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La musique gwoka
très populaire de nos jours, connaît un développement
rapide au cours de la moitié du XXème siècle.
Mais paradoxalement, ses caractéristiques fondamentales restent
encore à définir. Telles, par exemple la rèpriz,
la lokans, le zoban, le santiman …
Bien sur, nous avons tous une idée générale
de la signification de ces termes. Mais chacun individuellement
donne une signification différente, avec des nuances plus
ou moins importantes. Aussi, nous semble-t-il aujourd’hui
primordial de travailler ensemble, en collégialité,
entre musiciens du gwoka afin de définir ces termes qui portent
aussi la réflexion à un niveau plus profond sur l’essence
même de cette musique.
De plus face aux phénomènes de mondialisation qui
tend à tout standardiser, face à cette grande facilité
qu’a le gwoka de s’adapter à toutes sortes de
musiques : Jazz, Dance Hall, Zouk, Slam, raga, musique bretonne,…
nous avons le devoir de transmettre aux nouvelles générations
les valeurs et repères du gwoka.
Nous avons choisi
pour cette deuxième édition d’étudier
un terme utilisé couramment : la lokans, terme qualifiant
les qualités d’un bon chanteur de gwoka. On dit : «
i ni on bèl lokans ! ». Lokans se traduit en français
par l’éloquence : talent de bien dire, d’émouvoir,
de persuader, de transmettre fortement chez l’autre le sentiment
profond dont on est pénétré… Mais devons-nous
nous arrêter à cette définition ?
Ce terme est là pour nous rappeler que le gwoka comme toute
musique, possède des critères du beau ou du bon et
des canons esthétiques, ceux-ci pouvant révéler
la finalité même d’une musique et son sens profond.
Tout un champ de questions se pose donc à nous…
Jacqueline MARTINO
est une choriste de groupe INDESTWAS. Etudiante en 3ème année
du DUMI à l’IUFM, elle s’interroge justement
sur la manière de définir et de transmettre la lokans.
Elle animera cette Table Ronde avec la responsable de la Mission
de Collecte des Traditions Musicales et Dansées.
Bilan de
la première discussion
Le terme lokans
fait parti du langage vernaculaire gwoka. Il qualifie un chanteur
talentueux par l’expression « Way ! Misyé
ni on bèl lokans ! » ou encore « Mi
on bèl lokans ! ». Propos admiratif, il rassemble
à lui seul un faisceau de critères délimitant
l’excellence dans notre musique traditionnelle. Les premières
réflexions menées sur ce thème en définissent
quelques unes. Ce bilan réunit les différentes suggestions
d’une assemblée composée d’une vingtaine
de praticiens de la tradition.
D’où
provient le terme lokans ?
Certains pensent qu’il serait relativement récent.
Il serait apparu avec l’évolution des techniques de
sonorisation où le chanteur désormais libéré
du souci de la performance dans le volume sonore vocal, axe son
jeu plus sur l’expression et l’interprétation.
Souvenons-nous qu’au début du siècle dernier,
la notion de duel musical était encore très présente.
Les soirées léwòz et les véyé
mortuaires donnaient à chacun l’occasion de se mesurer
à l’autre par la puissance de la voix. Celle-ci devait
« couvrir » le tambour. A cette époque là
on utilisait les termes lèstomak ou kòf
: « Sé o pi lestomak ! ». Dans les Grands-Fonds,
ce terme était utilisé pour le boulagèl uniquement.
Cependant, il semble que l’on a toujours utilisé le
terme lokans pour le chant dans cette région. Autre qualificatif
: « Misyé ni on bel koudgaz ! »
Lokans
ou éloquence ?
Toutes les personnes présentent s’accordent sur une
correspondance évidente de la lokans avec le terme
français « éloquence ». De ce fait, une
véritable lokans nécessite d’abord
le don du verbe et de la parole. C'est-à-dire que le chanteur
talentueux s’exprime avec aisance. Et tel un kontè
ou un pawolyé, il maîtrise l’art de
la narration, Les chanteurs de véyé tels
Loyson ou Chaben racontaient des fables, des histoires en chantant.
La lokans porte donc sur ce qui est dit. Mais plus encore,
l’interprétation, la manière d’exprimer
un morceau de gwoka doivent susciter l’attention de tous.
Le chanteur à lokans communique avec le public et
cherche à l’émouvoir. De ce fait, l’interprétation
devient donc une notion personnelle, touchant aux sentiments ou
aux état d’âme les plus profonds de celui-ci.
La texture de la voix importe peu. Les talents diversifiés
se rejoignent dans la manière de créer un santiman
ka. Un bon chanteur se démarque des autres par sa créativité.
Il introduit des variations différentes sur une même
mélodie, une même phrase, un seul mot. Il fait preuve
d’improvisation aussi bien dans le verbe que dans la rythmique
qu’il agrémentera par des accélérations
ou une cadence particulière. L’improvisation respectera
une rythmique donnée un temps donné, le tout dans
un souci premier d’harmonie et d’esthétique,
ce qui nécessite une réelle maîtrise de l’«
intelligence musicale ».
A ce stade de la réflexion, nous pouvons affirmer que la
lokans revêt un sens beaucoup plus large que l’éloquence.
Lokans
et rythme
L’originalité de la musique gwoka tient de la diversité
des accompagnements rythmiques. Il existe en effet 7 rythmes principaux,
chacun constituant individuellement une couleur musicale, on
lèspri, un concept. Au début de l’esclavage
le tambour étaient joué dans un contexte rituel. Les
rythmes gwoka héritant de ces pratiques, auraient rempli
jusqu’au début du siècle dernier des fonctions
bien déterminées : l’appel à l’insurrection,
à la guerre (léwóz), la stimulation
au travail (padjanbèl, woulé), le travail
agricole (graj)…Dans le contexte social d’aujourd’hui,
ces fonctions semblent avoir disparues. Quand sont-ils devenus festifs
? Quand ont-ils perdu l’univers rituel ?
De nombreux musiciens s’accordent sur la définition
du sentiment, du concept, de la couleur qui se dégage de
chaque rythme :
- Graj : demande
une grande sensibilité romantique.
- Léwoz : exige de la fermeté. Il en émane
un esprit de lutte, lutte avec la vie, avec ce que l’on est.
Il conduit à une réflexion sur la vie et à
la transe.
- Toumblak : évoque la joie, la gaieté.
- Kaladja : la tristesse.
- Padjanbèl : ni triste ni gai rythme de travail,
- Menndé : invite à la marche, à la désinvolture,
à la liberté d’expression musicale. C’est
aussi le rythme du Carnaval.
- Woulé : le travail.
Aussi, le chanteur
est-il confronté à chaque fois à la difficulté
d’une part, de maintenir le niveau, l’énergie
d’une soirée et d’autre part de transmettre le
santiman évoqué par le rythme joué. C’est
lui qui donne le rythme et le tempo de départ. Ici donc,
la lokans fluctue selon le rythme et le concept créé
diffère d’un rythme à l’autre.
Cependant, les définitions citées demeurent très
relatives pour certains chanteurs. Par exemple:
- Dans
« Mwen Kontré Lolo » joué sur
un Kaladja, Guy KONKET évoque plus la joie, le rire que la
tristesse. Le rythme devient si rapide, qu’il se transforme
en Toumblak. Un chanteur avoue même être déjà
rentré en transe dans un Kaladja !
- « Kan Sirennlà Sonné » de Robert
LOYSON exprime une grande tristesse, voire une tragédie,
sur un Toumblak.
La relation
lokans-rythme doit-elle s’enfermer aujourd’hui
dans les concepts exposés plus haut ? D’autant que
le gwoka remplit largement une fonction artistique réelle
donnant accès à une plus grande liberté d’interprétation,
d’emprunt et de fusion. Comment naviguer de la préservation
à l’innovation ?
Acquisition
et transmission de la lokans
Ceux qui présentent des prédispositions naturelles
pour le chant sont plus aptes à acquérir la lokans.
A force de chanter ce don se développe et le chanteur acquière
de l’expérience. Pour certains, il est considéré
comme un don divin nécessitant tout de même un entraînement
régulier avant de trouver une couleur vocale personnelle.
Avant les gens chantaient spontanément dans toutes les activités
courantes, notamment lors du jardinage ou de la coupe de la canne.
L’entraînement de faisait donc quotidiennement. Avaient-ils
une technique particulière ? Sans doute ! Cependant, ils
gardaient leurs secrets.
Le gwoka se jouait surtout dans les milieux agricoles, au sein de
familles, de parents proches. Le chanteur provenait d’un environnement
musical, lui permettant naturellement d’intégrer depuis
l’enfance les techniques et répertoires, par imitation
ou imprégnation. Les secrets étaient délivrés
selon le mérite.
Aujourd’hui, les chanteurs sortent de milieux divers. Dans
les années 70/80, il fallait conquérir la confiance
des participants et organisateurs des léwòz, par une
présence assidue aux soirées et en faisant le répondè,
avant de prétendre à toute expression lead. Puis,
petit à petit, on pouvait formuler l’intention de chanter
et demander conseil. Ainsi l’apprentissage se mettait-il en
place par immersion progressive dans ce milieu. Les anciens testaient
discrètement les connaissances de ceux qui les approchaient
et ne livraient pas tout leur savoir. Malheureusement, suite à
des abus (des enregistrements sans autorisation, l’utilisation
frauduleuse sur supports audio, etc…), ils ont perdu confiance.
La problématique de la transmission se pose donc aujourd’hui.
Certains chanteurs s’entraînent en reproduisant tout
simplement ce qu’ils entendent sur les supports CD. Mais ces
supports transmettent-il la notion de lokans ? Ne faut-il
pas vivre l’expérience de cette interaction entre l’assistance
et le chanteur pour l’appréhender ? Dans la ronde des
léwòz, lorsque l’auditoire manifeste son intérêt
pour un bon chanteur en accentuant le watché-lanmen,
en répondant avec allégresse, que tout le monde s’approche
et que l’on sent l’énergie de la soirée
augmenter, le chanteur sait alors qu’il fait preuve de lokans.
Il se sent inspiré, il se surpasse, fait des improvisations
inattendue : la lokans est évidente. Il faut avoir
vécu l’harmonie qui se tisse entre la foule et le chanteur
pour saisir la notion de lokans dans toute sa dimension.
D’autre part, la jeunesse se désintéresse de
cette forme d’expression. Comment les initier ? Comment encourager
leurs timides tentatives ? Il existe de nombreuses écoles
spécialisée dans la pratique de la danse et du boula.
Qu’en est-il de celle de la lokans ?
(à suivre…)
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