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Il
n’y a que les rats qui me font peur ! Ou bien encore l’avion
quand je dois voyager !
Manno Charlemagne le dit lui même, il n’a pas peur des
hommes. Même les pires qu’ait connus son pays Haïti,
des Duvalier, pères et fils aux autres Raoul Cedras, en passant
par leur escorte de Tonton-Macoutes. Cette posture contestatrice
et audacieuse il l’affiche dès son plus jeune âge.
Un véritable enfant tèk-tèk comme on dit en
haïtien. Né en 1948, il grandit dans les quartiers pauvres
de Port-au-Prince et Carrefour et est tout jeune témoin de
l’injustice sociale et politique qui y sévit.
Le chanteur guitariste qu’il devient à
l’âge adulte dénonce avec virulence et sans peur
les dictatures qui se succèdent en Haïti et l’arbitraire
aveugle de la violence qu’elles abattent sur le peuple.
Il sort son premier disque en 1978. Deux ans plus tard il est contraint
à l’exil pour avoir crié « A bas Duvalier
» à la fin d’un concert.
Manno Charlemagne est peut-être la plus sublime illustration
de l’artiste militant en espace Caraïbe.
Si l’énergie première de sa geste artistique
est l’engagement militant en faveur des opprimés, son
esthétique poétique et musicale n’en est pas
pour autant négligée.
La poésie est subtile. Elle s’exprime et s’enracine
dans un créole haïtien parfaitement maîtrisé,
vocabulaire, syntaxe et culture de la langue compris. Le cadre de
cette écriture poétique est la culture, l’histoire
sociale et politique et le quotidien haïtiens.
La musique préférant les accords mineurs se déploie
dans une narration mélodique à la fois sensible et
sûre d’elle-même. Le dépouillement presque
totale, une voix-une guitare tel un troubadour, ne fait que renforcer
cette impression.
Parole et musique ne servent qu’un seul objectif
: dénoncer pour secouer et éveiller les consciences
en vue de l’action. C’est là le profond optimisme
du militantisme contestataire de Manno Charlemagne, ne jamais céder
au fatalisme. L’espoir est toujours là. Il considère
d’ailleurs qu’Haïti n’est aujourd’hui
qu’au commencement de son processus démocratique et
cela en dépit de ses deux siècles d’indépendance
nationale.
Tout est mis au service du militantisme contestataire, jusqu’à
la jaquette de l’album, dont la référence discographique
KAKO 1915 est un rappel à la résistance armée
des paysans haïtiens (les Kako, menés par Charlemagne
Péralte) à l’occupation états-unienne
de 1915. Lien à faire avec le titre de l’album dont
le morceau éponyme dénonce les organisations internationales
et les ONG en Haïti comme étroitement liées aux
intérêts de la bourgeoisie haïtienne. Ici, KAKO
est le sigle de Kolètif Ayisyen Konsékan Ozétazini.
Voilà
par exemple ce qu’il peut dire à propos de l’impérialisme
américain :
…
Le Capitaine America sabordait 1000 navires,
mis leur équipage en dérive.
Le Capitaine America a piraté 1000 paradis,
fait chaviré 100 000 pays.
Sur tant de
rivages accostés,
a déchargé en conquérant,
ses cargaisons empoisonnés,
de colonels colonisant,
d’enfants gâtés casqués d’acier,
de multinationalisant.
Et de ces îles
prises au lasso,
Sont amarrés trop de bateaux.
Les pêcheurs ne vont plus en mer,
Les poissons nichent dans les mines.
Les paysans cherchent leur terre,
à travers les champs d’héroïne.
Capitaine America,
Capitaine America,
Capitaine America.
Et quand les
marins sont lâchés,
Simple exercice de routine,
Les femmes sont mises en vitrine,
Marqués d’un prix et consommées,
Accouchant d’enfants-souvenirs,
Sans patrie et sans avenir.
Disponible à
la Médiathèque Caraïbe pour aller plus loin :
Film documentaire
Dans la gueule du crocodile : un portrait de Manno Charlemagne,
Catherine Larivain (La Médiathèque des Trois Mondes,
1998)
Livres
A day for the hunter, a day for the prey : Popular music and power
in Haïti, Gage Averill (The University of Chicago Press, 1997)
La chanson d’Haïti, tome 1 (1965-1985), Ralph Boncy (CIDIHCA,
1985)
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