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Synthèse de la Table Ronde n°2 - février 2007, Basse-Terre
LA NOTION DE LOKANS

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La musique gwoka très populaire de nos jours, connaît un développement rapide au cours de la moitié du XXème siècle. Mais paradoxalement, ses caractéristiques fondamentales restent encore à définir. Telles, par exemple la rèpriz, la lokans, le zoban, le santiman … Bien sur, nous avons tous une idée générale de la signification de ces termes. Mais chacun individuellement donne une signification différente, avec des nuances plus ou moins importantes. Aussi, nous semble-t-il aujourd’hui primordial de travailler ensemble, en collégialité, entre musiciens du gwoka afin de définir ces termes qui portent aussi la réflexion à un niveau plus profond sur l’essence même de cette musique.
De plus face aux phénomènes de mondialisation qui tend à tout standardiser, face à cette grande facilité qu’a le gwoka de s’adapter à toutes sortes de musiques : Jazz, Dance Hall, Zouk, Slam, raga, musique bretonne,… nous avons le devoir de transmettre aux nouvelles générations les valeurs et repères du gwoka.

Nous avons choisi pour cette deuxième édition d’étudier un terme utilisé couramment : la lokans, terme qualifiant les qualités d’un bon chanteur de gwoka. On dit : « i ni on bèl lokans ! ». Lokans se traduit en français par l’éloquence : talent de bien dire, d’émouvoir, de persuader, de transmettre fortement chez l’autre le sentiment profond dont on est pénétré… Mais devons-nous nous arrêter à cette définition ?
Ce terme est là pour nous rappeler que le gwoka comme toute musique, possède des critères du beau ou du bon et des canons esthétiques, ceux-ci pouvant révéler la finalité même d’une musique et son sens profond. Tout un champ de questions se pose donc à nous…

Jacqueline MARTINO est une choriste de groupe INDESTWAS. Etudiante en 3ème année du DUMI à l’IUFM, elle s’interroge justement sur la manière de définir et de transmettre la lokans. Elle animera cette Table Ronde avec la responsable de la Mission de Collecte des Traditions Musicales et Dansées.

Bilan de la première discussion

Le terme lokans fait parti du langage vernaculaire gwoka. Il qualifie un chanteur talentueux par l’expression « Way ! Misyé ni on bèl lokans ! » ou encore « Mi on bèl lokans ! ». Propos admiratif, il rassemble à lui seul un faisceau de critères délimitant l’excellence dans notre musique traditionnelle. Les premières réflexions menées sur ce thème en définissent quelques unes. Ce bilan réunit les différentes suggestions d’une assemblée composée d’une vingtaine de praticiens de la tradition.

D’où provient le terme lokans ?
Certains pensent qu’il serait relativement récent. Il serait apparu avec l’évolution des techniques de sonorisation où le chanteur désormais libéré du souci de la performance dans le volume sonore vocal, axe son jeu plus sur l’expression et l’interprétation. Souvenons-nous qu’au début du siècle dernier, la notion de duel musical était encore très présente. Les soirées léwòz et les véyé mortuaires donnaient à chacun l’occasion de se mesurer à l’autre par la puissance de la voix. Celle-ci devait « couvrir » le tambour. A cette époque là on utilisait les termes lèstomak ou kòf : « Sé o pi lestomak ! ». Dans les Grands-Fonds, ce terme était utilisé pour le boulagèl uniquement. Cependant, il semble que l’on a toujours utilisé le terme lokans pour le chant dans cette région. Autre qualificatif : « Misyé ni on bel koudgaz ! »

Lokans ou éloquence ?
Toutes les personnes présentent s’accordent sur une correspondance évidente de la lokans avec le terme français « éloquence ». De ce fait, une véritable lokans nécessite d’abord le don du verbe et de la parole. C'est-à-dire que le chanteur talentueux s’exprime avec aisance. Et tel un kontè ou un pawolyé, il maîtrise l’art de la narration, Les chanteurs de véyé tels Loyson ou Chaben racontaient des fables, des histoires en chantant.
La lokans porte donc sur ce qui est dit. Mais plus encore, l’interprétation, la manière d’exprimer un morceau de gwoka doivent susciter l’attention de tous. Le chanteur à lokans communique avec le public et cherche à l’émouvoir. De ce fait, l’interprétation devient donc une notion personnelle, touchant aux sentiments ou aux état d’âme les plus profonds de celui-ci.
La texture de la voix importe peu. Les talents diversifiés se rejoignent dans la manière de créer un santiman ka. Un bon chanteur se démarque des autres par sa créativité. Il introduit des variations différentes sur une même mélodie, une même phrase, un seul mot. Il fait preuve d’improvisation aussi bien dans le verbe que dans la rythmique qu’il agrémentera par des accélérations ou une cadence particulière. L’improvisation respectera une rythmique donnée un temps donné, le tout dans un souci premier d’harmonie et d’esthétique, ce qui nécessite une réelle maîtrise de l’« intelligence musicale ».
A ce stade de la réflexion, nous pouvons affirmer que la lokans revêt un sens beaucoup plus large que l’éloquence.

Lokans et rythme
L’originalité de la musique gwoka tient de la diversité des accompagnements rythmiques. Il existe en effet 7 rythmes principaux, chacun constituant individuellement une couleur musicale, on lèspri, un concept. Au début de l’esclavage le tambour étaient joué dans un contexte rituel. Les rythmes gwoka héritant de ces pratiques, auraient rempli jusqu’au début du siècle dernier des fonctions bien déterminées : l’appel à l’insurrection, à la guerre (léwóz), la stimulation au travail (padjanbèl, woulé), le travail agricole (graj)…Dans le contexte social d’aujourd’hui, ces fonctions semblent avoir disparues. Quand sont-ils devenus festifs ? Quand ont-ils perdu l’univers rituel ?
De nombreux musiciens s’accordent sur la définition du sentiment, du concept, de la couleur qui se dégage de chaque rythme :

- Graj : demande une grande sensibilité romantique.
- Léwoz : exige de la fermeté. Il en émane un esprit de lutte, lutte avec la vie, avec ce que l’on est. Il conduit à une réflexion sur la vie et à la transe.
- Toumblak : évoque la joie, la gaieté.
- Kaladja : la tristesse.
- Padjanbèl : ni triste ni gai rythme de travail,
- Menndé : invite à la marche, à la désinvolture, à la liberté d’expression musicale. C’est aussi le rythme du Carnaval.
- Woulé : le travail.

Aussi, le chanteur est-il confronté à chaque fois à la difficulté d’une part, de maintenir le niveau, l’énergie d’une soirée et d’autre part de transmettre le santiman évoqué par le rythme joué. C’est lui qui donne le rythme et le tempo de départ. Ici donc, la lokans fluctue selon le rythme et le concept créé diffère d’un rythme à l’autre.
Cependant, les définitions citées demeurent très relatives pour certains chanteurs. Par exemple:
- Dans « Mwen Kontré Lolo » joué sur un Kaladja, Guy KONKET évoque plus la joie, le rire que la tristesse. Le rythme devient si rapide, qu’il se transforme en Toumblak. Un chanteur avoue même être déjà rentré en transe dans un Kaladja !
- « Kan Sirennlà Sonné » de Robert LOYSON exprime une grande tristesse, voire une tragédie, sur un Toumblak.

La relation lokans-rythme doit-elle s’enfermer aujourd’hui dans les concepts exposés plus haut ? D’autant que le gwoka remplit largement une fonction artistique réelle donnant accès à une plus grande liberté d’interprétation, d’emprunt et de fusion. Comment naviguer de la préservation à l’innovation ?

Acquisition et transmission de la lokans
Ceux qui présentent des prédispositions naturelles pour le chant sont plus aptes à acquérir la lokans. A force de chanter ce don se développe et le chanteur acquière de l’expérience. Pour certains, il est considéré comme un don divin nécessitant tout de même un entraînement régulier avant de trouver une couleur vocale personnelle.
Avant les gens chantaient spontanément dans toutes les activités courantes, notamment lors du jardinage ou de la coupe de la canne. L’entraînement de faisait donc quotidiennement. Avaient-ils une technique particulière ? Sans doute ! Cependant, ils gardaient leurs secrets.
Le gwoka se jouait surtout dans les milieux agricoles, au sein de familles, de parents proches. Le chanteur provenait d’un environnement musical, lui permettant naturellement d’intégrer depuis l’enfance les techniques et répertoires, par imitation ou imprégnation. Les secrets étaient délivrés selon le mérite.
Aujourd’hui, les chanteurs sortent de milieux divers. Dans les années 70/80, il fallait conquérir la confiance des participants et organisateurs des léwòz, par une présence assidue aux soirées et en faisant le répondè, avant de prétendre à toute expression lead. Puis, petit à petit, on pouvait formuler l’intention de chanter et demander conseil. Ainsi l’apprentissage se mettait-il en place par immersion progressive dans ce milieu. Les anciens testaient discrètement les connaissances de ceux qui les approchaient et ne livraient pas tout leur savoir. Malheureusement, suite à des abus (des enregistrements sans autorisation, l’utilisation frauduleuse sur supports audio, etc…), ils ont perdu confiance.
La problématique de la transmission se pose donc aujourd’hui. Certains chanteurs s’entraînent en reproduisant tout simplement ce qu’ils entendent sur les supports CD. Mais ces supports transmettent-il la notion de lokans ? Ne faut-il pas vivre l’expérience de cette interaction entre l’assistance et le chanteur pour l’appréhender ? Dans la ronde des léwòz, lorsque l’auditoire manifeste son intérêt pour un bon chanteur en accentuant le watché-lanmen, en répondant avec allégresse, que tout le monde s’approche et que l’on sent l’énergie de la soirée augmenter, le chanteur sait alors qu’il fait preuve de lokans. Il se sent inspiré, il se surpasse, fait des improvisations inattendue : la lokans est évidente. Il faut avoir vécu l’harmonie qui se tisse entre la foule et le chanteur pour saisir la notion de lokans dans toute sa dimension.
D’autre part, la jeunesse se désintéresse de cette forme d’expression. Comment les initier ? Comment encourager leurs timides tentatives ? Il existe de nombreuses écoles spécialisée dans la pratique de la danse et du boula. Qu’en est-il de celle de la lokans ?
(à suivre…)

 

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