“La Boule Blanche” par Katherine Dunham

Article Laméca

La Boule Blanche

Katherine Dunham (1909-2006) en 1956.
Source : wikipedia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Katherine_Dunham

Katherine Dunham [sous le nom de Kaye Dunn] (1939)
Traduit de l’anglais par Jean-Pierre Meunier (2018) (1)

Voir aussi l'article "L’“Ag'ya” de la Martinique" >>>
Version pdf des articles traduits de Katherine Dunham >>>

 

Il n’y a que le visiteur blanc de passage dans l’Île
pour se méprendre sur le pur amour de la danse
qui se cache au fond de la biguine.

 

Le pont en arche du canal a pris l’aspect d’une guirlande de visages, les yeux levés en l’air. Le batelier lui-même s’arrête, médusé. Un franc cinquante centimes et le Palais Schœlcher est à vous. Ou bien vous resterez dehors, sur le pont si possible car son arche vous mettra au plus près du lieu convoité. Pas pour danser mais simplement pour voir. Pour entendre le son insinuant de la clarinette, pour ressentir la pulsation du violoncelle. Un léger frémissement se dessine dans les abdominaux de votre voisin. Pris par la mélodie, il laisse inconsciemment ses hanches osciller au rythme binaire de la biguine. Ses mains glissent sur la taille de la fille devant lui. La foule s’agglutine sur le pont…

Ancinel lévé,
Ancinel tombé
Di laisse les hommes
Moin ka vini di mété limiè !

Ancinel lévé,
Ancinel tombé.

Ancinel est le chef de la police. Cigare aux lèvres, lueur maligne dans le bleu pénétrant de ses yeux, il vous en impose au premier regard. Il était policier aux États-unis et il est marqué de façon indélébile. Il hait les Nègres et ceux-ci le lui rendent bien. Non seulement les Nègres le haïssent, mais ils font tout pour le tourner en ridicule. Il porte un pistolet et il est toujours accompagné d’un chien vicieux aux yeux verts, prêt à tuer au moindre signal. Les Nègres ont riposté en écrivant une chanson sur lui. L’air est arrivé ici un jour, apporté par un orchestre de Trinidad. Par un curieux hasard, c’était un calypso sur un geôlier tyrannique. L’homme de la rue à la Martinique a trouvé que ce procédé était parfait pour ridiculiser le chef de la police.

Ancinel est monté,
Ancinel est tombé
Dis, laisse les hommes tranquilles !
Je viens parler pour faire toute la lumière sur ça.

Les paroles s’enchaînent, parfois totalement absurdes, parfois à double sens, toujours plus salaces. La biguine est excellente. Elle est maintenant sur toutes les lèvres créoles et elle déclenche chaque fois des explosions de rire.

Ancinel tombé ! Aïe ya !

Je m’éclipse et la foule se faufile aussitôt à l’endroit où je me tenais. Il y a trop de lumière au Palais Schœlcher et j’y suis souvent allée. Ce soir, ce sera la Boule Blanche.

*           *           *

La Boule Blanche est fière de son balcon. Il est garni de deux rangées de chaises appréciées par ceux qui veulent examiner le terrain avant de porter leur choix sur une partenaire ; par ceux qui viennent profiter du spectacle sans participer à la danse ; par la petite “femme taxi” (ndt : en français dans le texte) désireuse de se faire voir pour les activités professionnelles qui sont les siennes ; et par d’autres personnes qui, souliers ôtés, veulent simplement soulager leurs pieds endoloris. Dans un coin de la salle, un bar sommaire avec une serveuse nonchalante dont le madras rayé, noué à deux pointes, indique que le cœur attend un amoureux. Sous le balcon l’orchestre : la clarinette inséparable de la biguine ; le violoncelle qui vibre comme un tambourin ; le chacha constitué de grenaille dans un cylindre en fer blanc ; le banjo pour certains morceaux et un piano avec des notes manquantes. Il y a aussi deux rangées de chaises en bas. Pruderie coloniale à la française oblige : cavaliers et cavalières ne sont jamais ensemble durant la pause entre deux danses. Ils se font face, assis de part et d’autre de la longue piste. Ils se dévisagent réciproquement d’un air expectatif, formant de petites cliques du même sexe qui bavardent de la clique opposée.

Il y a des “blancs” Français, Martiniquais, Européens de toutes sortes. Des matelots mais aussi parfois des officiers de Marine. Il y a de jeunes “hommes de couleur” de l’aristocratie mulâtre. Voici Monsieur Victoire et avec lui un jeune docteur et deux ingénieurs. Monsieur Victoire est professeur au Lycée. Les nuits des jeudis, samedis, dimanches, il se partage entre la Boule Blanche et le Palais Schœlcher. Nous nous saluons mutuellement sans le moindre embarras bien que je sois une très bonne amie de son épouse à la voix douce et de leurs six garçons aux grands yeux. Mais il y a une loi tacite que tout le monde respecte : les femmes de la Martinique ne doivent jamais rien savoir de ce qui se passe à la Boule Blanche ou au Palais Schœlcher. Elles ne les connaissent qu’à la saison du Carnaval, fête glorieuse durant laquelle on se libère sans réserve de toutes les inhibitions. Sous le couvert du masque, on peut aller en des endroits et faire des choses strictement jugées antisociales et immorales le reste de l’année. C’est “l’esprit du Carnaval” qui endosse la réputation ou le blâme. En cet instant présent, Madame Victoire est chez elle, et elle dort à poings fermés…

Du dimanche au jeudi et du jeudi au samedi, les hommes doivent se soumettre à l’impatience. C’est qu’il n’y a rien à faire à Fort-de-France. À la Martinique, on peut le dire, il n’y a pas d’autre amusement que la danse. Je pensais au début que tous ces hommes des meilleures familles venaient pour rencontrer les nombreuses et attirantes petites “femmes taxi”. Je sais maintenant que c’est fondamentalement l’amour de la danse qui les amène ici. Chez les “blancs” d’Europe uniquement, je constate ce dévoiement actuel de la danse vers la recherche d’une stimulation du désir sexuel. Mon ami créole André, lui, se satisfait invariablement de la même cavalière, une femme peu séduisante, à la bouche tombante, assez âgée pour être sa mère. Mais elle danse la biguine d’une façon admirable. Chaque muscle de son corps usé et flasque a le don d’anticiper les mouvements de son partenaire. C’est parce qu’elle danse si bien qu’André l’a choisie.

La biguine ne varie pas beaucoup. Elle peut être dansée de deux manières. La plus commune est une marche à deux pas accompagnée d’un délicat mouvement transversal de la tête et des épaules pendant que le bas du corps se balance de chaque côté sur les genoux légèrement pliés. C’est la biguine issue de la sixième figure de la contredanse européenne ou du quadrille, dont la version martiniquaise s’appelle “haute-taille”. C’est cette biguine qu’on danse dans les salons. De temps à autre, à la Boule Blanche, le couple peut se disjoindre. Les danseurs s’éloignent et se rapprochent l'un de l'autre à petits pas pour se retrouver ensemble à la fin dans une biguine conventionnelle. Mais ce n’est pas la manière habituelle. En fait, la biguine qu’on danse à la Boule Blanche, la “biguine-biguine”, est un véritable exercice d’art musculaire, sans règle précise pour les pieds au niveau du sol. Le marin en escale qui découvre ce spectacle en est estomaqué. Il en bave et redemande un verre de rhum. Il y voit un paradis de débauche pour le dédommager des récurages de pont, de la vacuité des nuits sans lune dans le déchaînement d’une mer d'encre, des quais qui empestent le goudron, le poisson pourri, les fruits avariés et les corps en sueur. Le jeune “blanc créole” familier de la Boule Blanche, pour sa part, est là vraisemblablement en quête d’une maîtresse, à moins qu’il ne soit sous l’emprise d’un “quimbois” (une petite Martiniquaise lui a jeté un charme). Ou bien, comme le jeune mulâtre, il ne voit dans la danse qu’un moyen de se divertir. Et cette forme d’amusement seule lui apporte un plaisir complet.

Il arrive cependant que la biguine prenne un tour plus viscéral. C’est le cas du Nègre Delsuc. Delsuc est noir. Il vient de Saint-Pierre. Il n’habite plus Fort-de-France et les lumières vives l’incommodent un peu, mais il danse la biguine tout comme son grand-père dansait jadis le “Majhumbwe” : intensément, avec ferveur, passionnément… Il a trouvé une bonne partenaire en dépit qu’il soit noir (sans que je veuille le moins du monde déconsidérer la fière Martiniquaise) car il a chic allure. Il porte un chapeau de feutre noir renversé en arrière. Son costume froissé de toile grise est mouillé de sueur. Il tient sa cavalière à distance et ses yeux étincellent. Elle porte un large chapeau de paille noué sous le menton, abaissé de manière aguichante par-dessus l’oreille. Sa poitrine se tient haut, admirablement galbée. Deux aréoles sombres transparaissent de chaque côté où la transpiration a imprégné la robe de satin rose. Elle a la peau brune. Quelqu’un a dû lui prêter la robe car elle est trop tirée. La rondeur des fesses y est près d’éclater mais avec un art proche de la perfection. Ils interprètent la biguine comme un rituel de fécondité. Tout l’accomplissement est dans la danse. Les deux pas de base ont fini par se réduire à un infime haussement de hanches, l’une après l’autre, simple translation de poids. Voici maintenant que le bassin se met à décrire un double cercle aux extrémités d'une boucle en huit… “La Peau Fromage”, une ancienne biguine de Saint-Pierre avant la catastrophe. À ce moment, Delsuc et sa partenaire ne dansent qu’au son du seul tambour et le geste n’est plus transversal mais vertical, hanches mouvantes au bas du torse fixe. Les deux danseurs se font face, genoux fléchis, les yeux dans les yeux, têtes plus basses, et se déplacent d’un centimètre de côté à chaque mouvement vertical, à chaque circonvolution de l’abdomen. Pieds solides et jambes arquées s’appliquent à maintenir le rythme suave. Plaisir absolu de la danse dans la communion de deux artistes…

"La Peau Fromage" par Stellio (biguine, 29 janvier 1934)

Le marin se figure qu’ils vont bientôt laisser la piste pour gagner ensemble l’ombre propice d’un porche du balcon. Il les surveille ardemment alors que la musique s’arrête et que la piste se libère. Mais sans un mot les deux danseurs s’en retournent chacun de son côté, ils retrouvent une chaise de part et d’autre de la salle pour attendre la danse suivante, les yeux vagues vers le mur d’en face à la recherche du prochain partenaire. La danse est terminée pour eux deux. Ils y ont pris un plaisir immense. Ils sont repus d’une prouesse artistique qui leur a permis de confronter leurs deux techniques. Maintenant est l’espoir d’une nouvelle conquête, pour une autre danse, avec un autre complice. Le marin en reste complètement dépité mais il est novice en ce lieu.

La première fois, ma réaction à la biguine avait été un peu la même : une gêne extrême après une heure environ à observer ventres et fesses tourner et ondoyer. À ce moment-là, Henri m’avait soudain laissée pour aller rejoindre une fille de couleur avec un foulard de madras jaune et vert serré autour des hanches. Ils s’étaient mis à danser ensemble comme chacun danse à la Boule Blanche. Revenu à notre table, je lui avais fait la remarque :
– Tu te plais avec ce genre de fille ?
Mais non ! Zut ! (ndt : en français dans le texte)
Et il m’avait raconté une chose ou deux sur cette petite jeune fille à l’air sage dans son foulard. Un de ses amis avait commis l’erreur… et il s’en remettait tout juste. Puis, après un moment :
– Mais c’est une parfaite danseuse, et j’aime bien danser avec elle.
Je lui demandai encore :
– Mais il n’y a pas d’autres femmes que celles-ci ? Ta sœur ou ta fiancée ne viennent-elles jamais avec toi ? Ou n’importe quelle autre femme de ton entourage ?
Mon Dieu, non ! (ndt : en français dans le texte) La réputation d’une fille serait ruinée s’il lui arrivait de venir ici ! Sauf pour le Carnaval, et encore masquée !
Je lui rétorquai aussitôt que seules les prostituées et les hommes sont libres à la Martinique. Cela nous entraîna dans une discussion orageuse qui ne s’interrompit qu’à la biguine suivante. Pour Henri en effet, l’attrait seul de la danse le conduisait ici, les nuits de chaque jeudi, samedi, dimanche, tout comme André et Monsieur Victoire.

Maintenant, je me suis mise moi aussi à la biguine et je m’aperçois que ce n’est pas seulement une affaire d’expression individuelle : la danse comporte des mouvements codifiés. Ceux qui les poussent trop loin ou en profitent pour un ostensible émoi sexuel ne sont pas bien vus, même à la Boule Blanche. Le marin par exemple. Le principe même du rythme entrelacé échappe totalement à son esprit nordique. Il n’est intéressé que des seins, des hanches et des fesses. Il a pris comme cavalière une “taxi-mama” notoire. Elle est mince et ses traits sont fins. Le vrai portrait d’une madone si sa bouche n’était relâchée et si le blanc de ses yeux n’était rougi de quelque veinule. Ses cheveux foncés sont longs et soyeux. Elle est Dominicaine, venue ici pour travailler, et elle danse la biguine comme si c’était sa publicité. Elle roule des hanches mécaniquement. Ses mouvements sont brusques et excessifs. Elle n’a rien de la souplesse onctueuse qui fond la danse dans la vibration du violoncelle inspiré du tambour. Elle presse étroitement le marin balourd et malaxe durement son corps de ses cuisses et de son estomac. À la fin de la danse, elle l’entraîne au fond de la salle et ils montent ensemble l’escalier du balcon. Non, ce n’est pas ça la biguine…

Mon attention est attirée par une petite femme en “grande robe”, au visage fané, portant un madras à trois pointes. Elle est vendeuse de cacahuètes à la Boule Blanche et c’est une bonne danseuse. Elle est très demandée. À chaque nouvelle danse, elle dépose son plateau de “pistaches” sous une chaise dans un coin. L’ample “grande robe” et la jupe traînante levée haut d’un côté sur la hanche suivent gracieusement ses mouvements souples et majestueux. La tête balance de gauche à droite avec coquetterie et le partenaire se tient à distance de sorte que chacun évolue presque en solo. C’est la biguine que l’Impératrice Joséphine aurait pu connaître. Quand la danse s’arrête, la vendeuse de cacahuètes en grande tenue vient récupérer son plateau et reprend ses tours de salle, avec quasi indifférence.

 

"Jeanne-Marie" par Stellio (valse créole, 29 janvier 1934)

Il y a d’autres danses : la “valse créole” et la “mazouk”, troublante mazurka créole. Alors brusquement, au milieu de la touffeur et de la transpiration, dans le tourbillon vertigineux des images, des sensations, des effluves provenant de tant d’ivresse, tout devient noir… “La Nuit” ! Extinction des lumières… et la nuit se consume langoureusement dans l’obscurité d’encre pendant que la clarinette susurre la mélodie, que le banjo, le chacha, le violoncelle entretiennent la pulsation qui nous poursuit avec insistance alors que nous nous échappons au dehors. En contrebas, c’est le silence nocturne du canal, repaire fétide de myriades de moustiques. Et voici le passeur noir sur son bateau avec de nouveaux visages levés vers… La Boule Blanche…

"La Nuit" par Stellio (mazouk, juillet 1931)

 

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(1) Note du traducteur :
Ce précieux témoignage de Katherine Dunham (1909-2006) est paru aux États-Unis sous le pseudonyme de Kaye Dunn dans le numéro du 1er septembre 1939 (pp. 92, 93, 158) de la revue pour hommes “Esquire” (consultable ici >>>). Reprenant les notes de son séjour d’étude à la Martinique en 1935, la célèbre danseuse africaine américaine montre ses dons d’observation et d’analyse dans une peinture vivante et acérée de la société de Fort-de-France au siècle dernier. On appréciera la finesse, le réalisme, la sensualité des images dont la magie irrésistible nous transporte à la découverte d’un univers disparu. Il s’agit tout à la fois d’un reportage sur un dancing, d’une étude sur la biguine et d’un éclairage de certains aspects de la condition de la femme à la Martinique. Cette année-là, en pleine célébration du Tricentenaire des Antilles Françaises (1635-1935), trois dancings se faisaient concurrence sur le boulevard Allègre qui longe le canal Levassor à Fort-de-France : le Sélect-Tango (au n°68, inauguré en 1921 par Léon Apanon), le Palais Schœlcher et la Boule Blanche, tous trois mentionnés dans l’Annuaire 1936 de la Vie Martiniquaise (p. 163). La Boule Blanche est probablement l’avatar du Central Dancing où le clarinettiste Honoré Coppet (1910-1990) raconte avoir fait ses débuts en 1934. Il est curieux de s’apercevoir que les deux plus célèbres bals antillais créés à Paris dans l’entre-deux-guerres : le Bal Nègre de la rue Blomet (1924) et la Boule Blanche de la rue Vavin (1930), présentaient la même singularité que le bal martiniquais décrit par Katherine Dunham : une galerie supérieure surplombant la piste de danse.

 

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