Textes littéraires
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1802 vu par les écrivains...

 


Sonny RUPAIRE : Matouba (in Cette igname brisée qu'est ma terre natale - Editions Caribéennes, 1982)
Rojé VALY : L'Espoir grimaçant
(extrait) (in L'Espoir grimaçant - éd. Saint-Germain-des-Prés, 1975)
Guy TIROLIEN : La Mort de Delgrès,
(in Balles d'or - Présence Africaine, 1961)
Aimé CÉSAIRE : Mémorial de Louis Delgrès
(extrait) (in Ferrements - Seuil, 1960)
Gilbert de CHAMBERTRAND : Delgrès
(in D'Azur et de sable - 1961)
Daniel MAXIMIN : L'Isolé soleil (extrait) (in L'Isolé soleil - Seuil, 1981)
Maryse CONDÉ : An tan revolisyon (extrait) (in An tan revolisyon - Région Guadeloupe, 1989)

Sonny RUPAIRE : Matouba (extrait de Cette igname brisée qu'est ma terre natale)


Oooooooh !
Matouba
Gencive verte
Matouba
Gencive ouverte
Matouba
Sous la canine cariée
De l'orgueilleuse Soufrière bleu-carie
Matouba
Plaintifs les gommiers
Tendent leurs longs bras de pleureuses.

Etait-ce même nuit. Etait-ce une nuit pire
Matouba
Celle des voiliers lourds comme des sacrilèges
Matouba
Des maquignons bavards et des nègres de somme
Matouba
Des meules des pressoirs et la canne écrasée
Matouba
Et la canne plantée et coupée et broyée
Matouba
Celle où " je " n'était pas pronom de tout le monde
Matouba Matouba
C'était la même nuit. C'est encore nuit pire.

Oooooooh !
Matouba
Poitrine verte
Matouba
Poitrine offerte
Matouba
Sous la muraille lézardée
De l'orgueilleuse Soufrière gris-lézard
Matouba
Tremblants les rochers
Tendent leurs oreilles de sourds.

C'est le jour pourtant. Pourtant ce fut le jour
Matouba
Le soleil aveuglé de vivants coutelas
Matouba
Et ces corps nus mourant au bout des doigts des vagues
Matouba
Et le sang dans la mer et le sang dans la terre
Matouba
Et trois cents sangs giclés vers ton ciel Matouba
Matouba
Crépuscule éternel serti dans nos mémoires
Matouba Matouba
Pourtant c'était le jour. Ce fut le jour pourtant

Oooooooooh !
Matouba
Tombe si verte
Matouba
Tombe déserte
Sous la muraille lézardée
De l'orgueilleuse Soufrière gris-lézard
Matouba
Des voix faibles encor
Cherchent la force de crier

Mais sur cet écueil mort dans son cercueil de mer
Matouba
La nuit la nuit la nuit est une veuve heureuse
Matouba
Dans son pagne tissé de fils de bananiers
Matouba
Et son voile traînant comme un fleuve de sucre
Matouba
Et sur cet écueil mort le crabe à fleur de peur
Matouba
Dans ses mordants brisés brisés ressent encore
Matouba Matouba
L'étincelle de sang de ton volcan jaillie.

(Haut de la page)

Rojé VALY : L'Espoir grimaçant (Extrait)


Mort, Delgrès
Mort, Nestor…
Que dis-je ?
Assassiné, Delgrès !
Assassiné, Ignace !
Assassiné, Nestor !

Assassinés
Ceux qui du temps de l'esclavage
Avec chaînes aux jambes et aux poignets
S'étaient levés
Et avaient dit NON !

Assassinés
Ceux qui avaient arraché leur Liberté
Au prix de leur sueur
Au prix de leur sang

Assassinés
Les nourrissons de la Liberté
Trop vite sevrés
Pour le bonheur de Joséphine
Par Napoléon ce bourreau
Et Richepance cette crapule
Et Pélage ce traître

Assassinés
Toi fier patriote parmi les patriotes
Assassiné
Plus près de nous
Par un après-midi ensoleillé
Parce que tu t'étais levé
Avec mon peuple pour dire NON

" Vivre libre ou mourir "
Delgrès tu vis
Et avec toi tous tes compagnons
Nestor
Et chaque jour le soleil se lèvera
Gravant ton nom dans nos mémoires
Et avec toi tous tes compagnons
Nestor
Et chaque jour le vent de la Révolte
Soufflera plus fort disant ton Non
Que nous reprendrons tous en chœur

Si les mots n'avaient pas de force
On ne ferait pas taire
De façon si brutale
Ceux qui les prononcent !

(Haut de la page)

Guy TIROLIEN : La Mort de Delgrès, poème dramatique en un acte (extrait de Balles d'or)


Delgrès est le Toussaint-Louverture de la Guadeloupe. Lorsque Bonaparte voulut remettre les fers de la servitude aux libres chevilles du peuple de mon pays, un homme se leva pour la lutte. Il s'appelait Delgrès.
Il sauva l'honneur de sa race. Après une longue suite de combats inégaux, il se fit sauter sur les hauteurs du Matouba, avec trois cents des siens.
Son souvenir flotte au haut du mât de l'île comme une droite flamme de fierté.
Il demandait pour prix de son sacrifice une larme seulement à la postérité.

Scène I

Delgrès
Que devient la panthère au pelage de nuit ?

Un officier
L'espoir du peuple n'est plus qu'un fauve en cage Chérissant en secret la paix des muselières : Pelage se tait.

Delgrès
Que pense Ignace, le dogue au mufle frémissant ?

L'officier
Ignace j'en réponds, n'attend qu'un sifflement Pour enfoncer ses crocs dans la gorge des blancs

Delgrès
Le Corse au regard froid a figé nos destins. Il a dit guerre ! et la mort vers nous vole, et l'esclavage, cette mort sans honneur

L'officier
La voix dolente du lambi se traîne de morne en morne Publiant la puissance des troupes de Richepance

Un autre officier
On dit qu'ils ont franchi la Rivière Salée ; Déjà gronde sur l'île les tonnerres aux cris rauques ;

Delgrès
Le sanglier traqué se tourne vers la meute Et meurt en combattant. Nous aussi. L'innocence violée par la force insolente Proclame par ma voix à l'univers muet : Nous sommes des hommes libres, et libres nous mourrons, Satisfaits toutefois si la postérité Accorde une larme A nos malheurs.
[...]

(Haut de la page)

Aimé CÉSAIRE : Mémorial de Louis Delgrès (extrait de Ferrements)


Un brouillard monta
Le même qui depuis toujours m'obsède
Tissu de bruits de ferrements de chaînes sans clefs
D'éraflures de griffes
D'un clapotis de crachats

Un brouillard se durcit et un poing surgit
Qui cassa le brouillard
Le poing qui toujours m'obsède

Et ce fut sur une mer d'orgueil
Un soleil non pareil
Avançant ses crêtes majestueuses
Comme un jade troupeau de taureaux
Vers les plages prairies obéissantes
Et ce furent des montagnes libérées
Pointant vers le ciel leur artillerie fougueuse
Et ce furent des vallées au fond desquelles
L'Espérance agita les panaches fragiles des cannes à sucre
De janvier

Louis Delgrès je te nomme

Et soulevant hors silence le socle de ce nom
Je heurte la précise épaisseur de la nuit
D'un rucher extasié de lucioles…

Degrès il n'est point de printemps
Comme la chlorophylle guettée d'une rumeur émergeante de
Morsures de ce prairial têtu
Trois jours tu vis contre les môles de ta saison
L'incendie effarer ses molosses
Trois jours il vit Delgrès de sa main épeleuse de graines ou
De racines
Maintenir dans l'exacte commissure de leur rage impuissante
Gobert et Pélage les chiens colonialistes

Alentour le vent se gifle de chardons
D'en haut le ciel est bruine de sang ingénu
Fort Saint-Charles je chante par-dessus la visqueuse étreinte
Le souple bond d'Ignace égrenant essouflée
Par cannaies et clérodendres la meute colonialiste

Et je chante Delgrès qui aux remparts s'entête
Trois jours Arpentant la bleue hauteur du rêve
Projeté hors du sommeil du peuple
Trois jours Soutenant soutenant de la grêle contexture
De ses bras
Notre ciel de pollen écrasé…

Le troupeau d'algues bleues cherche au labyrinthe des îles
Voussure ombreuse de l'écoute
La seule qui fût flaireuse d'une nouvelle naissance
Haïti aisance du mystère
L'étroit sentier de houle dans la brouillure des fables…

Mais quand à Baimbridge Ignace fut tué
Que l'oiseau charognard du hurrah colonialiste
Eut plané son triomphe sur le frisson des îles

Alors l'Histoire hissa sur son plus haut bûcher
La goutte de sang je dis
Où vint se refléter comme en profond parage
L'insolite brisure du destin…

Morne Matouba
Lieu abrupte. Nom abrupt et de ténèbres En bas
Au passage Constantin là où les deux rivières
Ecorcent leurs hoquets de couleuvres
Richepanse est là qui guette
(Richepanse l'ours colonialiste aux violettes gencives
friand du miel solaire butiné aux campêches)

et ce fut aux confins l'exode du dialogue

tout trembla sauf Delgrès…

O mort, vers soi-même le bond considérable
Tout sauta sur le noir Matouba

L'épais filet de l'air vers les sommets hala
D'abord les grands chevaux du bruit cabrés contre le ciel
Puis mollement le grand poulpe avachi de fumée
Dérisoire cracheur dans la nuit qu'il injecte
De l'insolent parfum d'une touffe de citronelle
Et un vent sur les îles s'abattit
Que cribla la suspecte violence des criquets…

Delgrès point n'ont devant toi chanté les triomphales
Flûtes ni rechigné ton ombre les citernes
Séchées ni l'insecte vorace n'a patûré ton site
O Briseur Déconcerteur Violent
Je chante la main qui dédaigna d'écumer
De la longue cuillère des jours
Le bouillonnement de vesou de la grande cuve du temps
Et je chante
Mais de toute la trompette du ciel plénier et sans merci
Rugi le tenace tison hâtif
Lointainement agi par la rigueur téméraire de l'aurore !
Je veux entendre un chant où l'arc-en-ciel se brise
Où se pose le courlis aux plages oubliées
Je veux la liane qui croît sur le palmier
(C'est sur le tronc du présent notre avenir têtu)

Je veux le conquistador à l'armure descellée
Se couchant dans une mort de fleurs parfumées
Et l'écume encense une épée qui se rouille
Dans le vol bleuté de lents cactus hagards

Je veux au haut des vagues soudoyant le tonnerre de midi
La négrillonne tête désenlisant d'écumes
La souple multitude du corps impérissable

Que dans la vérité pourrie de nos étés
Monte et ravive une fripure de bagasses
Un sang de lumière chue aux coulures des cannaies

Et voici dans cette sève et ce sang dedans cette évidence
Aux quatre coins des îles Delgrès qui nous méandre
Ayant Icare dévolu creusé au moelleux de la cendre
La plaie phosphorescente d'une insondable source
Or
Constructeur du cœur dans la chair molles des mangliers
Aujourd'hui Delgrès
Aux creux de chemins qui se croisent
Ramassant ce nom hors maremmes
Je te clame et à tout vent futur
Toi buccinateur d'une lointaine vendange.

(Haut de la page)

Gilbert de CHAMBERTRAND : Delgrès (in D'Azur et de sable)


LE plus grand, le plus pur de tous les sacrifices,
Glorieuse rançon de ton juste idéal,
En réponse à la loi du trente floréal,
Pour ta race il fallait, Delgrès, que tu le fisses !

Et malgré Richepanse et tous ses artifices
Aucune trahison n'émut ton coeur féal ;
Tu savais, dénonçant l'infâme général,
Que d'autres en auraient un jour les bénéfices.

C'est pourquoi, reculant vers le sommet du mont,
Quand tu fus, sans espoir, au réduit Danglemont,
Accablé par l'assaut d'une force écrasante,

Refusant de subir l'esclavage hideux,
Tu gravas dans l'azur ta mort éblouissante
C'était le vingt-huit mai de l'an mil huit cent deux.

(Haut de la page)

Daniel MAXIMIN : L'Isolé soleil (extrait)


Le 28 mai 1802

De retour à l'habitation, Delgrès et son aide de camp Claude s'arrêtèrent sur la terrasse, intrigués par le manège d'une vieille femme. Elle avait installé une grande balance en équilibre sur trois pierres pour laisser un espace libre sous les deux plateaux de cuivre. Elle plaça dans le plateau de droite une poignée de soufre et une poignée de sel dans celui de gauche. Puis elle alluma sous chacun d'eux un petit réchaud à charbon pareil à ceux que Delgrès avait placés à côté de la traînée de poudre qui partait du salon. Elle s'agenouilla devant la balance, accueillit dans son giron une petite fille qui l'assistait et qui portait sur le visage les peintures en cercle des Yorubas, et ensemble, elles se mirent à chanter en langage, une musique d'incantation reprise par toutes les femmes-marrons qui assistaient en grand silence à cet appel aux dieux :
A lè-lè-lè- awo-milo
A lè-lè-lè- awo- miré-lé-wo
Ogo- ridè-è
0- chadjou

Puis, la vieille femme parla sans cesser de caresser la tête nattée de la petite fille :
À présent, j'ouvre ma bouche, et je vais énoncer la parole : Les Nègres dans cette île sont les enfants de la terre et de l'eau. Mais ils ne sontpas les enfants dufeu car lefeu leur a été confisqué par leurs maîtres. Les Nègres de toutes les petites Guinées connaîtront le bonheur lorsqu'ils seront devenus les enfants de leurs trois parents la terre, l'eau et le feu... Alors, j'énonce la parole:
Tous ceux qui naissent d'un seul parent peuvent avoir la puissance, car la puissance est ce qui est à un seul.
Tous ceux qui naissent de deux parents peuvent avoir le pouvoir de parole, car la parole est le chemin de un à deux.
Mais seuls ceux qui sauront prendre le chemin de leur troisième naissance auront le don de création, car la création est le chemin de deux à trois, et toujours l'enfant de trois êtres, tout comme la marmite a besoin de trois pierres pour tenir sur le feu. Alors le feu et l'eau de la marmite cuisent la chair et les racines de la terre pour la prospérité des humains... Alors j'énonce la parole :
Nous voulons faire exploser la montagne pour vaincre nos ennemis, mais il nous faut demander à Shango- Orisha, le maître du tonnerre et des éclairs, s'il voudra nous prêter sa main. Et s'il favorisera aujourd'hui Eshu ou bien au contraire Ogoun.
Eshu-Orisha veut toujours que nous utilisions la ruse, la chance et le marchandage. Il ne veut pas que nous touchions aux arbres dans nos batailles et que nous combattions en brûlant sa forêt. S'il fléchit Shango, nous échouerons aujourd'hui dans notre dessein.
Mais si Ogoun, l'Orisha du fer, du feu et de la forge, persuade Shango, alors le fer des coutelas des femmes fera couler des mains un sang qui fécondera le feu de la révolte plus loin que la mémoire de trois âges de vieillards.
Le sel est l'attribut de l'eau de la mer, de la patience et de la nourriture de vie.
Le soufre est l'attribut du volcan et de la terre, et de l'éclair et de la mort. Alors, j'énonce la parole:
Celui des deux attributs qui brûlera le moins vite verra la balance pencher de son côté jusqu'au moment où son plateau éteindra en l'étouffant le feu qui brûle sous lui.
Si le feu du sel reste allumé vainqueur, alors nous saurons que nos Orishas nous demandent la ruse, la patience et la modestie. Si le feu du soufre reste allumé vainqueur, alors nous saurons que nos tortures finiront d'un seul coup dans un tonnerre dont l'orgueil et la fureur surprendront la montagne, et seules les femmes en mal d'enfant iront dans les bois pour se préserver de la mort. Car Shango ne leur pardonnerait pas de sacrifier un être à qui il n'a pas encore choisi d'insuffler la vie.
J'ai énoncé la parole et à présent je tairai ma bouche. A bon entendeur, silence.
Ceci proféré d'une voix lente et forte, Miss Béa reprit son incantation accompagnée de la petite fille et des femmesmarrons. Puis ces dernières rejoignirent leur poste quand les premiers coups de feu se firent entendre au loin.
Delgrès et son aide de camp rentrèrent alors dans le salon. Le lieutenant Claude souriait de la naïveté de ces croyances. Delgrès, lui, était frappé au contraire par la similitude entre l'attitude de ces femmes-marrons et sa propre philosophie du destin, dans ce paysage de la Soufrière qui lui ramenait au moment de la mort l'odeur de soufre de son enfance.
Il était né en effet à Saint-Pierre de la Martinique, au pied de la montagne Pelée, et les jours où le prenaient de grandes colères intérieures contre l'injustice faite chez lui aux gens de couleur, il imaginait que seule une force pareille à la puissance de son volcan pourrait combattre l'orgueil de la capitale française des Antilles. Il revivait aussi le souvenir des promenades avec son grand-père à la falaise des Prêcheurs d'où s'étaient jetés par villages entiers les Indiens caraïbes qui refusaient l'asservissement.
- Nos corps éclatés seront sans sépulture, dit-il à Claude en s'asseyant sur le canapé. Mais sois sûr qu'ils renaîtront dans le ventre de ces femmes révoltées.
[...]

(Haut de la page)

Maryse CONDÉ : An tan revolisyon (extrait)


[...]
Ignace
Nous allons rejoindre les forces du commandant de Basse-Terre, Delgrès et ensemble, nous déferons les ennemis de notre liberté !
(hurlement de foule)

Un autre officier (prenant place sur l'estrade)
Citoyens, Je vais vous donner lecture de la proclamation du commandant de la Basse-Terre Delgrès.
(Il lit très mal)
"A l'univers entier Le dernier cri de l'innocence et du désespoir C'est dans les plus beaux jours d'un siècle à jamais célèbre par le triomphe des lumières et de la philosophie....
(La foule commence visiblement à s'agiter)

L'Officier
…qu'une classe infortunée qu'on veut anéantir se voit obligée d'élever sa voix vers la postérité ....

Une femme
Qu'est-ce que cela veut dire ?

Un homme
Tais-toi ! C'est du français-français.

Un autre
Vos gueules ! Tant pis pour vous, si vous ne comprenez pas le français

L'Officier (continuant de lire)
…pour lui faire connaître, lorsqu'elle aura disparu, son innocence et ses malheurs. Victimes de quelques individus altérés de sang, qui ont osé tromper le gouvernement français…

Une voix
Assez, assez ! Nous perdons du temps ! Allons à Basse-Terre !

Une autre voix
C'est parole à Blancs, ça !

La foule
A Basse-Terre! A Basse-Terre!

Ignace (Faisant signe à l'officier de se taire)
Allons-y !

(La foule s'ébranle. Joséphin et Sergélius se trouvent près de la femme enceinte qui se lève assez péniblement)

Joséphin (s'arrêtant à sa hauteur)
Vraiment les femmes ont perdu la tête ! Avec ton ventre, est-ce que c'est ici que tu devrais être ?

La femme
Mais c'est mon ventre qui me donne la force et le courage ! (Elle le touche) Je ne veux pas qu'elle connaisse ce que nous avons connu. Car ce sera une fille. Je le veux. Je l'appellerai Aimée !

Joséphin
Appuie-toi sur moi. Sergélius, prend-lui l'autre bras. Comment t'appelles-tu ?

La femme
Solitude !

Sergélius (riant aux éclats)
Ca, c'est un drôle de nom !

Solitude
Ma mère me l'adonné parce que sa vie avait été un long voyage au bout de la nuit une longue dérive dans un corbillard funèbre traîné par quatre chevaux. Mais pour Aimée, tout sera différent. Le monde va changer. Plus Jamais d'orages et de pluies. Le ciel, bleu vif !

Sergélius
Plus jamais la faim dans le ventre. Les canaris pleins !

Joséphin
Plus jamais le travail sans récompense! La terre ne sera plus aux Blancs. Elle sera à nous et nous la planterons de fruits verts, de fruits rouges !

Solitude
Plus de maîtres, plus jamais d'esclaves !

Joséphin
Plus jamais de riches, plus jamais de pauvres !

Sergélius (avec des gestes expressifs)
Plus jamais les fesses à l'air dans des haillons ! Des linges bien blancs, bien repassés !

Solitude
Ah ! Que demain sera beau ! Je le vois ! Tu le vois ?

Sergélius et Joséphin (d'une même voix)
Je le vois !

Un homme (Moqueur)
Qu'est-ce que vous voyez ? Dépêchez-vous !

Solitude, Joséphin, Sergélius
A Basse-Terre !
(Ils rejoignent les autres qui s'en vont chantant le chant du début du tableau. La lumière s'éteint net)

Le conteur
Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? Que j'invente un happy end comme dans les films américains ? Cette fois-là sera comme toutes les autres fois. La mort, jamais rassasiée se remplira le ventre et les amants de la liberté rempliront les charniers. Des fois, je me dis que si la terre de Guadeloupe est tellement rouge, c'est qu'elle a vu couler tant et tant de sang !
[...]

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