comme nous le verrons plus loin sur la carte éditée par le CIDMUC :
-21 cabildos congos
-20 cabildos carabalí
-8 cabildos lucumí
-7 cabildos arará
-6 cabildos gangá
-6 cabildos mina
-5 cabildos mandinga
-2 sociétés de Tumba Francesa et
-1 cabildo iyesá
Les sociétés dites de Tumba Francesa constituent un cas à part : elles existaient dans les haciendas (souvent des plantations de café) dirigées par des colons Français, arrivés nombreux dès 1800, fuyant la Révolution haïtienne, ayant amené avec eux leurs esclaves. Elles constituaient de facto des cabildos d’esclaves haïtiens. On estime le nombre d’esclaves haïtiens arrivés à Cuba à 30 000.

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Permissivité et interdictions

Les cabildos ont subi au fil du temps de nombreuses interdictions ou autres lois contraignantes, parfois contradictoires, toutes motivées à la fois par une volonté sécuritaire – on craignait les révoltes des esclaves – et par des lois morales, leur activités "dérangeant" les bonnes moeurs ou la religion. Mais les risques qu’on prenait au sein d’un cabildo à enfreindre de telles lois étaient relativement minimes, puisque la plupart du temps, on n’était sanctionné que d’une amende (sauf en cas de récidive). On commença par y interdire les pratiques religieuses africaines, mais puisque la musique était tolérée, comment savoir si elle était rituelle ou simplement festive ?

On interdira ensuite aux cabildos d’afficher tout caractère religieux africain lors de leurs processions : ils ne pourront plus porter en cortège des représentations de divinités ou d’ancêtres. En conséquence, il semble que ce soit d’abord sur l’initiative des esclaves eux-mêmes que ces images religieuses africaines aient été remplacées par des représentations de saints catholiques : en effet, dans plusieurs religions venues d’Afrique, les esclaves associeront leurs divinités et les saints catholiques parce qu’ils leur trouveront d’emblée des points communs ; par exemple, Babalú Ayé (oricha (vii) lucumí) et Saint Lazare on tous deux été suppliciés ; leur corps comporte de nombreuses plaies, et ils sont tous deux accompagnés par un ou des chiens : ils seront donc "naturellement" associés. Ce "syncrétisme" religieux, comme l’a nommé Ortiz, permettra aux esclaves de porter en procession l’image d’un saint, fait approuvé par la morale et le clergé des Blancs, alors qu’en réalité c’est bien leur divinité qui était représentée.

En 1792, le Bando de Buen Gobierno y Policía (proclamation officielle) de La Havane contenait toute une série de lois frappant durement les cabildos : il interdit tout défilé dans les rues, sous peine de prison et de huit jours de travaux d’intérêt public. Il interdit l’association des divinités africaines et des saints catholiques en prohibant la présence d’autels chrétiens au sein des locaux des cabildos. Il interdit également tout rite funéraire dans leurs murs, aucun cadavre ne devant jamais y être porté. On y permettra seulement la danse (et la musique), les dimanches et jours de fête, de dix heures à midi (après les messes catholiques), et de trois heures à huit heures du soir. La vente de nourriture et de boissons y est également désormais interdite : on pourra y cuisiner, mais la nourriture devra être gratuite.

L’Amérique était censée être – au contraire de l’Europe et de ses guerres de religion - une terre de relative liberté du culte. Le gouvernement espagnol de Cuba, sans oser interdire définitivement la pratique des religions africaines, aurait bien aimé qu’elles viennent à disparaître, et que la musique des esclaves ne soit plus que festive et profane. Cette volonté a toujours été présente chez tous les gouvernements cubains, même, dans une moindre mesure, de nos jours, Cuba ayant toujours été gouvernée par des Blancs. On tend aujourd’hui, par exemple, à associer les religions afro-cubaines à un certain "folklore" (viii), et chez les Blancs, qui sont toujours la classe dominante, les religions afro-cubaines sont encore parfois mal vues, malgré les désirs politiques affichés d’unité de la nation et de revendication de la "cubanité" des cultures afro-cubaines, considérées au moins comme faisant partie d’un "patrimoine national".

Toutes ces mesures de répression envers les cabildos au XIXe siècle s’étendirent de la capitale à toute l’île, mais on accorda souvent des dérogations pour le défilé du Día de Reyes et pour la veille de Noël (nochebuena), preuve que les ferventes processions des cabildos étaient déjà en leur temps une chose admise par la morale publique, sinon appréciée par une partie de la population urbaine de Cuba.

Le même Bando de Buen Gobierno de 1792 stipulait également que les cabildos de nación devraient désormais se situer extramuros, en dehors de l’enceinte de la muralla : « attendu que certains cabildos se situent dans des rues habitées par des voisins honorables, qui se plaignent à juste titre de l’incommodité causée par le vacarme de ses instruments (…), d’ici un an à compter de ce jour tous les cabildos devront se situer en dehors des murs de la ville, excepté devant la porte de Tierra » (la porte centrale, appelée plus tard Puerta de la Muralla). Devant cette porte se situeront le Campo de Marte (champ de Mars) large espace ouvert qui deviendra plus tard le parque de la Fraternidad (parc de la Fraternité), et l’ancienne gare, à l’emplacement de laquelle on construira en 1929 le Capitole.

En 1842 on renouvellera la loi : interdiction est faite aux cabildos de se situer intramuros, mais plutôt « dans les maisons se situant en face de la muraille (soit à portée de canon), avec la restriction de ne célébrer des fêtes que le dimanche et les jours fériés ».

Tous les cabildos passent donc à l’ouest de la ville, pour les raisons citées, et pour des raisons de sécurité : en cas d’attaque, les esclaves risquaient de s’allier aux ennemis, nations abolitionnistes pouvant leur promettre l’affranchissement. Au fur et à mesure que la ville d’étendra vers l’ouest, les cabildos s’éloigneront progressivement de la vieille ville.

Si l’on étudie les lieux précis d’origine des principales comparsas havanaises noires, on constate aisément qu’ils sont tous situés dans des quartiers situés au-dehors de l’ancienne muraille : nous avons-là un autre élément qui tend à rapprocher les comparsas des anciens cabildos.

En 1863 commencera la démolition de la muralla, en commençant par la porte de Monserrate, face au quartier de Colón. La muraille au complet n’aura entouré la ville que pendant 123 ans.

Avec le nouveau décret du 19 décembre 1884, les réunions des cabildos et leurs défilés sont définitivement interdits, ce qui n’empêcha pas quelques-uns d’entre eux de se maintenir. Une loi de 1885 contredit cependant le précédent décret en stipulant que (ix) : « la loi de 1884 ne doit s’appliquer qu’aux réunions et aux sorties des cabildos sur la voie publique (…), mais en ce qui concerne les réunions que ces cabildos tiennent dans leurs locaux respectifs, elles pourront continuer à avoir lieu comme toujours ». En 1887, une autre loi stipule que les cabildos devront désormais se conformer aux statuts des associations, et que ceux qui continueront selon leurs anciens statuts ne seront plus autorisés. Le 4 avril 1888 ils sont officiellement dissouts par un nouveau bando.

En 1889, le gouverneur Carlos Rodríguez Batista (x), celui-là même qui persécutera les sociétés abakuá (voir plus loin) changera une nouvelle fois la législation des cabildos, en les obligeant cette fois à adopter un nom catholique, celui d’un saint ou d’une église, et décrétera qu’à la dissolution d’un cabildo ses biens devraient revenir au diocèse catholique (xi).

Après l’indépendance de Cuba, pendant les présidences de Menocal, de Zayas et de Machado, une propagande systématique approuvée par les États-Unis sera menée contre les noirs et les métis, les accusant de sorcellerie, de fétichisme, de vols, de crimes de sang rituels, de viols, etc… afin de préserver les votes de la population blanche pour les partis conservateurs et racistes. La pression raciste des Etats-Unis est aisément compréhensible : les colonies protestantes d’Amériques n’ont jamais concédé aux esclaves des droits tels que ceux qu’ils avaient dans les colonies espagnoles ou portugaises. L’esclave américain n’a jamais eu le droit d’utiliser sa langue natale, ni son nom d’origine, de pratiquer aucun culte africain, ni même d’utiliser un instrument africain, et surtout pas un tambour. Le seul instrument d’origine africaine – en fait un instrument créole – joué par les esclaves américains est le banjo. La répression culturelle américaine a été telle envers leurs esclaves que l’on peut même douter de l’importance des éléments africains dans le jazz américain, malgré l’idée communément admise par les innombrables ouvrages sur le sujet, servant d’une certaine manière à exorciser le passé esclavagiste américain. Ayant la prétention de gouverner Cuba, les Américains vont créer dans l’île un climat anti-africain très répressif : la police fera maintes fois irruption dans tous les endroits où l’on joue du tambour, confisquera les instruments ou en crèvera les peaux, et les quatre premières décennies du XXe siècle vont être les plus dures qu’auront connues Cuba à l’égard des cultures afro-cubaines. Après 1940, cette situation se détendra considérablement.

Pour être tout à fait complets à propos de la ville de La Havane, nous devons préciser que plusieurs nomenclatures ont été utilisées pour les rues, les avenues, et les quartiers eux-mêmes (dont les frontières se superposent parfois), selon qu’on était à l’époque coloniale (1519-1899), à l’époque républicaine (1900-1959) ou à l’époque contemporaine (de 1959 à aujourd’hui). Les noms des rues et des quartiers ont changé, mais on continue souvent à utiliser les anciens noms, d’où une certaine confusion.

Aujourd’hui, La Havane est une province à part entière – la Provincia Ciudad Habana – à ne pas confondre avec la Province de La Havane, plus large. La ville est découpée en Municipios, eux-mêmes découpés en Repartos ou en Consejos Populares. Les limites historiques des quartiers ont quelque peu été modifiées, et les deux qui nous intéressent particulièrement pour situer l’origine des comparsas, soit : La Habana Vieja et Centro Habana, sont découpés en Consejos Populares. Les limites de ces derniers ne correspondent pas non plus tout à fait aux frontières des anciens quartiers ou barrios.

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Les Cabildos dans le reste de l’île

Le document ci-dessus constitue un outil synthétique d’une grande valeur quant au recensement des cabildos, des sociétés de couleur, des casa-templos des différents cultes afro-cubains, ainsi que des palenques dans l’histoire de Cuba. Les palenques étaient des regroupements ruraux d’esclaves, qui recréaient des villages autonomes, dans les zones montagneuses. Constitués au départ d’esclaves marrons en fuite (cimarrones), et/ou d’esclaves dont on tolérait la présence, ces palenques qui organisaient eux-mêmes leur défense et possédaient des armes à feu, furent parfois attaqués par les autorités coloniales, mais rarement soumis. Ils furent tolérés tant qu’ils ne constituaient pas un danger pour les Blancs, et souvent intégrés dans la légalité. Le palenque de El Frijol, dans la région de Santiago, compta 300 habitants. Ici on dénombre en tout 121 palenques dans toute l’histoire de Cuba.

Selon cette carte, au XIXe siècle La Havane a compté, nous l’avons dit plus haut, 76 cabildos de nación. Dans le reste de sa province on comptait deux cabildos lucumí, et un cabildo congo. On constate également que les casas-templos yoruba de santería sont aujourd’hui présents dans toute l’île.

Matanzas et sa province comptaient, eux, 42 cabildos dont : 19 cabildos lucumí (bien plus qu’à La Havane), 6 cabildos congos, 5 cabildos gangá, 4 cabildos arará, 2 cabildos mandinga, 2 cabildos mina, 2 sociétés de Tumba Francesa, 1 cabildo iyesá et 1 cabildo carabalí. En 1828 le très important cabildo lucumí Santa Bárbara y sera fondé. Le tribunal de Matanzas recensera en 1878 trente cabildos dans la ville, dont seulement quatre ont survécu jusqu’à nos jours (xii) :

-un cabildo lucumí : le Cabildo Santa Teresa de Jesús ;
-un cabildo iyesá moddú : le Cabildo San Juan Bautista ;
-un cabildo arará : le Cabildo Espíritu Santo ;
-un cabildo carabalí bríkamo : le Cabildo Niño Jesús. Ce dernier cessa son activité en 1970, alors que les autres sont toujours actifs.

Deux types très différents de cabildos existaient à Matanzas : ceux des cinq nations congos, qui entretenaient des relations entre eux, et ceux des autres nations qui restaient indépendants les uns des autres.

La province de Santiago, elle, compta 13 cabildos dont : 3 cabildos carabalí, 3 cabildos arará, 3 sociétés de Tumba Francesa, 2 cabildos congos, 1 cabildo lucumí et 1 cabildo mina.

Dans les 11 autres provinces, le nombre total de cabildos du XIXe siècle fut de 46, dont 15 cabildos congos et 9 cabildos lucumí. De plus (voir le tableau en bas à droite) le document recense 17 cabildos toujours en activité de nos jours, dont un seul dans la province de La Havane (à Quiebra Hacha).

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La fin progressive des cabildos

Les cabildos se transformeront petit à petit, ou bien en prenant une tournure laïque, devenant :

-soit des sociétés profanes, sociedades de color, de negros ou de negros y mulatos, sur le modèle des sociedades de instrucción y recreo de pardos y morenos des métis ;
-soit des comparsas ;

ou encore, en conservant un caractère religieux, devenant :

-soit des casas-templos lucumí ou des templos congos, nées d’initiatives religieuses privées ;
-soit d’autres types de sociétés religieuses afro-cubaines, abakuá, arará, spiritistes ou congo, subissant les persécutions des différents gouvernements cubains, jusqu’en 1940, période où fut votée une nouvelle constitution instaurant la liberté officielle des cultes, ce qui ne veut pas dire que les persécutions cessèrent complètement pour autant.


Selon Ortiz (xiii), en 1909, étaient consignées dans le registre des associations du gouvernement provincial de La Havane la trentaine de sociétés suivantes, transfuges déguisés ou non des anciens cabildos :

-La Sociedad de Socorros Mutuos, Instrucción y Recreo, del Centro de Cocineros y Resposteros Nuestra Señora de las Mercedes (société de secours mutuel, d’intruction et de divertissement du centre de cuisiniers et pâtissiers Notre-Dame des Mercis - sic) ;
-La Sociedad de Socorros Mutuos Nuestra Señora de la Caridad del Cobre, à Bejucal ;
-La Sociedad de Socorros Mutuos de Personas de Color Nuestra Señora de Regla, à Bauta (à l’ouest de La Havane);
-La Sociedad de Socorros Mutuos Nuestra Señora de las Mercedes, à Ceiba del Agua (au sud-ouest de La Havane) ;
-La Sociedad de Socorros Mutuos San diego de Alcalá, soit l’ancien Cabildo Carabalí Acocuá ;
-La Unión de los Hijos de la Nación Arará Cuévano, Sociedad de Beneficencia y Socorros Mutuos ; dont le local était situé au n°70 de la rue Antón Recio, dans le quartier de Chávez, société dissoute en 1895 faute de membres ;
-La société San Cayetano, Sociedad de Socorros Mutuos de Personas de Color ;
-Les Congos Mambona, bajo la direción de Nuestra Señora de Regla, Cabildo Africano, Socorros Mutuos ;
-Les Congos Masinga, Sociedad de Socorros Mutuos bajo la advocación de Nuestra Señora de Monserrate ;
-La société des Arará Majino y sus descendientes, Sociedad de Socorros Mutuos bajo la advocación del Espíritu Santo, qui était située au n°276 de la rue San Nicolás, dans le quartier de Dragones, et était en fait l’ancien Cabildo Arará Magino.
-Le Cabildo de Congos Reales, Sociedad de Socorros Mutuos, bajo la advocación del Santo Cristo del Buen Viaje ;
-Le Cabildo Congo Mumbala, Sociedad de Socorros Mutuos ;
-Le Cabildo Africano Lucumí, Sociedad de Socorros Mutuos bajo de la advocación de Santa Bárbara, qui fut réorganisé en association en 1891, et se situait au n°191 de la rue Jesús Peregrino (à deux rues du quartier de Cayo Hueso, au sud), puis dans les années 1910 au n°302 de la rue San Nicolás, dans le quartier de Dragones ;
-Les Pobres de San Lázaro, Sociedad de Socorros Mutuos ;
-La Evolución, Sociedad de Socorros Mutuos de la Nación Sabalú, africana, bajo la advocación del Espíritu Santo, qui était une société de noirs arará ;
-La Caridad, Sociedad de Socorros Mutuos de la Nación Congo Mobangué , bajo la advocación de Nuestra Señora de la Caridad del Cobre ;
-La Asociación Africana, Antiguo Cabildo de Congos Reales, bajo la advocación de Nuestra Señora de la Soledad ;
-La Sociedad de Socorros Mutuos del Antiguo Cabildo de la Nación Carabalí ;
-La San Cayetano Minas Popó Costa de Oro, Sociedad de Instrucción, Recreo y Socorros Mutuos.
-La Sociedad de Socorros Mutuos del Cabildo Carabalí Isuamo Isiegue de Oro, qui était située rue Monserrate, soit à la limite entre La Habana Vieja et le quartier de Jesús María, tout près de l’ancienne muralla ;
-La Asociación Cabildo Rey Mago San Melchor, Sociedad de Socorro Mutuo Descendientes del Santo Rey Melchor (« descendants du Saint Roi Mâge Melchior ») qui était formée par les gens de l’ancien Cabildo Congo Real, située au n° 46 de la rue Florida, dans le quartier de Chávez ;
-La Sociedad Arará Dajomé qui se réorganisa en 1889 ;
-La société Cabildo Zabalino (probablement un ancien cabildo arará sabalú) ;
-La société Ajícario ;
-La société du Cabildo Cuatro Ojos (société arará) ;
-La société Bríkamo San José, qui se situait au 149 de la rue Maloja, dans l’actuel Cerro ;
-La Asociación Unión Africana, qui se transforma en 1895 en la Aurora de la Esperanza ;

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Les Cabildos carabalí et la société « secrète » abakuá

La Société Secrète Abakuá (qui n’a aujourd’hui plus grand-chose de secret) est un cas unique de transplantation d’une société à masques africaine dans la Caraïbe (xiv). Originaire de la zone côtière entre le Nigeria et le Cameroun, elle ne se substitue pas (et ne se superpose pas non plus) aux cabildos carabalís. La première "loge" de la société abakuá fut fondée à Regla en 1836. Elle parraina à son tour d’autres loges (ou potencias, ou juegos), qui se multiplieront rapidement par la suite.

Les sociétés abakuá ont leurs propres défilés rituels, quand il s’agit de sortir de leur temple pour aller en procession à la rivière, ou encore d’enterrer l’un des leurs. Leurs tambours, leurs chants et leurs masques sortent alors dans les rues. On peut facilement imaginer que lors du Día de Reyes les processions des cabildos carabalí avaient des points communs avec les processions abakuá.

À La Havane existaient au milieu du XVIIIe siècle cinq cabildos carabalí, selon Ivor Miller (xv) d’après Leví Marrero (1980). Nous avons vu dans le document précédent que dans l’histoire de La Havane on en dénombrera en tout vingt (xvi).

Les abakuá, ou péjorativement « ñañigos », obéissent dans leur société à des règles strictes de solidarité entre initiés qui peuvent se situer pour eux au-dessus de la justice cubaine. C’est ainsi qu’on leur attribuera nombre de crimes rituels ou de vengeances, alors que bien souvent quand il y eût mort d’homme dans l’histoire de leur société il ne s’agissait que de rivalités entre Noirs et Blancs, au sein-même de leur propre société. En 1857, en effet, Andrés Facundo de los Dolores Petit, dignitaire abakuá, a « vendu le secret » en paraînant une première société abakuá de Blancs, un certain nombre de jeunes bourgeois havanais désirant s’initier, le prestige des abakuá était alors considérable. Certains n’hésitent pas à comparer cette société secrète à une "franc-maçonnerie à l’africaine" (xvii). Dès lors, dans la seconde moitié du XIXe siècle, un phénomène raciste opposera potencias blanches et potencias noires, engendrant de nombreuses rixes dont certaines dégénérèrent tragiquement.

Il y eut dans toute l’île de très nombreux cabildos carabalí, tels les: Cabildo Ápapa, Cabildo Ápapa Chiquito, Cabildo Carabalí Acocuá, Cabildo de Nación Carabalí Brikamo, Cabildo Brikamo Carabalí Ápapa Efí, Cabildo Abakuá Efor, Cabildo Carabalí Isua, Cabildo Carabalí Isuamo de Oro, Cabildo Carabalí Isuama Ápapa, Cabildo Carabalí Isuama Bogri Abata, Cabildo Carabalí Ungrí, Cabildo Carabalí Abalo, Cabildo Carabalí Ibo, Cabildo Carabalí Ingré, Cabildo Carabalí Agro, Cabildo Carabalí Bogre, Cabildo Carabalí Ekunaso, Cabildo Carabalí Elugo, Cabildo Carabalí Ibi, Cabildo Carabalí Ibo, Cabildo Carabalí Induri, Cabildo Carabalí Isikuato, Cabildo Carabalí Isike, Cabildo Carabalí Singrabe, Cabildo Carabalí Ososo, Cabildo Carabalí Ososo Omuna, Cabildo Carabalí Ugu, etc, tous situés dans différentes provinces de Cuba.

Dans la région orientale de Cuba, la présence carabalí est également notable :
1° à Santiago de Cuba, à Guantánamo et sur la langue côtière nommée El Solar de la Prieta : avec le Cabildo Carabalí Isuama, le Cabildo Carabalí de Alto Songo, le Cabildo Carabalí Olugo, le Cabildo Carabalí de Guantánamo. De ces Cabildos naissent les comparsas carabalís du même nom, qui « sortent » lors du carnaval de Santiago.
2° à Santiago encore, où il y eût également une comparsa nommée Los Abacuá.
3° à Camagüey, où il existait un Cabildo carabalí comme le note Fernando Ortiz, dont les manifestations culturelles n’ont apparemment pas laissé de traces.

La société secrète abakuá n’est pas seulement une religion, mais également une organisation touchant à de nombreux domaines autres que ceux purement religieux. Rapidement accessibles aux Africains de toutes origines (esclaves ou descendants d’esclaves), puis aux créoles et aux blancs, elle a proliféré, constituant rapidement un contre-pouvoir en lutte avec le pouvoir colonial espagnol, puis un certain pouvoir politique dans la Cuba indépendante du début du XXe siècle. De toutes les religions afro-cubaines, la religion abakuá est celle qui s’est la première ouverte aux blancs. Pendant très longtemps la culture abakuá est restée inaccessible car protégée par l’interdiction de la révélation des secrets aux non-initiés, puis, au fil des décennies, les mentalités ayant évolué, elle s’est d’elle-même ouverte au monde extérieur. Elle n’a aujourd’hui plus rien de secret, même si la divulgation de ses plus fameux secrets est répréhensible d’après ses lois internes. Les rites abakuá sont complexes, et chaque potencia est composé d’un grand nombre d’initiés parmi lesquels des dignitaires tels que : Iyambá, Mokongo, Isué, Isunekué, Empegó, Ekueñón, Enkríkamo, Mosongo, Abasongo, Enkóboro, Eribangando, Enkanima, Nasakó et Moruá Yuansá, pour ne citer que les quatorze principaux d’entre eux.

La première société (ou potencia, ou juego) abakuá de Cuba a été fondée par les esclaves d’un Cabildo Ápapa Chiquito (xviii) de Regla en 1836, sous le nom de Efik-Butón ou Efik-Ebutón, potencia aujourd’hui disparue. En 1862, une première société abakuá s’est établie dans la ville portuaire de Matanzas, puis une autre fut créée en 1927 dans le petit port de Cárdenas, à quelques kilomètres à l’est de Matanzas. Des lois internes à la Société limiteront la propagation de celle-ci à ces trois seules villes, malgré des tentatives avortées dans d’autres villes cubaines.

L’état colonial a voulu supprimer l’existence des potencias abakuá pour plusieurs raisons:
1° Il s’agissait de "sociétés occultes", sortant du cadre légal du cabildo tel qu’il avait été instauré par l’Espagne, et les abakuá ont de tout temps eu une réputation sulfureuse, justifiée ou non ;
2° La mentalité ethnocentrique des Blancs était très ancrée, et les Noirs, sortant à peine de l’esclavage (aboli à Cuba en 1880) ne pouvaient – dans l’esprit des Blancs - que pratiquer des cultes « primitifs et barbares », assimilés à de la « sorcellerie » forcément maléfique, d’un autre temps, qu’on ne pouvait imaginer tolérer dans une société catholique bien pensante, qui se voulait "civilisée" et "moderne".
3° On craignait énormément les rivalités, voire les rixes entre potencias (noires et blanches) qui dégénéraient en batailles rangées et dans lesquelles les abakuá s’entretuaient parfois.
4° On redoutait, à juste titre, que les abakuá ne conspirent contre l’Espagne, et ne fomentent une rébellion contagieuse chez les noirs comme chez les blancs, les potencias blanches regorgeant de bourgeois créoles indépendantistes.
« En 1990, il existait à Cuba un total de 89 potencias abakuá (xix), réparties ainsi:
-51 à La Havane (dont 22 à Regla, 14 à Marianao, 9 à Centro Habana et 6 à Guanabacoa)
-33 à Matanzas
-5 à Cárdenas »

« Entre 1882 et 1940 il y a eu plus de 100 potencias à La Havane, 20 à Matanzas, et 10 à Regla et Guanabacoa (xx)». Ce chiffre est contesté par notre carte du CIDMUC, qui n’en recense que 79 dans l’histoire à La Havane. Lino Arturo Neira Betancourt (xxi) précise que « même si les chiffres varient constamment, au début de l’année 2007 les statistiques officielles du Registre des Associations de Cuba recensent 153 potencias dans l’île, composées de 20 842 membres.

Les potencias abakuá se fondèrent essentiellement dans les zones portuaires ou industrielles, où il y avait plus de noirs affranchis qu’ailleurs. Les premiers abakuá sont donc des dockers, des ouvriers travaillant sur les marchés, sur les chantiers de construction ou dans les usines.

Les cérémonies abakuá sont basées principalement sur le culte des ancêtres, dont les initiés tombent en transe. Ces ancêtres, une fois revenus dans notre monde, et revêtus d’un costume spécifique, portent le nom d’Íreme ou Diablito. On trouve presque systématiquement les masques pointus caractéristiques des Íremes abakuá dans toutes les gravures et autres représentations graphiques du Día de Reyes à La Havane.

Il est intéressant, pour leurs similitudes, de comparer les masques abakuá et les capirotes utilisés en Espagne pendant les processions de la Semaine Sainte, ou encore de ceux des Chias du Santo Oficio qui accompagnaient les processions de la Sainte Inquisition : ils portent des vêtements de cérémonie, ils sont pointus, ils tiennent à la main un bâton : autant de points communs entre deux types de manifestations religieuses noires et blanches.

D’autres masques de carnaval espagnols peuvent être eux-aussi comparés aux masques africains, tels ceux de Lanz, en Navarre, déjà évoqués plus haut, ou encore ceux des Zafarrones, dans les provinces de León, ou des Pollos de Moya.

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De l’importance des Abakuá dans les orchestres de carnaval havanais

Dans son livre récent sur le phénomène abakuá intitulé The Voice of the Leopard, le chercheur américain Ivor Miller mentionne un entretien qu’il a eu avec Mercedes Herrera, directrice de la comparsa Los Marqueses, dont le père Víctor Herrera Rodríguez était fondateur et directeur de ces mêmes Marqueses et dignitaire abakuá, à propose des directeurs de comparsas :

« C’est ainsi, parce que ces gens sont respectés dans leur quartier, ils ne sont pas faibles, parce que pour organiser une comparsa il faut avoir la main ferme. Il faut que ce soit des gens que tout le monde respecte afin d’éviter les problèmes dans la comparsa. Sans cela ce serait la débacle. La comparsa est concernée par la confrérie (abakuá) et dirigée par des gens responsable et respectueux. Les directeurs de comparsa étaient unis comme des frères, comme Pedro Lagrimita de la comparsa La Jardinera (membre de la potencia Ibondá Efó), Miguel Chapottín des Dandys de Belén (dignitaire de la potencia Ikanfioro), Arturo de Las Bolleras (membre de la potencia Usagaré Sanguírimoto Efó), Santos Ramírez de El Alacrán (Iyambá de la même potencia Sanguírimoto Efó), Nolasco de la comparsa Marahá de La India (autre membre de la potencia Usagaré Sanguírimoto Efó). Ces hommes sont connus dans La Havane, et ceux qui rejoignent leurs comparsas savent qu’ils doivent se comporter dignement. Parce que quand mon père disait à quelqu’un : va t’en !, celui-là ne revenait pas. Presque tous les directeurs étaient abakuá ».

Ivor Miller ajoute encore que « dans la comparsa Las Bolleras, le rythme du tambour salidor est influencé par celui du tambour obi-apá abakuá », et que le rythme du Mozambique, importante variante de la conga havanaise, a été inventé par Pedro Izquierdo Padrón, plus connu comme Pello El Afrokán, membre de la potencia Efó Kondó Endibo Makaró Mofé.

La comparsa Los Marqueses de Atarés a été à sa fondation (en 1935) organisée par les abakuá du quartier, d’ailleurs au début de 1938 se fondera à Atarés l’importante potencia Isún Efó.

Lors du Carnaval de La Havane en 2003 on a vu défiler un groupe de musique abakuá nommé Efí Yaguaremo. Il s’agit non pas d’une potencia abakuá, mais d’un groupe officiel de musique abakuá de concert, filiale du Teatro nacional de Cuba. Ce groupe a été fondé et dirigé par Victor Herrera, fondateur et directeur de Los Marqueses.

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Le Día de Reyes

Le jour spécifique des Rois-Mages, les cabildos noirs défilaient dans la vieille Havane et allaient porter leurs voeux et féliciter le Gouverneur de l’île, marquant ainsi leur soumission, et recevant en récompense les étrennes ou aguinaldo. En 1573 on trouve la trace du premier Día de Los Santos Reyes à Cuba. Il n’est pas certain que les cabildos aient été autorisés à y défiler avant la seconde décade du XIXe siècle. Nous avons déjà cité l’auteur italien Francesco Giamelli, qui témoigne d’un défilé costumé de Noirs « le dimanche 9 février 1698, à La Havane ». Ce serait en 1764 qu’aurait eu lieu la première salutation à la Capitainerie Générale à La Havane. En 1823, un document atteste de l’autorisation donnée par le Gouverneur Don Dionisio Vives aux cabildos africains de défiler dans la ville. Ortiz nous dit que cette tradition durera jusqu’en 1880 (xxii). Son œuvre réunit des témoignages décrivant précisément ce jour de fête qui représentait un jour de liberté (relative) pour les esclaves, et en tout cas pour eux un jour de fête chômé. Le défilé à La Havane prenait des proportions considérables (rappelons qu’en 1841 on a recensé à La Havane 388 000 esclaves). « Les tambours sonnaient dès l’aube. Les esclaves se réunissaient dans les campagnes proches et se dirigeaient vers la ville, se regroupant d’abord dans leurs différents cabildos. Les drapeaux portant les emblèmes de chaque cabildo flottaient au-dessus de la foule des esclaves (xxiii). » La richesse des costumes était surprenante, d’autant plus qu’il fallait aux esclaves dépenser des sommes considérables pour les tissus, les plumes, les ornements, les paillettes, les chapeaux, etc… « Les tirelires passaient de mains en mains pour recueillir l’aguinaldo. Les cencerros (cloches), clochettes, tambours, fotutos (conques marines), triangles, les énormes marugas accompagnaient les vociférations et assourdissaient tout autre bruit. À midi, la fête arrivait à son apogée : dans les rues Mercader, Obispo et O’Reilly c’était une procession ininterrompue de diablitos. Tous se dirigaient à la Plaza de Armas (Place d’Armes). Rapidement la foule remplissait le lieu et tentait à grand peine d’occuper les côtés du palais du Gouverneur (xxiv)». En 1862, les festivités du Día de Los Reyes n’auront pas lieu, annulées par les autorités. Le palais de la Capitainerie générale, aujourd’hui Musée de la ville de La Havane, possède une façade peu imposante par rapport à d’autres édifices, car elle a été modernisée, qui lui donne l’aspect d’une simple vaste demeure coloniale. Ce n’est qu’en passant sous ses arcades ou en pénétrant dans sa cour intérieure qu’on peut s’apercevoir de sa magnificence.

« Les spectateurs envahissaient les balcons, les trottoirs, montaient sur les bases des colonnes, sur les fenêtres (…). Les cabildos entraient chacun à leur tour dans la cour du palais, dont les voûtes résonnaient pendant des heures au son des tambours, des chants sauvages et des vivas de la foule des Africains. Pendant que les danseurs exécutaient leurs talentueuses prestations, le capitán de chaque cabildo, le bicorne sous le bras, la poitrine barrée par un large ruban en bandoulière ; l’abanderado (porte-drapeau), sa bannière sur l’épaule, et le cajero (caissier), avec sa grande tirelire de métal, montaient les escaliers et recevaient au moins une demi once d’or en guise d’aguinaldo (xxv)».

« Le Palais se montrait ce jour-là très généreux : par les fenêtres on jetait des cigares, des pièces d’un demi-real et parfois des pièces d’un escudo, que des centaines de mains se disputaient avidement. Les vieilles Noires étaient celles qui agitaient avec plus de force leurs marugas, tenues à bout de bras, en priant Dieu qu’il préserve la santé de l’eselentísimo señó generá. Tous sortaient ensuite du palais pour laisser place à d’autres, et, défilant en ordre parfait, les Congos et les Lucumí, avec leurs grands couvre-chefs à plumes, leurs chemises à rayures bleues et leurs pantalons de percaline rouge ; les Arará avec leurs joues pleines de scarifications, leurs colliers de coquillages, de dents de chien et de caïman, de perles d’os et de verre et leurs pagnes de fibres végétales ; les Mandingas, dans leurs luxueux costumes, leurs larges pantalons, leurs courts gilets et leurs turbans de soie bleue ou rose, et tant d’autres enfin (…). D’autres Africains et des Créoles, au lieu d’adopter des costumes africains, s’habillaient comme des personnages parisiens : l’élégance consistait en l’éxagération de la mode (…). D’autres se déguisaient en minstrels (xxvi). Beaucoup portaient une effigie de la Virgen de Regla ou de la Virgen del Cobre, dans des vitrines portatives (…). Dans les quartiers excentrés et les rues moins fréquentées défilaient les Ñañigos, avec leurs masques pointus, un peu à la manière de ceux du Santo Oficio (xxvii) (…). Il fallait voir avec quel féroce enthousiasme les foules du petit peuple suivaient ces masques (…). À deux heures de l’après-midi la police, représentée par les celadores et les salvaguardias, devait s’assurer que la foule avait quitté la vieille ville, et avait regagné les faubourgs au-delà de la muralla (xxviii) ».

Ortiz cite encore d’autres témoignages : « le Día de Reyes (xxix) tous les individus "de couleur" - nom que nous appliquons à tous ceux qui ne sont pas blancs - sont autorisés à demander leur aguinaldo, aussi bien individuellement qu’en groupe de quatre à six personnes, ou encore en groupe plus nombreux, qu’ils appellent tangos, avec leurs tambourins, leurs fotutos (xxx) et leurs chants "diaboliques", qui ont donné lieu sans aucun doute à ce qu’on en vienne à qualifier de diablitos ceux qui les chantent pour parvenir à leurs fins. Les esclaves pardos y morenos (nègres et mulâtres), dont quelques-uns libres, plus dignes, contremaîtres du port ou chefs de groupe (de cabildos), vendeurs de journaux, revêtus de casaques, portant de longues perruques ou bombas, des broches, des boutons de manchette en or, des montres, des orchidées et des gants de coton, tenant à la main des décimas (couplets à réciter) qui leur ont coûté une ou deux pesetas, saluant tous les messieurs qu’ils croisent, qu’ils les connaissent ou non, et toutes les dames qui en général s’enferment pour se protéger des impertinences, et se laissent voir seulement aux fenêtres ou aux balcons, pour se divertir des mamarrachos, de leurs sauts, de leurs danses et de leurs courses ».


Dessin copiant partiellement la peinture de Landaluze.
source : guije.com

« Avec leurs décimas ils gagnent quelques reales (…). Les femmes noires ou mulâtres sont des plus élégantes (…), par groupe de quatre ou six, avec leurs marugas, leurs güiros et leurs sonnailles, chantant a capella des mélodies exaspérantes de monotonie, qui pénètre les maisons les plus retirées (…). Les acteurs de ces scènes bigarrées, avec leurs chants et leurs danses dans lesquelles jamais n’intervient le sexe faible, reçoivent l’approbation générale, et dans beaucoup de maisons on leur permet d’entrer pour danser dans la cour ou dans la salle à manger, pour une dizaine de minutes, en échange d’un real ou d’une peseta qu’ils se partageront ensuite, ou qu’ils gaspilleront pour acheter aux vendeurs ambulants une quelconque confiserie ou un gâteau (…). Les tangos ou cuadrillas (ensembles) sont les plus terribles, pour leur vacarme, pour les sauts et les assauts des diablitos, obstruant les trottoirs et empêchant les gens de passer avec leurs instruments et leurs troupes (xxxi)».

Les nombreux témoignages que cite Ortiz qui décrivent le Día de Reyes sont tous emprunts de dégoût et n’hésitent pas à qualifier les traditions des cabildos de la plus horrible des manières : les Noirs envahissent un jour par an la vieille ville, souillant de leur présence proscrite le reste de l’année les beaux quartiers havanais, fleuron de la société civilisée. Mais au-delà de ces considérations racistes, de mise au XIXe siècle chez les membres de la société blanche puritaine, on ne peut s’empêcher de deviner chez les auteurs de ces écrits une certaine admiration, sinon l’impératif désir de dire combien ils étaient impressionnés par la ferveur imposante des processions, par leur nombre, par leur diversité, par le luxe des costumes, par l’effort collectif de tous les esclaves et le mal qu’ils se donnaient pour réaliser leurs parades, eux qui étaient démunis de tout moyens : d’argent pour financer les costumes, de temps pour les réaliser, etc… Le défilé des cabildos était déjà en soi une compétition avec à la clé une récompense, puisque plus la danse et plus les costumes plaisaient, et plus on récoltait d’argent pour le cabildo, qui restait, ne l’oublions pas, non-seulement une micro-société au sein de laquelle les esclaves recréaient leurs modes de vie, mais également un important système d’entraide et par conséquent le seul moyen légal de résoudre des problèmes insurmontables individuellement.
Le Día de Reyes se célébrait partout dans l’île, dans chaque ville de relative importance, mais sans atteindre le gigantisme que cette célébration atteignait dans la capitale, comme à Güines où trois cabildos défilèrent en 1844.

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Cabildos et mouvements révolutionnaires ou indépendantistes

Il est certain que l’existence des cabildos était devenue dangereuse pour le maintien de l’état colonial espagnol à Cuba. La Révolution française de 1789 et sa déclaration de droits de l’homme conduira à une première abolition de l’esclavage en 1794. Dans le pays voisin de Cuba, la Révolution haïtienne fut initiée par une cérémonie vaudou au Bois Caïman en 1791. À Cuba en 1811 on déjouera la Conspiration d’Aponte, qui devait conduire à une révolution esclave d’envergure, dans laquelle plusieurs cabildos étaient impliqués. Elle-même avait été précédée d’une autre conspiration abolitionniste déjouée en 1795 à Bayamó conduite par Nicolás Morales. En 1844 (xxxii) de nombreuses révoltes d’esclaves eurent lieu, que la société blanche interpréta comme un grand complot, appelé « la conspiración de la Escalera », qui généra des emprisonnements, des déportations et des éxécutions par milliers. Cette année 1844 sera connue dans l’histoire de Cuba comme el año del cuero (l’année du fouet).

Les potencias abakuá ont été interdites par l’Etat espagnol colonial au milieu du XIXe siècle : elles ne purent continuer à célébrer leurs rites que clandestinement. En 1889, le Gouverneur civil de La Havane, Carlos Rodríguez Batista (xxxiii), a entamé une véritable persécution des potencias, qu’elles soient noires ou blanches. On pensait au gouvernement que les cabildos survivants et que la société abakuá avaient forcément des relations, considérées comme liens coupables.

La présence d’esclaves dans l’armée indépendantiste mambí et le fait que certains héros de la révolution soient liés aux religions afro-cubaines a certainement participé à la dissolution des cabildos en 1888. Quintín Banderas, leader révolutionnaire, était Tata Nkisi (prêtre de la religion congo). Les esclaves revendiquant leur émancipation adhérèrent tout naturellement aux mouvements révolutionnaires pour pouvoir enfin lutter efficacement contre l’état esclavagiste espagnol.

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Masques et personnages caractéristiques des carnavals anciens

Il semble que le terme de diablito s’appliquait dans les temps anciens à tous les personnages masqués africains qui défilaient le Día de Reyes. Parmi ceux-ci la Culona (« le gros-cul »), vêtue d’un très large pagne de fibres végétales et de cornes, masque d’origine congo.

Ortiz signale encore l’existence dans le passé de deux autres sociétés à masques africaines lucumí ou nago : à Matanzas auraient existé des masques Oro et Geledé. Un masque congo, semblable à ceux des Íremes abakuá, avec un capuchon et des clochettes cousues à la ceinture, mais revêtu de peau de chat (à défaut de peau de léopard).

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Comparsas de Cocoriocos, Peludos, Mamarrachos, Negros Curros et Mojigangas

Les différents masques que nous allons évoquer ici appartiennent à des comparsas n’ayant pas ou plus d’autre raisons d’être que de festoyer dans les rues en groupe de manière excentrique. Nous sommes-là dans une pratique commune à toutes les cultures présentes à Cuba, noires, blanches ou asiatiques, n’ayant plus ni chorégraphies, ni farolas, ni chars, ni thématique précise, ni dimension rituelle.


C
ostume ancien, Peludo.
source : Picasaweb, Mercedes

En 1622, lors de la procession du Corpus Cristi à La Havane, Ortiz signale la présence d’une danse des singes, et donc d’une comparsa où tous les membres étaient déguisés en animaux. Dans les villes limitrophes de La Havane (Guanabacoa, Regla et Marianao), et dans celles de Matanzas et de Cárdenas, signale-t-il encore, des comparsas de mamarrachos et de peludos défilaient, composés de personnages selváticos (sylvestres, de la nature sauvage) censés incarner les esprits d’ancêtres de la forêt. Les Cocoriocos, ou Cocoricamos, dont on retrouve la référence dans les dianes onomatopéiques de certaines rumbas columbias (« cocorioco-o, cocorioca… »), étaient de la même manière des personnages censés représenter différents animaux sauvages : bêtes à cornes, caïmans, chiens, chèvres, etc… Kokorioko est le nom qu’on trouve dans un patakí lucumí (légende associée à la divination), où il est dépeint comme « un fils de roi hautain et imbu de sa personne, détesté de tous » (xxxiv).

Kokorioko serait le cri du coq en langue dholuo, parlée en Afrique du centre-est, notamment en Ouganda : il aurait ainsi une connotation congo, plus que yoruba. D’après Tony Evora, « Kokorioko est un terme qui désigne un esprit effrayant de la religion abakuá » (xxxv). Le mot cocorícamo serait passé dans le langage courant à Cuba, prenant le sens de « un je-ne-sais-quoi » , ou de « terrible, puissant », ou bien encore, un kokorícamo serait « un être horrible, extrêmement laid, effrayant ».

Le Mbaka ou Enano (Nain) est probablement d’origine congo lui aussi et son costume est constitué d’un énorme sac renversé où une tête est dessinée. Un arceau métallique ou un cercle de tonneau est fixé au bas du costume pour le maintenir en place. Des bras postiches sont cousus à l’intérieur, qui traînent littéralement au sol. On faisait porter ce masque à des enfants ou à des personnes de petite taille. On signale également la présence de masques traditionnels d’enanos dans le carnaval espagnol ancien.

Des comparsas de 80 à 100 personnages, nous dit Ortiz, ainsi grimés déambulaient sur deux files, sur chaque trottoir des rues, marquant rythmiquement une pause au son d’un sartén (poêle à frire). Le chef de la comparsa était le Jíbaro (un indien "sauvage jivaro", nom que l’on donne également aux paysans à Porto Rico), le torse nu, le visage peint en rouge et les yeux entourés d’auréoles blanches, une longue plume sur la tête. Sur un cri du Jíbaro tous les cocoricamos rompaient les rangs, s’agitant de tous côtés en danses frénétiques. Les membres de ces comparsas d’un genre unique pouvaient être des ñañigos, noirs, blancs ou mulâtres, et il n’était pas rares que deux de ces comparsas s’affrontent lors de rixes, surtout quand l’un des cocoricamos sortait de son quartier et en rencontrait d’autres appartenant à un quartier voisin. Avant de sortir dans la rue, ces comparsas devaient obtenir une autorisation des autorités locales.

Les Mamarrachos sont, littéralement, des "personnes mal vêtues", des "vagabonds". Le mot espagnol a également le sens de : imbécile, fantoche, polichinelle. On utilisera ce terme aussi bien pour qualifier une mauvaise peinture – une "croûte", ou un mauvais film – un "navet".

La Mojiganga - littéralement mascarade - serait un terme que les Portugais auraient ramené du Congo au XVe siècle, et qui serait passé dans la langue espagnole. Il désigne n’importe quel déguisement de carnaval, ou ensemble de gens déguisés. Il rappelle par sa consonance les ngangas congos, et aurait à Cuba, d’après Ortiz, désigné surtout des masques ou des "idoles" congos.

Conga de cabaret avec Peludos.
Source: youtube

Le Peludo, ou Peluo, est un costume simiesque, dans lequel le personnage est entièrement recouvert de fibres ou de poils, s’agitant de temps à autre de manière frénétique. On ne retrouve guère de tels personnages anciens, cocoriocos, peluos, et mamarrachos que dans les prestations du Conjunto Folklórico Nacional de Cuba, qui s’attache à faire revivre le plus fidèlement possible des traditions disparues (à condition qu’elles soient esthétiques), ou dans certaines initiatives privées à caractère social.

Ortiz signale encore « une comparsa de mamarrachos appelée Las Auras à Santiago de Cuba, dont les membres s’habillaient de noir et coiffaient un capuchon ou des foulards rouges, imitant les grands rapaces connus à Cuba sous le nom de Auras Tiñosas ou zopilotes » (xxxvi).

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Coros de Clave et Comparsas de Negros Curros

Les Coros de Clave, groupes associatifs de quartiers antécédents aux Coros de Guaguancó, affiliés au genre de la rumba, pratiquaient également le défilé et les chants de puya, envers les Coros de Clave concurrents. Beaucoup de Coros de Guaguancó postulèrent pour leur participation au Carnaval.

Les comparsas de Negros Curros, autre type de comparsa simple, tentaient de faire revivre les Negros Curros del Manglar, esclaves venus d’Andalousie dans les tout premiers temps de l’esclavage. Fiers et hautains, à la réputation de "durs à cuire" ou de "caïds", ils devinrent des personnages souvent mis en scène au théâtre, puis souvent parodiés dans les carnavals, récitant des longues tirades en vers.

Patrice Banchereau

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(i) Wikipedia, Cabildo.

(ii) historiendunet.com.

(iii) Instrumentos de la Música Folclórico-popular de Cuba, édité par le CIDMUC, 1997.

(iv) À partir d’ici nous n’utiliserons plus que le terme de cabildo, et non plus celui de cabildo de nación, mais c’est bien des cabildos noirs dont nous parlerons, et pas de ceux des colons espagnols.

(v) Fernando Ortiz – Los Cabildos y la Fiesta afrocubana del Día de Reyes, Editorial de Ciencias Sociales, La Habana 1921.

(vi) Id.

(vii) Oricha : divinité (généralement force naturelle ou ancêtre divinisé ) du culte lucumí de la Regla de Ocha, ou Santería, comprenant une vingtaine de divinités dont la plupart apparaissent dans les cérémonies via la transe de possession, pratique courante dans plusieurs religions afro-cubaines.

(viii) On emploie à Cuba le terme de "folklore" (ou de "folklorique") pour qualifier les musiques et danses afro-cubaines, au sens cubain du terme, mais le mot n’a pas à Cuba l’acception qu’il a dans les domaines ethnomusicologiques ou anthropologiques occidentaux, et il est utilisé volontairement et défendu par les théoriciens cubains marxistes désirant se démarquer des pensées occidentales, car pour eux la notion de "peuple" exprimée dans le mot "folk-lore" (le savoir du peuple) est essentielle.

(ix) Fernando Ortiz – Los Cabildos y la Fiesta afrocubana del Día de Reyes, Editorial de Ciencias Sociales, La Habana 1921.

(x) À ne pas confondre avec Fulgencio Batista, prédecesseur de Fidel Castro dans les années 1950.

(xi) Fernando Ortiz – Los Cabildos y la Fiesta afrocubana del Día de Reyes, Editorial de Ciencias Sociales, La Habana 1921.

(xii) Jorge Luis Rodríguez y María Esther Ortiz - Transnacionalización de los cabildos afrocubanos, 2003.

(xiii) Id.

(xiv) Il y aurait eu également à Cuba des sociétés à masques yoruba Oro et Geledé, dont on trouve la trace dans les écrits de Fernando Ortiz.

(xv) Ivor Miller : specialiste américain des cultes afro-cubains et plus particulièrement de la société abakuá sur laquelle il publia récemment de nombreux écrits.

(xvi) Si les cabildos congo furent à La Havane au nombre de 21, il faut savoir qu’il existe quatre rames (ou reglas) différentes de la religion congo, comprenant de nombreuses nations originaires d’un territoire très vaste en Afrique. On peut alors penser que ce furent les esclaves carabalí, avec 20 cabildos, en grand nombre à La Havane, qui furent peut-être majoritaires, étant originaires d’un territoire moins vaste, alors que l’on aurait facilement tendance à penser que les Yoruba ou les Congos étaient plus nombreux.

(xvii) Les loges maçonniques auraient été introduites à Cuba par les Anglais en 1762.

(xviii) Le fait – somme toute logique - que ce soit un cabildo de Ápapa Chiquitos (Efí) qui ait généré la première loge cubaine (Efík Ebutón) est, nous dit Ivor Miller, « généralement accepté », mais il est controversé. Certains informateurs abakuá de Lydia Cabrera soutiennent au contraire que « la première potencia, constituée entièrement de erensuá (d’Africains) était Ápapa Efó, et ici, comme au Calabar, Ekoi (efor) transmit l’Être à Efik, qui a donc pu s’appeler Ápapa Efík. Il s’agissait de Efík Ebutón Efí Aroró, le premier juego né à Cuba, parrainé par les Efó, à Regla. Pour cette raison, on dit que "Ápapa bríkamo Iyá berómo Ékue Butón Iyá bekondó, kandé itiá ororó" ("ceux qui savent chanter, jouer et danser sont ceux de Regla, parce qu’ils l’ont appris des Africains").

(xix) Lino Arturo Neira Betancourt - Como Suena un Tambor Abakuá (Cuba), éditions “Pueblo y Educación” 1991.

(xx) Enrique Sosa - Los Ñañigos, 1982.

(xxi) Revista Catauro n°15, Cuba 2007 - La Percusión Abakuá.

(xxii) Fernando Ortiz – La Fiesta Afrocubana del Día de Reyes, 1920.

(xxiii) Ramón Meza - El Día de Reyes, in La Habana Elegante et El Hogar, 1891. Nous avons volontairement ôté de cette citation les nombreux commentaires racistes dénigrant ces coutumes africaines, et particulièrement ceux concernant les défilés abakuá.

(xxiv) Id.

(xxv) Id.

(xxvi) Minstrels : « Au milieu du XIXe siècle arrivèrent à Cuba des compagnies de minstrels, d’artistes blancs nord-américains, qui se peignaient en noir, s’habillaient de costumes caractéristiques des Noirs nord-américains, et interprétaient leurs musiques et leurs danses. Ceci marqua profondément le goût de l’époque à Cuba, et apporta des éléments qui marquèrent l’apparition du Teatro Buffo (théâtre bouffe) » (Rogelio Martínez Furé dans le film El Alacrán de Gloria Rolando).

(xxvii) Santo Oficio : Les personnages masqués ou Chías qui défilent en Espagne lors de la Semaine Sainte représentent la Sainte Inquisition. Ils défilaient à l’époque de l’Inquisition en tête des cortèges qui conduisaient les condamnés à mort au bourreau.

(xxviii) Ramón Meza - El Día de Reyes, in La Habana Elegante et El Hogar, 1891. La muralla était pourtant bien détruite, au moins partiellement, à l’époque où cet article a été écrit. Il est probable que sans la présence des murailles une force policière très importante était nécessaire pour repousser les Noirs dans leurs quartiers.

(xxix) Ontinao Lorcas – Los Diablitos o el Día Infernal en La Habana, in Prensa de La Habana, 6 janvier 1859.

(xxx) Fotuto : conque marine, employée comme instrument à vent.

(xxxi) Ontinao Lorcas – Los Diablitos o el Día Infernal en La Habana, in Prensa de La Habana, 6 janvier 1859.

(xxxii) Natalia Bolivar – El Legado Africano en Cuba, Université de Barcelone.

(xxxiii) À ne pas confondre avec Fulgencio Batista, prédecesseur de Fidel Castro dans les années 1950.

(xxxiv) orula.org

(xxxv) Tony Evora – La Poesía Afroantillana y el Son Cubano.

(xxxvi) Fernando Ortiz – Los Bailes y el Teatro de los Negros en el Folklore de Cuba, 1951.

 


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août 2012

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