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Arsenio Rodriguez, Mongo Santamaria et Beny Moré.
Création et influence congo dans la musique populaire et moderne cubaine
 
par Alex E. Petro

voir aussi:
Kôngo des Amériques

Sélection discographique (avec extraits audio)
Selection vidéo (youtube)
Conférence audio


Arsenio Rodriguez

« A lo lejos se oye el tambor de los negros carabali » (« Au loin on entend les tambours des congos carabali »). Ce refrain d’un guaguanco moderne est là pour nous rappeler la prégnance de la culture des peuples congos dans l’anthropologie sociale à Cuba.

Ces trois musiciens historiques d’origine congo doivent être mis en tête d’une longue liste qui pourraient représenter « la revanche » de la culture congo sur la yoruba. Ce qui devrait ouvrir un débat quant à l’équilibre de l’influence de ces deux entités respectives. L’un Arsenio, le matancero né dans le village de Güira de Macurijes; un habanero : Mongo vient du quartier nègre de Jesus Maria; et Beny, le « lajero » pour être né à Santa Isabel de las Lajas dans la province de Las Villas.

Le premier, Arsenio, a une influence prépondérante et directe sur la musique populaire pour introduire ses mambos (i) dans le voisinage du son au début des années 1930, et 10 ans plus tard, créait le son montuno. Il imposait par là-même un nouveau format orchestral : le conjunto. L’histoire garde de ce joueur de tres novateur, le souvenir de celui qui exécuta le premier solo sur cette guitare à trois cordes doubles lors d’un enregistrement de 1938.

Nourri de la sève rumbera (ii) de la capitale, Mongo Santamaria est un héros des percussions car reconnu comme maître de la tumbadora (ou conga), des timbales (ou paila cubana) et du bongo.


Arsenio Rodriguez et son conjunto

Le sonero Beny Moré, gloire de Cuba, a le mérite de faire entrer le chant populaire dans la modernité. Chef d’orchestre d’un nouveau genre, premier show man de l’histoire de son pays, il possédait au niveau le plus élevé la capacité d’improviser et de chanter avec une égale élégance tous les genres musicaux de la Cuba d’alors.

Bien que tous trois furent adeptes des rites congos, ils n’étaient pas moins connaisseurs des cultes yorubas. Et comme il est de coutume, ils passaient de l’un à l’autre et cela ressortait dans nombre de leurs vastes répertoires musicaux. Pour se situer résolument dans le terreau afro-cubain, ils connaissaient la guajira (iii) et le guateque campesino (iv).

Si Mongo et Arsenio, en s’exilant aux USA, joueront le son, le mambo et leurs variantes, Beny, en restant à Cuba jusqu’à sa mort en février 1963, dirigera sa « Banda gigante », héritière des jazz-band des années 30, grâce à son célèbre arrangeur le tromboniste Generoso « Tojo » Jiménez.

A l’instar de nombreux musiciens et sans doute à cause d’eux, le rythme congo sorti peu à peu des cabildos (v) et surtout des temples comme avaient su le faire les congos au 19ème siècle à la lisière des plantations lors de leurs conguerias, les fêtes de tambour du dimanche après-midi entre esclaves et nègres libres pour des libations passées à l’histoire. Ce rythme congo est présent dans le son cubano, le son-afro voire le danzon.


Mongo Santamaria

Aux U.S.A., Mongo a réussi un véritable crossover car à partir d’une base afro-cubaine, il y intégra la pop, la soul, le jazz, la balade, le R&B et le latin-rock.
Arsenio lui, connu des fortunes diverses à la direction de ses groupes qui changeaient de format et surtout de style. Le sonero Miguelito Cuni resté à Cuba, il fit appel à Marcelino Guerra, la plus merveilleuse voz segunda (deuxième voix) du son cubano, au portoricain Israel Berrios et aussi à Monguito. Arsenio s’imposa comme chanteur afro dans son célèbre « Canto abakua » et aussi dans les styles de palo (palo mayimbe et palo yuca).
Tandis que Mongo nous léguait, « Afro blue » en 1961 et « Congo blue » en 1971, pages musicales qui sans doute inspireront le pianiste Kenny Barron pour son discret puis ignoré « Peruvian blue », un clin d’œil aux congos de la côte pacifique du Pérou.

Arsenio installa le son-afro à New York, faisant de ce style le « son rascacielo », ou « son des gratte-ciel » !!! Ses compositions dans cette ville durant les années 50 sont pour nous autant de chroniques de la vie citadine que nous gardons jalousement. Une liste sans fin extraite de son riche répertoire, quelque soit le style, ont été interprété par tous les musiciens ou furent source d’inspiration depuis un demi-siècle et ce, sur plusieurs continents.

Tandis que Beny chantait Cuba comme nul autre avant lui : son village, mais aussi Cienfuegos, Vertientes Camagüey, Florida et Morron. Son support à la révolution cubaine se traduira par une fort belle controversia (vi) entre Joseito Fernandez (le créateur de la guantanamera) et lui-même : un « son montuno-guajira » inoubliable: Guantanamera al rey de la melodia.
Arsenio, aussi connu sous le nom « el ciego maravilloso », fut à l’occasion un sideman de première main lors de la session en studio de l’album « Palo congo » de Sabu Martinez (voir la rumba « Azabache » faisant lien avec la culture yoruba).


Beny Moré

Si ces musiciens majeurs possèdent une riche et éclectique discographie, chacun à son époque débutèrent sous la direction d’autres chefs d’orchestre qui comptent dans la mémoire musicale de Cuba. Pour Beny: Miguel Matamoros, Damaso Perez Prado, Chucho Rodriguez et c’est Alberto Barretto qui l’aida à constituer sa formation orchestrale.
Arsenio lui, après avoir créé le « Sexteto Boston », récidivera avec le « Conjunto Todos Estrellas » avec comme pianiste Lino Frias, lequel intègrera ensuite « La Estudiantina Sonora Matancera ». Arsenio fera alors appel au merveilleux pianiste Luis Martinez Griñan de Guantánamo et lui confiera tous les arrangements. Au départ d’Arsenio pour New York en 1951, c’est Felix Chappotin qui donnera son nom au « conjunto », créé par celui qui avait tant chanté et salué les différents quartiers de La Havane nègre.
Mongo, après avoir quitter Cuba s’en ira au Mexique jouer peu de temps avec Perez Prado et ensuite gagner les U.S.A. où il sera l’un des percussionnistes les plus demandés en studio ou comme sideman, avant de former ses propres groupes. Son nom est pour toujours lié à l’évolution du mambo-jazz, seul ou en compagnie d’Armando Peraza et de Willie Bobo. Cal Tjader d’abord et Tito Puente lui doivent beaucoup en assise rythmique et en capacité d’improvisation. Grace à Mongo et Armando Peraza, tant la Californie que New York seront des lieux d’innovation à partir du patrimoine afro-cubain. Dans ces deux hauts lieux culturels, l’importance du tumbao (vii) prit toute sa valeur et la concurrence entre deux générations de percussionnistes vit le jour, avec l’arrivée de nouveaux percussionistes dans les années 1960 comme Frankie Malabe, Johnny Rodriguez, Nicky Marrero…


Beny Moré à New-York City en 1958.

Beny lui aussi savait participer à l’évolution de la musique de son pays. Il était familier des descargas (viii) qui se tenaient lors d’after hour dans les hôtels abritant les jazzmen de La Havane. Un élément qu’il faut noter c’est que celui qui de nos jours porte encore le nom de « Sonero Mayor de Cuba » ne s’est pas contenté de chanter les mambos à la manière de Perez Prado mais interpréta aussi le son, la batanga, la guajira, le bolero et l’afro avec des arrangements modernes grâce à sa section trompette et son autre trombone, l’un des meilleurs, Antonio Linares. Sans oublier son pianiste et arrangeur, Pedro « Perruchin » Justiz, qui eu un rôle prépondérant dans cette aventure. En 1958, Beny fut accompagné sur la scène du Hollywood Palladium de New York par Tito Puente et son orchestre.

En conclusion, Beny, Mongo et Arsenio ont chacun à son tour, ou parfois dans le même temps, dominé les deux genres musicaux cubains aujourd’hui universels : le son et le mambo. Ils sont directement à l’origine de leur modernisation. Mongo qui vécu plus longtemps s’impliqua dans de nouveaux courants porteurs, ou simplement à la mode aux USA et en Europe de l’ouest dans le courant des années 1970, avant de retourner aux fondamentaux du mambo-jazz à partir de 1980. Il intégra une fois de plus une formation à l’initiative de Tito Puente : The « Golden latin jazz all stars » des années 1990. Toutes ces expériences furent le lieu commun de l’improvisation, là où le génie Kongo se faisait sentir. Le naturel est toujours là. A Cuba il est de bon ton de se dire depuis un siècle entre nègres : « El que no tiene de congo tiene de carabali ! » (« Celui qui n’a pas de sang congo a du sang carabali ! »).

Arsenio Rodriguez : 30/8/1911 - 30/12/1970
Beny Moré : 24/8/1919 - 19/2/1963
Mongo Santamaria : 7/4/1922 - 1/2/2003

Que descansen en paz (qu’ils reposent en paix).
IBAE.

 
Alex E. Petro
juin 2010

NOTES
(i) Section mélodico-rythmique introduite dans le son par Arsenio Rodriguez.
(ii) De rumba, musique de rue de La Havane et Matanzas, associant chant, danse et tambours.
(iii) Complainte chantée du paysan cubain.
(iv) Fête paysanne de Cuba.
(v) Société d’entraide chez les esclaves et les nègres libres, autorisée par l’administration coloniale espagnole de Cuba et placée sous le patronage d’un saint catholique.
(vi)
Joute chantée.
(vii) Formule rythmique placée sous la direction du piano, typique de la musique populaire cubaine.
(viii) Jam session ou boeuf, à la sauce cubaine, développé par le contrebassiste Israel Cachao Lopez et le pianiste Bebo Valdes dans les années 1950.


Sélection discographique (avec extraits audio)

Arsenio Rodriguez
- Chano Pozo & Arsenio Rodriguez
, Legendary sessions - 1947 - 1948 - 1953 (Tumbao Classics, 1992)
“Tumba Palo Cucuye” :
- Arsenio Rodriguez, Como se goza en el barrio - 1953 (Tumbao Classics, 1992)
“Mulence” :
- Sabu, Palo Congo - 1957 (Blue Note, 1999)
“Brillumba - Palo Congo” :
- Arsenio Rodriguez, A todos los barrios - 1948-1950 (RCA VICTOR)
- Arsenio Rodriguez y su conjunto (Antilla MLP 586)


Bebo Valdes
- Bebo Valdes, El Arte Del Sabor: Bebo Valdés Trio Con Cachao Y Patato (EMI, 2001)
- Bebo Valdes, Descargas Del Bebo (Orfeon, 2001)
- Bebo Valdes, Blanco Y Negro: Bebo & Cigala En Vivo (BMG, 2004)
- Bebo Valdes, Afro Cuban Jazz Suite No. 1: Eladio Reinón Latin Big Band Con Bebo Valdés (Fresh Sound, 1999)
- Bebo Valdes, The Very Best Of Bebo Valdés: Sabor De Cuba (Malanga Music, 2007)

- Bebo Valdes, Descargas cubanas ou Los Mejores Musicos de Cuba (Rumba Records, 1959)

Mongo Santamaria
- Mongo Santamaria, Afro Roots (Prestige, 1958)
- Mongo Santamaria, Live At Yankee Stadium (Fania, 1974)
- Mongo Santamaria, Espiritu Libre (Universal, 1985)
- Mongo Santamaria, Mongo Santamaria And His Afro-Cuban Drum Beaters (Caney, 1952)
- Mongo Santamaria, Summertime (with Dizzy Gillespie & Toots Thielmans) (OJC, 1980)
- Mongo Santamaria, Our Man In Havana (Fantasy, 1960)
- Mongo Santamaria, Watermelon Man (Milestone, 1963)

Beny Moré
- Beny Moré, Asi es... Beny Moré (Discuba DCD 541)
- Beny Moré, Beny Moré en vivo (Discmedi DM 056CD)
- Beny Moré, Homenaje Postumo a Beny Moré (Discuba DC 564)
- Beny Moré, Grandes Exitos de Beny Moré (Discos TE TE 590)
“Mata Siguaraya” :
- Beny Moré, The most from Beny Moré (Disc RCA 2445-2 RL
)
- Beny Moré, Maracaibo Oriental - La Havane 1956-1958 (RCA 3259-2-RL)


Selection vidéo (youtube)

Mongo Santamaria










Beny Moré






Conférence audio



"Congo Blue. Le génie Kôngo dans la musique populaire cubaine". (durée : 42 mn)

Conférence donnée par Alex E. Petro dans le cadre de la soirée "Traces Kôngo dans la Caraïbe", organisée par la Médiathèque Caraïbe au Fort Fleur d'Epée, vendredi 11 juin 2010.
Alex E. Petro a été précédé de Jean N'sondé pour sa conférence "Kôngo des Amériques: entre déportation, marginalisation et réveil identitaire".

 

 

 

© Médiathèque Caraïbe / Conseil Général de la Guadeloupe, juin 2010
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